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Epilogue – Sept ans plus tard

Leena inspira à fond l’air encore un peu froid de ce début de printemps et essaya de manœuvrer sa charrette dans la petite pente qui menait vers son domaine. Son domaine ! Même après toutes ses années, elle avait encore du mal à croire qu’elle était propriétaire de ce bel endroit.

– Allez Daisy ! Nous y sommes presque.

La vieille jument hennit, comme si elle avait compris. Leena l’avait sauvé de l’abattoir il y a six ans maintenant. C’était une vieille carne têtue et caractérielle mais elle défiait toutes les statistiques en survivant à un âge canonique pour un cheval et elle ne rechignait jamais à tirer la charrette, essentielle pour la survie du domaine.

Au moins une fois par semaine, Leena se rendait au marché pour chercher toutes les provisions dont ils avaient besoin.

Elle resserra sa petite cape de laine autour de ses épaules, quand un coup de vent frais la fit frissonner, faisant voleter quelques mèches de cheveux échappées de sa longue tresse. Le chemin vers le marché de Dénérim n’était qu’à une demie heure de route mais elle y passait souvent la journée le temps de trouver tout ce qu’il lui fallait et ces journées étaient souvent épuisantes.

Leena vit enfin avec soulagement les premiers arbres fruitiers qui marquaient le commencement du domaine qu’elle avait renommé « Le Havre ». Elle avait découvert cette énorme maison à l’abandon et y avait tout de suite vu le potentiel et ce qu’elle avait envie d’en faire.

Elle avait alors fait des pieds et des mains pour rencontrer le iarl de Dénérim qui ne lui en avait malheureusement pas donner la jouissance sous prétexte qu’elle n’était pas noble. Mais par le plus heureux des hasards, la reine Evelyne était également en visite chez le iarl et Leena avait prit son courage à deux mains puis l’avait accostée pour lui expliquer son projet. La reine l’avait écoutée attentivement et avait adoré son idée. En tant qu’orpheline, elle s’était prise de passion pour son projet et avait grandement fait accélérer les choses.

En une semaine, Leena reçut l’avis de propriété et le jour d’après, les travaux commençaient pour rendre la demeure vivable. Deux mois plus tard, Leena accueillait les premiers orphelins dans la maison sous le regard bienveillant de la reine.

Dès son installation, Leena avait envoyé deux lettres à Fort Céleste, une à Clarissa, l’autre à Azel. Seule Clarissa lui avait répondu. Le travail avec les enfants était épuisant, mais gratifiant et épanouissant. Elle avait commencé avec deux garçons qui avaient entre six et huit ans, impossible de savoir exactement, et une plus petite fille de trois ans qui était extrêmement farouche. Petit à petit, d’autres orphelins les avaient rejoint, dont une petite mage de onze ans. Bientôt, elle eut du mal à gérer tout toute seule. Mais elle eut la surprise de voir arriver Clarissa et Maggie accompagnées du petit Tom.

Avec cette aide supplémentaire, les choses étaient devenues bien plus faciles. Clarissa l’informa qu’Azel était parti quelques temps après elle, il n’avait donc pas pu recevoir sa lettre. La dernière petite lueur d’espoir de pouvoir le revoir un jour s’éteignit totalement. Heureusement, les enfants l’occupaient bien trop pour qu’elle ne se laisse aller.

Les nuits étaient plus difficiles, c’est là qu’elle ressentait bien plus cruellement l’absence, la solitude, le froid de la place à côté de la sienne. Elle avait rencontré quelques hommes à Dénérim, et plus d’un avaient ouvertement montré leur intérêt pour elle. Pour faire plaisir à Clarissa et Maggie, elle avait accepté quelques rendez-vous mais son cœur n’y était pas, et elle passait souvent son temps à dresser le nombres de différences entre son compagnon et Azel. Elle ne donnait donc jamais suite à ces brèves rencontres.

La vue du Havre la tira de ses rêveries. La maison faisait deux étages, comportait de nombreuses grandes chambres et une pièce principale immense. Un énorme jardin que Clarissa avait fleurit partout et de grands vergers l’entouraient pour le plus grand plaisir des enfants qui y vivaient mille aventures.

Le soleil brillait encore et baignait le domaine de lumière et de chaleur. Leena sourit, c’était chez elle ici. Elle adorait cet endroit et était très fière du bonheur qu’elle lisait dans les yeux de tous ses petits protégés. Elle avait finalement trouvé sa place et aurait dû en être parfaitement heureuse. Mais, elle ne pouvait nier qu’elle sentait que quelque chose manquait dans sa vie.

La jument accéléra soudain à la vue de la maison et de l’avoine qui l’entendait certainement dans l’écurie. Leena la laissa faire et arrêta la charrette devant la grande porte de la cuisine. Elle sauta à terre, alors que Daisy s’empressa de brouter l’herbe douce à ses sabots.

Leena caressa son encolure avec affection.

 Fichue gourmande ! Merci de m’avoir ramener à bon port.

Soudain des cris perçants se firent entendre et elle vit une horde d’enfants en furie courir vers elle. Leena sourit et posa les mains sur ses hanches, attendant l’assaut inévitable.

– Leena ! Leena ! Tu as trouvé mon ruban ?

– Et mon livre ?

– Non, d’abord ma poupée !

La jeune femme calma tout le monde, puis elle leur donna leur cadeau, un par un. Maggie apparut alors, toute essoufflée.

– Désolée Leena, quand ils ont vu que tu étais de retour, ils ont couru tellement vite !

Leena rit.

– Ne t’inquiète pas ! Je sais exactement comment ils sont !

Elle frotta affectueusement la tête de sa plus petite pensionnaire.

– Allez tout le monde ! Ne restez pas dans mes pattes ! Profitez du soleil, il ne va pas tarder à se coucher !

Les enfants répondirent tous en cœur.

– D’accord !

Et ils filèrent aussi vite qu’ils étaient arrivés, sous le regard déjà fatigué de Maggie.

– Tu as besoin d’aide pour tout ranger ?

– Ça ira, merci.

– Bon, alors je vais allée surveiller les petites monstres.

Leena s’attela donc à décharger la charrette et rangea les provisions. Elle mit quelques minutes à tout faire et souffla en s’étirant le dos quand ce fut fini. Tom vint alors la rejoindre.

Le tout petit garçon timide et qui ne parlait pas avait laissé la place à un adolescent de treize ans à la croissance époustouflante et qui avait déjà la même taille que la jeune femme. Après quelques mois passés au Havre, il y avait prononcé son premier mot. Il avait trouvé un petit chaton et il leur avait montrer en disant « Moustache ». Depuis, le chat Moustache était le gardien de la maison et la protégeait farouchement des souris. Tom s’était ouvert petit à petit, devenant un petit garçon charmant et joyeux. La mort de Clarissa, trois ans plus tôt, l’avait beaucoup affecté. Il avait alors reporté toute son affection sur la jeune femme, qu’il considérait à la fois comme une grande sœur et parfois une maman.

Mais il avait encore souvent besoin d’être seul, de vaquer en solitaire à ses occupations. Leena le comprenait parfaitement et lui laissa la liberté nécessaire pour son épanouissement.

– On peut ramener Daisy à l’écurie.

Leena lui sourit. Elle savait qu’il adorait la vieille jument.

– Oui, viens. Il est temps qu’elle prenne un peu de repos.

Elle le laissa prendre les rennes de la jument et la guider en marchant à ses côtés. L’écurie n’était pas très grande et se trouvait à l’avant de la maison, mais Daisy en était la seule locataire. Leena détacha la charrette qu’elle mit de côté pendant que Tom s’occupait de bouchonner la jument qui se laissa faire avec un plaisir manifeste. Soudain, Tom l’interpella :

– Leena, quelqu’un vient.

La jeune mage leva aussitôt la tête. Elle n’attendait aucune visite et presque personne ne venait les voir. Hormis ceux qui voulait se débarrasser d’un enfant devenu trop encombrant. Elle essuya ses mains sur un chiffon et ordonna au jeune garçon.

– Reste là et ne bouge pas.

Elle avança de quelques pas et plissa les yeux pour essayer d’apercevoir leur visiteur. Bien sûr, ils avaient déjà eu la visite de brigands mais à l’aide de Maggie et parfois de Tom, ils avaient réussi à les faire fuir. Il semblait être seul et elle parierait sur un homme. Qui pouvait bien venir les voir à la tombée du jour ? Sans trop y prêter attention, elle ramassa une petite faux et la serra fermement dans sa main. Une rafale de vent fit voleter sa jupe bleu marine et souleva légèrement sa tresse.

L’homme, puisqu’elle n’avait plus de doute là-dessus, il s’agissait bel et bien d’un homme, pas très grand, s’arrêta soudain et mit sa main en visière avant de se remettre en chemin. Leena était de plus en plus intriguée et avança malgré elle d’un autre pas. Quelque chose dans la silhouette de son visiteur lui était étrangement familier. Lorsqu’il ne fut plus qu’à quelques mètres, elle se figea soudain. Il s’arrêta à nouveau et dit, un grand sourire aux lèvres.

– Bonjour, Leena.

Le corps de la jeune femme trembla sous le coup de la trop vive émotion qui l’étreignit alors. Son cœur manqua un battement, puis deux, avant de repartir de plus belle. Un peu plus et elle crut qu’il allait sortir de sa poitrine pour s’envoler vers l’homme qui se tenait devant elle, retrouver celui qu’il n’aurait jamais dû quitter.

– Azel…

Elle savoura son prénom sur ses lèvres, comme s’il s’agissait d’un mot sacré. Enfin, ses pieds exécutèrent ce que son cerveau hurlait. Elle lâcha la faux qui se perdit dans les herbes hautes et fit les quelques mètres qui les séparaient. Azel eut juste le temps d’ouvrir les bras avant qu’elle ne vienne se jeter à son cou.

Même serrée contre lui, les bras autour de son cou, elle n’arrivait pas à croire que ce qu’elle vivait était réel. Oh, bien sûr, elle en avait souvent rêvé. Mais tout lui semblait bien plus réel que dans ses rêves les plus fous. Elle pouvait sentir la chaleur du corps d’Azel, ses battements de cœur, son odeur, la douceur de ses cheveux sous ses doigts. Et surtout, la sensation extraordinaire de ses bras étroitement serrés autour d’elle, de son souffle dans son cou. Seule la douceur de sa courte barbe sur sa peau lui était étrangère.

– Tu es vraiment là ?

Le jeune homme rit.

– Oui, je suis vraiment là.

Leena éclata de rire à son tour alors que des larmes de joie emplirent ses yeux. Elle les ferma, faisant glisser quelques larmes, savourant ce moment de bonheur si parfait. Mais sa curiosité fut la plus forte. Elle réussit à se détacher de lui et le dévora des yeux. Ses cheveux noirs étaient plus longs, attachés en queue de cheval sur sa nuque et il s’était laissé pousser une très courte barbe, qui lui donnait un petit air qu’elle ne saurait décrire mais qui lui donnait des papillons dans le ventre. Pour son plus grand plaisir, il ne portait plus toutes les couches de vêtements qu’il arborait jadis, mais une longue tunique ouverte sur le devant à partir de la taille. Seul un unique foulard restait de ses habitudes vestimentaires, cachant les cicatrices sur son cou. Ses mains étaient elles aussi dissimulées derrière des gants de cuir fin.

Il en leva une vers son visage et essuya une larme sur la joue de la jeune femme. Elle trouva alors son regard et sourit à travers ses larmes parce qu’elle s’y sentait bien, dans la chaleur de ces yeux sombres. Quelque chose en elle cliqueta comme si une partie d’elle venait de lui être rendue.

– Tu n’as pas changé, Leena.

Elle posa la main sur celle du jeune homme et y blottit sa joue.

– Tu m’as tellement manquée.

Le temps semblait s’arrêter alors qu’ils restèrent là et ce fut un raclement de gorge assez peu discret qui les sortit de leur trance.

– Hum, hum ! Leena ?

La jeune femme se tourna vers Tom et se détacha d’Azel pour passer son bras autour des épaules du jeune garçon. Celui-ci entoura possessivement sa taille et fronça les sourcils.

– Qui est-ce ?

– Tom, tu ne te souviens pas d’Azel ?

– Non.

– Tom ? Le petit Tom ?

Azel avait les yeux écarquillé et regardait le jeune garçon avec grand étonnement alors que le dit Tom gonfla sa jeune poitrine.

– Ouais, c’est moi !

S’en suivit une cacophonie de cris alors que les enfants suivis de Maggie se chamaillaient à propos de quelque chose en se dirigeant vers eux. Pour une fois, ils ne courraient pas mais cela ne les empêchaient pas d’exsuder d’une énergie débordante.

– C’est moi qui lui donne !

– Non, c’est moi !

– Mais pourquoi c’est toujours les grands ?

Maggie dévisagea le nouveau venu et pressa les orphelins.

– Allons les enfants, faites votre cadeau à Leena et retournez jouer. Nous avons un invité et elle doit l’accueillir comme il se doit.

Tous les enfants se turent alors et tournèrent leurs visages de bambins vers le jeune homme qui sembla soudain légèrement mal à l’aise. Leena sourit devant cette scène un peu surréaliste et reprit la situation en main.

– Saluez notre invité, les enfants.

Dans un bel ensemble ils s’exclamèrent alors.

– Bonjour, Monsieur !

Toujours aussi gêné, Azel souffla un petit :

– Bonjour à vous.

Leena s’agenouilla alors pour se mettre à leur hauteur et interpella la petite fille de cinq ans qui tenait fermement un joli bouquet de fleurs sauvages dans la main.

– Qu’as-tu dans la main Lizzie ?

Sentant qu’elle était le centre de l’attention, la petite fille leva le menton bien haut et lui tendit le bouquet.

– C’est pour toi, Leena.

Chacun intervint alors de son commentaire, précisant bien qu’ils avaient tous cherché les fleurs pour elle. Après les avoir tous chaleureusement remercier, elle lança d’un air détaché qu’il serait vraiment bien d’avoir, quelques baies sauvages pour le dessert de ce soir. Evidemment, cela provoqua immédiatement l’esprit de compétition chez les enfants qui pensaient tous être capables d’en ramener des paniers pleins. Ils se dispersèrent en une joyeuse cacophonie. Après un regard entendu à Leena, Maggie les suivit, traînant Tom derrière elle qui protestaient vivement et ne voulait pas jouer avec les petits. Un peu décontenancé, comme si une tornade venait de lui passer dessus, Azel les regardait comme s’il s’agissait de spécimens inconnus et rares.

– Ils sont toujours comme ça ?

Leena haussa les épaules.

– Ce sont des enfants.

– Je n’ai jamais été comme ça.

La jeune femme lui lança un regard en coin.

– Tu veux dire que tu as toujours été aussi sérieux et que tu n’as jamais fait de bêtises ?

– Je suis né dans un Cercle, j’aurais peut-être été différent si je n’avais pas grandi entouré de vieux grimoires et de Templiers dénués d’humour.

Leena rit, le mage en profita alors pour regarder attentivement le domaine. Suivant son regard, elle lui prit soudain la main.

– Viens ! Je vais te faire visiter.

Elle lui fit presque tout voir, les chambres des enfants, leur immense salle de jeux, la salle à manger et enfin la salle de classe.

– Je tiens à ce que ces enfants aient un minimum d’éducation, qu’ils sachent lire, écrire et compter. C’est moi qui leur dispense les cours classiques, Maggie s’occupe d’enseigner à trois mages, dont Tom.

– Clarissa ne vit plus avec vous ?

Un voile de tristesse passa dans les yeux de la jeune femme.

– Elle nous a quitté il y a trois ans. Elle est morte paisiblement, dans son sommeil.

– Je suis désolé. Alors vous n’êtes que deux à faire tout le travail et à vivre ici ?

– Oui, Maggie et moi avons des appartements un peu à l’écart. C’est là que nous dormons habituellement, sauf quand nous avons un nouveau venu. Nous préférons dormir près des enfants à tour de rôle si jamais ils sont besoin de nous pendant la nuit.

Azel semblait admiratif du travail des deux jeunes mages.

– Ces enfants ont beaucoup de chance de vous avoir. Vous faîtes un travail admirable.

Leena sourit, fière de ce qu’elle avait réussit à accomplir.

– Merci. Allons à la cuisine, je ne t’ai même pas proposé à boire ! Je suis une hôtesse déplorable.

Un grand panier de baies bien mûres les attendait dans la grande cuisine et au loin ils pouvaient entendre le brouhahas de conversations et de jeux, provenant de l’étage et de la salle de jeux.

Leena l’invita à s’asseoir autour de l’immense table de bois qui trônait en plein milieu de la salle. Un grand foyer et un petit four à pain se trouvait dans le fond et tout un tas d’ustensiles et de provisions envahissaient les plans de travail. De grandes fenêtres donnaient sur le jardin et le petit potager à l’arrière de la maison. C’était l’un des endroits préférés de Leena, comme si l’âme de la maison avait élu domicile dans cette pièce et réchauffait le cœur de ceux qui en passaient le seuil.

Elle mit les fleurs dans un petit vase qu’elle remplit d’eau puis le posa sur la table. Elle versa ensuite un verre d’eau à Azel, enfila un tablier blanc et se mit à pétrir la pâte à tarte qu’elle avait préparer le matin en se levant. La farine voltait alors qu’elle jouait des doigts pour ramollir un peu la pâte.

– Alors ! Je veux tout savoir, qu’as-tu fait pendant toutes ses années ?

Azel haussa les épaules et répondit en regardant la jeune femme travailler.

– Rien de bien intéressant. J’ai quitté l’Inquisition quelques semaines après toi. J’avais besoin…d’un nouveau départ. J’ai erré quelques temps, et j’ai réfléchi à ce que je voulais vraiment. En fait, je n’en n’ai jamais vraiment eu l’occasion. J’ai toujours suivi et fait ce que l’on attendait de moi. Et puis je suis arrivé sur Dénérim et je me suis rendu compte que les livres me manquaient.

Leena sourit :

– Ne me dis pas que tu as trouvé une place dans une bibliothèque ?

– Eh bien, si. Même si ça n’a pas été facile. Je ne sais pas si tu as su, mais Maître Solas s’est révélé être le Loup Implacable ou Fen’harel, comme l’appellent les elfes. Il avait même une place particulière dans leur panthéon divin.

Leena fronça les sourcils en donnant un vigoureux coup dans la pâte. 

– Si j’ai entendu cette histoire mais je n’y ai pas vraiment prêté foi.

– C’est pourtant vrai. Et la rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre. Quand on a su que j’avais travaillé avec lui, personne ne voulait m’accepter de peur de me laisser des documents entre les mains qui pourraient finir dans les mains de Fen’harel.

Il rit nerveusement avant de continuer.

– Même cinq ans après cette révélation, j’ai encore du mal à réaliser que j’ai été l’assistant d’un ancien dieux elfique…

La jeune femme releva alors les yeux :

– Ils pensent que tu pourrais être un agent de Fen’harel ?

– Oui. J’avais beaucoup d’admiration pour lui mais de ce que j’en sais, je ne pourrais jamais cautionner son objectif.

– Comment as-tu fait alors ?

– J’ai eu de la chance. J’ai trouvé un homme à la Bibliothèque Royale qui a bien voulu de moi. J’ai un petit travail sans trop de responsabilités, mais j’aime ce que je fais.

Leena sourit en disposant la pâte aplatie et assouplie dans un plat à tarte.

– J’en suis heureuse. Et comment m’as-tu retrouvée ?

Azel chipa une baie qu’il engloutit sous le regard réprobateur de Leena qui avait commencé à disposer les fruits sur la pâte.

– Par pur hasard ! Il y a quelques jours, j’ai rencontré la Reine qui errait dans la bibliothèque comme une âme en peine. Elle cherchait des livres pour donner à des enfants, des petits orphelins dont elle était la marraine. Elle était si enthousiaste qu’elle m’a parlé du Havre en long, en large et en travers. J’ai été intrigué par l’instigatrice de ce projet, une jolie mage nommée Leena. Alors je suis venu vérifier par moi-même.

– Eh bien, j’ai donc maintenant deux dettes envers la Reine.

Du menton, elle désigna les gants du jeune homme.

– Tu sais, tu peux les retirer ici.

Azel les serra l’une contre l’autre.

– Je ne veux pas faire peur aux enfants.

– Ils ne sont pas là pour le moment. De plus, je crois qu’ils ont malheureusement vu bien pire dans leurs courtes vies.

Après une légère hésitation, il les retira, alors que Leena mit la tarte dans le petit four et aviva le feu en dessous qui somnolait paresseusement. Elle s’assit en face du jeune homme et prit ses mains dans les siennes. Elles étaient un peu sèches mais les mages avaient fait un travail remarquable et seules quelques cicatrices rosâtres subsistaient. Azel enlaça ses longs doigts fin autour de ceux de la jeune femme. Ce simple contact l’électrisait complètement et elle s’éclaircit la gorge pour lui demander.

– Tu vis à Dénérim, alors ?

– Oui.

Elle brûlait de lui poser une autre question, mais elle avait peur de paraître trop indiscrète. Finalement, elle n’y tint plus et se lança.

– Seul ?

Azel sourit, un vrai sourire qui monta jusque ses yeux et les firent soudain pétiller. Il libéra l’une de ses mains et frotta le nez de Leena.

– Tu avais de la farine. Oui je vis seul. Et non je ne fréquente personne. Et toi ? Dois-je m’attendre à voir rentrer le maître des lieux ?

La jeune femme fit la moue.

– C’est moi la maîtresse des lieux, il n’y a personne d’autre.

– Je sais, je disais ça pour te taquiner.

Il la regardait avec une telle intensité qu’elle eut soudain chaud et ressentit le besoin de bouger. Elle se leva et s’activa tout à fait inutilement à ranger des choses qui étaient déjà à leur place. Elle se retourna pour proposer un deuxième verre d’eau à Azel pour constater que le jeune homme s’était faufilé jusqu’à elle et se trouvait à quelques centimètres de son corps. Lentement, il lui prit la main, légèrement plus calleuse à cause des travaux ménager, et la porta à ses lèvres. Absurdement, Leena se sentit comme une princesse de conte de fée qui venait de retrouver son prince. Sans la quitter des yeux, il murmura contre sa peau.

– Tu m’as terriblement manqué.

Leena dut prendre appui contre le plan de travail derrière elle pour ne pas flancher.

– Est-ce que… est-ce que tu fais encore beaucoup de cauchemars ?

– Beaucoup moins.

Elle n’osa même plus le regarder, elle ne voulait pas espérer. La déception ferait trop mal. Mais, elle ne lutta pas lorsque d’un doigt sous le menton il lui releva la tête. Alors, malgré les mises en garde de sa tête, elle demanda :

– Et est-ce que je suis encore dedans ?

Azel sourit.

– Dans mes cauchemars ? Non. Par contre dans mes rêves, c’est une autre histoire.

Leena respirait à peine, mais cela ne semblait pas perturber son corps plus que cela, entièrement concentré qu’il était sur les lèvres du jeune homme.

– Oh ! Je peux peut-être faire quelque chose pour t’aider ?

La bouche d’Azel n’était plus qu’à un souffle de la sienne. Ils furent bien incapables de dire qui fit le premier pas, mais la seconde d’après, ils s’embrassaient, très chastement, une simple rencontre de leurs lèvres. Azel passa les bras autour de sa taille et l’attira plus près de lui alors que Leena prit le visage du jeune homme en coupe. Elle fit un petit bruit de gorge, entre le gémissement de plaisir et le sanglot. D’un petit coup de langue sur ses lèvres, elle demanda la permission d’approfondir leur baiser et l’obtint sans difficulté.

Une joie sans borne envahit la jeune femme. La chaleur de sa magie flamboya, sans qu’elle ressente le moindre danger, et raviva la femme qui était en elle. Cette partie qu’elle avait délaissé depuis de nombreuses années, se consacrant aux enfants, à la maison. Elle y avait trouvé une certaine forme de bien-être et d’épanouissement. Mais cela n’avait rien à voir avec cette sensation familière d’être désirée.

Leur étreinte resta tendre, comme une première fois. Et lorsque leurs lèvres se détachèrent, ils se sourirent. La jeune femme caressa sa joue.

– J’aime ta barbe.

Il rit.

– Merci.

– Je suis tellement heureuse que tu m’aies retrouvée.

– Moi aussi. Je suis d’autant plus heureux que je voulais te dire quelque chose.

– Ah oui, quoi ?

– Je voulais … te demander pardon.

Leena recula légèrement, elle ne s’attendait certainement pas à cela.

– Mais enfin, pour quoi ?

– Tu sais, après mes blessures j’ai eu le besoin de lire beaucoup de choses sur la magie du sang et je suis tombé sur de très nombreux témoignages de personnes qui en ont été victime. Au fur et à mesure de mes lectures, je me suis dit que j’avais été totalement injuste avec toi. Sur le moment, c’est vrai que je te tenais peut-être un tout petit peu responsable pour ce qui m’était arrivé. Mais avec le recul… Je t’ai dit que je te pardonnais, mais en réalité, il n’y avait rien à pardonner. Rien du tout. Et pour ça, je te demande de m’excuser.

Emue, Leena lui répondit aussi.

– Bien sûr que je t’excuse. Je pense que l’on devrait tourner la page, si tu es d’accord bien entendu…

– On ne peut plus d’accord.

Il caressa doucement la joue de la jeune femme.

– Tu avais raison, le Destin a trouvé le moyen de nous réunir.

Elle ajouta avec malice :

– Je me demande pourquoi il perd son temps avec nous, nous formons un cas un peu désespéré, non ?

Resté sérieux, Azel la regarda droit dans les yeux.

– Peut-être pense-Il que nous sommes fait l’un pour l’autre.

– Oui, j’aime ton explication.

Elle allait l’embrasser à nouveau, quand ils furent interrompus par la voix légèrement désespérée de Maggie !

– Leena, j’ai besoin de toi ! Il y a comme une espèce d’urgence.

La jeune femme soupira, et s’écarta d’Azel.

– Le devoir m’appelle.

Elle posa alors une main contre sa joue.

– La nuit est sur le point de tomber, reste avec nous ce soir. Il y bien assez de chambres dans cette maison.

– Oh, eh bien, tu sais bien qu’être dans le même endroit qu’une ribambelle d’enfants est mon rêve le plus cher.

– Je sais, oui. Je te jure qu’ils ne mordent pas…enfin pas les adultes en tout cas.

– Voilà qui est rassurant !

Leena, rit.

– Un petit conseil, ne leur montre pas que tu as peur, il la sente… J’en ai pour quelques minutes et je redescends.

Elle allait s’éclipser quand Azel la retint par la main. Surprise, elle se tourna vers lui :

– Leena, cette fois, je voudrais que ça marche…entre nous.

Elle sourit et céda à la tentation en l’embrassant.

– Oui, cette fois nous y arriverons.

Dehors, le soleil se couchait à l’horizon, baignant le Havre de ses derniers rayons. Aujourd’hui encore, la maison avait accueillit une âme égarée, mais cette fois, elle était particulièrement satisfaite. Ce n’était pas tous les jours qu’elle pouvait assister aux retrouvailles d’âmes sœurs. Alors elle fera du mieux qu’elle pourra pour veiller sur elles, jusqu’à la fin des temps s’il le faut.

Chapitre précédent

Chapitre 19 – Le prix de la victoire

– Non, tout ce que je dis, c’est qu’il faudrait arrêter de faire des banquets à tout va ! Cela nous coûte un bras en nourriture !

– Leena, avec tout le respect que je vous dois, vous ne connaissez rien à la diplomatie ! Ces banquets sont essentiels pour aider l’Inquisition.

Vaincue la jeune mage leva les bras au ciel.

– Très bien, faites donc ce que vous voulez ! Mais nous allons avoir besoin de plus de d’argent si vous voulez donner autre chose à vos invités que du pain sec et de l’eau.

Joséphine sourit, triomphante.

– Je me charge de demander l’autorisation à l’Inquisiteur.

– Je vous en prie, faites ! Je ne vais pas vous disputer cet honneur.

La jeune Antivane rit avant de quitter le bureau de Leena. Soudain fatiguée, elle s’effondra dans le fauteuil en face de son bureau et tenta de se replonger dans son livre de stock.

Cela faisait un mois et demi qu’ils étaient revenus du camp des Libertaires. Elle avait mis quelques jours et beaucoup de nourriture pour se remettre de ses blessures et de tout le sang qu’elle avait perdu. Sur le chemin du retour, elle n’avait pas quitté le chevet d’Azel plus de quelques minutes. Craignant à chaque instant qu’il cesse soudainement de respirer. Mais le sommeil artificiel d’Helaine avait fait son effet et, malgré ses atroces blessures, il semblait presque paisible. Il avait été enrubanné de longues bandelettes de tissus. Selon Helaine, son torse était moins touché que ses mains et il y avait un risque qu’il ne puisse plus les utiliser.

Arrivés à Fort Céleste, Azel était passé entre les mains de tous les mages soigneurs de la forteresse, sous l’ordre de l’Inquisiteur. Au début, Leena était restée à ses côtés, et rien ne pouvait l’en déloger. Mais plus le temps avançait, plus la culpabilité l’étouffait, et les regards que lui lançaient certaines personnes n’arrangeaient pas les choses. L’éclaireuse Harding avait fait son rapport bien sur, mais cela n’avait pas empêché certains agents de donner leur propre version des faits. Les rumeurs allèrent bon train et certaines affirmaient que Leena l’avait sciemment blessé. Elles n’étaient pas majoritaires, mais cela suffisait à faire douter les gens.

Alors, Leena ne s’était plus sentie à sa place auprès du jeune homme blessé. Ne sachant comment occuper ses journées, elle allait voir un peu partout pour proposer son aide. La plupart refusèrent avec plus ou moins de gentillesse, d’autres furent carrément odieux, mais quelques uns acceptèrent, dont l’intendant, complètement débordé. Elle avait alors passé quelques jours avec lui, jusqu’à ce qu’elle rattrape tout son retard et qu’il n’est plus besoin d’elle non plus. Elle se demandait encore comment il avait pu être nommé intendant, il ne connaissait rien à l’organisation du travail et la gestion était un concept assez vague pour lui.

Alors l’Inquisiteur Lavellan était venu la voir pendant qu’elle flânait sur les remparts. Il avait été aussi charmant avec elle que d’habitude. Il venait la féliciter pour la réussite de sa mission et lui avait clairement fait comprendre qu’il ne fallait pas qu’elle prête attention aux rumeurs qui courraient sur elle. Les habitants de la forteresse était simplement en manque de ragots depuis que la prétendue romance entre l’Inquisiteur et le Qunari Iron Bull s’était avérée fausse. Il avait entendu parlé de son bref passage à l’intendance et il lui proposait de former le pauvre homme qui avait été propulsé intendant sans aucune formation. Elle avait accepté avec joie.

Les premiers temps, sa collaboration avec l’intendant se passa sous les meilleurs hospices, mais l’homme s’était vite fatigué d’être sous les ordres de la jeune femme et avait démissionné. Leena s’en était d’abord attristée, prenant cela comme un échec personnel, mais c’était vite fait une raison. La masse de travail ne lui permettait pas de rêvasser.

Pendant des jours, la forteresse avait été étonnement calme, l’Inquisiteur et une bonne partie des troupes étaient parties pour ce qu’ils espéraient tous être le dernier combat contre Corypheus. Mais il avait aussi régné une certaine tension, comme si à tout instant un malheur allait s’abattre. C’est pourquoi ils avaient tous accueilli avec une joie extrême la nouvelle de la défaite de l’Ancien. Ne restait plus qu’à attendre des nouvelles de leurs compagnons et le nombre de sacrifices que la destruction de Corypheus avait demandée.

Le retour de l’Inquisiteur Lavellan fut triomphant et pendant des jours on fit la fête partout. Comme les autres, Leena partageait leur allégresse, d’autant qu’avec cette bonne nouvelle, les rumeurs qui courraient à son sujet avaient fortement diminuées. Elle but à la victoire avec Iron Bull, Varric, Sera et Dorian. Les pertes n’avaient pas été aussi énorme qu’attendu mais l’Inquisiteur semblait étrangement touché par la désertion soudaine et sans un au revoir de l’elfe Solas. Il souriait et faisait la fête avec les autres, mais Leena crut voir une profonde tristesse dans son regard. Evidemment elle ne se permit pas de le questionner, mais lorsqu’elle l’avait trouvé seul un jour, un verre de vin en main, elle lui avait juste indiqué que s’il voulait parler à quelqu’un, elle était là. L’Inquisiteur lui avait sourit et fait un clin d’œil, lui assurant qu’il allait bien mais qu’il appréciait sa proposition.

Pendant tout ce temps, elle prenait régulièrement des nouvelles d’Azel et elle avait su tout de suite quand il s’était réveillé une semaine plus tôt. Son premier réflexe avait été d’aller le voir, mais elle avait si peur de sa réaction, qu’elle n’en trouva finalement pas le courage, préférant se terrer dans son bureau et s’abrutir de travail.

Après le départ de Joséphine, elle travailla jusque tard dans la nuit, à la lueur des bougies. Finalement, elle releva le nez de son travail et s’étira en baillant profondément. On frappa alors à sa porte et, étonnée, la jeune femme indiqua à la personne d’entrer. Elle accueillit avec un grand sourire sa visiteuse.

– Je ne dérange pas j’espère ?

– Du tout ! Assied-toi Lace. Je crois que j’en ai fini pour aujourd’hui !

Celle que Leena appelait encore éclaireuse Harding il y a quelques semaines, alla s’asseoir confortablement en face d’elle et leva les deux pintes qu’elle avait en main avant d’en tendre une à la jeune humaine.

– J’ai pensé que tu aurais peut-être besoin d’un petit remontant.

– Je ne dis pas non ! La journée a été longue et difficile…

– Lesquelles ne le sont pas ?

Lace l’avait beaucoup soutenu pendant ces longues semaines. La détresse de la jeune femme l’avait touchée et Leena s’était souvent confiée à la jeune naine. Elles étaient, tout naturellement, devenues amies et partageaient souvent un bon verre d’alcool après leurs journées.

– Alors ? Finalement l’Inquisiteur ne t’as pas envoyé en mission ?

– Non, pas encore, mais ça ne saurait tarder. En attendant je profite du confort.

– Tu as bien raison.

Un silence amical s’installa pendant que les deux jeunes femmes sirotaient leurs boissons. Puis Lace relança la conversation, innocemment.

– Sais-tu ce que j’ai fait aujourd’hui ?

– Non, dis moi !

– Je suis allée voir Azel.

A ces mots, Leena se raidit soudain. Elle savait plus ou moins comment la conversation allait tourner. Son amie était convaincue qu’elle devait trouver le courage d’aller le voir, lui parler. Et elle avait souvent essayé de la convaincre.

Incapable de rester en place, Leena se leva, sa pinte à la main, et se posta devant sa fenêtre, les bras croisés. Son bureau se trouvait tout à côté de la taverne et souvent elle aimait observer le va et vient des personnes qui s’y rendaient.

– Comment va-t-il ?

– Aussi bien que possible, vu les circonstances. Enfin, physiquement en tout cas. Helaine affirme que ses mains se remettent très bien et qu’en faisant quelques exercices, il en récupérera l’usage complet.

Leena but d’une traite le reste de son verre, souhaitant soudain que sa bière soit quelque chose de plus fort et le posa sur le rebord de la fenêtre. Elle ferma les yeux de soulagement et remercia silencieusement le Créateur ou tout autre dieu qui veillait sur Azel.

– C’est…c’est un profond soulagement.

– J’imagine oui. Mais quelque chose d’autre inquiète Helaine.

Leena se tourna aussitôt vers son amie.

– Ah oui ? quoi ?

– Le moral de son patient. Il ne va pas bien, Leena. Il a été grièvement blessé, a failli perdre l’usage de ses mains et en plus a perdu l’un de ses seuls amis ici quand Solas est parti. Il a besoin de toi…d’une amie.

– Non certainement pas de moi…

– Mais enfin, pourquoi ?

Leena s’emporta alors, sentant déjà les sanglots poindre dans sa voix.

– Tu ne comprends vraiment pas ? Parce que c’est moi qui lui ai infligé ça ! C’est de ma faute s’il est cloué dans un lit, et qu’il a failli perdre l’usage de ses mains. Parce que j’ai été stupide, trop confiante !

– Leena, tu étais manipulée par un mage de sang.

– Et alors ? C’était moi, mes mains, ma magie !

Sa voix s’érailla soudain et Lace fut à ses côtés, les mains dans les siennes.

– Tu ne peux pas porter ce fardeau toute seule.

La jeune mage ravala un sanglot.

– C’est juste que toutes les nuits, je revois la lueur de trahison dans son regard, je sens l’odeur de sa chair brulée…

– Et lui, hein ? Que crois-tu qu’il ressente ?

– Je n’en sais rien, Lace…

– Ne crois-tu pas que la véritable trahison c’est ce que tu es en train de faire maintenant ?

– Non je…je ne sais pas.

Lace lui tapota la main.

– Réfléchis-y, tu veux ?

– Je te promets d’y penser, oui.

La conversation prit alors une tournure plus légère et les deux jeunes femmes discutèrent pendant un long moment avant de se séparer.

Les paroles de la naine résonnèrent encore longtemps dans la tête de la mage et, lorsqu’elle réussit enfin à fermer les yeux, le ciel commençait déjà à s’éclaircir à l’est.

Le lendemain, Leena se sentit très fatiguée et surtout elle était tout à fait incapable de se concentrer sur son travail. Elle passait son temps à rêvasser, la tête tournée vers la fenêtre. Soudain, elle se leva, décidée à faire ce que son amie lui avait conseillé.

Elle s’arrêta devant le petit miroir accroché au mur et vérifia sa coiffure. Ses yeux étaient légèrement cernés mais elle ne pouvait malheureusement pas y faire grand-chose. Brusquement, elle se dit qu’elle était tout à fait ridicule. Elle ne se rendait pas à un rendez-vous galant et Azel n’en avait sans doute rien à faire de son apparence.

Elle sortit de son bureau et traversa la cour de la forteresse. Azel avait été installé dans une aile qui servait d’infirmerie. Il avait eu le droit à une chambre individuelle vu la gravité de ses blessures. Elle entra dans le bâtiment et salua les mages qui s’occupaient des soins. Ils lui adressèrent tous un sourire, c’était une habituée des lieux avant. Elle grimpa les marches qui la mèneraient au premier étage. Elle traversa un couloir et s’arrêta devant la porte de la chambre d’Azel. Sa gorge se serra alors et elle crispa les poings pour empêcher ses mains de trembler. Avant de pouvoir changer d’avis, elle se força à toquer à la porte. Elle attendit patiemment la réponse et entra.

La pièce était petite, meublée d’un grand lit, d’un fauteuil et d’une commode où était empilé tout un tas de livres. Le lit se trouvait en face d’une grande fenêtre qui dispensait sa lumière dans la chambre. Azel y était assis confortablement, adossé à tout un tas de cousins. Il était légèrement émacié après ces jours passés à dormir mais il avait meilleure mine. Une très légère barbe avait envahi ses joues et la peau de son cou qui n’avait pas brûlé, et ses cheveux détachés tombaient sur ses épaules. Leena ressentit une joie soudaine à croiser le regard sombre du jeune homme. Il ne lui sourit pas mais ne la renvoya pas non plus. Helaine était assise sur le fauteuil et lui montrait des gestes simples pour assouplir les muscles de ses mains. Voyant la jeune femme sur le seuil, la mage guérisseuse lui sourit :

– Entrez Leena, nous en avons fini.

Elle se tourna alors vers son patient.

– Faites donc ces exercices matin et soir pour le moment, mais ne forcez pas trop !

– Entendu.

Helaine sortie, Leena ne sut que faire. Son regard tomba sur les mains du jeune homme, la peau noire avait disparut, laissant des boursoufflures légèrement rosées. Ses bras et son torse étaient encore enrubannés. Voyant soudain où regardait la jeune femme, Azel s’empressa de cacher ses mains sous les draps. Leena l’arrêta.

– Non, tu n’es pas obligé.

– C’est immonde à regarder.

– Je m’en fiche.

Un lourd silence s’installa, avant qu’il ne soit brisé par le jeune homme.

– Tu restes près de la porte pour pouvoir t’enfuir plus rapidement ?

– Oh non je…

– Viens t’asseoir.

Les pieds soudain lestés de plomb, elle avança vers le fauteuil et s’assit. Elle croisa les mains sur ses genoux et essaya d’engager la conversation.

– Comment te sens-tu ?

Le jeune homme haussa les épaules, sans pour autant la regarder.

– Oh, admirablement bien, comme tu le vois !

Leena fronça les sourcils, le ton plein de sarcasme qu’il venait d’utiliser ne lui ressemblait pas du tout.

– Si tu préfères que je m’en ailles…

Il s’adossa plus confortablement sur les cousins et soupira.

– Non, tu peux rester, bien sûr. Ce n’est pas comme si je recevais de la visite tous les jours…

La jeune femme déglutit, prenant cette remarque un peu pour elle.

– As-tu…as-tu encore très mal ?

– C’est supportable. La plupart du temps.

– J’ai appris que tes mains étaient sauvées. J’en suis très heureuse.

– Oui, un vrai miracle, n’est-ce pas ?

Elle sentait bien que quelque chose n’allait pas. Elle comprenait qu’il soit un peu froid avec elle, mais là il était presque glacial.

– Ecoute, je sais que tu as toutes les raisons de m’en vouloir mais…

Soudain, Azel tourna la tête vers elle, le regard emplit de colère et la coupa brusquement.

– Pourquoi n’es-tu pas venu me voir plus tôt ? Je te dégoûte maintenant, c’est ça ?

Horrifiée qu’il puisse penser ça, elle ouvrit la bouche pour répondre mais ne trouva pas les mots adéquats. D’instinct, sa main chercha la sienne et quand sa peau entra en contact avec celle, blessée, d’Azel, celui-ci la retira immédiatement.

– Pardon ! Je ne voulais pas te faire mal !

Azel tourna la tête vers la porte, honteux.

– Ça ne fait pas mal, c’est juste que…le contact ne doit pas être agréable.

– Oh. Si ce n’est que ça…

Plus assurée, elle prit cette fois la main d’Azel et la serra dans la sienne. Effectivement, la peau sèche et légèrement râpeuse de sa peau donnait une sensation étrange, mais elle s’en fichait bien. Elle leva les yeux vers lui et croisa son regard surpris.

– Tu ne me dégoûtes pas, Azel. Tu ne me dégoûteras jamais. Si je…si je ne suis pas venue te voir plus tôt c’est pour plusieurs raisons. D’abord, je ne savais pas si c’était une bonne idée que mon visage soit le premier que tu vois en te réveillant. Ensuite…

Sa voix se brisa.

– …Ensuite, je… Créateur, si tu savais comme je m’en veux ! Je voyais tout ce qui se passait mais je ne pouvais pas arrêter. J’ai essayé pourtant, crois-moi, j’ai essayé !

– On m’a raconté ce qui s’est passé, mais j’ai besoin d’entendre ta version.

Elle baissa alors les yeux.

– Oh ! Je ne suis pas certaine que…mais si tu en as besoin, c’est d’accord. Quand j’ai trouvé Owen, j’ai essayé de discuté avec lui, de le raisonner, mais c’était impossible. Quand j’ai commencé à essayer d’arrêter ses hommes, il a utilisé sa magie du sang sur moi. C’était horrible, je ne pouvais rien faire, il contrôlait tout, même ma magie. Ils ont essayé de me soutirer des informations, mais comme je ne leur disais rien et que leur méthode d’intimidation ne marchait pas…

– Leur méthode d’intimidation ?

– Ils m’ont… frappée. Bref ! Owen a pratiqué ces entailles sur mes bras et s’est servi de mon sang pour me manipuler à nouveau. Je sentais que son contrôle n’était pas sans faille, mais je voulais attendre le bon moment pour l’utiliser. Et puis tout s’est enchaîné… il a utilisé ce sort pour nous faire saigner davantage et je m’affaiblissais de plus en plus… Quand il aurait fallu que je brise son contrôle sur moi, quand j’ai compris qu’il voulait te faire du mal, avec ma magie…J’ai lutté, de toutes mes forces, je pensais y arriver. Mais j’ai été stupide et arrogante ! J’avais bien trop confiance en moi et c’est…c’est toi qui en a payé les frais. Quand je t’ai vu tomber, quand j’ai vu ce que je t’avais fait…J’ai cru d’avoir tué ! La douleur et le chagrin m’ont aidé à reprendre le dessus. Owen s’est enfui quand il a vu qu’il n’avait plus le dessus. Alors j’ai appelé à l’aide, j’ai laissé Helaine essayer de te sauver et j’ai poursuivi Owen.

Elle s’arrêta alors. Etonnamment, elle se sentait à bout de souffle et n’osa pas relever les yeux vers le jeune homme.

– Que s’est-il passé ensuite ?

– Je suis tombée sur Bron. Je l’ai tué. J’ai poursuivi vers le passage secret, je savais que c’est là que je retrouverais Owen. Et effectivement, il était là. Mais il avait réussi à s’enfoncer dans le passage alors je… j’ai mis le feu au tunnel. Ensuite, je suis revenue voir comment tu allais. Je suis tellement, tellement désolée…

– Leena, regarde-moi.

Elle prit son courage à deux mains et s’exécuta. Les yeux du jeune homme n’exprimaient plus de colère, mais restaient insondables.

– Je te pardonne, Leena. Je sais, que ce n’est pas vraiment toi qui m’a fait ça. Que tu as été manipulée.

Le cœur de Leena palpita d’un espoir nouveau. Elle porta la main du jeune homme à ses lèvres et la baisa.

– Merci ! Si tu savais combien ça compte pour moi, on va pouvoir tourner la page…

– Leena…

Mais la jeune femme le coupa, soudain emplie d’une énergie nouvelle.

– Quand peux-tu sortir d’ici ? Je ne sais pas si tu préfères t’installer dans ton ancienne chambre mais j’ai un endroit à moi maintenant, juste au-dessus de mon bureau, je suis intendante. Et si tu veux t’installer avec moi, je pourrais t’aider et…

– Leena !

La mage arrêta son babillement et sourit.

– Pardonne-moi, c’est juste que je suis si … soulagée.

Elle s’inquiéta devant le visage sérieux du jeune homme qui ne souriait toujours pas. Pire, il retira sa main de la sienne.

– Leena, j’aimerais qu’il en soit autrement mais… tu sais bien qu’on ne peut pas reprendre la vie comme s’il ne s’était rien passé.

– Je sais, oui. Bien sûr. Mais nous ferons de notre mieux et on arrivera à surmonter ça, ensemble.

– Non, tu ne comprends pas… ce que tu as fait, ou plutôt ce que l’on t’a fait faire… ça a tout changé.

Perdue, la jeune femme chercha dans ses yeux le moindre signes qui pourrait faire taire la peur soudaine qui l’étreignit.

– Mais, tu m’as pardonné…n’est-ce pas ?

– Oui, bien sûr ! Mais… le problème c’est que quand je ferme les yeux la nuit, c’est toi qui hante mes cauchemars. C’est ton visage que je vois quand je me remémores la douleur, l’horreur.

Leena le fixait sans oser comprendre ce qu’elle entendait, des larmes salées glissait le long de ses joues.

– C’est plus fort que moi…je vais avoir besoin de temps pour…digérer ce qui m’est arrivé.

La jeune femme cligna plusieurs fois des yeux, essayant de revenir à la dure réalité. Ses yeux la piquaient, elle avait l’impression d’être faite de verre et qu’elle allait éclater en morceaux à tout instant. Après tout ce qu’ils avaient traversé, ils auraient enfin pu avoir une seconde chance tous les deux. Mais le destin était décidemment bien cruel avec eux.

Cette fois, les yeux d’Azel exprimaient l’inquiétude et la jeune femme se rendit compte que cela faisait de longues minutes qu’elle ne disait rien, se contentant de le fixer comme une idiote.

– Je vois.

Elle cessa immédiatement de parler quand elle constata combien sa voix était éraillée et pleine de larmes. Elle se leva soudain et recula comme si elle pouvait se préserver en s’éloignant physiquement.

– Mais il est aussi possible que je ne quitte jamais tes cauchemars.

– C’est…possible, oui.

Elle se demanda comment son cœur pouvait encore battre après tout ce qu’il avait subi, mais il était toujours là, obstinément. Cette fois c’était fini, elle avait finalement réussi à tout gâcher.

Lui revint alors en mémoire les paroles de Lace. Azel avait besoin d’amis et malgré la peine qu’elle éprouvait, elle lui devait bien ça.

Comme elle l’avait fait de nombreuses fois, elle ravala son chagrin :

– Alors, oublions tout ça.

– Leena…

– Non, vraiment, je comprends. Ce que j’ai fait hante mes propres cauchemars.

Elle se rassit sur le lit cette fois, et essaya de mettre une note de gaieté dans sa voix, comme si elle n’était pas complètement dévastée, comme si son cœur ne saignait pas, se répétant qu’il avait besoin d’une amie.

– Je repasserai te voir demain. J’ai beaucoup de travail aujourd’hui. Est-ce que tu veux que je te ramène quelque chose ? Oh ! J’irais voir si je peux trouver des gâteaux. La nourriture ici est trop triste. Quand je te veillais, il y a quelque temps, j’avais le droit au même régime que les patients et c’était franchement déprimant…

– Quand tu me veillais ? Tu…tu es restée à mes côtés ?

– N’en parlons plus, tu veux. A demain, d’accord ? Je suis contente qu’on est pu…discuter.

Sans lui laisser le temps d’en dire plus, elle quitta la pièce, juste à temps. La porte fermée, elle s’y appuya. Ses jambes cédèrent sous elle et elle glissa le long du panneau de bois. Elle ferma les yeux et se mordit la langue pour s’empêcher de pleurer et d’alerter le jeune homme. Le corps tremblant, elle attendit que la crise passe, priant pour que personne traverse le couloir.

Les semaines passèrent et tous les compagnons de l’Inquisiteur quittèrent la Forteresse, petit à petit. Leena réfléchit beaucoup à son avenir. Souvent elle l’avait imaginé au côté d’Azel. Mais elle se rendait bien compte que cet avenir lui était impossible et que s’y accrocher n’était pas sain. Elle voulait faire quelque chose d’utile de sa vie, aider les autres. Elle sentait que Fort Céleste n’était pas l’endroit où elle s’épanouirait. Elle en avait assez de la neige et des remparts, elle rêvait d’espace et de paysage vert. Alors, elle prit sa décision.

Azel était sorti de l’infirmerie depuis quelques jours et il accueillait cette liberté retrouvée avec joie. Même s’il devait y retourner tous les jours pour changer ses bandages et pour inspecter la bonne cicatrisation de ses blessures. La rééducation de ses mains avançait bien et il retrouvait de plus en plus de souplesse.

Comme promis, Leena était venu le voir régulièrement, elle lui parlait de la forteresse, des rumeurs qu’elle entendait mais n’avait plus jamais abordé le sujet de leur relation.

Elle lui avait proposé de l’aider à l’intendance en attendant qu’il retrouve la pleine capacité de ses mains et le jeune homme avait accepté. Il semblait aller un peu mieux, il souriait de temps en temps mais son regard restait parfois hanté.

Elle n’osa pas lui parler de sa décision. Lui en parler signifierait lui dire au revoir et elle n’était pas encore prête. Pourtant, plus les jours passaient, plus la date de son départ approchait. Alors la veille, elle se décida enfin. Installés dans le bureau de Leena, Azel était penché sur un parchemin à l’écriture tellement minuscule qu’il était obligé de plisser les yeux.

– Je crois qu’on va être à court de poutres en bois pour les travaux de réhabilitation de la tour ouest.

– Je quitte Fort Céleste.

– Je pense qu’on … quoi ?

La jeune femme répéta :

– Je quitte la forteresse.

– Mais … pourquoi ? Où iras-tu ?

– Je ne sais pas encore. Chercher ma place, quelque part.

Le mage posa le parchemin sur le bureau.

– Quand veux-tu partir ?

– Demain.

– Et tu ne me le dis que maintenant ?

Leena lui sourit, penaude. Azel soupira et se dirigea vers elle.

– Je suppose que ta décision est prise et mûrement réfléchie ?

Elle hocha la tête.

– Comment garderons-nous contact ?

– Je ne sais pas, Azel. Le destin nous a déjà réuni plusieurs fois, peut-être le fera-il à nouveau ?

Il plongea les yeux dans ceux de la jeune femme et sourit tristement.

– Tu vas me manquer.

Leena sentit déjà une boule se former dans sa gorge. Voilà pourquoi elle détestait les adieux, elle était beaucoup trop émotive pour les supporter. Pour la première depuis la dernière nuit qu’ils avaient passé ensemble, Azel la prit dans ses bras et la serra contre lui. La jeune femme passa ses bras autour de sa taille et posa sa tête sous son cou. Il sentait les herbes médicinales où étaient plongées ses gazes, mais aussi sa propre odeur à lui. Elle inspira à fond, essayant de mémoriser les sensations qu’elle éprouvait dans ses bras. Elle sentit qu’il lui embrassa le haut du crâne. Pour ne pas craquer elle lui demanda :

– Et toi, tu vas rester ici ?

– Oui, sûrement. Il va falloir que j’y réfléchisse. Je sais que c’est égoïste mais j’aimerais que tu restes. Tu es ma seule véritable amie ici.

Leena sourit contre sa tunique.

– Tu es un homme exceptionnel, Azel. Si tu veux des amis, il te suffit de le vouloir et de t’ouvrir aux autres.

– Tu sais bien que la socialisation n’est pas franchement ma tasse de thé.

– Tu veux bien me rendre un service, s’il te plait ?

– Ce que tu veux.

– Ne viens pas me dire adieu demain matin.

Le jeune homme se détacha d’elle et la regarda dans les yeux.

– Pourquoi ?

– Parce que je ne suis pas sûre de pouvoir le faire si tu es là.

Il la regarda un long moment avant de lui embrasser le front.

– D’accord. Allez, tu ne vas pas passer ta dernière soirée ici à travailler.

– Qu’est ce que tu proposes ?

Il lui sourit, soudain malicieux.

– Suis-moi.

Ils se faufilèrent dans les cuisines et volèrent de quoi faire un petit dîner. Malgré le vent, ils s’installèrent sur les remparts et profitèrent d’une dernière soirée ensemble. Leena n’aurait pas pu rêver plus beau cadre et meilleure compagnie. Il la raccompagna ensuite jusque sa chambre. Ils restèrent un long moment à se regarder, sachant que cela pouvait être la dernière fois. Azel souffla alors.

– Je ne sais pas quoi te dire.

La jeune femme lui sourit.

– Alors, ne dis rien.

Elle se hissa sur la pointe des pieds et déposa un chaste baiser sur ses lèvres. Puis, elle lui sourit une dernière fois. Ils s’étaient dit tout ce qu’ils avaient à se dire. Alors Leena se détacha de lui et ferma la porte de sa chambre, essayant tant bien que mal de s’accrocher à sa résolution.

Avant de fermer les yeux, elle fit le vœu que leur histoire ne s’arrête pas ce soir.

Chapitre précédent

Epilogue

Chapitre 18 – Confrontation

La respiration de Leena commença à se faire difficile. Elle courait depuis quelques minutes maintenant et était arrivée à l’orée des arbres. Silencieusement, elle se coula derrière le tronc d’un grand chêne et glissa un œil vers le camp.

Owen et ses hommes fouillaient chaque maisons, à quelques mètres d’elle, suffisamment loin pour qu’elle tente de leur échapper après. Elle inspira profondément et prit son courage à deux mains. Ses mains tremblaient quand elle sortit de la relative sécurité de l’ombre des arbres. Elle fit un pas, puis deux et, le menton levé, interpella Owen.

– Tu me cherchais je crois.

La tête du mage pivota si vite vers elle qu’elle entendit presque ses vertèbres craquer. Les yeux de l’homme flamboyèrent de colère mais lorsqu’il parla, sa voix resta étonnement calme.

– Oh tu es là. Seule. Où sont les autres ?

Leena tenta d’afficher le même calme.

– Tu n’as plus à te préoccuper des autres. Ils ne sont plus sous ta responsabilité, Owen.

– Si tu es là, ils ne sont pas loin.

Il fit signe à ses lieutenants d’un geste du menton et ceux-ci se dirigèrent vers les arbres. Aussitôt Leena matérialisa un cercle de feu autour d’eux.

– Il me semble que c’est à moi que tu voulais parler, Owen. Je suis là, parlons.

Les mains dans le dos, le mage s’avança vers elle.

– J’aimerais que tu m’expliques ce qui se passe ici.

La jeune femme leva les yeux vers lui.

– Je te l’ai dit, nous avons décidé, d’un commun accord, que nous ne souhaitions plus faire partie des Libertaires.

– Oh. Et pourquoi, je te prie ? Ne vous ai-je pas protégés pendant tout ce temps ? Ne vous ai-je pas gardé à l’abri de la faim, du froid et des templiers ?

– Si Owen, si. Mais aujourd’hui, tout ça, ça n’est plus vraiment ton objectif, n’est-ce pas ? Tu voulais nous entraîner tous dans une guerre insensée, faire de nous des soldats, des pions sacrifiables sur ton petit échiquier du pouvoir.

– Tu ne comprends pas, Leena. Je me rends compte maintenant que tu n’as jamais compris. Nous devons en profiter maintenant ! Les templiers sont désorganisés, la Chantrie est sans dessus-dessous ! Pour une fois, les mages peuvent prendre leurs destins en main, devenir une force sur laquelle le monde devra compter.

Dans un geste un peu désespéré, Leena fit les quelques pas qui les séparaient et prit les mains d’Owen dans les siennes.

– Je comprends cette volonté, Owen, mais tu n’y arriveras jamais ! Pas comme ça… La guerre n’amènera rien si ce n’est plus de mort. Viens avec moi Owen, l’Inquisition n’est pas fermée comme tu le penses. Ta voix pourra être…

Elle fut brutalement interrompu par une claque retentissante. Sous l’impact, sa tête tourna involontairement sur le côté. Les yeux agrandis par la surprise, la jeune mage tourna la tête vers Owen, une main sur sa joue qu’elle sentit chauffer contre sa paume. Le visage d’Owen était déformé par la colère et la haine lorsqu’il siffla entre ses dents serrées.

– Petite idiote ! C’est là que tu as emmené mes gens ? Tu les as livrés à l’Inquisition ?

La fureur froide qui envahit Leena lui réchauffa les sangs.

– Ils ne t’appartiennent pas Owen ! Mets-toi ça dans la tête une bonne fois pour toute.

Mais Owen n’écoutait pas :

– Vers quel village les as-tu guidé ? Où sont-ils tous ?

Devant le silence buté de la jeune femme, il reprit.

– Que crois-tu que l’Inquisition fera de ces gens Leena, hein ? S’ils ne deviennent pas mes soldats, luttant pour leur liberté, ils seront ceux de l’Inquisition, utilisés par leurs objectifs obscurs !

– Tu te trompes, Owen, mais tu es tellement fasciné par tes propres idées que tu n’arrives même plus à voir à quel point elles sont dangereuses et ridicules.

– Tu me trouves ridicule, Leena ?

Il sortit soudain une lame de son fourreau. La jeune femme craint un moment qu’il ne la poignarde, mais à la place il leva son bras, le dénuda et y pratiqua une entaille profonde. Le sang qui coula se désagrégea alors que Leena sentit la magie s’échapper du corps d’Owen. Puis, elle éprouva une douleur dans son corps, comme si des milliers de petites aiguilles lui traversaient la peau et elle fut soudain incapable de bouger. Elle tenta de reprendre le dessus sur son corps et, pendant un instant, elle pensa même avoir réussi. Malheureusement, elle était belle et bien prisonnière. La blessure d’Owen continuait de saigner, quand il ordonna à ses hommes :

– Fouillez le camp du côté de la forêt. Elle venait de là. Peut-être qu’ils y sont encore.

Leena essaya de faire appel à sa magie et la sentit prête à se plier à sa volonté, mais Owen semblait l’avoir senti. Il fit un signe à son bras-droit, Bron, qui s’empressa de s’approcher de la jeune femme. Avant que celle-ci ne puisse lancer un sort, le mage la frappa violemment dans le ventre. Leena en perdit toute sa concentration et, le souffle coupé, elle gémit de douleur sans pouvoir même se plier en deux. Impuissante, elle vit quelques mages se précipiter entre les arbres. Elle espérait que le peu de temps qu’elle avait pu glaner aura été bénéfique et que tout le monde avait pu pendre le passage et rejoindre la route sans danger. Mais même s’ils fouillaient tout l’arrière du camp, il leur faudrait encore un bon moment avoir de pouvoir trouver le passage, resté secret pendant tout ce temps.

La jeune femme mit de longues minutes avant de pouvoir respirer correctement à nouveau. Assez longtemps pour que l’un des hommes d’Owen revienne.

– Y’a personne, Owen ! Je ne sais pas par où ils sont passés. Pas par l’entrée principale, ça c’est sûr…

Owen fronça les sourcils et se tourna vers la jeune femme.

– Par où êtes-vous passés, petite maligne ?

Ne pouvant toujours pas bouger, elle se contenta de garder le silence en le fusillant du regard. Sans la quitter des yeux, le chef des Libertaires ordonna :

– Continuez de chercher, je veux savoir où ils sont. Et quand on saura, nous irons remettre tous ces gens sur le droit chemin. Quand à nous, ma chère, nous allons malheureusement devoir passer un peu de temps ensemble avec Bron. J’aimerais vraiment savoir comment tu as organisé tout ça.

– Pourquoi penses-tu que cela vient de moi ? Tu n’arrives pas à concevoir une minute que les gens ont décidé ça tout seul ? Parce qu’ils ne voulaient pas apprendre la magie du sang, parce qu’ils veulent vivre en paix !

– Ça suffit maintenant, Leena…

Il semblait presque las, et après un autre signe à Bron, la jeune femme sentit un coup violent sur l’arrière de son crâne et un voile noir tomba devant ses yeux. Sa dernière sensation fut son corps qui s’amollit et tomba lourdement au sol.

Une fois tout le monde sur le chemin qui allait vers le village sous la protection de l’Inquisition, Azel leur fit presser l’allure. Il ne savait pas si Leena avait vraiment pu leur faire gagner un peu de temps et il aimait autant ne pas se faire rattraper par Owen et ses lieutenants. Il ne pouvait s’empêcher de se repasser la scène où Leena s’éloignait, dans sa tête. La sensation d’impuissance qu’il avait alors ressenti lui avait été insupportable. Il avait bien entendu essayé de la suivre, la rattraper pour la convaincre que son idée était dangereuse et stupide, mais Maggie l’en avait empêché. Il était le seul à connaître l’itinéraire du village et elle avait besoin de lui pour mettre tout le monde en sûreté. Il avait longuement hésité, mais il ne pouvait malheureusement pas mettre la vie de tous en danger pour sauver Leena. Elle ne l’aurait pas voulu. De plus, mettre ces gens à l’abri faisait parti de sa mission.

Alors il serrait les dents et aidait patiemment les plus jeunes et les plus vieux à avancer, les encourageant, leur disant que le chemin n’était plus si long à présent.

Mais son esprit était bien loin, à imaginer toutes les horreurs qu’Owen pourrait faire subir à Leena si jamais elle se faisait attraper. C’est lui qui ouvrait la marche mais il jetait fréquemment des coups d’œil derrière lui pour voir si la jeune femme les avaient rattraper. Il savait que c’était surement sans espoir, mais il voulait croire qu’elle avait réussi à leur échapper.

Tout le groupe était nerveux et il n’était pas le seul à regarder derrière. Ils craignaient qu’Owen ne leur fasse payer leur fuite. Mais la peur leur donnait des ailes à tous et ils réussirent l’exploit d’atteindre le village en deux heures seulement.

Ils furent immédiatement pris en charge par les agents de l’Inquisition. Azel fut surpris de leur nombre et fut reconnaissant à l’Inquisiteur d’avoir pris au sérieux l’urgence de la situation. Le mage fixait le chemin par lequel il venait d’arriver, espérant apercevoir soudain la silhouette de la jeune femme. L’inquiétude avait fini de le ronger pour laisser la place à une peur insidieuse, qui lui montrait des images du corps sans vie de Leena. Il devait y retourner, il devait aller la chercher.

– Azel ? Azel !

Surpris, le jeune homme tourna la tête vers cette voix qui ne lui était pas inconnue et reconnu tout de suite la jolie naine rousse aux multiples tâches de rousseur sur le visage.

– Eclaireuse Harding ? L’Inquisiteur vous a missionné ici ?

La naine lui sourit.

– Oui, c’est moi qui supervise l’opération. Apparemment le début est un succès ! Félicitations. Je suppose que tout le monde est soulagé de ne plus être sous le joug de cet homme…

– Oui enfin, presque. Leena est restée là-bas. Owen est rentré plus tôt que prévu et elle est allée à sa rencontre pour nous faire gagner du temps.

– Quoi ? Elle est encore là-bas ?

Azel hocha simplement la tête, la mine grave puis ajouta :

– Il faut aller la récupérer. Owen n’a aucune raison de la garder en vie.

L’éclaireuse leva les yeux vers le ciel qui commençait à s’assombrir alors que des étoiles l’illuminaient petit à petit.

– Nous partirons demain matin à l’aube, je vais réunir …

Azel s’agaça alors et coupa rudement la jeune naine :

– Non, c’est impossible d’attendre ! Je vous dit qu’il est peut-être déjà trop tard. Elle n’a aucune valeur au yeux d’Owen. Nous devons partir maintenant.

L’éclaireuse Harding sentit la soudaine tension du jeune homme et leva les mains, apaisante.

– Je comprends, je vais voir ce que je peux faire.

Elle posa une main rassurante sur son bras.

– Ne vous inquiétez pas, nous allons la sauver. Elle fait partie des nôtres maintenant et l’Inquisition ne laisse personne derrière.

Avec un petit sourire, elle ajouta :

– L’Inquisiteur Lavellan m’étripera si je ne vous ramène pas vivant tous les deux.

Elle le laissa ensuite seul avec ses idées noires. Clarissa vint alors la remplacer, cherchant le regard du jeune homme.

– Où est la Petite ? Pourquoi ne nous a-t-elle pas rejoint ?

– Je crois qu’elle est retenue au camp.

La vielle dame croisa les bras et fronça les sourcils.

– Alors que faites-vous là à bailler aux corneilles ? Vous devriez déjà être en chemin au lieu de fixer cette route !

Mi-amusé, mi-piqué au vif, Azel se sentit obligé de se justifier.

– L’Inquisition prépare ses forces. Je ne peux pas y aller seul.

– Pff ! Moi qui pensait que vous teniez à la Petite…

Cette fois la moutarde commençait sérieusement à lui monter au nez.

– Mais je tiens à elle ! Et arrêter de me houspiller comme ça !

– Oh vous tenez à elle ? Excusez-moi, on pourrait franchement se méprendre en vous voyant là, les bras ballants. Allez secouer les puces à cette Inquisition !

Sa colère retomba alors comme un soufflet. Parce que la vieille femme avait raison. L’attente, il en avait assez et Clarissa venait de lui donner le coup de pied dont il avait besoin. Après tout, c’était aussi sa mission et il était grand temps qu’il en fasse réellement parti. Assez de l’attentisme, assez d’attendre les décisions des autres. Une résolution nouvelle illumina ses prunelles et il quitta la vieille femme sans plus lui jeter un regard, de sorte qu’il ne vit pas l’air satisfait de la mage. Il l’entendit néanmoins lui crier après :

– Ramène-là nous !

Il repéra rapidement l’Eclaireuse Harding qui discutait avec des soldats dans un coin du village. La nuit était maintenant tombée et les insectes et animaux commençaient leur concert nocturne. Lorsque la naine le repéra, elle tourna la tête vers lui :

– Oh Azel ! Justement j’étais en train d’expliquer la situation à nos hommes.

– Bien, alors nous pouvons donc partir !

– Mais, euh, c’est-à-dire que…nous n’avons encore rien décidé…

Azel foudroya du regard le soldat qui venait de parler.

– Décidé ? Oh, donc vous comptez organiser une sorte de discussion de groupe pour savoir si oui ou non nous allons laisser Leena, qui est aussi un agent de l’Inquisition, tout comme vous, mourir entre les mains de ces fanatiques ?

La jeune naine tempéra :

– Bien sûr que non, Azel. Nous sommes évidemment décidés à la sauver. De toute façon, notre mission ne sera terminée que lorsque nous aurons arrêté cet Owen. Mais nous ne pouvons pas nous précipiter, nous devons mettre un plan au point.

– Le plan est simple : nous y allons et nous neutralisons tous ceux qui se trouvent encore là-bas. Nous récupérons Leena et nous rentrons. Fin de l’histoire. Plus nous discutons, plus le risque que Leena soit en danger de mort est grand. Alors je suggère que le plan nous le trouvions en route.

Pour un peu le jeune homme ne se reconnaissait plus. Jamais il n’avait encore parlé sur ce ton assuré et autoritaire à un groupe de personnes. Le Azel d’il y a quelques temps n’aurait même pas songé faire ce genre de chose. Mais depuis qu’il avait intégré l’Inquisition, il se sentait étrangement plus lui-même, comme si sa vie dans le Cercle avait étouffé une partie de sa personnalité. Un Azel plus sûr de lui, plus aventureux commençait a émerger et, malgré la peur qui étouffait son cœur, il se sentait étrangement vivant. C’était sans doute ce que devait ressentir les guerriers avant une bataille décisive.

Un profond soulagement l’envahit quand l’Eclaireuse acquiesça et qu’elle ordonna le départ immédiat d’une vingtaine de soldats, le reste restant à la protection du village.

Enfin, dix minutes plus tard, ils se mirent en route, marchant d’un bon pas en direction de l’ancien Camp des Libertaires.

C’est la sensation d’eau froide sur son visage qui la réveilla dans un cri. Elle était assise sur une chaise de bois, les mains nouées dans le dos. La corde lui serrait douloureusement les poignets, créant de légers picotements dans ses doigts privés de circulation sanguine. Ses épaules étaient tendues et tirées au maximum vers l’arrière. Sa tête pulsait encore du coup de tout à l’heure et les muscles de son ventre se rappelaient encore du poing de Bron. Manifestement, il avait décidé de mener leur interrogatoire dans le bureau d’Owen.

Lorsqu’elle leva la tête, elle croisa le regard dur d’Owen qui la fixait, assis en face d’elle. Bron était debout à ses côtés, un sourire mauvais aux lèvres, un sceau vide dans les mains.

– Bien Leena, maintenant que tu es réveillée, nous allons reprendre notre discussion de tout à l’heure. Mes hommes ont enfin trouvé ce petit passage plein de ronces que mes gens ont dû prendre. Je veux savoir vers quel village tu les as dirigés et qui les guide puisque tu es avec nous.

Leena retrouva sa hargne.

– Je ne vous dirai rien du tout !

Owen sourit alors, un peu tristement.

– Je m’en doutais un peu oui…malheureusement. Bron, s’il te plait !

Le mage la frappa encore, au visage cette fois et la douleur de son crâne pulsa plus fort, se propageant jusqu’à sa joue. Elle sentit un goût de sang dans sa bouche, l’intérieur de sa joue ayant cédé sous le coup. Ecœurée par le goût du fer, elle cracha le liquide pourpre au sol.

Elle tourna la tête vers les deux mages :

– Alors ? C’est comme ça que vous allez procéder ? Vous allez me battre à mort, en espérant que je parle avant ?

Owen haussa les épaules :

– Je sais bien que c’est un peu barbare comme solution, mais je sais que tu es quelqu’un d’obstiné. J’aimerais vraiment que l’on n’en arrive pas là.

Leena dressa le menton :

– Alors qu’on en finisse tout de suite. Je ne parlerais pas.

– Non, Leena tu te trompes, je peux te forcer à me conduire là-bas. Cela me demandera surement beaucoup de sang, peut-être un sacrifice, mais c’est faisable. Et une fois sur place, nous t’obligerons à utiliser ta magie du feu, à tuer les gens que tu voulais sauver.

– C’est impossible !

Owen sortit alors le pendentif de lyrium rouge, donnant des sueurs froides à la jeune femme qui se concentra sur la douleur de ses bras pour éviter de penser à cette pierre ensorcelante.

– Je te l’ai dit, Leena. Avec ceci, ma magie est bien plus puissante. Si j’étais toi, je ne m’amuserais pas à me tester. Je me demande bien quand tu as eu le temps d’aller demander de l’aide à cette ridicule Inquisition….

Il s’arrêta soudain :

– Oh, c’était pendant ces semaines où tu t’es absentée plus longtemps que d’habitude ! C’est donc tout récent… Et tu penses sincèrement qu’ils vont vous aider ? Je suppose que le jeune homme que tu as ramené est un agent. Tu as fait entrer le loup dans la bergerie.

– Le loup est dans la bergerie depuis bien longtemps, Owen !

Bron la frappa au visage sans prévenir, par pur plaisir sadique, lui faisant cracher une autre gerbe de sang. Owen intervint alors, comme si tout ceci n’était qu’une petite dispute.

– Allons, allons Bron, pas de violence inutile. N’abîme pas trop son visage, nous voulons qu’elle puisse encore parler.

Leena avait l’impression que tout son visage était en feu, l’intérieur de sa joue entaillé la lançait comme si on lui versait du sel sur la plaie et l’autre côté commençait déjà à enfler à cause du coup de poing qu’elle venait de recevoir. Heureusement elle sentait que toutes ses dents étaient toujours en place. Elle essaya de d’appeler sa magie, mais avec la douleur, il lui était impossible de se concentrer. Avec difficulté, elle déglutit et passa sa langue sur ses lèvres desséchées.

– Owen, je sais que tu avais de l’affection pour moi. Au nom de cette affection, laisse-moi partir ou tue-moi maintenant. Ne perdons pas notre temps.

Le mage la regarda un long moment dans les yeux, remarquant que l’un d’eux commençait à enfler et à se plisser. Soudain il posa les mains sur ses cuisses et se leva.

– Oui tu as raison ! Manifestement tu ne vas pas te montrer raisonnable, nous allons donc devoir nous passer de ton consentement.

Il dégaina sa dague et passa derrière la jeune femme. Elle ferma alors les yeux, se concentrant sur le visage d’Azel. Quitte à mourir, elle préférait partir avec l’image de l’homme qu’elle aimait à l’esprit. Quelques larmes réussirent à se frayer un chemin entre ses paupières closes et glissèrent sur ses joues. A tout instant elle s’attendait à sentir la morsure glacée de la lame et espéra vainement ne pas trop souffrir. Quand elle la sentit enfin, ce ne fut pas à l’endroit où elle s’y attendait. Elle cria de douleur et sentit le sang goutté des deux entailles qu’il venait de pratiquer sur ses bras. Son corps se tendit et la douleur dans ses épaules s’intensifia. Le sang coulait presque trop rapidement de ses blessures. La corde qui nouait ses poignets fut soudain sectionnée et elle cria encore quand ses épaules subirent un nouveau changement de pression.

Brutalement, elle ne fut à nouveau plus maîtresse de son corps et sans qu’elle le demande, celui-ci se leva de la chaise et se tourna vers Owen. Il souriait mais semblait faire de gros effort. Son visage était tendu et pâle alors que des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Les mains en avant, il lui fit faire demi-tour et souffla :

– Maintenant guide-nous, Leena. Montre-moi votre lieu de rendez-vous.

Elle enrageait ! Quoiqu’elle fasse, peu importe les décisions qu’elle prenait, les sacrifices qu’elle faisait, elle finissait tout de même par devenir dangereuse, un simple outil pour les autres ou pour sa magie. Et elle en avait assez, alors elle lutta contre la volonté qu’Owen lui imposait. Mais elle fit malgré elle un premier pas, puis un deuxième. Elle aurait voulu parler mais, telle une marionnette, elle était sous l’emprise totale du mage. Pourtant elle n’abandonna pas et luttait à chaque mouvement pour reprendre le contrôle. Elle avançait donc à pas d’escargot, espérant à tout instant trouver une solution pour se sortir de cette situation.

Elle sentait l’agacement des deux hommes derrière elle et en éprouva un puissant sentiment de satisfaction. Bron fut le premier à manifester son mécontentement.

– A ce rythme-là nous y serons dans une semaine ! Vous n’êtes pas assez puissant, Owen.

L’ancien-chef persifla entre ses dents serrées.

– Bien sûr que si ! N’oublie pas qui je suis, Bron ! Elle résiste beaucoup voilà tout.

– Oh, s’il n’y a que ça…

Il tira alors violemment les cheveux de la jeune femme pour faire basculer sa tête vers l’arrière. Son âme gémit de douleur alors que son corps, sous emprise, resta silencieux. Bron lui souffla alors son haleine chaude sur le visage.

– Cesse de lutter, chienne de l’Inquisition. Sinon je serais obligé de te frapper pour te remettre sur le droit chemin.

Il ajouta avec un sourire presque sadique, en caressa sa joue :

– Et tu as pu remarquer à quel point cela me chagrine de devoir te faire du mal. Je pourrais peut-être demander à Owen de te confier à moi après…

Le cœur de Leena battait à tout rompre, incapable de se défendre. Le contact de cet homme à la violence sous-jacente lui faisait horreur et à la simple idée de lui être livrée en pâture, elle avait envie de vomir. Heureusement, Owen sembla penser qu’il dépassait les bornes et il coupa son petit numéro :

– Ça suffit, Bron ! Je t’ai déjà dit que tout ceci était inutile. Je gère parfaitement la situation.

Bron lâcha les cheveux de la jeune femme d’un mouvement sec. Leena percevait une certaine tension entre Owen et son lieutenant. Si elle était en pleine possession de ses moyens, elle aurait certainement utilisé cette discorde à son avantage, mais elle ne l’était pas. Ça n’était pas temps la perspective de se faire frapper encore par Bron qui la fit stopper toute lutte. Mais si elle consacrait toute son énergie à cela, elle n’arrivait plus à réfléchir correctement à un plan pour s’échapper. Avec un peu de chance, à cette heure, les mages étaient à l’abri dans le village. Mais elle n’avait aucune intention de les guider jusque là pour qu’ils se servent ensuite d’elle comme d’une arme. Rien qu’à l’idée de faire du mal à ceux qu’elle aimait…

Non, elle ne pouvait pas ! Elle sentait que l’emprise qu’Owen exerçait sur elle était puissante, très puissante. Mais pour une fois sa magie défaillante était presque une bénédiction. Sa volonté, c’était la seule chose qui lui avait permis de mener une vie presque normale et de ne pas devenir un danger public. Elle l’avait forgée pendant toutes ces années, affûtée de sorte qu’elle soit plus puissante. Et aujourd’hui, cette volonté renforcée lui permettait de sentir une légère faille dans cette pression. Mais elle ne pouvait pas l’exploiter, pas encore. Elle devait attendre le moment propice. Dans les bois, peut-être arrivera-t-elle à leur échapper dans l’obscurité de la nuit ? Alors elle avança, à pas mesuré mais plus rapide que précédemment.

Ils descendaient les escaliers qui menaient à la grande salle, quand une mage d’Owen se précipita vers eux, toute essoufflée par sa course.

– Owen ! Nous avons des visiteurs, une vingtaine de soldats qui se dirigent vers le camp et menés par son petit compagnon.

– Elle avait pointé du menton Leena. Celle-ci sentit tout le dédain de cette femme dans cette simple exclamation.

– Des soldats ?

– De l’Inquisition, Monsieur.

Owen garda le silence un instant.

– Rassemble tout le monde, nous allons emprunter le passage que les autres ont trouvé dans les bois. C’est le moment idéal d’aller récupérer nos gens. Si l’Inquisition est ici, alors elle n’est pas là-bas.

– Bien, Owen.

– Dépêchez-vous !

Un espoir et une joie insensée gonfla le cœur de Leena. Ils étaient revenus ! Ils étaient revenus pour elle. Azel ne l’avait pas abandonnée ! Elle savait que si cela avait été le cas, elle n’aurait pas pu lui en vouloir, ni à lui, ni à l’Inquisition. C’est elle qui avait pris la décision de rester derrière. Elle avait certes permis aux autres de pouvoir s’échapper sans encombre, mais elle restait un danger pour eux.

Owen resserra sa domination et l’incita à aller de l’avant. Leena ne résista pas. Elle gardait ses forces pour une autre bataille, attendant patiemment son heure.

Azel fronça les sourcils en ne voyant aucune sentinelle devant l’entrée du camp. Il avait longuement hésité avant de passer par l’ouverture près de la cascade. Il était plus dangereux car étroit, mais également moins défendable. Et surtout son accès était plus rapide que le passage secret.

Harding le regarda en fronçant les sourcils, aussi perplexe que lui. Il s’attendait à une meilleure défense. Encore bien camouflés par l’obscurité des arbres, les soldats et agents de l’Inquisition avaient une bonne vue sur le camp baigné par la clarté de la lune.

Du mouvement sembla l’agité soudain et ils virent enfin ce qu’il restait des mages d’Owen. Ils couraient tous, mais ils semblaient avoir un but précis. Les portes de la salle principale s’ouvrirent en grand et Azel distingua clairement le silhouette de Leena, libre de ses mouvements. Elle avançait d’un bon pas, suivie de près par Owen et l’un de ses lieutenants à la forte carrure. Azel ne savait plus quoi penser.

La jeune femme n’avait pas l’attitude d’une prisonnière, elle marchait bien droite, ne semblait pas avoir subi de séquelle. La naine avait vu la même chose que lui parce qu’elle murmura :

– Bon sang, mais qu’est ce que ça veut dire ? Elle jouerait l’agent double ?

Azel ne savait que lui répondre. Jouait-elle un double jeu ? Depuis le début ? Non ça n’avait pas de sens, il ne pouvait pas y croire une seconde. Et il se sentit soudain indigné, aussi bien envers la naine d’avoir ne serait-ce que proférer une idée aussi ridicule, qu’envers lui-même pour y avoir cru, ne serait-ce que quelques secondes. Oui, Leena n’avait pas toujours été honnête avec lui, mais tous les mensonges qu’elle lui avait servi, c’était avant tout pour le protéger. Elle n’était pas aussi machiavélique, elle aimait profondément ces mages, elle l’aimait lui. Il y croyait, bien plus fort qu’à ce qu’il voyait sous ses yeux. C’est donc avec toute la conviction dont il était capable qu’il lui répondit :

– Bien sûr que non ! Elle la retienne prisonnière d’une manière ou d’une autre.

– En êtes-vous certain ?

Azel se tourna alors vers elle :

– Pourrions-nous cesser de tergiverser et aller la secourir ?

L’éclaireuse le regarda un long moment avant d’acquiescer de la tête. De gestes de la main précis, elle déploya ses hommes qui se déplacèrent aussi silencieusement que des ombres et investirent le camp. En quelques secondes, ils encerclèrent les mages en train de se regrouper. Harding encocha une flèche dans l’arc qu’elle avait pris à la main. Elle visa et tendit la corde.

– Occupe-toi de Leena, on s’occupe du reste.

Azel murmura son assentiment et se concentra, attendant le signal. Sur le chemin, il avait réussi à convaincre Harding qu’avec l’effet de surprise, ils avaient une chance d’arrêter les mages. Il avait passé un peu de temps avec ces mages les observant à l’entrainement. Ils étaient bons mais n’avait pas l’habitude de se battre en groupe, alors que l’équipe d’intervention d’Harding était l’une des meilleures. Il se connaissaient tous et travaillaient ensemble depuis un moment.

Les templiers étaient plutôt rares au sein de l’Inquisition, de sorte que l’Inquisiteur n’avait pu en envoyer que deux en renfort. L’un accompagnera Azel, l’autre aidera comme il peut le reste des agents.

La naine émit alors un sifflement retentissant et caractéristique. Quelques flèches fendirent l’air trouvant parfois leurs cibles. Deux mages furent touchés ou simplement blessés. Aussitôt se fut le branle bas le combat dans le camp. Chaque mages regardaient en tous sens pour savoir d’où venait la menace. Puis les soldats de l’Inquisition sortirent de l’ombre, armes au clair. Azel sortit lui aussi et les yeux fixés sur la silhouette de Leena, il courut vers elle, suivit de près par Piotr, le templier. Il ne prêta pas attention au combat qui faisait rage autour de lui.

Dès les premiers bruits d’affrontement, Owen et son premier lieutenant, resté à ses côtés s’étaient arrêtés dans leur course vers les bois pour se tourner vers le combat. Leena, elle ne bougea plus, et son immobilité alerta le jeune homme qui sentit que quelque chose n’allait pas. Pour mettre à l’épreuve ce mauvais pressentiment, il cria son nom. Elle ne bougeait toujours pas. Son inquiétude grandit alors d’un cran. Owen le repéra et fronça les sourcils. Azel et Piotr arrivèrent à quelques mètres d’eux et le jeune mage exigea aussitôt.

 

– Rendez-nous Leena et nous vous laisserons partir.

Owen sourit.

– J’aimerais beaucoup mais malheureusement Leena n’a aucune envie de vous rejoindre. Elle a toujours été fidèle à notre cause.

Les yeux d’Azel se posèrent alors sur la jeune femme. L’obscurité régnait dans ce coin du camp et elle lui tournait toujours le dos, sans bouger.

– Je n’en crois pas un mot.

– C’est pourtant la vérité. Leena montre lui où va ton allégeance.

Pendant quelques secondes il ne se passa rien. Owen fixait la jeune femme avec tellement d’intensité et de concentration qu’Azel sut immédiatement qu’il était responsable de l’état étrange de la mage. Avec plus de force il ordonna :

– Leena, montre-leur !

La jeune femme tendit alors sa main dans son dos et une énorme boule feu plongea vers Azel et le templier. Celui-ci réagit plus vite que le mage et annihila le sort avant qu’il ne puisse les atteindre. Azel était lui concentré sur l’énorme blessure qu’il voyait sur le bras de la jeune femme, encore dégoûtante de sang. Il cria alors à Piotr.

– Sur Owen !

En un clin d’œil le templier compris et lança son sort d’anti-magie sur le vieux mage qui tituba en s’agrippant la tête à deux mains. Aussitôt Leena s’affaissa au sol. Azel voulut la rejoindre mais le lieutenant d’Owen, qui était resté bien silencieux, s’interposa.

– Il va falloir me passer sur le corps, traître.

Aussitôt, l’air devint statique autour d’Azel et il leva rapidement un bouclier, au moment où un éclair lui tomba dessus, créant de la fumée quand il entra en contact avec sa protection. Le jeune homme ne se laissa pas faire et incanta un poing de force, y mettant toute sa force, sa colère et son angoisse, que son adversaire prit de plein fouet. Il vola dans les airs et alla s’écraser violemment contre le tronc d’un arbre. Il s’écrasa ensuite au sol, tenta de se relever, mais échoua quand Azel lui lança un sort de torpeur suivit d’un autre qui alourdit la gravité autour de lui. Sonné, il s’effondra encore pour ne plus se relever.

Enfin Azel put dévisager Leena. Son corps manqua un battement quand il vit l’état dans lequel elle se trouvait. L’un de ses yeux était enflé et presque fermé, sa lèvre était fendue et des hématomes se formaient sur ses joues. Elle était très pâle mais ce qui l’inquiétait le plus c’était les entailles profondes sur ses bras. Elle leva des yeux fatigués vers lui.

– Azel…

Il aurait voulu se précipiter vers elle, l’éloigner d’ici. Mais le cri de douleur de Piotr l’en empêcha. Il tourna la tête pour constater que les deux adversaire semblaient mal en point. Le templier semblait à court de lyrium, et se battait contre des lames matérialisées par magie. Elles venaient de le blesser à la main et le templier avait lâché son arme, incapable de la porter à nouveau. Owen était lui aussi affaibli. Il haletait et ses traits étaient tirés. Il pris soudain sa dague et s’entailla la main. Il tira ensuite sur la corde de son collier et prit le pendentif de lyrium rouge dans sa main blessée. Il serra fortement la pierre, faisant couler son sang dessus.

– Maintenant, ça suffit !

Azel se prépara mais rien ne vint. Soudain Leena et Piotr hurlèrent quand, de leurs plaies, coula soudain du sang, beaucoup de sang. Leena fut la plus touchée. Elle avait sans doute des hémorragies internes car le liquide pourpre s’échappa de ses lèvres. Azel ne semblait pas touché par ce sort dévastateur. Mais il se sentait terriblement impuissant. Il ne savait pas comment faire pour les protéger de quelque chose qui attaquait directement leurs corps. Alors, à la place, il décida d’attaquer directement la source. Il tenta de faire appel à la glace pour paralyser le mage mais il contra son sort facilement, contraignant Azel à être plus agressif. La première et unique fois où il l’avait été, il avait perdu le contrôle face à sa colère et avait massacré les brigands dans la forêt. Si à l’époque il avait été écœuré par son comportement, aujourd’hui il n’eut aucune hésitation à retrouver cet état presque primitif où l’avait plongé sa haine contre ces hommes. Il n’allait pas laisser mourir Piotr et surtout Leena pour sa tranquillité d’esprit.

Pour troubler sa concentration, Azel fit trembler la terre sous les pieds d’Owen qui ne sembla pas si affecté que cela, mais le jeune homme ne lui laissa pas le temps de contre-attaquer et poursuivit en lançant aussitôt le sort le plus puissant que Maître Solas lui avait appris. Il canalisa si vite et si fort sa magie qu’un voile de sueur recouvrit son visage, malgré la fraîcheur de la nuit. La terre bougeait toujours quand le premier météore de feu, de la taille d’un mabari, atterrit aux pieds de l’ancien chef des Libertaires. Puis un deuxième, un troisième, jusqu’à former une véritable pluie de pierre enflammée qui tomba sur Owen et sur son lieutenant inconscient.

Cette fois, le vieux mage arrêta son sort de sang et tourna un regard furieux vers Azel avant de s’écarter brusquement pour éviter une pierre. Quelques unes tombèrent sur les arbres alentour et les enflammèrent en quelques secondes. Le feu éclaira soudain le camp d’une vive clarté. Azel avait réussi à faire reculer son adversaire mais il était toujours sur pied et plus en colère que jamais. Il invoqua à nouveau une lame immatérielle et la lança à l’assaut d’Azel. Celui-ci eut tout juste le temps de s’entourer d’une barrière pour se protéger. La lame s’acharna sur son bouclier, frappant encore et encore, l’affaiblissant à chaque coup. Azel réagit alors avant qu’elle ne réussisse à le faire tomber. Il matérialisa un nouveau poing de force et le lança aussi fort qu’il le put sur l’ancien-chef. La lame disparut enfin et si Owen ne prit pas le sort à pleine puissance, le poing le repoussa assez fort sur des bûches empilées contre le mur d’une maison. Lorsqu’il s’écrasa contre le tas de rondins, elles chutèrent en tous sens. L’une l’atteignit à la tête et il tituba pour retrouver son équilibre.

Azel en profita pour vérifier l’état de Piotr et Leena. Le templier semblait évanoui, alors que la jeune femme essuya le sang qui avait coulé de sa bouche en se relevant avec difficulté. Cette fois il n’hésita plus, il devait l’éloigner de là et lui faire voir un mage soigneur sur le champ.

Il alla vers elle et l’aida à se maintenir debout. Une main autour de sa taille, il l’aida à l’éloigner de la zone de combat. Ils firent quelques pas, quand soudain la jeune femme se raidit contre lui et elle cessa d’avancer. Craignant le pire, Azel stoppa également et se tourna elle. Elle était encore plus pâle qu’avant et ses yeux affolés exprimait une peur et une douleur qu’il ne lui avait jamais vu.

– Tu vas bien ?

La jeune femme ouvrit la bouche comme pour lui répondre, mais ne semblait pas en avoir la force. Elle se rapprocha alors maladroitement de lui, et s’accrocha à sa tunique. Azel la serra contre lui pour la rassurer.

– Tout va bien Leena, on va te ramener et de soigner. Mais il faut qu’on avance.

Il sentit soudain une chaleur étrange s’échapper de la jeune femme et il redouta un instant qu’avec ses nombreuses blessures, elle n’arrive plus à contrôler sa magie de feu. Mais avant qu’il n’ai pu faire quoique ce soit, la chaleur s’intensifia et Leena se serra plus fort contre lui. D’un seul coup, la chaleur devint insupportable,

– Tu me fais mal, Leena ! Lâche-moi.

Il réussit enfin à s’extirper de l’étreinte de la jeune femme et recula d’un pas. Tapota sur sa tunique qui commençait à fumer. Il leva les yeux vers elle, un peu désorienté. Juste à temps pour voir la boule de feu arriver droit sur lui. Il en fut tellement surpris qu’il ne réagit même pas. Dans un réflexe de défense, il leva simplement les mains, paumes en avant. Le sort s’écrasa contre ses mains et son torse, réduisant instantanément ses couches de vêtements en cendre. Vint alors la douleur, tellement forte, tellement incommensurable, qu’il hurla, sa peau se racornit et une épouvantable odeur de chair brûlée envahit ses narines. La douleur redoubla tellement que son cerveau n’arriva même plus à l’enregistrer. Un puissant sentiment de trahison l’envahit et il lança un regard plein de reproche à la jeune femme dont le visage n’exprimait aucune réaction. Privé de sensation et de force, il s’écroula alors qu’un voile noir envahit sa vision.

Leena regarda le corps d’Azel tomber au sol comme au ralenti, le cœur emplit d’horreur. Stupide ! Elle avait été si stupide et sûre d’elle ! Mais elle n’avait pas pensé perdre autant de sang et elle se sentait si faible. Si bien que lorsqu’elle avait à nouveau perdu le contrôle de son corps, elle avait eu beau lutter de toutes ses forces, elle avait dû lui céder son corps. Lorsqu’Owen avait fait appel à sa magie de feu alors qu’elle se trouvait si proche d’Azel, elle avait compris son intention et avait lutté encore plus fort qu’avant, se battant comme une tigresse contre l’assaut d’Owen. Mais il avait gagné, et Azel l’avait prise dans ses bras et… elle n’arrivait pas à réaliser que ce qui venait de se passer était réel, et pas un cauchemar sorti de ses angoisses les plus profondes.

Lorsque le corps d’Azel toucha le sol, elle sentit la pression d’Owen qui rappelait sa magie. Mais cette fois sa volonté fut renforcée par la peine et la culpabilité qui l’envahirent comme un raz-de-marée. Elle venait de faire du mal à l’homme qu’elle aimait ! Elle l’avait peut-être même tué ! Si ça n’était pas déjà fait, Owen était bien décidé à l’achever par son intermédiaire.

Toute pensée cohérente la quitta, sa concentration entièrement focalisée sur Owen. Au moment où une nouvelle boule de feu allait s’échapper de ses doigts, elle reprit le contrôle et pivota vers le vieux mage, la lançant directement sur lui. Appuyé contre la maison, Owen réussit à bouger pour l’éviter et elle s’écrasa contre le mur de la maison qu’elle enflamma. Leena enchaîna rapidement plusieurs boules de feu qu’elle dirigea vers le vieux mage. Celui-ci les esquiva en se cachant derrière les troncs des arbres, y mettant aussi le feu. Le bois craquait alors que le feu le dévorait et de nombreuses flammèches voletaient dans les airs. Owen, sentant le vent tourner, s’enfuit alors vers la forêt en courant.

Leena tomba à genoux devant Azel et constata avec désespoir, que ses brûlures étaient extrêmes graves. Son épiderme avait noircit laissant voir la chair rose en-dessous. Elles avaient envahi son torse, montant un peu sur son cou, ses bras et ses mains. Elle n’osait même pas le toucher.

Soudain sa peine explosa, ses larmes coulèrent et son corps fut secoué de sanglots bruyant. Elle se pencha sur son corps et posa un doigt sous son nez. Elle sentit une légère respiration, fragile et faible. En jetant un coup d’œil alentour elle remarqua que la plupart des mages Libertaires avaient été maîtrisés, alors elle appela à l’aide :

– S’il vous plait ! Quelqu’un ! Il y a un blessé grave ici !

Aussi délicatement que possible, elle se pencha sur lui et embrassa son front. Elle murmura contre sa peau.

– Je t’en supplie Azel, ne meurs pas…Tu pourras me haïr autant que tu veux pour ce que j’ai fait, mais ne pars pas…

– Que s’est-il passé ?

Leena leva les yeux pour les plonger dans ceux de l’Eclaireuse Harding, qui d’abord regarda le corps d’Azel avec horreur puis remarqua l’état épouvantable de la jeune mage.

– Il doit voir un mage soigneur au plus vite !

– Elle est débordée de …

– Maintenant !

En se rendant compte qu’elle avait crié, elle essaya de calmer sa panique grandissante et sa voix.

– S’il vous plait. Maintenant où il va mourir.

La naine hocha la tête et se releva.

– D’accord. Helaine ! Pars ici !

Quelques secondes plus tard, une humaine entre deux âges s’agenouilla en face de Leena. Elle analyse rapidement la situation et posa immédiatement ses mains sur les chairs brûlées qui se mirent à briller.

Leena chercha le regard de la guérisseuse mais celle-ci était entièrement focalisée sur son patient.

– Est-ce qu’il va s’en sortir ?

– Pas si vous m’interrompez. Eloignez-vous !

Leena se redressa, sans quitter des yeux le visage d’Azel, encore crispé de douleur. Complètement impuissante, elle pria de toutes ses forces le Créateur. Soudain, elle releva la tête. Owen s’était enfui ! Il allait s’en sortir après ce qu’il venait de lui faire subir ! Elle ferma alors les poings et sa peine se transforma en une haine et une colère froide qui lui firent oublier sa fatigue et sa faiblesse. Elle laissa Azel au bon soin d’Helaine et s’engouffra dans la forêt qui était en train de brûler. Elle esquiva les branches enflammées qui tombaient en tout sens. Le grondement du feu emplit ses oreilles et elle eut l’impression qu’il rugissait au rythme de ses battements de cœur.

Elle courut sans crainte au milieu du brasier, comme si elle savait qu’il ne lui ferait rien. Entre les feuilles mortes, elle vit briller quelque chose de rouge par terre. Elle ramassa la pierre de lyrium rouge et la serra dans sa main. Owen avait dû la lâcher dans sa fuite. Elle vit alors une silhouette qui zigzaguait entre les arbres et un sourire froid étira ses lèvres quand elle le reconnut. Elle accéléra alors l’allure pour le rejoindre.

L’homme se retourna et une légère lueur de panique traversa ses prunelles quand il reconnut la jeune femme. Il essaya de s’enfuir mais Leena leva la main et dressa un mur de feu devant lui, le stoppant net dans sa course.

– Comme je suis désolée Bron, tu sais combien cela me chagrine de devoir te faire du mal.

Il leva les mains dans un geste apaisant.

– Attends Leena, je n’étais pas sérieux tu sais… c’était juste de l’esbroufe…

Mais la jeune mage était inflexible. La main toujours levée, elle lança plusieurs boules de feu sur le mage et tourna les talons sous les hurlements inhumains de Bron qui flambait derrière elle.

Elle s’enfonça plus profondément sachant pertinemment où se dirigeait Owen. Même s’il ne savait pas exactement où il se situait, il savait que sa seule échappatoire était le petit passage secret.

Elle le trouva finalement alors qu’il allait s’y engouffrer.

– Owen !

Elle sentit alors qu’il tentait, une fois de plus, de prendre le contrôle de son esprit. Mais elle le repoussa comme un moustique énervant et quand il se tourna vers elle, elle lut la surprise dans son regard. Elle lui montra la petite pierre qu’elle avait dans la main. Son chant était très diffus, comme si son pouvoir était presque épuisé.

– Sans ça, tu n’y arriveras pas.

Hors de lui, le mage passa ses mains dans ses cheveux plein de cendres et tira dessus comme un possédé.

– Tu as tout gâché, Leena ! Tout ! J’aurais pu faire en sorte que nous soyons libres et maîtres de ce monde ! Mais il a fallut que tu t’en mêles !

– Tu nous aurais tous mener à la destruction et à la mort ! Mais il est inutile de discuter avec toi. Tu ne comprends rien.

Il lui lança un sort qui lui sembla si ridiculement faible qu’elle n’eut qu’à faire un pas de côté pour l’éviter. Sachant qu’il n’était plus en position de force, il fuit à nouveau et réussit à se faufiler entre les boules de feu que Leena lui lançait à la chaîne et pénétra dans le passage. Folle de rage qu’il lui échappe, Leena cria sa frustration et courut jusqu’à l’entrée. Le poursuivre éternellement ne rimait à rien. L’adrénaline et la rage lui donnaient des ailes, mais son état physique ne lui permettrait pas de continuer ainsi très longtemps. Elle posa la main sur le mur de terre et frôla le lierre et les ronces qui l’avaient envahi, formant parfois des rideaux naturels. Elle entendit les bruit de course d’Owen qui résonnait dans le tunnel sombre. Elle sut alors ce qu’elle devait faire mais elle hésita quand même. Parce que malgré tout, Owen avait été là quand elle avait eu besoin d’aide et d’un ami et que si tuer Bron de sang froid ne lui avait pas poser problème, tuer Owen lui serrait le cœur. Mais il était trop dangereux, elle devait l’arrêter. Sans oublier ce qu’il avait subir à Azel, enfin ce qu’elle lui avait fait subir par son intermédiaire.

Elle s’agenouilla et posa ses deux mains de part et d’autre du tunnel, sur des racines de lierre. Elle ferma les yeux comme si elle ne voulait pas être le témoin de ce qu’elle allait être obligée de faire. Puis elle appela sa magie du feu et pour une fois, elle résista un peu, signe qu’elle commençait à atteindre ses limites. Le bois et le feuillage prirent feu immédiatement et se propagea le long du mur en quelques secondes éclairant brièvement l’obscurité du passage. Elle continua à canaliser sa magie jusqu’à entendre les hurlements d’Owen, jusqu’à ce que ces hurlements deviennent presque animal puis s’arrêtent brusquement. Elle ne percevaient plus que le crépitement du feu qui l’entourait.

Une énorme chape de fatigue tomba soudain sur ses épaules. Son ventre la faisait atrocement souffrir, tout comme son visage, ses épaules et ses bras. Sa tête lui tournait et elle n’avait qu’une seule envie, s’allonger et laisser le feu l’emporter. Mais elle ne pouvait pas, elle devait rejoindre ce qui restait du camp, elle devait savoir si Azel était en vie. Si ce qu’elle lui avait fait l’avait…l’avait tué. Alors, sans plus aucune hésitation, elle partirait le rejoindre. Même si elle doutait qu’il veuille d’elle, même dans l’au-delà. Cela serait difficile de vivre en sachant qu’elle l’avait blessé, mais il lui serait totalement impossible de continuer à respirer, à manger en sachant qu’elle avait tué l’homme qu’elle aimait. Elle devait savoir.

Alors Leena se traîna vers le camp. Dans une sorte d’état second, elle se dit qu’elle aimerait être capable d’arrêter l’incendie qui ravageait les alentours avant que la forêt ne soit réduite en cendres. A cette simple pensée, le feu diminua sur son passage, avant de s’éteindre complètement, mais le jeune femme ne le remarqua pas. Elle n’avait plus qu’un but.

Lorsqu’elle émergea dans la clairière, le combat était terminé. Les pertes humaines étaient grandes, surtout du côté des mages. Les agents de l’Inquisition pansaient leurs blessés, réunis dans un coin, et organisait le retour au village. Azel était étendu avec les autres, seul. La mage guérisseuse ne s’occupait plus de lui. Personne ne s’occupait de lui. Elle réunit ses dernières forces pour le rejoindre et tomba à genou à ses côtés. Elle regarda son visage un moment, et d’un doigt, elle ôta une mèche de cheveux qui lui barrait le front. Elle fixa ensuite sa poitrine, cherchant le moindre mouvement, mais ses yeux étaient déjà plein de larmes et sa vision était trop trouble.

Doucement, Harding posa une main sur l’épaule de la jeune mage.

–  Leena, vous devez vous faire soigner. Je ne sais même pas comment vous tenez encore debout.

Mais la jeune femme ne bougea pas alors la naine essaya de la relever.

– Non, laissez-moi ! Laissez-moi !

– Soyez raisonnable !

Leena n’écoutait pas. Elle revit les yeux si sombres mais si expressifs d’Azel. Ses sourires si beaux et si rares. La douceur de ses mains qu’elle avait ruinée. Elle avait tout détruit, mais elle avait besoin de l’entendre, alors elle prit son courage à deux mains et demanda :

– Il…il est mort n’est-ce pas ? Je l’ai tué !

L’Eclaireuse s’agenouilla à côté de Leena et lui prit les mains.

– Helaine l’a plongé dans un sommeil artificiel parce que s’il se réveillait maintenant, la douleur serait trop atroce. Mais elle a réussit à le tirer d’affaire. Il risque d’avoir des séquelles, mais il est encore trop tôt pour le dire.

Comme la mage ne semblait pas réagir, la naine répéta.

– Il vivra Leena.

Un hoquet échappa à la jeune mage. Elle n’arrivait pas à y croire. Elle n’osait pas bouger ou respirer de peur d’altérer la réalité. Puis comme rien ne se passait elle tourna son visage vers l’agent et à travers ses larmes, vit le petit sourire qu’elle lui adressait. Alors la pression lâcha enfin. Elle prit son visage entre ses mains et s’autorisa à pleurer de soulagement. Elle sentit les ondes de compassion émanées de la naine alors qu’elle lui frottait gentiment le dos. La dernière pensée qui lui traversa l’esprit avant de s’écrouler, elle la murmura rien que pour elle :

– Il est vivant…

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Chapitre 17 – Une seconde chance

TW: Ce chapitre contient des scènes érotiques explicites

 

Les jours suivants furent bien remplis pour Leena. Owen n’effectuait que de courtes missions, bien trop pour l’évacuation de tout un camp. Et puis elle devait calculer assez de temps pour prendre assez d’avance pour leur fuite. Tout pouvait être mis en péril si elle calculait mal ou si elle ne leur donnait pas assez de temps. Et toutes ces responsabilités lui donnaient des angoisses incommensurables. Elle avait du mal à manger, à dormir, à paraître normale tout simplement. Sa nervosité ne faisait qu’empirer à chaque heure, chaque jour qui passait.

 

Enfin, Owen lui confia avoir découvert un énorme gisement de lyrium, bien gardé, mais rien qui ne puisse l’effrayer. Elle devait lancer les opérations pendant cette mission. D’une part, parce qu’elle avait peur de littéralement exploser sous le poids de sa nervosité. D’autre part, elle craignait qu’une trop grande quantité de lyrium rouge près d’elle ne la conduise dans l’état où une seule petite pierre l’avait mise, voire pire.

Ils s’étaient longtemps trituré l’esprit pour trouver comment faire sortir tout le monde par la cascade sans que cela ne soit trop dangereux. Clarissa et Leena s’était presque disputée à cause de ce détail qui avait néanmoins toute son importance. Quand Azel s’était joint la conversation il avait simplement répondu, légèrement confus.

– Mais pourquoi n’utilisez vous pas le petit passage par l’arrière entre les ronces ?

Bouches bées, les deux femmes l’avait regardé comme si une deuxième tête venait de lui pousser. Alors, le jeune homme avait guidé Leena vers le passage en question. Etroit mais assez large pour faire passer deux personnes côte à côte. Situé à un kilomètre en s’enfonçant dans les arbres à l’arrière de la clairière, il était pour le moment envahi de ronces. Un coup de magie avait laissé voir le boyau qui débouchait sur la forêt au alentour. En tendant l’oreille, on pouvait même entendre le léger bruit de la cascade. C’était parfait, absolument parfait ! Un passage à l’abri dont personne ne connaissait l’existence. L’enthousiasme de Leena était tel qu’elle sauta dans les bras du jeune homme, soulagée de pouvoir rayer un problème de sa liste.

Il ne restait plus qu’un jour avant le départ d’Owen, Leena avait déjà revu le plan une centaine de fois avec Azel et Clarissa, n’étant jamais satisfaite du timing ou de l’itinéraire. Ce soir encore, elle faisait les cent pas dans sa maison, sous le regard tendu d’Azel.

–  Non ça ne va pas ! Si les plus jeunes et les plus vieux n’arrivent pas à suivre je ne vois pas l’intérêt !

Azel tenta de la rassurer pour la millième fois ces derniers jours, légèrement agacé par la redondance de ses craintes.

–  Tout ira bien, Leena. Nous avons tout retourné dans tous les sens. Nous ne pourrions être plus prêts.

–  Mais tu ne comprends pas ! Nos erreurs pourraient coûter la vie à ses gens …

Le ton de la jeune femme en devenait presque plaintif. Cette fois, Azel en avait assez. Il se leva soudain et la prit par les bras, stoppant son incessante marche dans un petit cri.

–  Maintenant ça suffit Leena ! Tu agis comme si je me désintéressais complètement du sort de ces gens. Ce qui est totalement faux. Nous sommes prêts ! Tu ne peux pas en faire plus. Alors demain nous attendrons qu’Owen et certains de ses lieutenants soient partis, puis nous nous occuperons des autres. Après, il ne nous restera plus qu’à marcher jusqu’au village.

Leena déglutit puis hocha la tête.

–  Es-tu sûr que les troupes de l’Inquisition sont bien arrivées ?

–  Certain. Je suis même allé le constater moi-même hier.

–  Oh ! C’est pour ça que tu n’étais pas là ?

–  Oui, parce que tout comme toi, je tiens à ce que tout soit parfait et en ordre.

Leena posa alors son front contre l’épaule du jeune homme, épuisée soudain.

–  Je suis désolée. J’ai été une vraie harpie ces jours-ci, n’est-ce pas ?

De sa main, le jeune homme fit de légers mouvements de pression dans son dos, faisant presque ronronner la jeune femme.

–  Disons que je t’ai connue plus agréable.

Leena rit franchement et se rapprocha du corps d’Azel, posant délicatement ses mains sur les hanches du mage.

–  Tu es trop gentil, Azel. Je me fais l’effet d’une poule mouillée ! J’ai tellement peur !

Les lèvres du jeune homme frôlèrent sa tempe quand il souffla :

–  Je sais Leena, mais tout se passera bien. Nous allons réussir cette mission et rentrer ensemble à Fort Céleste. A moins que tu ne préfères rester avec eux dans un petit village tranquille.

Leena releva subitement la tête, une lueur d’étonnement et de peine dans les yeux.

–  C’est ce que tu souhaites ? Que je m’en aille ?

Ses yeux fouillèrent les siens, une expression peinée sur le visage qui faisait ressortir ses tâches de rousseur. Les mains d’Azel avaient lâché ses bras et il semblait soudain mal à l’aise.

–  Je ne souhaite rien, Leena. Tu es libre de faire ce que tu souhaites.

Leena se posta alors sur la pointe des pieds et de ses mains, entoura le visage du jeune homme.

–  Alors, j’ai le choix de rester à tes côtés.

Elle passa doucement ses lèvres contre celles d’Azel et il eut alors une expression presque douloureuse.

–  Je ne te quitterai pas. Plus jamais ! Je te supplie de me croire.

–  Je le voudrais mais…

La caresse se transforma en baisers légers, le long de ses lèvres.

–  Je ne pourrais plus, Azel. Vivre sans toi pendant ces années a été la chose la plus difficile que j’ai eu à faire. J’ai besoin de toi.

Dans un faible gémissement, Azel posa les mains à plat dans le dos de la jeune femme et l’attira à lui, écrasant ses lèvres contre les siennes. Sous la pression presque brutale d’Azel, la jeune femme ouvrit les lèvres et le baiser qu’il lui donna la fit tellement chavirer qu’elle dut s’accrocher à ses épaules. A chaque fois qu’Azel l’embrassait, elle avait l’impression de renaître, d’être lavée de tous ses péchés et même aimée, il y a de cela quelques années. A chaque fois qu’ils essayaient de s’arracher à la bouche de l’autre, elles revenaient se coller l’une à l’autre comme pourvues d’une vie propre. Leur baisers s’enchaînaient sans qu’ils ne manifestent l’envie de s’arrêter. Les mains d’Azel se contentèrent de la serrer fortement contre lui alors que celles de Leena ne savaient plus où s’arrêter sur son corps. Enfin ils se séparèrent de quelques millimètres afin de respirer plus librement.

–  Leena…

La jeune femme ne le laissa pas finir et posa un doigt sur sa bouche.

–  Chuuuut. Tu as dit que tu voulais que nous recommencions à zéro, n’est-ce pas ? Alors faisons de cette nuit notre première fois.

Azel recula légèrement la tête.

–  Tu sais quoi ? J’en ai assez. Assez de vivre avec une cette vieille rancœur qui ne me mène nulle part, assez de prendre mille précautions avant d’agir et surtout assez de faire semblant.

Nerveusement la jeune femme triturait une mèche de cheveux du jeune homme qui s’était échappée de son chignon.

–  Qu’est ce que cela vaut dire ?

En guise de réponse, le jeune homme lui sourit et l’embrassa en la repoussant gentiment vers le lit. Leena sourit contre ses lèvres et poussa un petit cri de joie. Lorsque l’arrière des genoux de la jeune femme touchèrent le montant en bois, elle se mit à lui arracher frénétiquement les habits, suivie de peu par Azel. Elle lutta contre une énième couche de vêtement et finit presque par l’arracher en grognant :

–  Créateur, j’avais oublié à quel point toutes tes couches de vêtements pouvaient être exaspérantes.

Azel rit et l’aida. Enfin ils furent nus l’un devant l’autre, se dévorant du regard sans oser se toucher encore. Une fois n’est pas coutume, c’est Azel qui fit le premier pas. Dans une lente caresse du bout des doigts, il lui caressa lentement la courbe de sa hanche avant de remonter juste en-dessous de son seins. Comme hypnotisée, Leena ne fit pas un geste mais la caresse d’Azel la fit frissonner des pieds à la tête. Sous son regard brûlant, ses seins se dressèrent et les pointes durcirent, réclamant son attention. Enfin, le regard du jeune homme remonta vers les yeux de la jeune femme. Il leva les bras et les passa derrière la tête de Leena, défaisant les attaches de sa coiffure, libérant sa chevelure indisciplinée. Il passa les doigts dans ses mèches bouclées comme pour les arranger autour de son visage. Une fois qu’il fut satisfait de son ouvrage, il prit la parole :

–  Si c’est notre première nuit, pourquoi ai-je déjà rêvé de toi ? Juste comme ça.

De son pouce, il agaça très légèrement l’un de ses tétons en continuant à lui murmurer :

–  Toutes les nuits où tu es venue me hanter… où je t’imaginais dans mes bras, toutes les choses que tu me faisais…tout cela pour constater au petit matin que tu n’étais pas vraiment là.

Leena rejeta légèrement la tête en arrière et passa la langue sur ses lèvres, comme si elle se trouvait devant un plat des plus appétissants.

–  Alors laisse-moi me rattraper.

–  Pas encore.

Il lui prit la main et la fit s’allonger sur le lit contre le mur, plutôt adapté pour une personne que pour deux. Il se posta ensuite entre ses jambes ouvertes et s’allongea tout contre son corps. La jeune femme gémit et se cambra pour prolonger le délicieux frottements de leurs peaux l’une contre l’autre. Azel se redressa sur ses coudes et posa ses lèvres sur la peau fine qui faisait la jonction entre le cou et la mâchoire de la jeune femme. Il descendit ensuite le long de son cou. Leena avait plongé ses doigts dans les cheveux du mage, malmenant sa coiffure. Azel se coula un peu plus bas et sa bouche continua son trajet vers sa gorge et vers la naissance de sa poitrine. Ses mains prirent ses seins en coupe pour les offrir à l’appétit de ses lèvres. Lorsque sa bouche toucha pour la première fois sa poitrine, Leena gémit longuement et ses doigts se crispèrent dans les cheveux du mage.

Prenant tout son temps, il s’attarda longuement sur sa poitrine, usant de sa langue qu’il passa presque inlassablement sur la chair sombre de ses mamelons, les mordillant de temps en temps avant de les enfermer dans la chaleur de sa bouche. Il releva la tête vers elle et sourit face à son visage enfiévré. Les yeux de la jeune femme pétillèrent :

–  Embrasse-moi.

Il se redressa s’installa tout contre elle à ses côtés et prit ses lèvres. L’une de ses mains se posa son ventre et y tracèrent de larges cercles.

Cela faisait tellement longtemps que le corps de la jeune femme n’avait pas brûlé sous ce feu là, tellement longtemps qu’il en mourrait d’envie… Toutes les attentions qu’il avait prodigué à son corps n’avait fait que lui rappeler à quel point elle était liée à cet homme, que ce qu’il lui faisait ressentir allait bien au-delà du plaisir physique. Elle oublia bien vite toute pensée cohérente quand la main d’Azel glissa plus bas pour venir se perdre dans d’autres boucles rousses. Elle poussa un petit cri et redressa une jambe pour lui permettre un meilleur accès. Azel posa son front contre le sien alors que son index s’immisça dans son intimité déjà humide. La bouche de la jeune femme s’ouvrit dans un cri étranglé quand son doigt trouva son bourgeon de plaisir.

Il embrassa affectueusement le bout de son nez :

–  Tu es magnifique, Leena.

La jeune femme sourit et l’embrassa alors que les va et vient de son index la rendait folle. C’était trop ou pas assez, mais il devait faire quelque chose. Comme s’il avait lu dans ses pensées, Azel stoppa ses caresses et se coula le long du corps de la jeune femme, l’embrassant au passage. Lorsque sa bouche arriva tout contre le léger renflement de entrejambe, il s’installa plus confortablement. Sans pudeur, il lui écarta largement les jambes, ouvrant le sexe de la jeune femme à tous ses sens. L’anticipation faisait presque haleter Leena qui se releva sur les coudes pour ne rien rater du spectacle. L’attente ne fut pas longue et elle étouffa un cri de plaisir quand elle sentit la bouche d’Azel sur ses chairs intimes. Le corps avait une mémoire et les leurs connaissaient parfaitement la danse qu’ils étaient en train d’exécuter. D’instinct les hanches de Leena suivirent les coups de langue du mage, sa main trouva ses cheveux pour le guider là où elle le voulait, et sa voix créait les sons qui remplissait le jeune homme de fierté et augmentait son propre plaisir.

Pendant que la bouche d’Azel s’activait entre ses cuisses, ses longues mains caressaient la peau lisse des cuisses de la jeune femme.

Le plaisir montait par vagues successives mais subitement la jeune femme décida qu’elle voulait plus, bien plus.

–  Azel ?

Le jeune homme releva la tête et croisa son regard.

–  S’il te plaît …

Elle savait bien que son ton était presque suppliant mais elle s’en fichait bien. Sans plus d’explication, Azel sembla avoir compris d’instinct ce que désirait la jeune femme, tout simplement parce que c’est ce qu’il voulait également. Après un dernier baiser appuyé sur l’intérieur de sa cuisse, le mage se redressa sur ses genoux. Leena se releva et demanda à Azel de s’asseoir confortablement sur le côté de son lit. Il s’exécuta sans broncher, attendant la suite des instructions. Mais quand il capta le regard admiratif de la jeune femme, il appuya sur ses mains vers l’arrière sur le lit. Les jambes légèrement écartées, le sexe fièrement dressé, une lueur presque provocatrice dans le regard, il était tout à elle et la désirait, elle. Cette fille qui avait grandi sur les routes et les chemins, dont la magie était détraquée et versatile et qui l’avait abandonné par lâcheté. Aujourd’hui, il lui offrait une seconde chance et elle n’allait jamais la gâcher. La gorge nouée par l’émotion, elle ne put que souffler.

–  Regarde-toi… Tu es tout ce que j’ai toujours désiré.

Il lui sourit et lui tendit la main. L’invitation était claire et elle l’accepta sans attendre. Elle s’installa à califourchon sur ses genoux et l’embrassa longuement presque goulûment. Son corps était assailli de toute part. Sa poitrine s’écrasait agréablement contre le torse du jeune homme, son intimité se frottait avec délice contre le sexe tendu d’Azel et les mains de celui-ci s’étalaient dans son dos, protectrices.

Alors elle se redressa lentement sur ses genoux, pendant que le jeune homme alignait le bout de son membre contre ses chairs humides. Leena redescendit lentement, les yeux perdus dans ceux de son amants, les mains agrippées à ses épaules. Elle le voulait complètement, entièrement, alors d’un coup de rein elle le prit profondément en elle. Elle cria de bonheur, la tête en arrière et entendit le long gémissement guttural qui s’échappa de la gorge d’Azel. C’était trop pour elle. Se sentir à nouveau complète et désirée grâce à cet homme qu’elle pensait ne plus jamais revoir il y a encore quelques semaines. Sans qu’elle ne puisse l’arrêter, une larme se fraya un chemin le long de sa joue, puis une autre.

–  Tu m’as tellement manqué !

Du pouce, Azel chassa ses larmes et déposa un baiser appuyé sur ses lèvres, l’autre main perdue dans sa chevelure de feu.

–  Toi aussi tu m’as manquée, chaque jour.

Leurs mouvements furent d’abord d’une lenteur presque douloureuse, les yeux dans les yeux, leurs souffles saccadées se mêlant et finissant parfois par de longs baisers langoureux. Du dos de la main, Leena caressa doucement la joue du jeune homme et les yeux pleins d’émotions, lui avoua :

–  Tu n’as pas à me répondre, je veux simplement te le dire. Je t’aime. Plus que tout au monde.

Azel cessa de bouger. Il ne semblait pas surpris, mais ses yeux trahissaient une émotion qu’il semblait avoir du mal à contenir. Leena remua alors plus brusquement les hanches faisant gémir le jeune homme qui posa son front contre l’épaule de la jeune femme. Celle-ci continua ses mouvements de hanches et murmura dans son oreille.

–  Dis-moi que tu me crois… dis-le moi…

Azel releva la tête et l’embrassa violemment puis il lui répondit tout contre ses lèvres, comme une litanie :

–  Je te crois, je te crois, je te crois…

Leena sentit son cœur se gonfler. Pour le moment cela lui suffisait, c’était même plus que ce qu’elle ne pouvait l’espérer. Elle sentit les mains d’Azel lui agripper, presque violemment, la chair généreuse de ses fesses pour accompagner ses mouvements et la plaquer plus fortement encore contre lui. Sa bouche retrouva ses seins et se referma sur les pointes tendues, électrisant le corps de la jeune femme. Légèrement tendue vers l’arrière, elle prit appui sur les cuisses d’Azel, redoublant ses efforts, traquant le plaisir. Elle se sentait comme suspendue dans le temps et tout ce qui n’était pas Azel et elle, leur union presque parfaite n’existait pas.

Le jeune homme finit par rejeter la tête en arrière, les veines de son cou saillantes. Leena se pencha vers lui et suça la peau offerte.

L’effet fut immédiat, et sans trop savoir comment, le dos de Leena rencontra à nouveau le lit. Azel, à genoux entre ses jambes, les lui écarta rapidement et se réinstalla dans son corps dans un gémissement. Il se mit alors à bouger à un rythme implacable, se laissant complètement aller au désir et au plaisir, son chignon presque entièrement défait, le visage crispé par le plaisir. L’une de ses mains releva la jambe de Leena et il tourna la tête pour baiser avec ferveur la cheville de la jeune femme. Son autre main s’immisça entre ses cuisses ouvertes et avec une douceur exquise, il taquina son bourgeon de plaisir dans de lents mouvements circulaires. Les doigts de la jeune femme se crispèrent sur les draps. Cette sensation de plénitude était si familière et pourtant si attendue. Elle adorait ne plus savoir où finissait son corps et où commençait celui de son amant. Soudain, sans prévenir, ce fut la vague de trop et elle se cambra la bouche ouverte dans un long cri, son sexe se contractant autour du membre d’Azel qui soudain agrippa ses hanches à deux mains. Dans de longs et profonds derniers coups de butoirs, il se laissa aller à la jouissance.

Son corps céda soudain et il eut le réflexe de se retenir sur ses coudes avant d’écraser le corps de Leena. C’est elle qui enroula ses membres autour de son amant pour l’attirer tout contre elle. Sous cette douce pression, le jeune homme se laissa faire et se cala contre le corps de Leena.

Celle-ci poussa un profond soupir de contentement et le serra plus fort encore, passant des doigts légers dans ses cheveux.

–  Je t’aime, Azel.

–  J’aimerais pouvoir te répondre en retour mais c’est …

–  …trop tôt je sais. Comme je te l’ai dit, je ne te demande rien d’autre que de me croire. Je ne veux plus vivre dans le regret, si demain je …

Azel releva subitement la tête.

–  Si demain tu quoi ?

Leena haussa les épaules :

–  Rien, rien du tout.

Il baisa alors son épaule.

–  Tout se passera bien.

Il bougea soudain, essayant d’échapper à l’étreinte de la jeune femme.

–  Je ferais mieux de rentrer. Le lit est trop petit pour deux.

Leena le retint.

–  Non je t’en prie, si l’on se serre l’un contre l’autre, il y a largement assez de place.

Epuisé, le jeune homme se laissa vite convaincre. Il retomba dans les bras offerts de son amante et ils s’endormirent rapidement.

Le lendemain, Leena rouvrit les yeux et pour une fois, ne ressentit pas cette boule de nervosité dans son ventre. Elle se sentait, au contraire, incroyablement détendue et son entrejambe pulsait agréablement. Elle s’étira paresseusement et embrassa amoureusement la joue de son amant.

–  Azel ! Le jour s’est levé. Nous avons une longue journée devant nous.

–  Hummm…

–  Ça m’a manqué de dormir dans tes bras.

–  Mmmouaaussi

La jeune femme ria doucement et s’extirpa de son lit et de sa chaleur. Si tout allait bien, il y aurait encore beaucoup d’autres matins comme celui-ci. Lorsqu’elle fut habillée, Azel s’était levé et avait commencé à renfiler ses couches de vêtements. Sans un mot, Leena l’escorta vers la porte. Il la regarda un instant comme s’il allait lui dire quelque chose, puis se pencha vers elle pour l’embrasser longuement et profondément avant de se transformer en chat.

Leena essaya de vaquer à ses occupations du matin, attendant avec impatience le milieu de l’après-midi, moment où Owen devait partir. Son corps lui jouait de drôle de tours, une minute elle était calme et détendue et la seconde plus tard, sa main tremblait et des nausées secouaient son estomac. La journée fut une torture et seul le souvenir de cette nuit l’aidait à tenir le coup.

Enfin, Owen la fit appeler. Elle prit alors une profonde inspiration et se dirigea vers le centre du camp d’un pas qu’elle espérait assuré.

–  Leena, te voilà. Nous sommes prêts à partir. Nous devrions être de retour dans un jour ou deux. Je te confie la gestion. Je laisse la sécurité du camp à Bron.

Leena se crispa mais ne dit rien. Elle avait espéré qu’il emmènerait ce mercenaire avec lui. Cela allait être une difficulté en plus.

–  Bien. Soyez prudents et revenez-nous tous en vie.

Owen lui sourit :

–  Tout ira bien, j’ai la pierre avec moi.

Leena les regarda partir et attendit patiemment. Maggie revint soudain vers elle.

–  Ils ont passé la cascade.

–  Très bien, que tout le monde préparent ses affaires et me rejoignent près de chez moi dans un quart d’heure.

–  Bien.

Maggie courut prévenir tout le monde, discrètement. L’équipe en charge de la neutralisation des dernières sentinelles d’Owen étaient certainement en route. Leena aurait voulu en être, mais sa magie était faite pour détruire, pas pour neutraliser. Azel était en charge de cette escouade.

La jeune femme rassembla tout le monde et les rassura du mieux qu’elle put, alors que les membres de l’escouade d’Azel revenaient un par un. Malheureusement, le dernier se faisait attendre. Soudain il apparut en pleine course vers eux, tout essoufflé.

–  Bron… il s’est…échappé… il va…

Leena saisit aussitôt l’urgence de la situation. Elle croisa le regard d’Azel. D’un geste du menton elle lui indiqua de la suivre à l’écart.

–  Que fait-on ?

–  Owen va revenir. C’est une certitude. Nous n’aurons pas le temps d’évacuer tout le monde…

La panique commença à l’envahir mais Azel garda son sang-froid.

–  Alors on annule.

–  On ne peut pas ! Les sentinelles ont été attaquées, Owen va se douter de quelque chose. C’est notre seule chance de les faire sortir d’ici.

–  Il faut y aller alors, il n’y a pas un instant à perdre.

–  D’accord, d’accord, tu as raison. On y va.

Ensemble ils guidèrent les gens dans les bois vers le passage trouvé il y a peu. Doucement mais fermement ils poussèrent les gens à accélérer. Ils avaient peur et murmuraient entre eux des paroles d’encouragement. Ils commencèrent à faire passer les mages dans le boyau quand soudain un cri résonna dans la grande clairière.

–  LEENAAAAA !

Créateur ! Ils étaient déjà là. Leena prit alors une décision insensée, la seule qui allait leur permettre de gagner du temps, au moins un tout petit peu. Elle courut vers Azel.

–  Il sera là dans quelques minutes.

–  Encore faut-il qu’il nous trouve.

–  Oh, il nous trouvera je t’assure et quand il le fera… Je vais aller à sa rencontre, vous faire gagner autant de temps que possible.

Azel fronça les sourcils.

–  Non, il en est hors de question. Ces gens ont besoin de toi.

–  Ils ont besoin d’un guide. Tu seras leur guide. Je vous rejoindrai pas la suite.

Elle essaya de partir mais il la retint par la manche.

–  Leena il va te mettre en pièce s’il t’attrape.

–  Il ne m’attrapera pas.

Maggie vint les interrompre.

–  Que se passe-t-il ? Que faisons-nous ?

Les yeux plongés dans ceux d’Azel, la jeune femme lui répondit.

–  Je vais aller occuper Owen et je vous rejoindrai par la suite.

–  Mais…

–  Pas de mais, Maggie ! On n’a plus de temps pour les mais…

–  Leena, c’est du suicide.

–  Je compte sur toi Maggie, les gens vont avoir besoin de toi.

Elle embrassa alors Azel à pleine bouche puis se dégagea brusquement de son étreinte. Bouche bée, il ne pouvait plus bouger. Elle ne connaissait pas beaucoup de sort, mais elle arrivait à maîtriser relativement bien celui d’immobilisation, au moins pendant deux ou trois minutes. Elle avait profité de la vulnérabilité du jeune homme. Elle murmura pour lui :

–  Je t’aime, pardonne-moi. Guide-les pour moi.

Puis, elle reprit plus haut pour Maggie.

–  Ne le laisse pas me suivre, d’accord ? Dans quelques secondes, je relâcherai le sort et vous allez tous partir d’ici. Promets-le moi.

–  Je te le promets.

Leena hocha la tête et se détourna des prunelles accusatrices du jeune homme. Elle se mit alors à courir vers le camp, relâchant son sort. Elle n’avait que peu d’espoir de s’en sortir, mais c’était elle qui avait mené ces gens à se rebeller, c’était à elle de tout faire pour les sortir de là. Même si cela signifiait sa mort.

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Chapitre 16 – Réunion secrète

Lorsqu’ils débouchèrent dans le clairière du camp des Libertaires, Leena vit tout de suite pourquoi il n’y avait eu personne lors de leur premier passage. Leendon était de garde. C’était un mage d’une vingtaine d’années, très gentil et qui voulait toujours bien faire. Malheureusement pour lui, il n’avait plus tout le temps toute sa tête, et rêvassait souvent. Leena avait insisté pour qu’il ait un rôle à jouer au sein de la communauté parce qu’elle avait vu sa mine triste quand on lui avait déclaré gentiment qu’il n’était bon à rien. Alors c’est lui qui relevait les gardes pendant un petit quart d’heure tous les soirs, afin qu’ils puissent faire une petite pause. L’ennui c’est que Leendon oubliait souvent son rôle et les gardes en faction devaient aller le chercher pour lui rappeler sa garde. Quand Azel et elle étaient passés tout à l’heure, ils avaient eu la chance de tomber sur ce laps de temps.

Lorsqu’il vit la jeune femme, Leendon lui sourit de toutes ses dents.

– Leena ? Tu es rentrée ! Je suis content, je me faisais du soucis pour toi !

– C’est gentil Leendon, mais comme tu le vois je vais bien.

– Oui. Tu portes de drôle de vêtements, dis-donc ! Tu te balades ?

– Oui…oui c’est ça je me balade.

– Et tu as un chat maintenant ? Je peux le caresser ?

Leena sentit les griffes d’Azel rentrer dans la peau de son bras. Manifestement il n’avait aucune envie qu’un étranger lui touche le pelage. Animal ou pas, il restait le même.

– Je suis désolée Leendon, il est un peu sauvage. Ça serait préférable que tu t’abstiennes.

– Ah d’accord très bien. Dommage. Une prochaine fois peut-être ?

– Oui… Je dois rentrée, bonne soirée Leendon.

– Au revoir, jolie et gentille Leena.

Le jeune homme lui fit de grands signes de la main en guise d’adieu, et Leena sourit devant l’innocence du jeune homme. Essayant de croiser le moins de monde possible, elle se faufila jusque sa petite maison et y entra en poussa un profond soupir. Elle écarta les bras et Azel sauta, atterrissant souplement sur ses pattes. La jeune femme tira ensuite les rideaux de son unique fenêtre et soudain épuisée, s’assit lourdement sur son lit.

Azel se retransforma en quelques secondes et alla allumer manuellement un petit feu dans sa cheminée. Une douce chaleur s’installa dans la pièce. L’atmosphère douce et feutrée leur rappelait à tous deux, une autre pièce, dans une tour, il y a bien longtemps.

Le mage alla s’assoir à côté de la jeune femme et attendit patiemment qu’elle lui révèle ce qu’elle avait appris. Nerveusement, Leena passa des doigts fébriles dans sa chevelure, essayant de la discipliner quelque peu. Enfin elle parla :

– Owen n’a absolument pas changé son point de vue. Il prépare une guerre et a déjà nommé des lieutenants. Des personnes incontrôlables, qui sont sans doute ravies de pouvoir montrer combien elles sont puissantes. Crois-moi nous n’arriverons jamais à les raisonner !

– Combien sont-ils ?

– Il m’a cité une quinzaine de noms. En soit c’est déjà une très mauvaise nouvelle mais malheureusement il y a pire…

Soudain glacée, elle se releva et se mit à faire les cent pas sous le regard attentif du jeune homme. Leena ne put s’empêcher de repenser à cette pierre, ce lyrium rouge. Combien elle avait désiré l’avoir entre les mains tout en sachant pertinemment qu’elle signerait alors l’arrêt de mort de nombreuses personnes. Déjà ce soir si Azel n’avait pas été là, elle aurait pu tout détruire.

– Il m’a montré l’une de ses trouvailles, prise à des Templiers. C’était une sorte de pierre, mais d’un rouge comme je n’en avait jamais vu. Owen m’a dit qu’il s’agissait de Lyrium rouge. C’était ça, c’est cette chose qui m’a fait perdre tout contrôle! C’était horrible, comme si elle m’appelait, qu’elle désirait que je la prenne en main.

Elle remarqua alors qu’Azel était extrêmement pâle et qu’il la regardait avec horreur.

– Tu dis qu’il est en possession de Lyrium rouge ?

Leena se posta devant le feu, s’entoura la poitrine de ses bras et acquiesça :

– Tu sais ce que sais ?

– Oui. L’inquisiteur Lavellan on a trouvé un peu partout. Il y a un énorme trafic, surtout auprès des Templiers. Il semblerait que c’est comme ça que Corypheus les a ralliés  à sa cause.

Leena souffla faiblement :

– Créateurs…

– C’est une sorte de lyrium corrompu. J’ai eu l’occasion de l’étudier avec Maître Solas. Il donne certes une puissance inégalée, mais rend complètement fou et provoque la dégénérescence du corps. A terme la personne qui en ingère à trop forte dose devient complètement folle et son corps mute…

– … et voit pousser des excroissances rouges sur leurs corps. Comme ces Templiers qui nous ont attaqué et ont tué la moitié du camp, il y a quelques mois.

La jeune femme se laissa choir sur le lit et prit sa tête dans ses mains.

– Créateurs ! C’est donc pour ça qu’ils nous ont attaqué sans raison et qu’ils étaient comme possédés…ils étaient fous. Owen veut se venger contre des fous…

Azel posa une main sur le genou de la jeune femme et lui demanda :

– Peut-être que s’il savait ce qu’il en était vraiment, il arrêterait cette folie.

Leena releva la tête et plongea ses yeux inquiets dans ceux du jeune homme.

– Je crois qu’il est trop tard. Quand il avait cette… chose, cette pierre en main, il semblait comme hypnotisé.

– Alors nous allons nous en tenir à ce que nous avions décidé en venant ici. Sauver le plus de monde possible.

Leena tourna son visage vers le feu, et agrippa la main d’Azel dans la sienne.

– Oui c’est ce que nous allons faire. Il faut que nous parlions à Clarissa, nous devons rassembler le plus de monde possible.

Après un soupir elle ajouta :

– Je suis tellement heureuse que tu sois là.

Azel serra plus fort la main de la jeune femme dans la sienne.

– Ne perds pas espoir maintenant. Nous pouvons le faire.

Leena lui adressa alors un sourire un peu ensommeillé. Elle sentit  comme une chape, mélange de fatigue et de responsabilités peser lourdement sur ses épaules. Le contrecoup des événements de la journée se fit cruellement ressentir et elle bailla à s’en décrocher la mâchoire. Penaude, elle s’excusa :

– Pardonne-moi, je suis éreintée.

Sans un mot, Azel hocha la tête, se redressa avant de se diriger vers la porte d’entrée. Leena fit l’effort de se lever pour le raccompagner. Spontanément, le jeune homme l’embrassa sur le front et lui souhaita bonne nuit avant de se retransformer en félin. La mage lui ouvrit la porte et il se frotta deux trois fois contre ses jambes avant se s’éclipser dans la nuit.

Leena referma derrière lui et se précipita sous le duvet de sa couverture, la tête pleine de craintes et d’espoir.

Quelques jours plus tard, Leena se trouvait debout devant une assistance hétéroclites d’une vingtaine de personnes. Clarissa avait arrangé cette rencontre. Officiellement il s’agissait simplement d’une petite fête informelle pour le retour de la jeune femme parmi eux. Mais ici dans la maison bondée de Clarissa, il était impossible de se méprendre sur la caractère secret et tendu de cette réunion.

La jeune femme les regarda tous dans les yeux, à la fois intimidée par leur nombre et heureuse de leur présence et de leur confiance. Evidemment, Clarissa s’était arrangée pour ne réunir que les gens qui prêtaient plus d’attention à ce qui se passait dans le camp et qui n’approuvait aucunement la direction et les décisions que prenaient Owen. Il y avait le cuisinier du camp, le précepteur Jonah avec qui Azel avait demandé à travailler afin de se rendre utile et de parfaire sa couverture au camp, quelques personnes assignées à la garde dont Maggie qui les avaient accueillis le premier jour et des gens qu’elle connaissait un peu moins bien. Tous regardaient la jeune femme. Certains avec des regards hésitants, comme s’ils n’arrivaient pas à réaliser eux-mêmes ce qu’il faisait là, d’autres avaient déjà le regard déterminé.

Face à toute cette attention la jeune femme se sentit mal à l’aise et lui rappela les représentations de chant qu’elle faisait à Dénérim lorsqu’elle était plus jeune. Sauf qu’à l’époque les choses étaient simples et elle savait ce que les gens attendaient d’elle. Aujourd’hui face à ces hommes et femmes, elle n’en était pas sûre. Clarissa se trouvait à ses côtés et la jeune femme essaya de puiser un peu de courage dans sa présence. Furtivement, elle croisa le regard d’Azel qui se trouvait dans un coin à l’écart, attendant le bon moment pour intervenir.

Elle prit alors une profonde inspiration et se décida à parler :

– Tout d’abord, merci à tous d’être là ce soir. Clarissa vous fait à tous une entière confiance et donc moi aussi. La confiance va être une chose primordiale ce soir. Si vous êtes ici, c’est que vous pensez également que ce camp ne peut plus vous apporter la sécurité et la paix que vous recherchez. Et vous avez raison. Owen n’a malheureusement plus nos intérêts à cœur, mais celui de son ambition et de sa propre gloire. Aujourd’hui il vous demande de pratiquer ou d’apprendre la magie du sang, demain il demandera le sacrifice de vos vies ou de celles et ceux que vous aimer. Il ne cherche plus la paix mais veut, au contraire, provoquer une guerre. Je vais être tout à fait franche avec vous, je ne suis pas partie pour trouver de nouveaux résidents. J’avais une idée, peut-être un peu folle, pour essayer de vous faire sortir de là, avant qu’il ne soit trop tard. Je suis allée dans le seul endroit, à mon sens, qui pourra nous offrir la paix et la protection que nous cherchons tous.

Des murmures se firent entendre dans la salle et les gens la dévisageait maintenant avec un intérêt et une curiosité non dissimulés.

–  Je suis allée voir l’Inquisition.

Les murmures se transformèrent alors en brouhaha de conversations inintelligibles. Leena essaya de ramener le calme et l’attention du groupe sur elle.

– S’il vous plait mes amis ! Calmez-vous et laisser moi vous expliquer.

Au bout de quelques minutes où rien ne changea, Clarissa décida d’intervenir et cria de sa voix rauque.

– Hey ! La Petite n’a pas fini !

Leena regarda la vieille femme avec autant d’horreur que d’attendrissement. Mais son intervention avait eu l’effet souhaité et le silence se fit, par respect ou par étonnement devant l’autorité de la vieille mage.

– Euh… Merci Clarissa. Je vous disais donc que je me suis rendue à Fort Céleste, leur base forte. Et croyez moi, elle est loin d’être aussi terrible qu’Owen veut bien nous le faire croire.

Un homme d’une cinquantaine d’années intervint brusquement :

– On ne peut pas leur faire confiance ! L’Inquisition ne fait qu’exploiter les mages et les traite comme des esclaves !

Légèrement en colère contre ces rumeurs ridicules qui n’avaient pas un fond de vérité, Leena essaya de garder son calme.

– Qu’en savez-vous ? Y êtes-vous déjà allés ? Tout ce que nous savons sur l’Inquisition c’est ce qu’Owen voulait bien nous en dire. Parce qu’il avait, soi-disant, passé quelques temps là-bas avant de s’enfuir. Moi j’y suis allée, et je me suis rendue à la justice de l’Inquisiteur Lavellan. Il savait que je venais du clan des Libertaires et que nous nous étions surement déjà croiser lors d’une escarmouche. Pourtant je suis là aujourd’hui. Parce que non seulement il ne m’a pas punie, mais en plus il a accepté que je revienne pour vous sauver de la mégalomanie d’Owen qui nous conduira à notre perte. Vous le savez, sinon vous ne seriez pas là ce soir. L’Inquisition n’exploite personne. Au contraire ! Nous serions enfin libres !

Maggie lui demanda alors :

– Et comment pouvons-nous te croire, Leena ? Il en va de nos vies  à tous.

Leena la regarda droit dans les yeux.

– Je le sais Maggie, mais franchement, quel intérêt j’aurais à vous mentir aujourd’hui. Si j’avais simplement souhaité partir, il me suffisait de disparaître, sans laisser de trace. J’en suis capable. Mais je suis revenue, je prends des risques pour vous. Parce que contrairement à Owen, je tiens à vous tous. Je vous connais presque tous personnellement et vous êtes un peu comme ma famille. Ma propre famille m’a abandonnée quand ils ont su que j’étais une mage. Moi je ne vous abandonne pas.

Elle avait presque les larmes aux yeux à présent et elle sentit que l’ambiance de la pièce avait changé. Le petit groupe de mage ne la regardait plus avec autant de méfiance, mais presque avec affection et une nouvelle détermination. Ils se consultèrent tous du regard, comme pour essayer de lire dans les pensées des uns des autres. Lentement elle tendit la main à Azel. Celui-ci se rapprocha pour se poster à ses côtés et prit sa main tendue. Leena expliqua alors :

– Je ne vous présente pas Azel, je crois que vous avez tous remarqué que je suis revenue avec lui il y a quelques jours. Azel et moi nous sommes rencontrés au Cercle de Férélden. Lorsque les rébellions de mages ont commencé à éclater, j’ai choisi la fuite alors que lui est resté au Cercle. Il a finalement été recueilli par l’Inquisition.

Mal à l’aise devant cette foule Azel fit pourtant l’effort de prendre la parole. Il savait que ce moment était important. Les mages avaient besoin d’être rassuré et puis cela faisait partie de sa mission. Il ne voulait surtout pas tout gâcher à cause de sa timidité.

– Je sais que vous n’avez pas de raison de me faire confiance. Si je suis ici c’est sur l’ordre de l’Inquisiteur Lavellan. Comme vous, j’ai été un peu perdu après la dissolution de nombreux Cercles. L’Inquisition saura vous accueillir et vous protéger. Comme Leena vous l’a fait remarqué, je n’avais aucun intérêt de partir pour cette mission si c’était pour venir vous mentir.

Une autre jeune femme demanda :

– L’Inquisition a fort à faire avec Corypheus il me semble. Et je sais ce qui est arrivé à Darse. Comment l’Inquisition peut-elle nous garantir la paix alors qu’elle est en guerre contre une chose qui dépasse notre entendement ?

Leena s’était préparé à ce genre de craintes.

– Vous ne serez absolument pas obligé de venir à Fort Céleste. Il existe de nombreux villages sous la protection de l’Inquisition. Vous serez libres ! Il ne s’agit pas d’un piège, je ne l’aurais pas permis.

Puis c’est Jonah qui prit la parole.

– D’accord nous te croyons Leena. De toute façon comme tu l’as fait remarqué, nous étions tous à moitié convaincu et nous voyons bien qu’Owen n’est plus le même. Mais que proposes-tu exactement ? Nous sommes presque une soixantaine de personnes à vouloir partir si tu retires les fidèles d’Owen. Il trouvera sans doute suspect que nous partions tous en même temps… et pour quelle destination en plus ?

– Il y a un petit village sous protection de l’Inquisition à quelques kilomètres d’ici. Nous nous réfugierons là-bas. Nous attendrons le moment propice, quand Owen et d’autres de ses lieutenants seront partis en mission à l’extérieur. Azel de son côté se chargera de prendre contact avec Fort Céleste qui nous enverra du renfort pour notre sécurité au village. Dès qu’Owen sera neutralisé, nous nous organiserons pour savoir où tout le monde veut aller. Nous aurons ensuite le temps.

Maggie reprit la parole, soudain inquiète :

– Neutralisé Owen ? Que voulez-vous dire ? Le tuer c’est ça ?

Leena fit un geste d’apaisement de la main.

– Nous espérons ne pas devoir en arriver là. Mais cela reste une possibilité. Comme vous, je connais Owen depuis longtemps. Il a été  comme un père pour moi et le trahir aujourd’hui me fait autant de mal qu’à vous. Mais je l’ai vu changé et l’homme qui m’a appris à maîtriser ma magie n’est pas ce fanatique d’aujourd’hui qui ne pense qu’à conquérir plus de pouvoir. Pourquoi  croyez-vous qu’il vous a demandé d’apprendre à pratiquer la magie du sang ? Il est prêt à faire de nombreux sacrifices, et dans son plan nous sommes les agneaux sacrificiels.

Jonah demanda à nouveau :

– Qu’attends-tu de nous Leena ?

– Lorsque tout sera prêt et qu’il sera temps de passer à l’action, pour ceux qui le souhaite, tenez vos affaires prêtes. Prévenez le maximum de personnes, des personnes de confiance. Nous vous donnerons des instructions claires et précises. C’est tout ce que je vous demande. En dehors de votre discrétion absolue sur ce qui a été dit ce soir.

C’est Clarissa qui clôtura la réunion.

– Vous avez entendu la Petite ? C’est maintenant à nous prendre notre destin en main. Ceux qui tiennent à mourir, il vous suffit de rester ici. Pour les autres, vous savez maintenant quoi faire pour vous mettre à l’abri, vous et vos proches. Moi c’est tout décidé, je m’en irais dès que possible avant de devenir un outil dans une guerre insensée.

Les gens se mirent ensuite à discuter entre eux, certains se rapprochèrent de Leena pour avoir les réponses à leurs dernières craintes et la jeune femme fit ce qu’elle put pour les rassurer au mieux.

Clarissa les fit ensuite sortir par petit groupe pour éviter d’éveiller les soupçons et bientôt la jeune femme et Azel furent seuls avec la vieille mage et le petit Tom. Azel partit à son tour en leur souhaitant une bonne nuit et la jeune femme se sentit légèrement déçue, sans trop savoir pourquoi.

Clarissa prit soudain Leena dans ses bras et lui murmura, émue.

– Merci pour tout ce que tu fais pour nous Petite. C’est important. Les gens font leur septiques mais ils savent tous que tu ferais tout pour eux et que tu es leur meilleure solution. Nous te devons tous une reconnaissance éternelle, Leena.

Celle-ci lui rendit son étreinte :

– Oh rien n’est encore fait Clarissa. J’aimerais tellement que tout soit déjà terminé et que tout le monde soit à l’abri.

– Le plus important pour eux c’est l’espoir qu’ils vont pouvoir trouver un avenir meilleur.

Leena souhaita une bonne nuit à Tom et à sa vieille amie. A l’extérieur le froid lui redonna un peu d’énergie. La soirée avait été éprouvante et elle espérait de tout cœur avoir réussi à convaincre tout le monde. Et pourtant elle venait seulement de passer la première étape de leur mission, l’étape la plus facile. Ils avaient encore beaucoup de travail. Soulagée, elle passa enfin le pas de la porte de sa petite maison. Il ne restait que des braises rougeoyantes dans son foyer et l’air ambiant était glacial. Machinalement, elle leva la main, prête à utiliser sa magie de feu, mais hésita soudain. Depuis l’accident d’il y a quelques jours, elle avait peur. Mais elle allait devoir passer outre ses craintes. Elle allait avoir besoin de sa magie, des gens comptaient sur elle. Elle prit son courage à deux mains et tenta à nouveau. Le feu répondit immédiatement mais pour son plus grand soulagement elle sut le maîtriser sans problème et un bon feu flamba soudain. Une satisfaction absurde l’envahit.

– Tu es bien plus forte que tu ne le penses, Leena.

La jeune femme poussa un cri de surprise et se retourna si vite que la pièce se brouilla une seconde devant ses yeux. Elle posa sa main sur son cœur qui venait de manquer un battement.

– Azel ! Comment tu es entré ?

– Je me suis faufilé en même temps que toi.

– Oh très bien, bien sûr ! Tu voulais quelque chose en particulier.

– Je voulais juste te dire que je vais contacter l’Inquisiteur le plus tôt possible. Je le mettrai au courant de notre avancée et je lui demanderai d’envoyer des renforts le plus tôt possible.

Leena hocha la tête.

– Tant mieux. Oh et merci d’avoir accepté de parler devant tout le monde. J’imagine que ça na pas dû être facile.

– Ca n’était rien. Au début j’étais peut-être un peu détaché de toute cette histoire mais maintenant que je suis là, je suis bien décidé à sauver tout le monde, tout comme toi.

Leena lui sourit :

– Merci beaucoup pour eux.

Le silence s’installa entre eux, un peu lourd. Leena lui demanda alors :

– Voulais-tu me dire autre chose ?

Comme sorti de transe, le jeune homme se secoua et répondit :

– Non pas du tout. Bonne nuit Leena.

Azel fit quelques pas vers la porte puis s’arrêta soudain et finalement lui dit ce qu’il avait derrière la tête.

– Tu sais, ce soir, j’ai découvert à quel point tu as changé.

Leena haussa un sourcil mais ne dit rien, attendant patiemment qu’il développe son propos.

– Ce que tu es prête à faire pour ces gens… tu n’as pas hésité une seule seconde à te battre pour eux, pour leur survie et leur sauvetage. Je ne pense pas que la Leena que j’ai connu aurait fait ce choix… elle aurait sans doute fuit.

Leena réfléchit quelques instants avant de lui répondre.

– Tu as raison. C’est un fait, j’ai changé. Et c’est en partie grâce à ses gens, c’est pour ça que je leur dois beaucoup.

Azel sourit, presque tristement.

– Je regrette simplement que tu n’aies pas eu ce courage en ce qui nous concernait. Mais il s’agit du passé, et il est grand temps que l’on regarde vers l’avenir, n’est-ce pas ?

Légèrement confuse, Leena ne sut que lui répondre. Il avait entièrement raison.

Rapidement il revint vers elle et posa doucement les lèvres contre les siennes, bien trop rapidement au goût de la jeune femme.

– J’aime beaucoup cette nouvelle toi. Bonne nuit Leena.

Sans un mot de plus, ni un regard, le jeune homme sortit, laissant la jeune femme sur un petit nuage, un grand sourire sur les lèvres.

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Chapitre 15 – La pierre rouge

Leena ouvrit la porte de sa maison en poussant un profond soupir. Elle ne savait pas vraiment si elle était heureuse d’être de retour. En tous les cas, elle était soulagée de retrouver tout le monde. Elle n’avait pas pu s’empêcher compter pour savoir s’il ne manquait personne. Elle était passée par les cuisines pour vérifier les stocks et par la classe, prodiguée par Jonah, un mage qui alliait sagesse et expérience. Les enfants faisaient de sacrés progrès. Elle avait discuté avec lui de cette histoire de magie du sang qu’Owen souhaitait voir enseigner aux plus jeunes. Le mage enseignant semblait tout simplement outré par l’idée même de pratiquer la magie du sang et encore plus de l’enseigner à des enfants. Au moins elle savait maintenant que les leçons de magie du sang n’avaient pas encore été prodiguées.

Sa petite maison était exactement dans le même état que lorsqu’elle l’avait quittée, elle savait que Clarissa avait dû se charger de faire un peu de ménage pendant son absence. On lui avait même déposé un bac d’eau propre. Rapidement, elle se lava les mains et le visage, se préparant mentalement à la conversation qu’elle allait devoir avoir avec Owen.

Elle était encore en colère contre Azel. Comment avait-il pu croire un seul instant qu’elle aurait pu lui cacher l’existence de leur enfant ? Enfant qui n’existait pas de tout façon. Malgré elle, elle ne put s’empêcher de s’imaginer la tête qu’aurait un enfant né de leur union. Très vite, elle chassa ses rêveries, elle avait malheureusement d’autres chats à fouetter.

On toqua alors à sa porte :

– Leena ? Owen est de retour et souhaite vous voir au plus vite.

La jeune femme se redressa et dans un geste presque instinctif, elle vérifia sa coiffure et défroissa, bien inutilement, sa robe, fatiguée par leur voyage. Owen lui avait toujours fait cet effet-là. Elle souhaitait toujours son approbation et le petit sourire de fierté qu’il lui adressait lorsqu’il l’avait aidée à maîtriser sa magie. Lorsqu’elle l’avait rencontré pour la première fois, elle était dans un état assez misérable. Elle n’avait pas mangé depuis quelques jours et n’avait que peu dormi, de peur de faire de mauvaise rencontre. Les mages libres et rendus presque fous pour certains, n’hésitaient pas à attaquer toute personne rencontrée sur leur chemin.

Owen l’avait alors recueillie dans son petit groupe de mages et s’était tout de suite lié d’amitié avec elle. Il était alors un homme éclairé, sage et respectueux de la vie et des autres. Il n’avait donc, malheureusement, plus grand-chose à voir avec l’homme qu’il était devenu au fil du temps. Devant Azel, elle avait minimisé son attachement envers cet homme. Au fil des jours et des semaines qu’ils avaient passé ensemble, elle l’avait petit à petit considéré comme un père. Celui qu’elle avait longtemps imaginé, depuis toute petite. Un homme qui avait à cœur son bonheur et son bien-être. Voir sa déchéance avait été terriblement douloureux pour elle. Et aujourd’hui elle craignait de lui faire face. Malgré ce qu’elle pensait de lui aujourd’hui, elle l’avait trahi et elle n’était soudain plus certaine de savoir comment lui faire face. Elle se remémora alors les risques qu’encouraient les innocents qui pensaient être en sécurité dans ce camp et prit donc une profonde inspiration avant de répondre d’une voix qu’elle espérait assurée :

– Bien sûr ! J’arrive tout de suite.

Elle se dirigea vers la Salle Commune, qui servait aussi de bureau principal pour Owen, d’un pas qu’elle espérait assuré. Elle monta les quelques marches pour entrer dans la salle, ou plusieurs personnes étaient en train de préparer les tables pour le dîner. Leena les salua rapidement, puis grimpa la deuxième volée de marches pour atterrir devant la porte fermée du bureau d’Owen. Elle toqua et attendit patiemment. Enfin, on lui répondit :

– Entrez !

Elle poussa la porte de bois et pénétra dans la pièce. Grande et haute de plafond, elle possédait une grande fenêtre d’où l’on avait une vue imprenable sur le camp. Le bureau d’Owen était petit, mais rempli de papiers en tout genre. Une petite cheminée dispensait un peu de chaleur dans la pièce.

Lorsqu’elle était entrée, le chef des Libertaires s’était tourné vers elle. Aussitôt qu’il la vit, il ouvrit grand les bras.

Owen était un homme de petite taille, mais il compensait par un charme que ses cinquante années n’atténuaient pas et une voix mélodieuse associé à un vrai talent d’orateur. Seules quelques rides autour de ses yeux bruns et la couleur poivre et sel de ses cheveux trahissaient son âge. Il lui sourit :

– Leena ! Je suis tellement heureux de te revoir !

La jeune femme lui sourit à son tour et vint se serrer contre lui. Après une brève étreinte, il lui demanda.

– Tu es partie depuis tellement longtemps ! Que t’ai-t-il arrivé ?

– Oh c’est une longue histoire !

Owen fit un geste ample vers un fauteuil.

– Eh bien installe-toi donc et raconte-moi tout.

Leena prit place sur l’un des sièges de la pièce et Owen s’installa en face d’elle, prêt à écouter son rapport.

Essayant d’agir comme elle en avait l’habitude, elle lui raconta le plus précisément la petite fable qu’elle avait montée, tâchant de rester le plus près possible de la vérité. Au bout de quelques minutes elle se releva pour préparer le thé comme l’aimait Owen. C’était un petit rituel entre eux. Owen et elle était quasiment les seuls amateurs de bon thé dans le clan alors elle avait pris l’habitude de le servir lorsqu’ils étaient seuls. A la fin de son récit, Owen se gratta pensivement le menton.

– Penses-tu que nous puissions faire confiance à ce Azel ?

Leena prit le temps d’avaler une gorgée du breuvage chaud avant de répondre.

– Eh bien, c’est difficile à dire, je ne l’ai côtoyé que pendant quelques jours, mais il semble las de sa vie de voyageur solitaire.

– Oui nous verrons bien. En tout cas cela fera un soldat de plus pour la liberté des mages.

La jeune femme ne put que lui adresser un sourire un peu crispé et tenta de changer de sujet.

– Et alors ? Que s’est-il passé dans le clan pendant mon absence ?

Le mage se gratta la gorge et lui lança un sourire énigmatique.

– Oh beaucoup de choses ! Nous n’avons pas chômé pendant ton absence.

– A toi de me raconter alors.

– Tout d’abord j’ai créé officiellement une petite milice. J’y ai nommé des personnes sûres, fidèles à notre cause et douées pour la magie de bataille.

Une boule se forma dans la gorge de Leena.

– Une milice ? Alors tu vas donc passer à l’offensive comme tu m’en avais parler. Qui sont les heureux élus ?

– A terme oui, c’est ce que je souhaiterais, mais je compte bien enrôler petit à petit d’autres personnes, jusqu’à avoir une vraie petite armée.

Il lui cita ensuite une liste de noms qui ne fit rien pour apaiser l’angoisse de la jeune femme. Owen avait choisi une quinzaine de personnes. Des jeunes gens, pleins de fougue et de confiance, un cocktail explosif qui les amenaient à être prêts à tout et à se croire immortels, et aussi des personnes plus expérimentées, que Leena connaissait bien et méprisait en secret. C’était des espèces de mercenaires, qui n’acceptaient de vivre en communauté que parce qu’ils savaient que la situation des mages étaient trop précaires en ce moment. Ils ne levaient pas le petit doigt pour aider la communauté et Leena était persuadé qu’à la moindre occasion, ils s’en iraient sans un regard en arrière. En attendant ils étaient puissants, le savaient et aimaient se servir de leur magie à tout bout de champ. Ils avaient rapidement formé une petite communauté à part à l’intérieur du camp, respecté et crainte. Leur chef, ou plutôt leur porte-parole était un homme d’une trentaine d’années, Bron que Leena détestait tout particulièrement. Il regardait tout le monde de haut et plus d’un fois elle avait senti son regard sur elle, un regard qui ne lui plaisait pas du tout. Heureusement, il n’avait jamais rien tenté contre elle. De toute façon, elle n’était pas sans défense et était, de plus, la petite protégée d’Owen.

Les choses avaient donc bien changé et les parias d’hier étaient devenus des lieutenants proches du chef aujourd’hui. Leena avait pressenti tous ces changements, mais cela lui causa tout de même un choc de savoir que la situation était bien pire que lorsqu’elle avait quitté le camp.

Elle ne sut trop comment, mais elle réussit à faire bonne figure et à sourire à Owen, comme si tout cela ne lui donnait pas envie de lui hurler qu’il n’était plus l’homme qu’elle avait appris à respecter et qu’il ne faisait plus rien pour la cause des mages mais uniquement pour amasser plus de pouvoir et d’autorité. Mais elle se tut et écouter stoïquement Owen essayer de lui prouver qu’elle devrait se mettre à la magie du sang, comme tout le monde. Même si elle savait que c’était quasiment inutile, elle ne put s’empêcher d’essayer de lui faire entendre raison avec toute la diplomatie dont elle était capable.

– Je comprends ce que tu essaies de faire. Nous rendre plus puissant pourrait être une solution pour qu’on nous laisse en paix. Mais je ne vois pas bien en quoi l’utilisation de la magie du sang nous aidera ? Tu sais qu’elle demande des sacrifices, du sang, souvent d’innocent…et qu’elle est souvent peu stable.

Owen se pencha vers elle, les yeux soudain animés d’une flamme étrange.

– Chaque guerre comporte ses sacrifices, Leena. Il va falloir que tu l’acceptes. Quant à l’instabilité de la magie du sang, j’ai peut-être trouvé une solution.

Le sourire qu’il lui adressa lui fit froid dans le dos. Il se leva subitement et alla récupérer quelque chose dans le sac qu’il emportait toujours en mission. Il en sortit un cristal étrange, de couleur rouge qui brillait de façon étrange, presque hypnotique. Aussitôt, Leena eut l’envie irrépressible de le prendre en main. Elle pouvait presque entendre la pierre l’appeler, lui susurrer à l’oreille combien elle serait plus forte si elle possédait ce cristal. Avec beaucoup d’effort et une volonté extrême, elle réussit à s’arracher à la fascination que lui procurait la pierre, pour réussir à demander :

– Qu’est-ce c’est ?

Owen semblait très fier de lui et regardait le cristal comme s’il s’agissait de son bien le plus précieux.

– Il y a quelques semaines, pendant que nous patrouillons les alentours, nous sommes tombés sur un groupe de templiers. Ils se comportaient de façon étrange, un peu comme ceux qui nous ont attaqué la toute première fois. Et surtout, ils avaient comme des malformations, des sortes d’excroissances sur le corps. Au prix d’un âpre combat, nous avons gagné et j’ai récupéré ce cristal sur l’un d’eux. Je ne savais pas trop ce que c’était mais je savais que ça n’était pas anodin.  Depuis j’ai fait des recherches : il s’agit de lyrium rouge. Un lyrium que l’on ne trouve que dans des coins bien particulier et que les nains se sont bien gardés de nous cacher pendant toutes ces années.

Il le fit tournoyer lentement à la lumière déclinante du jour, faisant chatoyer la pierre. Son appel se fit plus fort et Leena résista à l’envie de se boucher les oreilles pour arrêter ses murmures incessants. Owen, lui, semblait complètement fasciné et ne quittait pas le cristal du regard.

– Cette petite chose à des vertus particulières. Si tu avais vu Leena … quand je la tiens dans ma main, je me sens surpuissant. Et ça n’est pas qu’une sensation ! Je suis vraiment plus fort. Elle décuple la magie à un tel niveau !

Leena essaya de reprendre ses esprits mais elle sentait qu’elle n’allait pas bien. Sa magie du feu la démangeait. Elle voulait cette pierre, elle voulait tout brûler…Créateur, elle devait s’éloigner de cette chose.

– Owen, je ne suis pas sûre qu’utiliser ce lyrium soit une bonne idée. Il semble corrompu…étrange. C’est trop risqué.

– Alors tu l’entends aussi, n’est-ce pas ? C’est comme s’il chantait.

La jeune femme aurait plutôt comparé cela au murmure d’un serpent vénéneux.

– Ce lyrium est sublime ! Il va nous permettre de conquérir tout Thédas, Leena. Ne le sens-tu pas ?

Les doigts crispées autour des accoudoirs en bois, la jeune femme lui demanda :

– Y’en a-t-il d’autre ?

Owen s’arracha à la contemplation de la pierre et tourna les yeux vers elle.

– Pas assez pour tout le monde mais suffisamment pour mes lieutenants. Tu en auras bientôt une toi aussi.

Elle se retint de lui dire qu’elle préférerait périr par l’épée d’un templier que de manipuler cette chose qui lui faisait autant horreur qu’envie. Cela lui demandait de plus en plus d’effort de contrôler le feu en elle et pour la première fois depuis des années, elle sentait qu’elle ne contrôlait plus rien. Enfin, le chef des Libertaires remarqua qu’elle ne semblait pas bien.

– Leena ? Tu es toute pâle…

– Je… je crois que j’ai besoin de sortir un peu.

Il se rapprocha soudain d’elle et lui brandit le cristal devant les yeux et la jeune femme ne put retenir un gémissement de détresse. Le feu, il voulait tout détruire. Owen ne semblait pas se rendre compte que la pierre était la source de son désarroi. La jeune femme tenta de reprendre le dessous et répéta :

– Je vais… bien. Je dois juste… prendre l’air. Désolée, Owen, nous allons devoir remettre cette discussion à plus tard.

Le mage lui sourit.

– Bien sûr Leena, nous avons un plan de bataille à mener !

La jeune femme ne prit même pas la peine d’essayer de lui sourire en retour, et se précipita dehors. Enfin sortie de cette atmosphère irrespirable, Leena respira un bon bol d’air frais. Malheureusement il n’eut pas l’effet escompté et elle sentit sa magie toujours aussi incontrôlable. Elle avait l’impression d’être revenue au temps de son adolescence, quand sa puberté et sa magie s’étaient déclarées. Elle avait alors eu l’impression de ne plus rien contrôler, que son corps lui échappait totalement. Cela lui avait demandé beaucoup de temps et d’énergie pour arriver au niveau de contrôle qu’elle avait aujourd’hui et cette simple petite pierre rouge venait d’annihiler complètement tout son travail. Elle était à nouveau un danger pour tout le monde et elle devait trouver une solution, vite.

Pourtant elle avait du mal à réfléchir, toute son énergie et sa concentration entièrement tournées sur sa magie, afin qu’elle n’explose pas tout de suite. Elle dévala les escaliers et s’appuya contre le tronc d’un arbre. Le soleil s’était maintenant couché et peu de gens était encore dehors. Elle haletait maintenant, et malgré la fraîcheur du soir qui tombait elle sentait des perles de sueurs couler le long de son dos et de ses tempes. Avec horreur, elle vit le bout de ses doigts s’enflammer. Avec un sursaut de volonté, elle réussit à reprendre le contrôle, mais elle poussa un profond gémissement de douleur. Elle allait s’effondrer quand elle sentit un bras autour de ses épaules et un autre autour de sa taille l’empêchant de tomber au sol.

– Créateur Leena, qu’est-ce qu’il t’arrive ? Qui t’as fait ça ?

La jeune femme s’agrippa à la longue tunique inimitable d’Azel et souffla faiblement.

– Pas le temps…ma magie…elle va…

Azel lut la détresse dans les yeux de la jeune femme et comprit rapidement le danger. Il tourna la tête en tous sens, essayant de trouve une solution. Soudain, il sembla avoir eu une idée et il redressa la jeune femme. Tout en la soutenant, il la guida vers l’entrée du camp. Leena se débattit et essaya de s’échapper de son étreinte.

– Azel, tu dois… éloigne-toi de moi. Je ne veux pas te blesser.

– Ne t’en fais pas pour moi, tu ne me feras aucun mal.

– Je ne contrôle plus….

– Je sais.

Aidée d’Azel et des parois rocheuses de l’étroit passage qui reliait le camp à la forêt, Leena avança, elle pouvait maintenant entendre le bruit de la cascade et celui de l’eau qui grondait. Enfin elle comprit où il l’emmenait et pourquoi. Ils se tenaient maintenant sur un petit surplomb rocheux juste au-dessus du petit lac formé au pied de la cascade. Le corps de la jeune femme était presque brûlant maintenant et Azel sentit quelques brûlures légères se former sur ses mains. Pourtant il ne la lâcha pas.

– Leena, il faut que tu sautes. Une fois que tu seras sous l’eau tu n’auras plus à lutter, lâche prise.

Le regard de la jeune femme était fixé sur la surface scintillante et rougie par les dernières lueurs du jour. Elle semblait totalement paniquée. Il n’y avait qu’un mètre à peu près entre eux et l’eau mais elle s’accrochait à lui comme s’ils se trouvaient au-dessus d’un précipice. Azel essaya de la ramener à l’urgence de la situation.

– Leena, ta magie… elle déborde.

La mage remarqua alors le léger rictus de douleur du jeune homme et s’éloigna de lui.

– Je ne peux pas ! Je ne sais pas nager. Il faut que je descende.

– On a plus le temps Leena ! Tes yeux sont devenus orange.

– Alors il  va falloir que tu me pousses parce que je n’y arriverai pas.

Azel fronça les sourcils, concentré, cherchant le meilleur moyen d’éviter le danger qui se profilait. Il sentait bien que la jeune femme était bien trop accaparée par sa magie pour réfléchir de façon rationnelle. Alors il prit une décision un peu folle. Il tendit à nouveau la main vers la jeune femme :

– Prends ma main ! Fais moi confiance et quand je te le dirais, lâche tout.

Leena n’hésita que quelques secondes avant de saisir, presque désespérément, la main du jeune homme. Celui-ci la serra fortement avant de s’élancer vers le vide, entraînant la jeune femme derrière lui.

En quelques secondes, leurs corps vint à la rencontre de l’eau fraîche et elle les engloutis dans son monde de légèreté et de silence. Elle était assez claire pour qu’Azel puisse décerner très distinctement les yeux agrandis par la terreur de la jeune femme. Complètement paniquée, elle bougeait frénétiquement des bras et des jambes dans un réflexe instinctif de survie pour retrouver la surface et l’air. Aussi calmement que possible, Azel la prit dans ses bras, la retenant fermement sous l’eau et essayant de croiser son regard. Rapidement, il appela toute sa magie disponible et la concentra dans un puissant bouclier sur ton son corps. Enfin il rencontra les prunelles de la jeune femme, dilatées et rendues orangées par le feu qui couvait en elle. Il hocha alors la tête, lui donnant la permission et le signal qu’elle était sensé guetter.

Soudain, elle se détendit sous ses mains et ses traits exprimèrent un soulagement presque proche de la jouissance. Tout se déroula en quelques secondes. Les flammes semblaient sortir de partout sur son corps et léchèrent cruellement sa peau, faisant craindre à Azel qu’elle n’en réchapperait pas cette fois. Bientôt tout son corps ne fut plus qu’une flamme géante et terriblement chaude. Même sous son bouclier de magie il pouvait sentir la température de l’eau grimper à une vitesse affolante. La chaleur les enveloppa dans son cocon mortel, transforma le corps de Leena en un avatar de feu. L’eau se mit à bouillir autour d’eux et un flot de vapeur jaillit du petit lac juste au-dessus d’eux. Malgré l’eau, les cheveux de Leena étaient comme embrasés alors que ses yeux rougeoyaient.

Azel se sentait épuisé. La dose de magie qu’il devait invoquer pour garder son bouclier actif était phénoménale et il se faisait puissamment malmener par la brûlure des flammes. De plus, l’air commençait à lui manquer et il était à deux doigts de refaire surface, mais il ne voulait pas l’abandonner ainsi. Alors il patienta et quand enfin la jeune femme redevint elle-même il poussa fortement sur ses jambes pour remonter à l’air libre. Lorsque sa tête creva la surface de l’eau, il aspira bruyamment et goulûment une bonne bouffée d’air. Il tourna ensuite son attention vers Leena. Elle sembla s’être évanouie, comme privée de ses forces et sa tête était retombée sur l’épaule du jeune homme. Avec précaution il les ramena vers le bord du petit lac et la hissa sur la berge boueuse. Le niveau de l’eau semblait avoir diminué, surement à cause de toute cette vapeur que la magie de feu avait créer. La jeune femme se mit soudain à grelotter violemment dans son inconscience et Azel se rendit alors compte que lui aussi avait froid, paradoxalement. La nuit était tombée et l’eau devait avoisiner les dix degrés. Les nombreuses couches de ses habits étaient trempées et alourdissaient chacun de ses mouvements maintenant qu’il était hors de l’eau. Quand à Leena, elle n’était couverte que de haillons, seuls rescapés de la chaleur.

Sans grand espoir, Azel tâtonna à la recherche du peu de magie qui lui restait encore à disposition et fut surpris de constater qu’il lui en restait assez pour invoquer un petit sort de feu. Après réflexion, il décida de l’utiliser sur lui. Aussitôt il sentit une bienfaisante chaleur l’envelopper, le réchauffant, et tous ses vêtements séchèrent instantanément. Il se débarrassa prestement de son ample tunique et la passa maladroitement à la jeune femme, toujours inconsciente. Il s’assit dans l’herbe, la prit ensuite dans ses bras et la berça contre lui attendant qu’elle se réveille et lui communiquant la chaleur qu’il avait réussi à accumuler dans son corps.

Bientôt les tremblements de la jeune femme cessèrent. Ses cheveux mouillées commençaient à former une corolle de boucles rousses autour de sa tête et c’est avec un certain attendrissement qu’Azel se surprit à lui dégager le visage des mèches rebelles. Elle semblait paisible et avait l’air terriblement innocente. Azel se demanda comment une magie aussi volatile avait atterri dans ce corps qui semblait si vulnérable. Pourtant il avait maintenant eu un bref aperçu de ce que Leena devait subir et il ne pouvait qu’imaginer la force et la volonté qu’il fallait à la jeune femme pour essayer de contenir toute cette destruction. Il comprenait maintenant pourquoi être mage était pour elle une malédiction.

Néanmoins quelque chose ne lui paraissait pas normal. Elle lui avait confier avoir fait beaucoup de progrès sur la maîtrise de son art, elle aurait donc dû sentir qu’elle n’allait bientôt plus pouvoir contenir son feu. Il refusait de croire qu’elle avait été négligente. De plus, elle lui avait paru tout à fait normale en la quittant il y a quelques heures. Quelque chose s’était passé pendant ce laps de temps.

Enfin la jeune femme papillonna des yeux. Azel vit de la confusion dans se yeux quand soudain elle se redressa sur ses genoux et entoura le visage du mage de ses mains.

– Créateur Azel ! Tu vas bien ? Tu n’as rien ? Je ne me le pardonnerais pas si…

Le jeune homme posa une main rassurante sur celle qui se trouvait sur sa joue.

– Ne t’en fais pas. Je vais bien.

Leena poussa une profond soupir de soulagement mais fronça néanmoins les sourcils quand elle sentit quelques cloques sur la paume d’Azel. Il lui sourit.

– Ça n’est rien.

Elle s’assit sur ses talons et joua un instant avec le col de sa tunique empruntée.

– Je suis désolée, tellement désolée.

Gentiment, Azel lui releva le menton :

– Leena, que s’est-il passé ?

Une profonde inquiétude voila soudain le regard de la jeune femme. Soudain méfiante, elle regarda de tous côtés puis finit par se remettre debout.

– Je… je crois que la situation est bien pire que je ne le pensais. Mais il vaut mieux ne pas en discuter ici.

Elle passa une main dans ses cheveux indisciplinés qui frisottaient librement.

– Rentrons au camp. Quelqu’un nous à vu partir ensemble ?

Le jeune homme se redressa à son tour et épousseta sa deuxième tunique.

– Non je ne crois pas.

Cela étonna la jeune femme. D’habitude, il y avait toujours un ou deux gardes devant l’entrée du camp, mais si Azel lui affirmait n’avoir vu personne, elle le croyait.

– Parfait, transforme toi en chat alors. Je t’expliquerai tout chez moi.

Après lui avoir jeta un coup d’oeil inquisiteur, Azel obéit et prit sa forme féline. Heureusement, pour les mages exercés, la métamorphose devenait presque naturelle et ne nécessitait presque pas d’énergie magique.

Leena se pencha vers lui et lui tendit les bras. Après quelques secondes d’hésitation, Azel accepta l’invitation et se lova contre sa poitrine. La jeune femme se mit en route et lui gratta gentiment le haut de la tête, le faisait ronronner de plaisir. Elle frotta sa joue contre son pelage et murmura :

– Merci d’être resté avec moi.

En guise de réponse, Azel-chat lui donna un petit coup de tête contre le menton et miaula doucement.

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Chapitre 14 – Les Libertaires

Ils n’étaient plus qu’à un jour de marche du camp des Libertaires. Si tout allait bien, ils y seraient le lendemain dans la fin d’après-midi. Etrangement il se trouvait très proche d’un village de taille moyenne sous la protection de l’Inquisition. Cela ne manqua pas d’étonner Azel qui demanda à la jeune femme comment ils avaient fait pour n’être jamais repérés. Avec un petit sourire énigmatique et un clin d’œil, elle lui souffla un « Tu verras bien ».

Ils en profitèrent pour se reposer dans un vrai lit et se laver dans une baignoire pour la dernière soirée de leur voyage. Avec leur argent, ils ne purent prendre qu’une seule chambre, la seule qui était libre et firent monter une baignoire. A tour de rôle, ils prirent un bon bain chaud, pendant que l’autre descendait dans la salle commune de la taverne. Débarrassés de la poussière et la saleté du voyage, ils purent ensuite se détendre devant une bonne tourte à la viande, accompagnée de sa salade, qu’ils firent monter dans leur chambre.

Pendant leur repas, Leena passa en revue avec le jeune homme ce qui se passerait demain. Face à face, ils mangeaient avec délectation, un vrai et bon repas chaud.

– Pour tout le monde, tu ne seras qu’un simple mage que j’ai trouvé, un peu perdu, dans un village. Je t’ai parlé du camp, regroupant d’autres mages libres et tu as souhaité me suivre.

Avec un petit sourire ironique, Azel finit de mâcher sa bouchée et dit :

– Bien sûr que j’ai eu envie de te suivre. Qui ne le souhaiterait pas ?

– Ah ah, très drôle. Comme je le disais, nous nous connaissons donc depuis peu de temps. Si jamais on me demande pourquoi je n’ai pas ramené plus de monde, nous dirons que nous nous sommes fait attaqués sur le chemin. Ce qui est vrai, ça ne sera donc qu’un demi-mensonge.

– Dois-je changer de nom ?

Leena lui sourit :

– Non c’est inutile, ça risquerait simplement de nous embrouiller l’esprit inutilement. Nous verrons ensuite sur place, assez rapidement, le plan que l’on mettra en place. De ton côté, agis le plus naturellement possible et je suis certaine que tout se passera bien.

Elle fronça alors les sourcils et pensive tapota ses lèvres avec sa fourchette.

– Comment feras-tu pour contacter l’Inquisition ?

Le jeune homme reposa ses couverts et garda le silence un moment, la jaugeant pour savoir s’il pouvait lui confier cette information d’importance. Finalement, il reprit la parole.

– J’ai un cristal empli de magie qui me permet de contacter directement celui qui en a un aussi.

Malicieuse, Leena demanda :

– Tu peux communiquer directement avec Seth Lavellan ?

D’une voix trainante il répondit :

– Peut-être.

– D’accord, d’accord ! Garde tes secrets. Il n’empêche que tu dois me promettre d’être prudent dans le camp. Ne te fais pas surprendre.

Le jeune homme roula des yeux et attaqua son dessert, une énorme part de tarte aux pommes.

– Merci du conseil, je n’y aurai pas pensé. Et qui te dit que je ferai ça à l’intérieur du camp ?

– Et comment comptes-tu entrer et sortir sans paraitre suspect ?

– Tu sembles oublier certaines de mes capacités.

– De quoi tu … oh tu parles de ton ami félin ?

– Celui-là même.

Subitement la jeune femme songea à quelque chose et en fit part, spontanément, à son compagnon.

– Mais c’est parfait ! Tu pourras même te faufiler dans ma chambre.

A ces mots, Azel releva la tête et la scruta d’un regard inquisiteur. Comprenant qu’elle s’était mal exprimée, elle se reprit aussitôt.

– Je veux dire par là que ce sera bien plus pratique pour discuter librement de ce que nous ferons sur place, si tu peux entrer dans ma chambre sans te faire repérer.

– Oui bien sûr.

Son assiette finit, Azel s’appuya sur le dossier de son siège et demanda :

– Puis-je te poser une question ?

Sans lever les yeux de sa part, la jeune femme répondit naturellement.

– Evidemment.

– Pourquoi n’as-tu jamais essayé d’aider ces gens avant ? Tu étais même prête à les abandonner à leur sort non ? En venant te rendre, tu ne pouvais pas vraiment espérer être pardonnée ?

– Oui tu as raison. J’avais assez peu d’espoir de pouvoir rester libre. Quant à ta première question, j’y ai déjà pensé bien sûr, j’ai monté tellement de plans que je ne me rappelle même plus de tous. Mais il avait tous une faille importante et majeure. Même si je trouvais le moyen de les faire sortir du camp, je n’avais aucun moyen d’assurer leur protection après. Owen aurait eu tôt fait de nous trouver et les convaincre de revenir. Aujourd’hui tout est différent parce que j’ai l’appui de l’Inquisition. Pour les mettre à l’abri il me suffit de les guider vers un village comme celui-ci, qui accepte de protéger tous ceux qui en ont besoin.

Une fois leur repas fini, une serveuse de la salle commune vint débarrasser leur table, non sans jeter un regard séducteur vers Azel. Si Leena le remarqua il semblerait que le jeune homme ne s’était rendu compte de rien. La jeune femme secoua la tête un petit sourire aux lèvres. Certaines choses ne changeraient jamais.

Au moment de se coucher, une légère tension s’installa entre les jeunes gens. Le lit n’était pas très grand et il n’y en avait qu’un évidemment.

Azel se racla la gorge et déclara :

– Je peux… hum… dormir au sol si tu préfères.

Leena haussa les épaules.

– Inutile de passer une nuit exécrable sous prétexte de respecter la bienséance. Nous avons déjà dormi ensemble et ça ne me pose aucun problème de partager un lit avec toi.

– C’est que…

Mais le jeune mage s’arrêta, bouche bée, voyant que la jeune femme était déjà en train de dénouer les lacets de sa robe. Voyant son air un peu interloqué, Leena rit.

– Je me mets simplement en chemise pour dormir. Tu ne comptais pas dormir tout habiller, si ?

– Non. Absolument pas.

Pour le taquiner, elle lui fit remarquer :

– Difficile à croire que le même Azel a voulu me déshabiller en pleine forêt, il y a à peine quelques jours.

Avec une petite grimace de dérision, Azel se débarrassa de sa première couche de vêtement.

– Les circonstances étaient différentes.

Enfin en chemise, la jeune femme s’assied au bord du lit et testa le matelas. Devant son moelleux, elle soupira d’aise et s’y coucha en s’étirant comme une chatte.

– Effectivement, nous n’avions pas un bon lit sur lequel nous reposer.

Elle s’allongea alors sur le ventre et suivit chacun des gestes du jeune homme. Très conscient de son regard, Azel accéléra et maudit pour une fois ses nombreux vêtements. Il essaya d’aller tellement vite qu’il faillit trébucher à cause de son pantalon. Leena rit à nouveau. Agacé et légèrement énervé, il finit par s’assoir sur le lit à ses côtés en marmonnant :

– Tu le fais exprès, n’est-ce pas ?

– De quoi ?

– Me mettre mal à l’aise.

– Azel, je pense que toi et moi nous sommes bien au-delà de toute sorte de gêne. Alors viens de coucher et arrête de trop réfléchir.

Enfin le jeune homme se coucha sur le dos, les mains sagement posée sur son ventre. Leena se tourna vers lui et se redressa sur un coude pour lui donner rapidement un baiser sur la joue.

– Bonne nuit Azel.

– Bonne nuit Leena.

 

Le lendemain matin, ils se réveillèrent tôt et quasiment dans les bras l’un de l’autre. Azel ne fit aucun commentaire et Leena se contenta de lui faire un grand sourire. Ils mangèrent un solide petit déjeuner et se mirent en route. Ils pénétrèrent dans une autre forêt, mais cette fois-ci Leena semblait bien plus détendue. Elle marchait d’un pas confiant :

– Le camp n’est plus très loin maintenant.

« Plus très loin » représentait tout de même trois bonnes heures de marche. Ils s’écartèrent du sentier et s’enfoncèrent dans les buissons, loin de tout passage. Enfin ils arrivèrent au pied d’une petite cascade qui retombait le loin d’une paroi rocheuse. Il semblait impossible de la contourner. Alors Azel se tourna vers la jeune femme, surpris et interrogatif. Avec un sourire mystérieux, elle se dirigea vers la paroi.

– Leena, j’espère que tu n’as pas l’intention de me faire grimper ! Je n’ai aucun talent pour l’escalade, ou alors je me transforme en chat…

– Inutile ! Suis-moi.

Elle passa sur le côté droit de la cascade, entre l’eau et la roche et agrippa la main d’Azel pour ne pas le perdre. L’eau gouttait doucement à leurs côtés, pas assez fort pour les éclabousser. Elle bifurqua soudain vers la droite et emprunta un passage naturel que l’eau avait sans doute creusé, il y a des années, dans la roche. Azel eut l’impression qu’elle disparaissait soudain, l’illusion était parfaite. Il ne put s’empêcher de manifester son admiration :

– C’est très ingénieux ! Comment avez-vous fait pour trouver ce passage ? Il est totalement invisible de l’extérieur.

– Par pur hasard. Nous évitions les sentiers comme tu peux t’en douter et nous sommes tombés sur ce que l’on croyait être un cul de sac. Nous en avons profitez pour nous reposer quelques instants et les enfants ont commencé à jouer autour de nous. L’un d’eux, plus aventureux que les autres, a trouvé ce passage. Quelques personnes sont allées explorer le passage et nous avons décidé à l’unanimité de nous installer dans ce petit coin secret.

Ils longèrent encore quelques instants la roche puis Leena s’arrêta soudain et Azel comprit tout de suite pourquoi en voyant luire une puissante rune de protection qui courrait le long du chemin. Très concentrée, Leena fronça les sourcils et pressa fermement sa main contre la pierre. En quelques secondes, elle désactiva la rune et ils purent passer sans encombre. Avec un petit soupir satisfait, elle avoua à Azel.

– Il m’a fallu presque un mois pour apprendre à la désactiver.

Azel pressa doucement sa main dans la sienne.

– Mais tu y es arrivée. Tu as fait d’énormes progrès.

La jeune femme lui adressa un petit sourire.

– Merci. J’ai travaillé très dur. Viens nous y sommes presque.

Et en effet, quelques minutes plus tard le chemin déboucha sur une énorme clairière à ciel ouvert. C’était juste parfait pour un campement secret, sans que cela ne rende tout le monde claustrophobe. Il ne voyait qu’une seule faille : cet endroit ne permettait, à première vue, aucune sortie de secours. Des maisons en bois et en toit de chaume s’étalaient sur l’ensemble de l’espace. Sur la droite, les mages avaient installé un coin pour l’agriculture et avait installé un grand potager. Un peu plus loin se trouvait un poulailler bien garni et un enclos qui accueillait de gros druffles qui paissaient tranquillement. Au centre, un bâtiment beaucoup plus grand se dressait fièrement et sur la gauche à l’ombre des arbres un mage était en train de faire la classe et à des enfants de tout âge qui l’écoutaient religieusement. Tout le monde semblait s’activer joyeusement et le bruit des conversations parvenaient à leurs oreilles. Bouche bée, Azel était fortement impressionnée.

– Créateurs, vous avez fait un travail formidable ! Et tu étais régisseur de cet endroit ?

Fièrement, Leena lui répondit.

– Oui et j’adorais ça. Il se trouve que je suis plutôt douée pour résoudre les problèmes des autres et pour l’organisation. Au début nous n’étions pas aussi nombreux et nous avons tout construit petit à petit. Tout était parfait jusqu’à il y a quelques mois.

Azel la regarda avec une admiration nouvelle, mais la jeune femme ne le remarqua pas, trop occupée à faire de grands gestes en direction des sentinelles qui montaient la garde, des jeunes gens, un homme et une femme qui semblaient à peine avoir atteint la puberté. La jeune fille se précipita vers eux et s’exclama :

– Leena !! Tu es de retour ! Comme Owen va être soulagé ! Tu vas bien ? Tu n’as rien ? Nous commencions à nous faire du souci pour toi ! Tu as trouvé d’autres mages ?

Leena rit et leva les mains :

– Doucement Maggie, je vais bien et je vous présente Azel. Il est seul depuis un moment et souhaite trouver un refuge.

Maggie adressa un large sourire au jeune homme.

– Bienvenue Azel. Vous allez voir, vous allez vous plaire ici.

Leena lui demanda :

– Owen est au camp ? J’aimerais lui faire mon rapport.

– Non, il est en mission avec un petit groupe. Il ne rentrera que dans la soirée. Si tu veux je lui dirai que tu es de retour dès que je le vois.

– Merci beaucoup Maggie. Bonne garde !

– A plus tard !

Leena guida ensuite le jeune homme dans le camp. Tout le monde semblait la connaître et lui souhaitait un bon retour parmi eux. La plupart du temps, elle leur présentait le jeune homme qui reçut beaucoup de mots de bienvenue et de sourires accueillants. Azel ne s’était pas attendu à cela. Cette image de personnes chaleureuses et plus ou moins ordinaires ne collait pas vraiment avec le Groupe des Libertaires dont il avait tant entendu parler, des mages un peu fanatiques qui tuaient toute personne n’appartenant pas à leurs idéaux et leur groupe.

A peine arrivé, il commençait à comprendre pourquoi Leena tenait tant à sauver tous ces gens. Ils n’avaient rien à voir avec les monstres sanguinaires qu’il aurait pu s’imaginer.

Brièvement, Leena lui montra la petite cabane d’une seule pièce qui lui avait servie de maison. Elle se trouvait près des arbres, assez loin de l’agitation du centre.

Ensuite elle la guida vers une petite maisonnette, légèrement plus grande que la sienne.

– Viens, je voudrais que tu rencontres quelqu’un. N’aies pas peur de parler librement devant elle. Elle partage mes idées concernant Owen.

Elle frappa quelques coups contre la porte de bois. Une voix rocailleuse et âgée répondit :

– Entrez !

Avec un grand sourire, Leena entra. Une femme d’une soixantaine d’années étaient en train de coudre devant un bon feu, sur un rocking chair qui semblait aussi vieux qu’elle. Aussitôt qu’elle remarqua la jeune femme, elle envoya valdinguer son ouvrage, se leva et vint la serrer dans ses bras. Leena lui rendit son étreinte et Azel put remarquer à quel point la vieille femme était petite, arrivant à peine aux épaules de la jeune femme.

– Petite ! Tu es enfin de retour ! Laisse-moi te regarder.

Elle la tint à bout de bras devant elle.

– Je crus que tu ne reviendrais plus, Petite. Et je ne pourrais même pas t’en blâmer.

– Je suis de retour oui, et j’ai des choses à te dire. Mais d’abord j’aimerais te présenter quelqu’un.

Elle s’arracha à l’étreinte de la vieille mage et passa un bras sous celui d’Azel, le forçant à avancer d’un pas.

– Voici Azel. Azel je te présente Clarissa, une très bonne amie.

La mage se redressa comme elle le put et dévisagea le jeune homme. Soudain un petit sourire en coin vint éclairer ses traits et Azel aurait pu jurer qu’elle allait dire quelque chose comme « Oh j’ai tellement entendu parler de vous », mais elle se contenta de lui offrir sa main que le jeune mage serra dans la sienne.

– Enchantée de vous connaitre, jeune homme.

– Moi de même, ma Dame.

– Oh pas de ça entre nous, appelez-moi Clarissa comme tout le monde. Allons, Petite viens près du feu et raconte-moi.

La jeune femme parcourut la pièce du regard avant de s’asseoir sur un petit tabouret en bois au coin du feu, laissant un Azel, gêné, prendre l’autre fauteuil de la pièce. Leena demanda à la vieille femme :

– Il n’est pas à la maison ?

– Non pas encore, les cours ne sont pas finis.

– Oh bien sûr.

Intrigué, Azel se demanda à qui elle faisait référence. Leena de son côté commença à raconter presque en détail tout ce qui s’était passé depuis qu’elle avait pénétré à Fort Céleste. Il s’étonna de cette transparence mais faisait confiance à Leena. Si elle pensait que Clarissa était une personne de confiance, alors cela devait être le cas. La vieille femme écoutait attentivement tout ce qu’elle avait à lui dire et semblait très intéressée par l’Inquisition.

– Alors tu vas nous sortir de là, Petite ? Vraiment ?

– Je vais essayer en tout cas. Ou plutôt nous allons essayer.

Soudain, la vieille mage se tourna vers Azel.

– Vous êtes de l’Inquisition n’est-ce pas ? Croyez-vous que cela puisse marcher ?

– Je s’en suis certain, oui. Nous allons vous offrir une nouvelle vie.

– Humf ne faites pas de promesse en l’air, jeune homme !

Leena lui posa enfin la question qui lui brûlait les lèvres.

– Comment va tout le monde Clarissa ? Et Owen ?

La vieille femme soupira, et commença à se bercer doucement dans son rocking chair.

– Les gens vont bien, Petite, mais ils s’inquiètent. Depuis quelques jours, Owen a pris d’importantes et d’inquiétantes décisions. Tous les jeunes apprennent maintenant directement des sorts très offensifs et les tests entre eux. Même les très jeunes. Quant aux adultes…

Elle marqua alors une longue pose.

– Il voudrait que ceux qui s’en sentent capable essayent la magie du sang. Owen s’y intéresse de plus en plus. Il nous a fait un joli discours en nous promettant que cette magie était « la » solution à tous nos problèmes.

Leena et Azel échangèrent un regard horrifié. Chacun savait que rien de bon ne pouvait sortir de cette magie et qu’elle était, de plus, extrêmement dangereuse. Clarissa poursuivit.

– De plus, depuis quelques temps, il part souvent avec une petite bande pour des « missions de reconnaissance ». Mais je ne suis pas idiote, tout comme certains d’ailleurs. Et ces missions ressemblent plus à des attaques qu’autre chose. C’est la sécurité du camp qui est fortement compromise.

Leena se prit la tête entre les mains.

– Créateurs…

Elle n’eut pas l’occasion d’en dire plus, la porte s’ouvrit et un enfant pénétra dans la pièce. Le petit garçon était jeune mais Azel n’arrivait pas à lui donner d’âge. Il était de petite taille, les cheveux roux foncés et bouclés et ses grands yeux bruns étaient ouverts comme des soucoupes à la vue des adultes dans la pièce. Ses prunelles pétillèrent soudain et il se précipita vers Leena qui lui ouvrit grand les bras.

– Bonjour bonhomme ! Oh comme tu m’as manquée !

Le petit garçon ne dit rien et passa ses bras autour du cou de la jeune femme. Clarissa le réprimanda gentiment.

– Allons Tom, laisse-là respirer, tu es en train de l’étouffer !

Leena le serra encore un instant avant de lui chuchoter quelque chose à l’oreille qu’Azel n’entendit pas. Elle reposa le garçon à terre.

– Viens Tom, j’aimerais te présenter quelqu’un.

Le garçon semblait à peine avoir remarqué la présence du jeune homme, mais lorsqu’il le remarqua, il se réfugia derrière les jupes de Leena. Celle-ci le guida gentiment devant elle et sourit à Azel.

– Azel je te présente Tomas, dit Tom. Tom voici un très bon ami à moi, Azel.

Le jeune homme était figé, mal à l’aise. Presque aussi mal à l’aise que le jeune garçon, mais lui était un adulte et n’avait pas l’excuse de la jeunesse. Le voir lui avait fait comme un coup au plexus et il avait des difficultés à respirer. Les yeux bruns foncés de Tom lui était presque familier et malgré la logique qui lui dictait que c’était tout bonnement impossible, il ne pouvait s’empêcher de remarquer que le petit garçon présentait d’étranges points communs avec Leena et lui.

Maladroitement, il lui tendit la main et Tom fit quelques pas pour la serrer brièvement avec de retourner se cacher derrière la jeune femme.

Encore un peu sonné, il ne prêta plus trop attention à la conversation qui se déroulaient entre les deux mages, ses yeux restaient fixés sur Tom. Enfin Leena prit congés de Clarissa, et Azel la suivit presque mécaniquement.

Elle le mena vers une petite bâtisse dont elle avait la clé et Azel vit de tout de suite qu’il s’agissait certainement d’une réserve. Elle récupéra une couverture, des draps propres et le guida vers une petite maisonnette un peu plus loin. Elle lui ouvrit la porte.

– Tadaaaa. Bienvenue dans ton chez toi pour quelques temps. C’est petit mais propre.

Toujours un peu sonné, Azel acquiesça.

– C’est parfait.

La jeune femme lui tendit un morceau de papier.

– Tiens, voici un petit plan du camp que j’ai fait au tout début de notre installation et que j’ai mis à jour régulièrement. Cela te sera sûrement utile. Je te laisse t’installer, je vais attendre le retour d’Owen. Il voudra certainement me parler.

La jeune mage allait sortir mais Azel la stoppa soudain.

– Attends, Leena…

Il essaya de formuler sa question :

– Est-ce que… Tom il est…

Il prit une profonde inspiration et enfin arriva à demander.

– Est-ce que tu as quelque chose à me dire à propos de ce garçon ?

Leena pencha la tête de côté et le considéra pendant un long moment. Elle le regardait droit dans les yeux alors qu’Azel avait une folle envie de la secouer pour qu’elle lui réponde. Enfin après de longues minutes, elle déclara.

– Tu penses que Tom est notre enfant.

Azel prit soudain toute la mesure de la situation. Oui il pensait que cet enfant leur ressemblait beaucoup à tous les deux. Oui il craignait qu’elle lui ait menti encore une fois.

– C’est ce que je te demande.

– Non, il ne l’est pas. C’est un orphelin que moi et Clarissa avons pris sous notre aile. Il a beau être petit il a déjà six ans. Tu vois les dates ne collent pas. Depuis la mort de ses parents, il a cessé de parler.

Avec un petit sourire triste et désabusé, Leena ajouta :

– Mais il pourrait l’être, n’est-ce pas ? Il a les mêmes yeux que toi, je l’ai tout de suite remarqué. Tu penses vraiment que j’aurais pu te cacher une chose pareille ? Que je serais allée me rendre à l’Inquisition en l’abandonnant s’il avait vraiment été notre enfant ? Tu dois vraiment avoir perdu toute la confiance et l’estime que tu me portais.

Les yeux de la jeune femme exprimaient une réelle douleur mais cela n’empêcha pas Azel de soudain sentir le poids qui pesait, depuis quelques minutes, sur ses épaules, s’alléger. Jamais il n’avait envisagé de fonder une famille et surtout pas maintenant. Mais il aurait été encore pire d’être mis devant le fait accompli. Il poussa un profond soupir de soulagement.

Brusquement elle détourna la tête et lança par-dessus son épaule.

– Je te laisse.

Cette fois, il se déplaça pour l’arrêter et la prit par le bras pour la tourner vers lui. Il vit tout de suite que quelques larmes avaient envahi les yeux bleus de Leena. Lentement, la jeune femme articula :

– Je ne suis pas sans cœur. Si Tom avait été notre enfant, je l’aurais chéri comme la prunelle de mes yeux, et j’aurais tout donné pour le protéger. Et je te l’aurais dit, je te le jure.

De ses mains, il encadra son visage et déposa un baiser appuyé sur son front.

– Je suis désolé, j’aimerai avoir pleinement et totalement confiance en toi mais tu sais que cela va mettre du temps. Et rassure-toi, je sais que tu serais incapable d’abandonner ton enfant, comme l’ont fait tes parents, c’est juste que…comme tu le dis, il nous ressemble un peu, assez pour que ça soit troublant.

Il essuya ensuite les quelques larmes qui s’étaient frayées un chemin sur ses joues avant de la relâcher.

– Sois prudente, Leena. Je viendrais te voir ce soir, d’accord.

La jeune femme acquiesça et sortit, fermant doucement la porte derrière elle.

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Chapitre 13 – Face à ses choix

Leena était inquiète.

Après le départ d’Azel, elle avait fait les cent pas pendant quelques minutes, persuadée qu’il allait faire demi-tour, qu’il allait se rendre compte du mauvais chemin qu’il prenait. Mais il ne revint pas. Alors elle s’activa autour des corps de Suzanna et d’Hendel. Elle avait tiré le corps du Suzanna vers celui de son mari, avec beaucoup de difficulté mais aussi de détermination. Elle savait d’instinct qu’ils auraient souhaité être réunis dans la mort. Elle recommanda leurs âmes au Créateur et souhaita qu’ils se retrouvent tous les trois, peu importe le chemin qu’ils ont dû prendre, et qu’ils passent l’éternité ensemble. Elle n’eut pas le cœur de les laisser ainsi, à la merci des charognards en tout genre. C’est pourquoi elle avait convoqué sa magie de feu, cherché les flammes les plus brûlantes et les avait libérées sur les corps. En quelques secondes il n’était resté que des cendres. Son funeste travail terminé, elle avait essuyé les larmes qui avaient encore coulé et s’en était allée, laissant le vent disperser les cendres.

Rapidement elle avait retrouvé le chemin qui l’avait menée au camp qu’ils avaient monté la veille. Elle avait réinstallé sa couche, fait un feu et décidé de grignoter une bande de viande séchée de leur réserve. La nuit était tombée rapidement et le brouillard s’était densifié encore. Elle avait eu l’impression d’être seule au monde et ses angoisses de solitude avaient refait surface.

Assise devant le feu qui crépitait, ses bras encerclaient ses genoux relevés et son regard s’était perdu au milieu des flammes. Cela faisait maintenant des heures qu’Azel était parti. Elle aurait dû se reposer, penser à la mission qui l’attendait, mais le jeune homme occupait pleinement son esprit. Elle priait de tout son cœur pour qu’il ne réussisse pas à rattraper les brigands et qu’il lui revienne rapidement. Elle-même avait déjà tué, bien sûr, et elle aurait voulu croire que c’était le plus souvent pour se défendre. Mais elle n’était pas assez naïve pour penser qu’elle n’avait tué que pour cela. C’était une meurtrière, elle le savait et assumait chacun des choix qui l’avait amené à utiliser sa magie pour exterminer quelqu’un.

Azel était différent. Non pas parce qu’il n’était pas assez fort ou trop innocent pour assumer ses choix. C’était avant tout une question de principe et de valeur. Elle savait qu’Azel avait été élevé dans l’idée que toutes les vies avaient de l’importance et que tuer n’était pas une solution. Assassiner de sang-froid ces hommes allait le changer, irrémédiablement. Cela pouvait l’endurcir autant que le détruire.

S’il ne revenait pas dans la nuit, elle partirait à sa recherche le lendemain matin. Elle ne pourrait, de toute façon pas se concentrer sur Owen si elle ne savait pas où était Azel et s’il allait bien.

Elle luttait contre le sommeil quand elle entendit des bruits en provenance des fourrés. Le brouillard l’empêchait de voir quoi que ce soit. Cela pouvait être Azel mais elle ne voulait prendre aucun risque. Précipitamment, elle ramassa son bâton et se tourna vers le bruit. Enfin une silhouette sortit de l’ombre et la jeune femme souffla :

– Azel !

Aussitôt elle lâcha son bâton et se précipita vers le jeune homme. Elle s’arrêta dès qu’elle fut assez près pour voir son expression. Son visage était fermé, sans expression et ses yeux semblaient comme vides. A la vue du feu de camp il s’était soudain stoppé, la regardant dans les yeux. Leena n’eut donc aucun doute sur ce qu’il s’était passé. Elle s’approcha encore, jusqu’à pouvoir le toucher, et caressa doucement sa joue.

– Azel ?

– Je les ai retrouvés.

– Je sais.

– Je les ai…

Leena posa deux doigts sur ses lèvres.

– Je sais.

Elle lui prit les mains, des mains terriblement froides, et le guida gentiment vers le feu pour le faire assoir sur sa couche, déjà prête. Elle lui prépara de quoi manger et lui tendit. Azel secoua la tête. Mais Leena insista, lui mettant presque la nourriture dans les mains.

– Mange.

Azel finit par obéir, avec réticence. Le silence s’installa entre eux, alors que le jeune homme mâchait sa nourriture.  Leena s’était assise à ses côtés et finalement, elle n’y tint plus, se tourna vers lui et lui demanda :

– Comment tu te sens ?

Lentement, Azel mit son écuelle de côté et leva la tête pour croiser son regard.

– Ce que j’ai fait… je ne suis pas sûr de le regretter.

– Ces hommes n’étaient pas bons et encore moins innocents.

– Oui je le sais mais… il n’empêche qu’au fond de moi, je devrais le regretter. Je devrais avoir en horreur ce que je leur ai fait.

Avec un petit sourire de dérision, il ajouta :

– Ils m’ont supplié, tu sais. Ils m’ont supplié de les épargner.

Leena trouva alors sa main et la serra dans la sienne.

– J’aurais pu les tuer facilement. Mais je les ai fait souffrir. Je les ai regardé souffrir et j’ai pensé « Tant mieux, il le mérite pour ce qu’ils ont fait. ».

– Ne te fais pas tant de mal, Azel.

Ses yeux semblaient hantés et Leena ne savait pas comment le consoler, comment l’aider à passer cette épreuve.

– Est-ce que c’est ça le prix de la liberté ? Devenir un monstre ?

Leena se mit à genoux devant lui et lui enserra le visage de ses mains.

– Non Azel, tu n’es pas un monstre. Tu es simplement humain. Les Cercles vous préservent de tellement de choses. Mais la colère, la rage font partie de la palette d’émotions que l’on peut ressentir. Et comme tout humain, tu ne peux pas les empêcher de sortir, parfois.

– Et si je me perdais en chemin ? J’ai déjà tellement de sang sur les mains…

Alors Leena prit ses deux mains dans les siennes, et les embrassa.

– Je ne te laisserai pas te perdre, je te le promets. Jamais. Et tes mains nous allons les laver. Tu ne seras peut-être plus comme le Azel d’avant. Mais tu n’en seras pas si loin.

Sans qu’elle ne s’y attende, le jeune homme se jeta presque sur elle et se serra contre son corps, la renversant presque en arrière. Sa tête à hauteur de la gorge de la jeune femme et ses bras fermement ancrés autour de sa taille, Azel souffla :

– Aide-moi, Leena…

Une main sur sa tête, l’autre le pressant encore plus fort contre elle, elle le berça gentiment :

– Je suis là. Tu es si courageux, tu sais.

Elle le sentit rire brièvement contre elle, un rire ironique.

– Si tu l’es ! Ce que tu as fait ce soir, tu devras en porter la responsabilité toute ta vie. Mais tu les as aussi empêchés de faire du mal à quelqu’un d’autre et tu as pris ce sang sur tes mains pour que personne d’autre n’ait à le faire. Et tu vas te relever de ça, parce que tu en es capable. Toutes ces questions que tu te poses maintenant prouvent que tu es toujours toi, aucun monstre n’a pris ta place.

Azel releva la tête et doucement Leena se pencha vers lui pour déposer un baiser très tendre sur ses lèvres, plus pour le consoler que pour entamer quoique ce soit. Mais lorsqu’elle voulut s’écarter, elle eut la surprise de sentir la main du jeune homme qui s’était glissé derrière sa tête, et qui la retint contre ses lèvres. Même si elle savait qu’il ne l’embrassait pas forcément pour les bonnes raisons, elle ne se sentit pas la force de l’arrêter. Ainsi lorsqu’il voulut approfondir le baiser, elle le laissa faire et y répondit même avec bonheur. Les lèvres du jeune homme, d’abord dures sous les siennes, s’adoucirent à son contact. Elle passa ses bras autour de son cou et gémit de plaisir. Doucement le jeune homme la poussa pour qu’elle s’allonge sur la couche, sans pour autant séparer leurs lèvres. Il s’installa au-dessus d’elle et accentua encore ses baisers, jouant de sa langue pour la rendre folle. Un frisson de désir, presque animal, traversa la jeune femme et son corps se couvrit de chair de poule. Et pourtant il fallait qu’elle l’arrête, il n’était pas vraiment dans son état normal. Il voulait juste oublier ce qu’il avait vécu, trouver du réconfort dans ses bras. De tout son cœur, elle souhaitait pouvoir le lui donner. Mais elle avait terriblement peur qu’il le regrette fortement le lendemain matin quand le soleil se lèvera, éloignant déjà un peu ce qu’il avait fait. Et elle n’était pas certaine de pouvoir supporter un rejet de sa part, surtout s’ils passaient la nuit ensemble. Azel l’incita à écarter les jambes et l’une de ses mains relevait lentement sa jupe sur ses cuisses. Ses lèvres quittèrent celles de la jeune femme et glissèrent vers le bas pour attaquer son cou alors que sa main avait remonté sa jupe sur ses hanches. Elle devait l’arrêter maintenant, où elle n’en serait plus capable après. Elle monopolisa toute la volonté qu’il lui restait alors qu’Azel mordillait son cou.

– Azel, attends…

Le jeune homme redressa la tête :

– Pourquoi ?

Puis, sans lui laisser le temps de répondre, il lui reprit les lèvres dans un baiser passionné qui lui fit complètement tourner la tête. Avec grande difficulté, elle s’arracha à ses lèvres tellement tentantes et rejeta sa tête en arrière pour essayer de mettre le plus de distance entre eux.

– Parce que tu ne sais pas ce que tu fais. Tu es bouleversé et je ne veux pas juste être une nuit de réconfort.

Azel la regarda dans les yeux et répliqua :

– Je croyais pourtant que tu en mourrais d’envie. Et puis tu me dois bien ça non, c’est bien ce que j’ai été pour toi au Cercle ?

Blessée, Leena resta un moment sans voix puis repoussa violement le jeune homme pour se redresser. Elle allait se lever quand Azel la retint par la main. La jeune femme refusa de se tourner vers lui.

– Leena pardonne-moi, c’était injuste et je n’aurais pas dû.

Même si elle entendit clairement le regret dans sa voix, elle ne lui fit toujours pas face.

– Non, tout va bien. Comme je le disais tu es bouleversé. Nous ferions mieux de dormir.

Mais le jeune homme la retenait toujours, alors elle se tourna finalement vers lui. Son air contrit adoucit la jeune femme et elle lui sourit.

– Tout va bien, Azel. Vraiment.

Il posa une main sur sa joue et l’attira à nouveau à lui. La jeune femme se laissa faire et lorsqu’ils se firent face, il posa son front contre le sien et soupira profondément.

– Je ne voulais pas te blesser, j’ai parlé sans réfléchir.

– Peut-être pas, tu n’as fait que dire tout haut ce que tu penses tout bas. Je crains que tu n’arrives jamais à me pardonner.

– Je n’en sais rien, Leena.

Les yeux de la jeune femme se remplirent de larmes et c’est d’une voix légèrement enrouée par l’émotion qu’elle reprit.

– Alors essayons de rester amis.

Le jeune homme se redressa, sourit tristement et caressa sa joue.

– Le problème, c’est que je n’ai pas envie d’embrasser mes amis, je n’ai pas envie de les déshabiller ou de leur faire l’amour.

Leena écarquilla les yeux.

– Alors nous sommes dans une impasse. Après cette mission je demanderai à en effectuer une hors de la Forteresse. Tu pourras reprendre ta vie comme si je n’avais jamais réapparu. Tu verras, le désir s’efface avec le temps.

– Il n’est pas parti pendant les trois ans où nous avons été séparés.

Le visage de la jeune femme exprimait la confusion la plus totale.

– Qu’est-ce que tu attends de moi alors ?

Azel hésita quelques secondes.

– Nous pourrions essayer de tout recommencer à zéro.

– Mais… tu dis toi-même que tu ne sais pas si tu pourras un jour me pardonner… à quoi bon ?

– Même si je ne peux pas encore te pardonner, je crois comprendre pourquoi tu l’as fait. Et tu avais peut-être raison, je n’étais peut-être pas prêt il y a trois ans.

Leena n’en croyait pas ses oreilles et ce sont des émotions bien différentes qui la submergèrent. D’abord une joie immense, parce qu’il comprenait ce qu’elle avait si maladroitement fait il y a quelques années et parce qu’il voulait bien essayer de reconstruire quelque chose avec elle. Mais elle ressentit aussi une peur terrible, peur que cela ne marche pas et qu’il finisse par se détourner d’elle définitivement. Elle ferma brièvement les yeux et lui demanda :

– S’il te plait, dis-moi que tout ceci n’est pas une mauvaise plaisanterie ?

Azel tourna la tête vers le feu et eut un petit sourire.

– J’ai eu beau essayer de toutes mes forces, je n’ai jamais réussi à te détester, alors que tu m’avais fait plus de mal que personne d’autre avant. Encore aujourd’hui je me rends compte que lorsque je ne vais pas bien, c’est vers toi que j’ai envie de trouver du réconfort.

Cette fois les larmes coulaient librement sur les joues de Leena. Il ne lui avait pas clairement proclamer son amour, mais c’était certainement ce qui s’en rapprochait le plus.

La jeune femme se jeta alors sur lui et l’embrassa à perdre haleine. Entre deux baisers, elle lui avoua :

– Je t’aime.

Celui-ci la serra tout contre lui et l’embrassa à son tour. Soudain d’humeur plus malicieuse, Leena demanda :

– Lorsque tu dis que tu veux tout recommencer à zéro, dois-je me représenter ?

Azel sourit.

– Pourquoi pas ? Bonjour, jeune demoiselle, je suis Azel, un très puissant mage.

– Enchantée Azel, je suis Leena, mage exécrable. Mais nous vous en faites pas, j’ai bien d’autres qualité.

– Je n’en doute pas.

Les yeux d’Azel se voilèrent à nouveau et il finit par demander :

– Est-ce que je peux te poser une question ?

– Bien sûr !

– Combien de personnes as-tu tuée ?

Après un petit temps de silence, la jeune femme avoua :

– Vingt-sept personnes. Autant te dire que je n’en suis pas fière.

– Je ne me permettrais pas de te juger. Juste…comment fais-tu pour vivre avec ?

Leena réfléchit un instant.

– Je ne les oublie pas. Ça peut te sembler contradictoire, mais il me semble important de retenir leur nombre et si je peux, la tête qu’ils avaient, pour me rappeler que si eux étaient humains, moi aussi je le suis. Je ne fais pas l’erreur de croire qu’il s’agissait de gens horribles que j’étais été forcée de tuer. Parce que ça n’a pas toujours été le cas. Et puis avec le temps, le poids que tu sens aujourd’hui diminuera.

Azel soupira :

– Comment fais-tu pour être…aussi forte ?

La jeune mage eut un petit rire.

– C’est n’est pas l’impression que j’ai, mais si tu souhaites absolument une réponse, je te dirais que l’école de la vie m’a apprise beaucoup de choses. Et maintenant tu ferais mieux de dormir. Ne t’en fais pas je prends le premier tour de garde.

– Très bien. Oh Leena ? Merci.

– De quoi ?

– D’être là tout simplement.

La jeune femme lui sourit :

– Avec plaisir, Azel. Repose-toi.

Après un dernier regard, le mage s’allongea sur la couche pendant que Leena veillait près du feu.

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Chapitre 11 – Début de voyage

Elle ne revit Azel que deux jours plus tard. Après ce qu’il s’était passé lors du banquet, elle n’avait plus particulièrement cherché à le revoir. D’une part parce qu’elle souhaitait prendre un peu de recul sur la situation et d’autre part, elle savait d’expérience que la meilleure technique de séduction était encore de faire attendre celui qu’on voulait séduire. Leur mission ensemble était prévue pour le lendemain, c’est pourquoi elle avait demandé à le revoir aujourd’hui. Ils avaient besoin de se mettre au point. Elle avait fait part de son plan à l’Inquisiteur Lavellan qui, sans demander tous les détails, lui avait dit lui faire entièrement confiance, enfin presque. Surprise, Leena lui avait demandé pourquoi. Pour toute réponse, elle n’avait obtenu qu’un petit sourire énigmatique. Décidément, elle n’arrivait pas à déchiffrer cet homme !

Agacée par le retard d’Azel et secrètement inquiète qu’il ne daigne même pas se montrer, Leena s’appuya contre le bureau de bois et croisa les bras sur sa poitrine. Inlassablement, elle jetait des coups d’œil par la petite fenêtre, espérant apercevoir la silhouette du mage. Elle souffla sur une mèche de cheveux qui tombait devant ses yeux et ne se rendit même pas compte qu’elle tapotait nerveuse son pied sur le sol.

Mettre les mages d’Owen à l’abri n’allait pas être une mince affaire. Faire l’espionne, jouer la comédie, mentir, séduire pour mieux détruire… tout cela elle s’en sentait parfaitement capable. Elle avait fait des choses plus terribles encore pour survivre, et elle savait qu’elle serait prête à tout pour faire sortir tous ces gens du joug d’Owen. Après tout, c’était en partie elle qui les avaient recrutés, guidés, jusqu’à lui. Elle se sentait donc responsable d’eux. Elle ne voulait pas l’admettre, mais elle redoutait qu’Azel ne soit un boulet dans cette mission.

Oh bien sûr, elle savait qu’il était un mage exceptionnel, hors-pair même ! Mais elle savait aussi qu’il préférait la théorie à la pratique et qu’il était surement trop droit et franc pour adhérer à toutes les ruses et les plans que pourrait monter la jeune femme. L’érudit allait devoir apprendre rapidement à devenir un véritable homme d’action, qui allait parfois devoir agir avant de réfléchir et prendre des décisions parfois difficiles.

Elle en était là de ses réflexions quand une voix, semblant venir de nulle part, retentit derrière elle.

– Je suis désolé de mon retard.

Leena poussa un grand cri et posa une main sur son cœur qui palpitait follement, tout en se tournant vers la voix.

– Créateur Azel ! Ne me refais plus jamais ça ! Et puis comment as-tu…

Le petit sourire en coin qu’affichait le jeune homme l’arrêta subitement.

– Je suppose qu’un chat s’est faufilé dans la pièce il y a quelques minutes ?

– C’est tout à fait possible.

– Il va vraiment falloir que j’apprenne ce sort… Mais ça n’est pas pour ça que je t’ai demandé de venir aujourd’hui. Nous partons demain à l’aube et j’aimerais que nous discutions un peu.

Le jeune homme haussa les épaules.

– Si j’ai bien compris, nous allons avoir quelques jours de marches avant de rejoindre le camp, nous aurons alors tout le temps de discuter.

– Non, on ne sait jamais sur qui on tombera en chemin. Je veux que tout soit prêt et clair pour notre départ.

– Oh je crois qu’il y a un malentendu. Tu penses être responsable de cette mission ? Je ne suis pas à tes ordres.

Sans se démonter, la jeune femme s’approcha de lui s’obligeant à lever la tête pour croiser son regard déterminé. Les bras toujours croisés, elle répliqua avec douceur.

– Et toi tu sembles oublier les paroles de l’Inquisiteur. Je suis l’espionne en charge de la mission, tu n’es là que pour me surveiller. Donc je te suggère de faire ce que je te dirai si tu ne veux pas faire tout capoter.

Les mâchoires serrées, le jeune homme étrécit ses yeux et se pencha sur le visage de la jeune femme.

– Je suis parfaitement capable de mener à bien cette tâche pour l’Inquisition ! Je suis certain de pouvoir me débrouiller parfaitement sans tes « bons conseils ».

– Ah oui ? Tu l’as lu dans un livre peut-être ?

Les prunelles d’Azel brillèrent de colère. Subitement, Leena poussa un profond soupire et son corps tendu, se relâcha soudain.

– Ecoute, ça ne sert à rien de nous disputer ainsi. Je ne suis effectivement pas ta supérieure mais je sais comment cela se passe là-dehors. Et surtout je connais Owen. J’ai besoin de savoir que tu me fais assez confiance pour exécuter les quelques ordres que je te donnerai. Non pas pour le simple plaisir de te commander mais simplement pour notre survie à tous le deux. Peux-tu faire cela ?

Elle savait qu’Azel était un homme de raison, c’est pourquoi elle ne fut pas surprise lorsque le jeune homme se détendit à son tour et céda :

– Bien sûr, tu as raison, c’est stupide et puéril. Je sais que tu as toutes les compétences nécessaires, c’est juste que j’ai envie de…me rendre utile.

Sans réfléchir, Leena posa sa main sur le bras du mage et lui sourit.

– Ne t’en fais pas, je trouverai bien deux ou trois petites choses à te faire faire. Et très sincèrement, même si je ne l’avouerai que sous la torture, je suis heureuse que tu m’accompagnes.

Azel lui rendit son sourire et un silence embarrassant s’installa entre eux, qu’Azel finit par rompre en demandant :

– Bien quel est ton plan ?

La jeune femme recula et se percha sur le bureau, ballottant légèrement ses jambes dans un mouvement involontaire et mécanique qui trahissait une certaine nervosité.

– Eh bien c’est assez simple. Comme je l’avais déjà expliqué à l’Inquisiteur, pour les Libertaires, je suis actuellement à la recherche de mages égarés qui pourraient devenir de nouvelles recrues pour le groupe, enfin plutôt pour la guerre qu’Owen espère mener.

– Une guerre ? Entre les Templiers et les Mages ? Est-ce que pour cette raison que tu les as quitté ?

Leena soupira :

– En partie oui.

Comme elle ne fit pas mine de continuer, Azel haussa un sourcil interrogateur :

– En partie ?

– Quand je les ai rejoints, je ne souhaitais qu’une seule chose : me poser et trouver un peu de paix. Et au début ce fut le cas. Nous étions une petite vingtaine et Owen prenait soin de tout le monde. Nous avons monté un camp loin de tout et bien caché. Petit à petit, je ne sais pas trop comment, d’autres mages, à la recherche d’un endroit sûr, sont arrivés et au bout du compte nous étions plus d’une centaine. Il a fallu donner à chacun une tâche pour que cela fonctionne. Owen m’a nommé régisseur du camp. Tout se passait merveilleusement bien jusqu’au jour où les mages qui étaient de garde ont découvert une troupe de Templiers fous, qui avaient les yeux rouges et des espèces de protubérances sur le corps. Sans même réfléchir, ils ont attaqué notre camp. Ils semblaient être entrés dans une sorte de frénésie et nous les avons tous tué. Mais ça a été une vraie boucherie. Dans les deux camps. Nous avons perdu près d’une vingtaine de personnes, dont des innocents, une enfant d’une dizaine d’année et une femme qui semblait assez proche d’Owen. C’était une mage de bataille très douée mais… pas assez apparemment.

Après cette attaque nous avons pansé nos plaies et fait notre deuil. Mais pas Owen. Il est devenu comme enragé et ne souhaitait plus qu’une chose : la destruction de l’Ordre des Templiers. C’est là qu’il a commencé à organiser des attaques.

Azel la regarda intensément, si bien qu’elle dut baisser les yeux, honteuse et effrayée à l’idée de lire du dégoût sur le visage du jeune homme. Puis il lui demanda :

– Et tu y as participé ?

La jeune femme sera les bras autour de sa poitrine et tourna la tête vers la fenêtre.

– Oui, j’y étais. Owen avait réussi à me convaincre que nous faisions ça pour nous protéger. Même lorsque l’on s’ait confronté à l’Inquisition. Mais quand il nous a demandé d’attaquer un village entier sous prétexte que les villageois abritaient « peut-être » des Templiers, se fut trop pour moi. Owen ne m’écoutait plus, n’écoutait plus personne et je pouvais clairement voir une lueur de folie dans son regard lorsqu’il me parlait de ses « projets » pour les Libertaires. Il voulait, non seulement abattre l’Ordre des Templiers mais la Chantrie également, les Royaumes. Il voulait que les mages dirigent le monde, avec lui à sa tête. Il a réussi à fanatiser de nombreuses personnes qui sont maintenant prêtes à le suivre en enfer s’il le faut. C’est là que j’ai décidé qu’il fallait que je fasse quelque chose pour toutes les autres personnes qui ne voulaient pas de cette guerre, les enfants, les personnes âgées…

Discrètement, j’ai fait des recherches sur l’Inquisition et j’ai vu qu’elle faisait autant de bien aux mages que nous. Alors j’ai tenté le tout pour le tout et j’ai décidé de me rendre. C’était le moyen le plus simple de voir l’Inquisiteur. J’étais prête à défendre ma cause mais je n’en ai même pas eu besoin. La suite, tu la connais.

– Quelle histoire… à quoi ressemble cet homme, ce Owen.

Leena haussa les épaules.

– Il a du charme et un grand talent d’orateur et de manipulateur. Sa magie est très puissante et il n’hésite jamais à l’utiliser. Avec le temps il est devenu de plus en plus paranoïaque.

– Ça ne va pas arranger notre affaire.

– Détrompe-toi ! Je ne sais pas trop pourquoi mais il me fait encore confiance. Au début il m’a aidé avec ma magie et je suppose qu’un lien particulier s’est tissé entre nous, quand il était encore un homme bon et sage. Il a presque l’âge d’être mon père et me montrait beaucoup de gentillesse et d’affection. Le changement n’en a été que plus brutal.

Azel soupira :

– Je vois. Te sens-tu tout de même capable de l’arrêter ?

Leena descendit du bureau. La lueur dure qui faisait briller son regard étonna la mage et elle répliqua avec véhémence.

– Bien sûr ! Si nous ne l’arrêtons pas, il finira par tuer tout le monde !

Le jeune homme leva les mains en un geste d’apaisement.

– D’accord, très bien ! Tu as exprimé très clairement ton point de vue.

Après quelques instants de silence, Azel reprit :

– Comment va ta magie ? As-tu toujours autant de difficulté ?

Leena s’appuya à nouveau contre le meuble de bois.

– Elle va mieux. J’ai toujours autant de difficulté avec les sorts plus simples qui rendent de toute façon ma magie de feu instable, alors je me cantonne aux flammes. Par contre j’ai maintenant le contrôle total de cette magie.

Avec un petit sourire, elle ajouta :

– Si tu as peur de finir en petit tas de cendre, je promets de maîtriser ma nature… disons passionnée et chaleureuse.

Azel ne put s’empêcher de lui rendre son sourire.

– Me voilà tout à fait rassuré !

– Et toi alors ? A part te transformer en chat, qu’es-tu capable de fai…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Le mage avait fait un simple mouvement de sa main et une force puissante fit pression sur ses épaules, la clouant sur place et lui coupant la respiration. Cela ne dura que quelques secondes avant qu’elle puisse à nouveau respirer normalement.

Tout en toussant, elle releva les yeux vers le jeune homme, qui semblait penaud. Il se précipita vers elle et la maintient debout.

– Pardonne-moi, je ne contrôle pas encore très bien la force de cette magie. C’est Solas qui me l’enseigne.

Trop heureuse de se trouver presque dans les bras d’Azel, Leena en rajouta un peu et s’appuya contre son bras.

Finalement elle se redressa et croisa les yeux bruns inquiets du jeune homme.

– Tu vas bien ?

– Oui, ne t’en fais pas, ça va mieux maintenant.

C’est avec regret qu’elle vit le mage se reculer d’un pas.

– Comme tu peux donc le constater, je ne suis pas sans défense.

Avec un petit sourire en coin, Leena confirma.

– Effectivement…

– Vas-tu me mettre au courant de ton plan pour arrêter les Libertaires ?

– Eh bien, cela va dépendre en grande partie d’Owen et du nombre de ses fidèles. Si tout se passe bien, ils ne seront pas beaucoup plus nombreux que la dernière fois et je pourrais alors essayer leur faire entendre raison ou à défaut faire sortir tout le monde rapidement. Si nous sommes plus nombreux qu’eux la tâche sera plus facile.

– Et s’il a réussi à s’entourer d’une petite armée ?

– Dans ce cas, il nous faudra être plus subtils… trouver le moment idéal pour faire partir tout le monde en douce et rapidement avant qu’Owen ne s’en rende compte. Et quand les gens seront à l’abri, je ne vois plus aucune raison de ne pas laisser l’Inquisition s’occuper de lui.

– Nous pourrions aussi le laisser tranquille…seul il n’est plus une menace.

Leena plissa les yeux :

– Ne laisse pas ton bon cœur t’aveugler. Cet homme est dangereux, même isolé. Il est tellement fanatique qu’il ne cessera jamais de recruter d’autres personnes pour ses projets de grandeur. Et je ne veux plus jamais qu’un mage innocent tombe entre ses griffes.

Sentant la vive émotion de la jeune femme, Azel lui prit la main et la serra dans la sienne.

– Ne t’en fais pas, nous allons réussir.

– Nous ferons tout pour ça, en tout cas. C’est pourquoi j’ai besoin de savoir que tu me fais confiance, au moins en ce qui concerne notre mission.

Après un bref silence le jeune homme répondit :

– Je te fais confiance. Du moins pour la mission.

Soulagée, Leena exerça une légère pression sur la main d’Azel, toujours étroitement enlacée à la sienne.

– Merci.

Leurs regards se croisèrent, leurs prunelles brillants d’une même détermination. A cet instant, Leena fit une prière muette au Créateur et à Andrastée, auxquels elle ne croyait pas plus que cela : « Pourvu que tout se passe bien ! ».

 

L’aube du lendemain matin était très fraîche au Fort. Une lueur violette commençait à peine à éclaircir le ciel. Leena se frotta les mains l’une contre l’autre pour les réchauffer. Malgré ses mitaines, le froid avait pénétré ses doigts, engourdissant leurs extrémités. Chacun de ses souffles laissait sortir une épaisse fumée blanche. Bien que l’air soit glacial, les arbres verts et bien feuillus ne semblaient nullement souffrir de ce climat polaire. La jeune femme se demanda à nouveau quelle sorte de magie était-ce là.

Complètement frigorifiée, Leena tapa du pied et resserra les pans de sa cape autour d’elle et descendit le plus possible sa capuche sur son visage. Cela ne faisait que quelques minutes qu’elle patientait près de la grande porte de la Forteresse, mais elle sentait qu’elle allait finir frigorifiée avant qu’Azel n’arrive. N’en pouvant plus, elle utilisa brièvement sa magie de feu pour la réchauffer. Elle pouvait presque entendre les professeurs des Cercles lui dire que la magie n’était pas faite pour le petit confort de son possesseur et réprima un petit rire. Pour la millième fois depuis hier soir, elle revérifia sa sacoche pour voir si rien ne manquait. Rassurée, elle serra les doigts autour de son fin bâton qui lui servait aussi bien pour la marche que pour sa magie. Il lui permettait de canaliser plus de pouvoir pour des sorts plus efficaces.

Enfin, elle vit la silhouette du jeune s’approcher d’elle. Lui aussi était enveloppé dans une épaisse cape de laine et elle pouvait deviner en-dessous des vêtements plus près du corps que ses vêtements habituels, bien plus pratiques pour la longue marche qui les attendait.

Tout sourire, la jeune femme l’accueillit avec enthousiasme.

– Bonjour Azel ! Créateur soit loué, tu es enfin là. J’allais me transformer en statue de glace.

Mais le jeune homme ne semblait pas l’avoir écouté et son visage exprimait une légère nervosité. Son regard était tourné vers la porte et il fronçait légèrement les sourcils. Doucement, Leena posa une main sur sa joue et tourna son visage pour qu’il la regarde.

– Azel, si tu le souhaites, tu peux encore rester ici. J’expliquerais à …

– Non !

Sa réponse avait claquée avec force. Plus doucement il répéta :

– Non, c’est juste que… j’espère être à la hauteur.

La jeune femme lui sourit :

– Tu le seras. Je n’ai aucun doute là-dessus.

Le jeune homme la regarda un instant et malgré elle, la mage sentit son corps s’échauffé sous le feu de ce regard. C’est Azel qui rompit la magie de l’instant :

– Bien, je crois qu’il est temps d’y aller n’est-ce pas ?

– Oui. Oui, il est temps.

Ils s’approchèrent alors des lourdes portes encore fermées et de la petite porte piétonne qui leur permettrait une sortie plus discrète. Après avoir fait un signe de tête aux gardes en faction, ils se faufilèrent au-dehors et commencèrent à marcher d’un bon pas. Leurs bottes crissèrent sur la neige fraîche, tombée durant la nuit à l’extérieur du Fort. Ils étaient encore à découvert pour le moment et purent admirer l’aube se refléter dans la blancheur de la neige et éclairer le monde d’une vive et éblouissante lumière. Leena jeta un coup d’œil vers l’arrière. En pleine lumière, Fort Céleste faisait encore plus mystique, plus extraordinaire, le vert et le doré des feuilles des arbres contrastant singulièrement avec le paysage alentour. Voyant le regard de la jeune femme, Azel lui expliqua que c’était Solas qui avait trouvé ce refuge pour l’Inquisition et que les lieux étaient imprégnés d’une ancienne et puissante magie elfique. Le mystère de cet endroit ne faisait que s’épaissir.

Ils reprirent leur marche, en douceur, s’aidant l’un l’autre pour ne pas tomber sur un trou caché par la neige. Le début de leur voyage se fit en silence, trop concentrés tous les deux sur leurs pas pour tenir une conversation.

Enfin, vers la fin de l’après-midi, la neige se fit plus rare et plus dure sous leur pas. Ils s’arrêtèrent dans une petite grotte où ils firent un bon feu. Frigorifiés et épuisés par cette marche difficile dans la neige, ils mangèrent rapidement la soupe qu’avant préparée Leena, serrés l’un contre l’autre. Leena les réchauffa un peu grâce à sa magie mais elle était tellement fatiguée que la sensation fut certes, bienvenue, mais brève. Ils s’endormirent rapidement sur leurs paillasses.

Les deux jours qui suivirent s’écoulèrent de la même manière jusqu’à ce qu’enfin le sol devienne sec et terreux. A la tombée de la nuit, ils montèrent leur camp à l’orée d’une forêt, allumèrent un petit feu et commencèrent à manger. Leena n’était pas tranquille et ne pouvait s’empêcher de regarder en tous sens et de sursauter au moindre bruit de branche qui craque. Elle connaissait ces bois et savaient qu’ils étaient mal fréquentés. Une autre branche qui craque, un nouveau sursaut. Exaspéré par le comportement étrange de la jeune femme, Azel s’exclama :

– Bon ça suffit ! Qu’est-ce qu’il t’arrive à la fin ?

Ne voulant pas l’alarmer inutilement, Leena fit les gros yeux et nia :

– Mais rien du tout. Je suis juste fatiguée.

– Tu es tendue, c’est complètement différent. Ecoute, nous formons une équipe, non ? Donc je veux savoir ce qui te tracasse.

Leena soupira mais céda :

– Je connais ces bois. Et disons qu’en temps normal, je ne m’y attarderais pour rien au monde.

Le jeune fronça les sourcils et demanda :

– Si cet endroit est si dangereux, pourquoi sommes-nous là ?

– Parce que les contourner prendrait deux fois plus de temps et que nous n’avons pas ce temps. Plus vite nous arriverons au camp des Libertaires mieux ça sera pour tous ces gens et moins ma disparition paraîtra suspecte. Et puis nous ne sommes pas sans défense il me semble. Nous allons juste devoir instaurer des tours de gardes pour quelques temps.

Elle ajouta avec un sourire et un petit air goguenard:

– Tu as déjà effectué des gardes, n’est-ce pas ?

Azel releva la tête de son écuelle et croisa son regard.

– Tu sais bien que non.

Le sourire de la jeune femme s’élargit :

– Ne t’en fais pas ! Je vais prendre la deuxième partie de la nuit, c’est le tour le plus dur à tenir. Quand tu te seras un peu habitué, nous échangerons nos rôles.

Elle vit bien que le jeune homme aurait voulu protester mais qu’il était assez intelligent pour savoir quelle bataille mener contre elle. Elle alla donc se coucher, enveloppée dans sa cape bien chaude. Elle eut l’impression d’avoir à peine fermé les yeux quand elle sentit qu’on lui secouait légèrement l’épaule.

– Leena ? Je crois que nous ne sommes pas seuls.

Aussitôt, la jeune femme ouvrit les yeux, se redressa, sortit la dague qu’elle gardait à la ceinture et se posta en position défensive. Ses yeux parcoururent les fourrées sans rien voir. Elle tendit alors l’oreille et finit par entendre un léger craquement. Doucement elle s’approcha du bruit, tous les sens en éveil et sa magie prête à frapper. Azel, à ses côtés ne semblaient pas trop savoir que faire. Il se posta donc à sa droite et se tint, lui aussi, à l’affût.

Les secondes et les minutes s’écoulèrent, la forêt était redevenue calme. Alors au bout de quelques instants, Leena finit par se détendre. Elle allait dire à Azel qu’il s’agissait sans doute d’un animal sauvage qui avait fui quand elle sentit soudain un bras passer autour de son cou, l’attirant contre un corps robuste et très grand. Elle poussa un petit cri de surprise et allait répliquer, mais le fil d’une lame aiguisée vint se poser contre la peau fine de son cou, l’immobilisant aussitôt. Quatre autres hommes sortirent de l’ombre et encerclèrent Azel. L’homme qui tenait la jeune femme prit la parole :

– Ne tente rien de stupide, si tu veux que ta p’tite amie reste vivante, gamin !

Le mage, qui avait garder tout son calme, leva les mains, paumes en avant, pour bien montrer qu’il n’avait pas d’arme sur lui. Très vite Leena jaugea la situation. Elle et Azel étaient assurément en sous-nombre mais ils étaient tous deux mages et ces brigands ne le savaient certainement pas. Ils avaient donc l’avantage de la surprise. Instinctivement elle fronça le nez devant l’odeur nauséabonde que dégageait l’homme dans son dos. Sûrement leur chef.

Elle essaya de capter le regard du mage et secoua très légèrement la tête pour lui signifier de ne pas tenter quoi que ce soit.

D’une voix posée, Azel prit alors la parole :

– Nous n’avons aucune richesse sur nous et nous ne sommes en aucun cas un danger pour vous. Vous pourriez relâcher ma compagne et nous reprendrons chacun le chemin qui est le sien.

Leena put lire la stupéfaction sur les visages des hommes et sentit le torse dans son dos soudain secoué de frémissements. L’homme hurla de rire, bientôt suivit par ses hommes. Finalement il se calma et lui répondit :

– Eh ben petit, elle était bien bonne celle-là ! Bien sûr qu’on sait qu’vous avez rien de valeur. Mais vois-tu mes hommes ont faim et je suis sûre que toi et ta poulette avez de quoi grailler ! Mais j’avoue que vous laisser vivre nous apporte pas grand chose ! Désolé hein, la vie est dure pour tout le monde et vot’ sac à l’air bien plein. Les gars occupez vous de lui !

L’expression horrifiée qui se peignit sur le visage d’Azel devait être l’exact reflet de la sienne. Et pourtant elle ne pouvait pas dire que cela l’étonna beaucoup. Elle soupira et décida qu’il était grand temps de passer à l’action. Elle espérait qu’Azel aurait les réflexes et le bon sens de la suivre dans son attaque.

Elle concentra toute sa magie de feu sur les bras qui la retenait prisonnière. Aussitôt le feu en elle répondit présent et l’homme qui la tenait poussa soudain un cri de douleur perçant avant de la relâcher. Leena ne perdit pas une minute et jeta un sort de boule de feu sur l’un des hommes qui encerclait Azel. Implacable, le sort l’atteignit à la jambe et l’homme hurla lui aussi. Azel se joignit au combat et lâcha un sort puissant qui écrasa les hommes au sol, seul le chef, trop loin, fut épargné. Il aboya des ordres à ses hommes :

– Relevez-vous mauviettes ! Tuez-moi ces mages !

Mais le sort d’Azel était toujours actif, clouant les brigands à terre. Leena en profita pour s’occuper du chef, et invoqua un mur de flammes hautes qui entourèrent le pauvre homme. Désespéré et les bras ballant et brûlés, il jeta des regards en tout sens, à la recherche d’une issue qui n’existait pas. Petit à petit le mur se rapprochait de l’homme qui se mit à gémir d’horreur.

Voyant que la situation était maitrisée, Leena s’approcha de l’homme en souriant.

– Sais-tu ce que je fais moi, des assassins dans ton genre ? Je les brûle, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un petit tas de cendres. J’efface ainsi toute trace de ton existence nauséabonde de la surface de la terre…

Elle leva la main pour jeter le sort qui l’achèverait, non sans souffrance, mais elle se sentit soudain immobilisée. Seuls ses yeux pouvaient encore bouger et elle vit que c’était Azel qui la retenait.

– Azel ?

L’effort de maintenir deux sorts en même temps lui avait tendu les traits et des gouttes de sueur dégoulinaient sur son visage déformé par la concentration. Difficilement il articula :

– Leena, je crois que ces hommes ont compris la leçon. Je pense que l’on devrait simplement les laisser partir maintenant, ces messieurs ne nous embêteront plus.

D’une voix bien plus aigüe, le chef acquiesça :

– Non p’tit gars. On vous laissera tranquille toi et la demoiselle. Pitié ne nous tuer pas !

Hors d’elle, Leena répliqua :

– Oh la ferme ! Vous n’auriez pas eu cette courtoisie à notre égard ! Azel relâche ton sort. Je comprends que tu puisses trouver ça inhumain mais crois-moi, si on les laisse s’en sortir aujourd’hui on le regrettera un jour.

Parler devenait de plus en plus dur pour le mage :

– Mais…il se trouve…que pour le moment…c’est à moi de choisir…ce que l’on va faire d’eux…Ecoutez-moi attentivement…messieurs…je vais levé le sort…et vous aller partir…sur le champ…c’est clair ? Sinon je la laisserai faire…

Evidemment, les brigands répondirent tous par l’affirmative. Quelques secondes plus tard, ce fut fait et il ne resta que leur chef toujours piégé au cœur des flammes. Enfin Azel put à nouveau parler et respirer normalement.

– Promets-moi que si je te libère, tu laisseras cet homme s’en aller.

Toujours furieuse, la jeune femme finit par répondre.

– Je promets.

Elle se sentit enfin à nouveau maîtresse de ses mouvements et abaissa, avec regret son sort. L’homme lui jeta un regard meurtrier. La tension autour de leur champ était quasiment palpable. Elle était prête à frapper si le brigand avait la bêtise de l’attaquer à nouveau. Malheureusement il finit par se détourner et s’éclipser dans l’ombre, laissant Leena et Azel seuls.

C’est la première fois qu’elle ressentait autant de colère contre le mage. Ou plutôt contre son ignorance, sa bête naïveté. Lentement il s’approcha d’elle et voulut s’expliquer.

– Leena je suis désolé, c’est juste que je ne pouvais pas…

La jeune femme leva une main pour le stopper et lui dit d’une voix froide et cassante.

– Inutile d’en dire plus Azel. Tu n’auras jamais dû faire ça, parce qu’ils ne nous attaqueront peut-être pas nous, mais quelque part, d’autres voyageurs paieront les frais de ta magnanimité.

Voyant le visage déconfit d’Azel, elle se radoucit subitement.

– Le mal est fait de tout façon et tu as fait un choix en ton âme et conscience. J’espère vraiment, sincèrement que tu n’auras jamais à en payer les conséquences. Va te coucher je prends la relève.

Juste avant de rejoindre sa couche, Azel murmura :

– Pardonne-moi… tu sais pour t’avoir…immobilisée.

Leena haussa les épaules et le regarda :

– Ne t’en fais. Mais… n’oublie pas que nous formons une équipe, je ne serais jamais contre toi. Jamais. Tu ferais mieux de te coucher. Nous aurons besoin de toutes nos forces et notre vigilance pour traverser la forêt demain.

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Chapitre 10 – Un pas de danse

Azel l’évitait, elle en était maintenant sûre et certaine. A chaque fois qu’elle le voyait quelque part et qu’elle se dirigeait vers lui, il s’arrangeait pour disparaître subitement. Cela l’enrageait. Comment pouvait-elle le reconquérir s’il n’acceptait même plus sa présence. Lui en voulait-il pour ce qui s’était passé ? Pourtant ils avaient été deux à s’embrasser et s’il est vrai qu’elle l’avait provoqué, c’est bien lui qui avait initié le baiser. Depuis cette nuit, et sa nouvelle résolution, elle s’appliquait consciencieusement à se mettre sur son chemin le plus possible, à lui sourire dès qu’elle le voyait. Elle avait à nouveau la nette impression que sa seule présence physique le mettait mal à l’aise, comme il y a trois ans. Était-ce bon signe ? Elle n’en savait rien mais s’il refusait tout dialogue, elle ne voyait pas trop comment débloquer la situation, d’autant qu’ils devaient, dans un peu plus d’une semaine, partir ensemble pour une mission assez délicate.

Un jour enfin, alors qu’il la fuyait encore, elle réussit à le suivre. Il était entré dans un bâtiment non rénové du Fort, comme en dernier recours. Mais cette fois il n’avait aucun moyen de lui échapper.

Résolue, elle pénétra dans le bâtiment et cligna des yeux pour les habituer à la pénombre qui y régnait. Elle se trouvait dans une grande pièce, haute de plafond, aux larges poutres apparentes, dont le toit avait quelques trous qui laissaient filtrer un peu de lumière. Aucun meuble, aucun endroit pour se cacher et aucune sortie. Le jeune homme se trouvait forcément là.

– Azel ? Tu es là ?

Aucune réponse évidemment, et aucun bruit d’ailleurs. Cette partie de cache-cache commençait vraiment à contrarier la jeune femme qui croisa les bras sur sa poitrine.

– Franchement ce petit jeu commence à m’agacer sérieusement et si je dois brûler ce bâtiment pour t’en faire sortir, je le ferai !

Toujours rien. Leena s’avança un peu plus et tourna lentement sur elle-même, levant la tête pour ne manquer aucune issue. Elle finit par repérer quelque chose. Deux yeux brillaient dans l’obscurité. Un chat était perché sur une poutre en hauteur et la suivait des yeux. La jeune femme s’approcha un peu :

– Bonjour mon mignon, tu n’aurais pas vu un homme brun et assez lâche pour fuir une faible femme comme moi ?

Le chat se redressa sur ses pattes et descendit de quelques poutres pour se retrouver juste au-dessus d’elle. Son pelage était d’un beau beige qui tournait vers le brun foncé sur ses pattes, sa queue et sa tête. D’étonnants yeux bleus la dévisagèrent un instant. Puis l’animal s’étira et poussa un profond miaulement comme pour lui répondre.

Leena soupira :

– Non évidemment, tu n’as vu personne !

Rapidement elle fit le tour de la pièce du regard et se fit la réflexion à voix haute :

– Mais enfin c’est impossible !

De plus en plus agacée, Leena tapa du pied et analysa la situation. Aucune issue nulle part, aucun endroit où se cacher et elle était certaine de l’avoir vu entrer dans le bâtiment. C’était à n’y rien comprendre. Résignée, elle se dirigea vers la seule porte par laquelle elle était entrée quand soudain, elle eut une espèce de révélation.

Elle se retourna, croisa à nouveau les bras et pencha légèrement la tête sur le côté, un grand sourire aux lèvres. Personne dans la pièce hormis ce chat. Elle s’était rappelée de cet homme étrange qu’elle avait croisé dans les terres sauvages de Korkari. Un chasind très certainement. Elle était encore jeune et allait se faire agresser par une bande de brigands qui en voulait à ses maigres possessions et à son corps d’adolescente. Elle ne savait pas comment se défendre et était tellement paniquée qu’elle n’arrivait à rien avec sa magie. Le petit poignard qu’elle avait à la main n’allait pas l’aider contre cinq hommes beaucoup plus forts qu’elle physiquement. Soudain un ours immense avait fait son apparition derrière ces hommes. Des griffes et des crocs, il en blessa certains, en tua un et fit s’enfuir les autres. Leena avait été terrifiée mais aussi intriguée par le comportement de cet animal. Une fois les bandits en fuite, elle pensait que la bête monstrueuse allait se jeter sur elle. Mais elle avait ensuite croisé ses yeux bruns et y avait lu une lueur presque humaine. L’adolescente et l’ours restèrent un long moment ainsi puis il avait subitement tourné les talons sur ses puissantes pattes. Quelques mètres plus loin, elle vit la silhouette de l’animal s’allonger et en un battement de cil, l’animal se transforma en homme. Leena n’avait jamais vu une chose pareille et comprit tout de suite que l’homme devait être un mage apostat. Brusquement elle était sortie de sa transe pour lui crier merci et, sans se retourner, l’homme s’était contenté de lever une main. Elle s’était ensuite renseignée sur cette capacité sans pour autant y arriver bien sûr.

Se pouvait-il que le jeune homme est appris cette magie sauvage quelque part ? Cela n’étonna même pas Leena. Si quelqu’un en était capable c’était bien lui, à force de farfouiller dans des livres à longueur de temps, il avait très bien pu tomber sur un ouvrage sur la magie chasind et se mettre en tête de l’essayer.

Toujours en souriant, la jeune femme leva les yeux vers le chat toujours perché sur sa poutre et d’une voix chantante appela :

– Azel ! Je sais que tu es là ! Tu es ce chat n’est-ce pas ? Je sais que tu ne pourras pas garder très longtemps cette forme. Et je sais aussi que tu me comprends.

Le chat la regarda fixement puis se mit à se lécher une patte avant, comme si de rien n’était.

Le sourire de Leena s’agrandit.

– Bien, moi j’ai tout mon temps. Comme j’ai hâte de te voir te transformer en homme sur cette poutre qui est à quoi ?… oh deux mètres du sol !

Le chat cessa brusquement sa toilette, la regarda à nouveau et miaula. Il descendit alors gracieusement de son perchoir et vint se frotter aux jambes de la jeune femme.

– Inutile de m’amadouer, je sais que c’est toi. Je veux juste te parler Azel …

Elle s’accroupit alors et lui gratta le haut de la tête, récoltant un profond ronronnement de contentement. La jeune femme rit et se redressa ensuite. Le chat s’éloigna de quelques mètres puis, comme pour le chasind qui l’avait sauvé, il se transforma à nouveau, en un battement de cil, en homme.

Azel souriait :

– J’étais persuadé que tu ne me démasquerais pas.

– Je n’aurais peut-être jamais compris si je n’avais pas vu quelqu’un le faire avant toi. C’est assez impressionnant.

Le jeune homme haussa les épaules.

– C’est une technique assez simple une fois qu’on en connait la base. Le plus dur est de trouvé l’animal qui nous correspond.

– Eh bien tu fais un chat très mignon et très réaliste, toutes mes félicitations !

Soudain plus sérieuse, elle reprit :

– Pourquoi me fuis-tu ?

Le jeune homme parut légèrement honteux :

– Je réfléchis mieux si tu es loin de moi. Et là, j’ai besoin de réfléchir. Mais tu es si obstinée qu’il est difficile de t’échapper.

Leena ne savait que trop penser de cette confession, et cela lui cloua momentanément le bec. Voulait-il insinuer que sa présence physique lui faisait ressentir trop de choses ? Et que donc il ressentait encore des choses pour elle ? En tout cas cela ne semblait pas lui faire plus plaisir que cela. Ou alors sa présence l’insupportait tellement qu’il voulait à tout prix la fuir ! Les deux cas étaient possibles. Après quelques secondes de silence où Leena ne put que le regarder sans rien dire, elle finit par reprendre :

– Je vois. Mais que tu le veuilles ou non, nous avons une mission commune à préparer.

Azel soupira :

– Je sais, je ne l’oublie pas… quand souhaites-tu que nous voyons ça ensemble ?

– Il ne reste plus beaucoup de temps, nous devrions nous mettre en route d’ici quatre jours. Pourquoi pas ce soir ?

Le jeune mage la regarda avec surprise :

– Tu ne participeras pas au banquet de ce soir ?

– Un banquet ?

– Oui pour célébrer la victoire de l’Inquisition à l’Inébranlable

– Étrange je n’ai entendu personne en discuter à la taverne. Et puis au vue de tous ceux qui sont morts après la bataille, sans parler des mutilés, toi et moi savons qu’il ne s’agit pas vraiment d’une victoire.

– Je sais. Je crois qu’il s’agit surtout d’une volonté de dame Joséphine si j’ai bien compris, afin de remonter le moral des survivants.

– Tu y seras ?

– Certainement oui.

– Et cela te dérangerait…si euh… j’y assistais aussi ?

Le jeune homme roula des yeux, comme si cette seule suggestion lui paraissait ridicule :

– Bien sûr que non ! Tu vas où tu le souhaites Leena. Ça n’est pas parce que je…limite nos rencontres, que je souhaite ne jamais te croiser. Donc quand nous voyons-nous pour cette préparation ?

– Eh bien demain, dans l’après-midi. Retrouvons-nous ici, loin des oreilles indiscrètes.

– Très bien. A ce soir au banquet alors.

Soudain pressé de partir, le jeune homme passa devant elle en coup de vent et sortit de la pièce. Bien, et maintenant elle devait trouver une tenue qui allait pouvoir éclipser toutes les autres femmes aux yeux d’Azel et surtout le détourner d’une certaine elfe.

Leena se regarda d’un œil critique dans le seul petit miroir qu’elle avait réussi à trouver. La soirée était tombée depuis longtemps et de sa fenêtre ouverte, elle pouvait entendre l’animation qui régnait déjà dans le grand hall. A croire que toute la Forteresse s’était donnée rendez-vous là-bas. Elle inspecta brièvement sa tenue et lissa le tissu de sa robe. Elle portait une création très originale qui ne ressemblait à aucune mode de Thédas. La robe écrue, aux manches larges resserrées autour des poignets, lui donnait presque un côté virginal, cassé par le décolleté plongeant, qui dévoilait la blancheur de sa gorge et la naissance de ses seins. Resserrée autour de sa taille fine, sa robe cachait ses hanches et s’évasait en larges pans jusqu’à ses pieds. Elle avait décidé de laisser ses cheveux lâchés et ils frisaient donc librement un peu plus bas que ses épaules. Elle avait l’air à la fois innocente et sensuelle. C’était parfait ! Elle sourit à son reflet et se décida enfin à sortir de sa chambre. Elle n’était pas naïve au point de se dire qu’Azel retomberait dans ses bras juste parce qu’elle portait une jolie robe mais elle se dit qu’il était toujours utile de lui rappeler pourquoi un jour il avait été attiré par elle.

Rapidement elle sortit de la taverne et s’apprêtait à grimper les marches lorsqu’elle vit Varric, très élégant dans une tunique étonnement sobre mais toujours ouverte sur le devant de son torse.

Il la regarda longuement et siffla. Leena joua les coquettes, papillonna des cils et s’inclina devant lui avant d’éclater de rire.

– Eh bien, si cette robe a été choisie pour un certain mage, je ne donne pas cher de sa peau.

– C’est effectivement le cas ! Ravie de savoir que mes efforts n’ont pas été vains ! Vous êtes particulièrement élégant vous-même messire nain.

– Vile flatteuse ! Tout ça pour apparaître dans mon prochain roman !

C’est donc ensemble qu’ils grimpèrent les marches et enfin arrivèrent dans le majestueux hall de l’Inquisiteur. Des centaines et des centaines de bougies éclairaient les lieux, donnant une douce lumière à la haute salle. Les tables avaient été tirées contre le mur et garnies de nourritures en tout genre et très raffinée, des choses que Leena n’avait vu qu’au Cercle d’Orlaïs. Les invités avaient tous fait un effort vestimentaire et s’étaient parés de leurs plus beaux atours. Vers le trône, dans le fond de la salle, un groupe de quatre musiciens jouaient une mélodie entraînante. Tout le monde semblait joyeux et le brouhaha des conversations allaient bon train. Varric la laissa rapidement seule et, un verre à la main, la jeune femme déambula entre les différents groupes formés. Elle sourit à plusieurs personnes, rendit son petit salut à l’Inquisiteur Seth, qui lui jeta un rapidement coup d’œil de haut en bas avant de lui offrir un sourire malicieux qu’elle lui rendit. Très vite, elle repéra l’elfe Solas mais fut déçue de constater qu’Azel ne se trouvait pas en sa compagnie, comme à l’accoutumé.

Elle n’arrivait pas à le repérer. Soudain le silence se fit dans la salle et Dame Joséphine entama un discours au nom de l’Inquisiteur Lavellan. Leena ne l’écouta que d’une oreille distraite, trop occupée à chercher le mage dans la foule. Elle comprit néanmoins qu’elle remerciait tout le monde pour son sens du sacrifice envers l’Inquisition et qu’ils étaient de plus en plus proches de leur ennemi Corypheus. Elle rendit ensuite hommage aux soldats tombés à l’Inébranlable et à ceux qui ont réussi à revenir. Son discours fini, tout le monde applaudit puis les musiciens recommencèrent à jouer et certains couples se mirent à danser. Leena les observa du coin de l’œil et fut choqué de constater que l’un des couples n’était autre que l’homme qu’elle cherchait depuis le début de la soirée avec la personne avec laquelle elle redoutait de le croiser. Le jeune homme était tellement méconnaissable qu’elle ne put détacher ses yeux de lui pendant quelques minutes. Il portait une longue tunique sombre qui lui descendait jusqu’aux pieds et brodées de fil argenté. Mais, contrairement à tout ce qu’elle lui avait vu porter, cette tunique moulait son corps à la perfection, laissant transparaitre toute la masculinité qu’il cachait tous les jours sous des couches de vêtements. Ses cheveux étaient, comme d’habitude, noués en un chignon serré sur sa nuque. Sa partenaire portait une longue tunique très raffinée et très « elfique » sur un caleçon qui moulait ses longues jambes fines. Ses longs cheveux noirs étaient tressés sur le côté et ses vallaslins dorés brillaient à la lueur des bougies, faisait un contraste saisissant avec sa peau sombre. Ils évoluaient avec grâce et se souriaient, semblant pleinement profiter de la danse. Ils formaient un très joli couple et la jeune femme sentit rapidement une bouffée de jalousie l’envahir. Elle sera les poings et essaya de se concentrer sur autre chose, sans remarquer la bougie qui venait de se consumer en une seconde à cause d’une flamme subitement et étrangement trop vive.

Elle n’allait pourtant pas se laisser abattre. Elle sirota son vin tout en méditant sur le meilleur plan à adopter pour se faire remarquer par lui sans en faire trop.

Il se trouve qu’elle n’eut même pas à chercher et que la solution vint à elle. Elle sentit soudain quelqu’un lui tapoter gentiment l’épaule. Alors se retourna pour se trouver face au soldat Milton, debout devant elle.

Elle en oublia momentanément son plan, trop heureuse de le voir rétabli et sur ses deux jambes.

– Milton ! Alors vous l’avez reçu ? Comment vous sentez-vous ?

Le soldat souleva légèrement le bas de son pantalon pour laisser voir le morceau de métal à la place de son membre manquant.

– Oui une jeune naine est venue cette après-midi et m’a donné cette prothèse. Elle m’a dit qu’une certaine humaine l’avait obstinément harcelée pendant des heures pour cet objet et que c’est elle que je devais remercier.

La jeune femme sourit :

– Oh je me demande qui peut bien être cette personne !

– Allons ma Dame, pas de ça entre nous. Je vous remercie du fond du cœur, vous ne pouvez pas savoir à quel point je me sens revivre depuis que je suis debout sans aide.

– Allons Milton, je n’ai pas fais grand-chose et puis je ne vous voyais vraiment pas déambuler dans la Forteresse en chaise à porteurs !

Le visage très sérieux, l’homme lui prit la main et la baissa.

– Grâce à vous, je vais pouvoir rentrer chez moi pendant quelques temps et ne pas mourir de honte devant ma fiancée.

– Vous êtes fiancé ? Et vous ne me l’avez jamais dit ! Je suis très déçue Milton.

– A vrai dire ma Dame, je ne pensais pas la revoir un jour. Je ne voulais pas qu’elle ait un boulet de mari à porter toute sa vie durant. Mais aujourd’hui avec cette nouvelle jambe c’est différent. Je vais pouvoir lui offrir une belle vie.

– Oh Milton ! Ce que les hommes peuvent être bêtes parfois ! Je suis certaine que votre fiancée aurait cent fois préféré vous voir rentrer à la maison vivant, même sans jambe, plutôt que de ne plus vous voir du tout !

Le soldat haussa les épaules.

– Eh bien, qu’Andrasté et ma Dame soient bénites, nous n’aurons jamais à le savoir. En attendant ma Dame, puis-je vous inviter à danser ? Vous vous doutez bien que je ne suis plus le danseur hors pair que j’étais mais je suis sûr de ne pas trop vous faire honte.

Leena déposa son verre sur une table et lui sourit.

– Avec grand plaisir Milton.

Ils se dirigèrent doucement vers la piste de danse, Milton en boitillant légèrement. Ils commencèrent à faire quelques pas, tout doucement pour que le soldat s’habitude à sa jambe. Leena suivit bien volontiers son rythme et rit aux traits d’esprit que l’homme lui soufflait. Il se sentait ridicule mais en se laissant aider par la jeune femme, ils réussirent à danser au milieu des autres couples. Au détour d’une pirouette, Leena croisa le regard d’Azel posé sur elle, un regard intense qui la captiva. Elle ne put en détacher les yeux et c’est la voix de Milton dans son oreille qui la ramena à la réalité.

– Voulez-vous que nous le rendiez un peu jaloux, ma Dame ?

Leena s’arracha au regard d’Azel pour se plonger dans celui, rieur, du soldat.

– Qu’est-ce que…

– Laissez-moi faire !

Il rapprocha subitement leur deux corps, sans cesser de danser et continua à lui raconter toutes sortes d’anecdotes très drôles à l’oreille, faisait rire la jeune femme. A la fin de la danse, Milton déposa un baiser sur la joue de Leena et la remercia encore. Les joues roses d’avoir dansé, le regard joyeux, la jeune femme ne put s’empêcher de sourire jusqu’aux oreilles en regardant le soldat partir. Elle savait qu’il aurait à présent une belle vie. Soudain Azel entra dans son champ de vision. Il se posta devant elle et l’observa, la tête légèrement penchée sur le côté.

– Bonsoir Leena.

La jeune femme avait donc réussi à attirer son attention. Et pourtant maintenant qu’une partie de son plan s’était déroulé comme elle le souhaitait, elle ne savait plus que faire ou que dire. Elle déglutit, la gorge soudain sèche.

– Bonsoir Azel.

– C’était un soldat blessé dans la bataille, non ?

– Oui, Milton a eu une jambe arrachée à l’Inébranlable.

– Et pourtant aujourd’hui il marche…

Leena haussa les épaules.

– Encore un miracle du Créateur.

Azel la fixa intensément pendant quelques secondes, puis changea subitement de sujet.

– Tu es très belle.

Heureuse de son compliment, la jeune femme lui sourit.

– Merci beaucoup, c’est très gentil. Quant à toi…eh bien disons que ton nouveau style te va à la perfection. Je suis sûre que Jana est ravie des efforts que tu fais pour lui plaire.

– Je t’ai déjà dit qu’il n’y avait rien entre elle et moi, et je ne souhaite plaire à personne.

– Pourtant tu as dansé avec elle.

– Et je pourrais très bien danser avec quelqu’un d’autre.

Soudain plus sûre d’elle, Leena redressa le menton et fit un pas vers lui.

– Avec moi peut-être ?

– Peut-être.

– Eh bien qu’attends-tu pour me le demander ?

Le jeune homme fronça les sourcils.

– Je n’aime pas qu’on me force la main.

– Bien alors je te souhaite une bonne soirée.

Elle se détourna et sentit soudain une poigne ferme sur son avant-bras. Elle se retourna alors pour croiser les yeux sombres du jeune homme.

– Leena ?

Il n’eut pas besoin d’en dire plus.

– J’ai cru que tu ne me le demanderais jamais !

En silence, Azel la guida vers la piste de danse. Il passa un bras autour de sa taille et noua son autre main avec la sienne. La jeune femme posa sa main libre sur son épaule, retrouva son regard et s’y noya complètement, se laissant entraîner par la musique. Azel était un excellent danseur, appliqué et concentré. Ils ne se quittaient pas des yeux et la jeune femme pouvait sentir la chaleur du corps du jeune homme sous sa main posée sur son épaule et qui émanait de son corps si proche du sien. Les doigts du jeune homme se resserrèrent sur sa hanche, lui rappelant d’autres souvenirs, dans un lit à l’abri de tous, dans une Tour. Ses longs doigts fins se crispant sur la peau de ses hanches alors qu’il allait et venait en elle, sur la peau de l’arrière de sa cuisse, alors qu’il avait la tête entre ses jambes ou encore sur la rondeur de son sein pendant qu’il l’embrassait à perdre haleine. Le jeune homme sembla lire ce qui se passait dans la tête de Leena et une brève lueur de désir traversa ses yeux noirs. Entre eux l’atmosphère était quasiment électrique, et la jeune femme sentit son corps s’éveiller par le pouvoir magnétique de son regard sur elle. Soudain, il descendit plus bas, vers sa gorge et sa poitrine avant de remonter subitement vers ses yeux. Leena eut soudain très chaud et aurait tout donné à cet instant pour pouvoir l’attirer dans une pièce isolée afin de lui montrer dans quel état il la mettait. L’attirer à elle pour l’embrasser comme personne ne l’avait embrassé, le guider par terre ou sur un lit, lui descendre son pantalon, remonter ses jupes à elle et le chevaucher, sans le quitter du regard jusqu’à ce qu’elle puisse lire la jouissance dans ses yeux.

Elle haletait presque à présent et sentait la chaleur de son corps brûler ses joues, maintenant en feu. Elle se resserra contre lui alors qu’ils tournoyaient de plus en plus vite au rythme effréné de la musique. Elle en oublia tout autour d’eux. Comment était-elle sensée lui faire tourner la tête si elle n’était même pas capable de contenir ses propres désirs et émotions ?

Soudain tout s’arrêta et elle fut ramenée à la réalité par les applaudissements de la foule. Azel se détacha d’elle et elle sentit cette perte presque comme une douleur physique. Alors, comme si elle avait besoin de le toucher pour survivre, elle posa sa main contre la joue du jeune homme. Celui-ci ne recula pas, mais lui lança sur un ton légèrement menaçant :

– Leena…

Mais la jeune femme ne se laissa pas intimidée. Elle se redressa sur la pointe des pieds et embrassa son autre joue, laissant délibérément courir ses lèvres contre la peau du jeune homme qui sursauta. Arrivée à sa mâchoire, elle murmura :

– Merci pour cette danse Azel.

Puis elle tourna les talons, sentant le regard du jeune homme sur son dos.

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