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Epilogue – Sept ans plus tard

Leena inspira à fond l’air encore un peu froid de ce début de printemps et essaya de manœuvrer sa charrette dans la petite pente qui menait vers son domaine. Son domaine ! Même après toutes ses années, elle avait encore du mal à croire qu’elle était propriétaire de ce bel endroit.

– Allez Daisy ! Nous y sommes presque.

La vieille jument hennit, comme si elle avait compris. Leena l’avait sauvé de l’abattoir il y a six ans maintenant. C’était une vieille carne têtue et caractérielle mais elle défiait toutes les statistiques en survivant à un âge canonique pour un cheval et elle ne rechignait jamais à tirer la charrette, essentielle pour la survie du domaine.

Au moins une fois par semaine, Leena se rendait au marché pour chercher toutes les provisions dont ils avaient besoin.

Elle resserra sa petite cape de laine autour de ses épaules, quand un coup de vent frais la fit frissonner, faisant voleter quelques mèches de cheveux échappées de sa longue tresse. Le chemin vers le marché de Dénérim n’était qu’à une demie heure de route mais elle y passait souvent la journée le temps de trouver tout ce qu’il lui fallait et ces journées étaient souvent épuisantes.

Leena vit enfin avec soulagement les premiers arbres fruitiers qui marquaient le commencement du domaine qu’elle avait renommé « Le Havre ». Elle avait découvert cette énorme maison à l’abandon et y avait tout de suite vu le potentiel et ce qu’elle avait envie d’en faire.

Elle avait alors fait des pieds et des mains pour rencontrer le iarl de Dénérim qui ne lui en avait malheureusement pas donner la jouissance sous prétexte qu’elle n’était pas noble. Mais par le plus heureux des hasards, la reine Evelyne était également en visite chez le iarl et Leena avait prit son courage à deux mains puis l’avait accostée pour lui expliquer son projet. La reine l’avait écoutée attentivement et avait adoré son idée. En tant qu’orpheline, elle s’était prise de passion pour son projet et avait grandement fait accélérer les choses.

En une semaine, Leena reçut l’avis de propriété et le jour d’après, les travaux commençaient pour rendre la demeure vivable. Deux mois plus tard, Leena accueillait les premiers orphelins dans la maison sous le regard bienveillant de la reine.

Dès son installation, Leena avait envoyé deux lettres à Fort Céleste, une à Clarissa, l’autre à Azel. Seule Clarissa lui avait répondu. Le travail avec les enfants était épuisant, mais gratifiant et épanouissant. Elle avait commencé avec deux garçons qui avaient entre six et huit ans, impossible de savoir exactement, et une plus petite fille de trois ans qui était extrêmement farouche. Petit à petit, d’autres orphelins les avaient rejoint, dont une petite mage de onze ans. Bientôt, elle eut du mal à gérer tout toute seule. Mais elle eut la surprise de voir arriver Clarissa et Maggie accompagnées du petit Tom.

Avec cette aide supplémentaire, les choses étaient devenues bien plus faciles. Clarissa l’informa qu’Azel était parti quelques temps après elle, il n’avait donc pas pu recevoir sa lettre. La dernière petite lueur d’espoir de pouvoir le revoir un jour s’éteignit totalement. Heureusement, les enfants l’occupaient bien trop pour qu’elle ne se laisse aller.

Les nuits étaient plus difficiles, c’est là qu’elle ressentait bien plus cruellement l’absence, la solitude, le froid de la place à côté de la sienne. Elle avait rencontré quelques hommes à Dénérim, et plus d’un avaient ouvertement montré leur intérêt pour elle. Pour faire plaisir à Clarissa et Maggie, elle avait accepté quelques rendez-vous mais son cœur n’y était pas, et elle passait souvent son temps à dresser le nombres de différences entre son compagnon et Azel. Elle ne donnait donc jamais suite à ces brèves rencontres.

La vue du Havre la tira de ses rêveries. La maison faisait deux étages, comportait de nombreuses grandes chambres et une pièce principale immense. Un énorme jardin que Clarissa avait fleurit partout et de grands vergers l’entouraient pour le plus grand plaisir des enfants qui y vivaient mille aventures.

Le soleil brillait encore et baignait le domaine de lumière et de chaleur. Leena sourit, c’était chez elle ici. Elle adorait cet endroit et était très fière du bonheur qu’elle lisait dans les yeux de tous ses petits protégés. Elle avait finalement trouvé sa place et aurait dû en être parfaitement heureuse. Mais, elle ne pouvait nier qu’elle sentait que quelque chose manquait dans sa vie.

La jument accéléra soudain à la vue de la maison et de l’avoine qui l’entendait certainement dans l’écurie. Leena la laissa faire et arrêta la charrette devant la grande porte de la cuisine. Elle sauta à terre, alors que Daisy s’empressa de brouter l’herbe douce à ses sabots.

Leena caressa son encolure avec affection.

 Fichue gourmande ! Merci de m’avoir ramener à bon port.

Soudain des cris perçants se firent entendre et elle vit une horde d’enfants en furie courir vers elle. Leena sourit et posa les mains sur ses hanches, attendant l’assaut inévitable.

– Leena ! Leena ! Tu as trouvé mon ruban ?

– Et mon livre ?

– Non, d’abord ma poupée !

La jeune femme calma tout le monde, puis elle leur donna leur cadeau, un par un. Maggie apparut alors, toute essoufflée.

– Désolée Leena, quand ils ont vu que tu étais de retour, ils ont couru tellement vite !

Leena rit.

– Ne t’inquiète pas ! Je sais exactement comment ils sont !

Elle frotta affectueusement la tête de sa plus petite pensionnaire.

– Allez tout le monde ! Ne restez pas dans mes pattes ! Profitez du soleil, il ne va pas tarder à se coucher !

Les enfants répondirent tous en cœur.

– D’accord !

Et ils filèrent aussi vite qu’ils étaient arrivés, sous le regard déjà fatigué de Maggie.

– Tu as besoin d’aide pour tout ranger ?

– Ça ira, merci.

– Bon, alors je vais allée surveiller les petites monstres.

Leena s’attela donc à décharger la charrette et rangea les provisions. Elle mit quelques minutes à tout faire et souffla en s’étirant le dos quand ce fut fini. Tom vint alors la rejoindre.

Le tout petit garçon timide et qui ne parlait pas avait laissé la place à un adolescent de treize ans à la croissance époustouflante et qui avait déjà la même taille que la jeune femme. Après quelques mois passés au Havre, il y avait prononcé son premier mot. Il avait trouvé un petit chaton et il leur avait montrer en disant « Moustache ». Depuis, le chat Moustache était le gardien de la maison et la protégeait farouchement des souris. Tom s’était ouvert petit à petit, devenant un petit garçon charmant et joyeux. La mort de Clarissa, trois ans plus tôt, l’avait beaucoup affecté. Il avait alors reporté toute son affection sur la jeune femme, qu’il considérait à la fois comme une grande sœur et parfois une maman.

Mais il avait encore souvent besoin d’être seul, de vaquer en solitaire à ses occupations. Leena le comprenait parfaitement et lui laissa la liberté nécessaire pour son épanouissement.

– On peut ramener Daisy à l’écurie.

Leena lui sourit. Elle savait qu’il adorait la vieille jument.

– Oui, viens. Il est temps qu’elle prenne un peu de repos.

Elle le laissa prendre les rennes de la jument et la guider en marchant à ses côtés. L’écurie n’était pas très grande et se trouvait à l’avant de la maison, mais Daisy en était la seule locataire. Leena détacha la charrette qu’elle mit de côté pendant que Tom s’occupait de bouchonner la jument qui se laissa faire avec un plaisir manifeste. Soudain, Tom l’interpella :

– Leena, quelqu’un vient.

La jeune mage leva aussitôt la tête. Elle n’attendait aucune visite et presque personne ne venait les voir. Hormis ceux qui voulait se débarrasser d’un enfant devenu trop encombrant. Elle essuya ses mains sur un chiffon et ordonna au jeune garçon.

– Reste là et ne bouge pas.

Elle avança de quelques pas et plissa les yeux pour essayer d’apercevoir leur visiteur. Bien sûr, ils avaient déjà eu la visite de brigands mais à l’aide de Maggie et parfois de Tom, ils avaient réussi à les faire fuir. Il semblait être seul et elle parierait sur un homme. Qui pouvait bien venir les voir à la tombée du jour ? Sans trop y prêter attention, elle ramassa une petite faux et la serra fermement dans sa main. Une rafale de vent fit voleter sa jupe bleu marine et souleva légèrement sa tresse.

L’homme, puisqu’elle n’avait plus de doute là-dessus, il s’agissait bel et bien d’un homme, pas très grand, s’arrêta soudain et mit sa main en visière avant de se remettre en chemin. Leena était de plus en plus intriguée et avança malgré elle d’un autre pas. Quelque chose dans la silhouette de son visiteur lui était étrangement familier. Lorsqu’il ne fut plus qu’à quelques mètres, elle se figea soudain. Il s’arrêta à nouveau et dit, un grand sourire aux lèvres.

– Bonjour, Leena.

Le corps de la jeune femme trembla sous le coup de la trop vive émotion qui l’étreignit alors. Son cœur manqua un battement, puis deux, avant de repartir de plus belle. Un peu plus et elle crut qu’il allait sortir de sa poitrine pour s’envoler vers l’homme qui se tenait devant elle, retrouver celui qu’il n’aurait jamais dû quitter.

– Azel…

Elle savoura son prénom sur ses lèvres, comme s’il s’agissait d’un mot sacré. Enfin, ses pieds exécutèrent ce que son cerveau hurlait. Elle lâcha la faux qui se perdit dans les herbes hautes et fit les quelques mètres qui les séparaient. Azel eut juste le temps d’ouvrir les bras avant qu’elle ne vienne se jeter à son cou.

Même serrée contre lui, les bras autour de son cou, elle n’arrivait pas à croire que ce qu’elle vivait était réel. Oh, bien sûr, elle en avait souvent rêvé. Mais tout lui semblait bien plus réel que dans ses rêves les plus fous. Elle pouvait sentir la chaleur du corps d’Azel, ses battements de cœur, son odeur, la douceur de ses cheveux sous ses doigts. Et surtout, la sensation extraordinaire de ses bras étroitement serrés autour d’elle, de son souffle dans son cou. Seule la douceur de sa courte barbe sur sa peau lui était étrangère.

– Tu es vraiment là ?

Le jeune homme rit.

– Oui, je suis vraiment là.

Leena éclata de rire à son tour alors que des larmes de joie emplirent ses yeux. Elle les ferma, faisant glisser quelques larmes, savourant ce moment de bonheur si parfait. Mais sa curiosité fut la plus forte. Elle réussit à se détacher de lui et le dévora des yeux. Ses cheveux noirs étaient plus longs, attachés en queue de cheval sur sa nuque et il s’était laissé pousser une très courte barbe, qui lui donnait un petit air qu’elle ne saurait décrire mais qui lui donnait des papillons dans le ventre. Pour son plus grand plaisir, il ne portait plus toutes les couches de vêtements qu’il arborait jadis, mais une longue tunique ouverte sur le devant à partir de la taille. Seul un unique foulard restait de ses habitudes vestimentaires, cachant les cicatrices sur son cou. Ses mains étaient elles aussi dissimulées derrière des gants de cuir fin.

Il en leva une vers son visage et essuya une larme sur la joue de la jeune femme. Elle trouva alors son regard et sourit à travers ses larmes parce qu’elle s’y sentait bien, dans la chaleur de ces yeux sombres. Quelque chose en elle cliqueta comme si une partie d’elle venait de lui être rendue.

– Tu n’as pas changé, Leena.

Elle posa la main sur celle du jeune homme et y blottit sa joue.

– Tu m’as tellement manquée.

Le temps semblait s’arrêter alors qu’ils restèrent là et ce fut un raclement de gorge assez peu discret qui les sortit de leur trance.

– Hum, hum ! Leena ?

La jeune femme se tourna vers Tom et se détacha d’Azel pour passer son bras autour des épaules du jeune garçon. Celui-ci entoura possessivement sa taille et fronça les sourcils.

– Qui est-ce ?

– Tom, tu ne te souviens pas d’Azel ?

– Non.

– Tom ? Le petit Tom ?

Azel avait les yeux écarquillé et regardait le jeune garçon avec grand étonnement alors que le dit Tom gonfla sa jeune poitrine.

– Ouais, c’est moi !

S’en suivit une cacophonie de cris alors que les enfants suivis de Maggie se chamaillaient à propos de quelque chose en se dirigeant vers eux. Pour une fois, ils ne courraient pas mais cela ne les empêchaient pas d’exsuder d’une énergie débordante.

– C’est moi qui lui donne !

– Non, c’est moi !

– Mais pourquoi c’est toujours les grands ?

Maggie dévisagea le nouveau venu et pressa les orphelins.

– Allons les enfants, faites votre cadeau à Leena et retournez jouer. Nous avons un invité et elle doit l’accueillir comme il se doit.

Tous les enfants se turent alors et tournèrent leurs visages de bambins vers le jeune homme qui sembla soudain légèrement mal à l’aise. Leena sourit devant cette scène un peu surréaliste et reprit la situation en main.

– Saluez notre invité, les enfants.

Dans un bel ensemble ils s’exclamèrent alors.

– Bonjour, Monsieur !

Toujours aussi gêné, Azel souffla un petit :

– Bonjour à vous.

Leena s’agenouilla alors pour se mettre à leur hauteur et interpella la petite fille de cinq ans qui tenait fermement un joli bouquet de fleurs sauvages dans la main.

– Qu’as-tu dans la main Lizzie ?

Sentant qu’elle était le centre de l’attention, la petite fille leva le menton bien haut et lui tendit le bouquet.

– C’est pour toi, Leena.

Chacun intervint alors de son commentaire, précisant bien qu’ils avaient tous cherché les fleurs pour elle. Après les avoir tous chaleureusement remercier, elle lança d’un air détaché qu’il serait vraiment bien d’avoir, quelques baies sauvages pour le dessert de ce soir. Evidemment, cela provoqua immédiatement l’esprit de compétition chez les enfants qui pensaient tous être capables d’en ramener des paniers pleins. Ils se dispersèrent en une joyeuse cacophonie. Après un regard entendu à Leena, Maggie les suivit, traînant Tom derrière elle qui protestaient vivement et ne voulait pas jouer avec les petits. Un peu décontenancé, comme si une tornade venait de lui passer dessus, Azel les regardait comme s’il s’agissait de spécimens inconnus et rares.

– Ils sont toujours comme ça ?

Leena haussa les épaules.

– Ce sont des enfants.

– Je n’ai jamais été comme ça.

La jeune femme lui lança un regard en coin.

– Tu veux dire que tu as toujours été aussi sérieux et que tu n’as jamais fait de bêtises ?

– Je suis né dans un Cercle, j’aurais peut-être été différent si je n’avais pas grandi entouré de vieux grimoires et de Templiers dénués d’humour.

Leena rit, le mage en profita alors pour regarder attentivement le domaine. Suivant son regard, elle lui prit soudain la main.

– Viens ! Je vais te faire visiter.

Elle lui fit presque tout voir, les chambres des enfants, leur immense salle de jeux, la salle à manger et enfin la salle de classe.

– Je tiens à ce que ces enfants aient un minimum d’éducation, qu’ils sachent lire, écrire et compter. C’est moi qui leur dispense les cours classiques, Maggie s’occupe d’enseigner à trois mages, dont Tom.

– Clarissa ne vit plus avec vous ?

Un voile de tristesse passa dans les yeux de la jeune femme.

– Elle nous a quitté il y a trois ans. Elle est morte paisiblement, dans son sommeil.

– Je suis désolé. Alors vous n’êtes que deux à faire tout le travail et à vivre ici ?

– Oui, Maggie et moi avons des appartements un peu à l’écart. C’est là que nous dormons habituellement, sauf quand nous avons un nouveau venu. Nous préférons dormir près des enfants à tour de rôle si jamais ils sont besoin de nous pendant la nuit.

Azel semblait admiratif du travail des deux jeunes mages.

– Ces enfants ont beaucoup de chance de vous avoir. Vous faîtes un travail admirable.

Leena sourit, fière de ce qu’elle avait réussit à accomplir.

– Merci. Allons à la cuisine, je ne t’ai même pas proposé à boire ! Je suis une hôtesse déplorable.

Un grand panier de baies bien mûres les attendait dans la grande cuisine et au loin ils pouvaient entendre le brouhahas de conversations et de jeux, provenant de l’étage et de la salle de jeux.

Leena l’invita à s’asseoir autour de l’immense table de bois qui trônait en plein milieu de la salle. Un grand foyer et un petit four à pain se trouvait dans le fond et tout un tas d’ustensiles et de provisions envahissaient les plans de travail. De grandes fenêtres donnaient sur le jardin et le petit potager à l’arrière de la maison. C’était l’un des endroits préférés de Leena, comme si l’âme de la maison avait élu domicile dans cette pièce et réchauffait le cœur de ceux qui en passaient le seuil.

Elle mit les fleurs dans un petit vase qu’elle remplit d’eau puis le posa sur la table. Elle versa ensuite un verre d’eau à Azel, enfila un tablier blanc et se mit à pétrir la pâte à tarte qu’elle avait préparer le matin en se levant. La farine voltait alors qu’elle jouait des doigts pour ramollir un peu la pâte.

– Alors ! Je veux tout savoir, qu’as-tu fait pendant toutes ses années ?

Azel haussa les épaules et répondit en regardant la jeune femme travailler.

– Rien de bien intéressant. J’ai quitté l’Inquisition quelques semaines après toi. J’avais besoin…d’un nouveau départ. J’ai erré quelques temps, et j’ai réfléchi à ce que je voulais vraiment. En fait, je n’en n’ai jamais vraiment eu l’occasion. J’ai toujours suivi et fait ce que l’on attendait de moi. Et puis je suis arrivé sur Dénérim et je me suis rendu compte que les livres me manquaient.

Leena sourit :

– Ne me dis pas que tu as trouvé une place dans une bibliothèque ?

– Eh bien, si. Même si ça n’a pas été facile. Je ne sais pas si tu as su, mais Maître Solas s’est révélé être le Loup Implacable ou Fen’harel, comme l’appellent les elfes. Il avait même une place particulière dans leur panthéon divin.

Leena fronça les sourcils en donnant un vigoureux coup dans la pâte. 

– Si j’ai entendu cette histoire mais je n’y ai pas vraiment prêté foi.

– C’est pourtant vrai. Et la rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre. Quand on a su que j’avais travaillé avec lui, personne ne voulait m’accepter de peur de me laisser des documents entre les mains qui pourraient finir dans les mains de Fen’harel.

Il rit nerveusement avant de continuer.

– Même cinq ans après cette révélation, j’ai encore du mal à réaliser que j’ai été l’assistant d’un ancien dieux elfique…

La jeune femme releva alors les yeux :

– Ils pensent que tu pourrais être un agent de Fen’harel ?

– Oui. J’avais beaucoup d’admiration pour lui mais de ce que j’en sais, je ne pourrais jamais cautionner son objectif.

– Comment as-tu fait alors ?

– J’ai eu de la chance. J’ai trouvé un homme à la Bibliothèque Royale qui a bien voulu de moi. J’ai un petit travail sans trop de responsabilités, mais j’aime ce que je fais.

Leena sourit en disposant la pâte aplatie et assouplie dans un plat à tarte.

– J’en suis heureuse. Et comment m’as-tu retrouvée ?

Azel chipa une baie qu’il engloutit sous le regard réprobateur de Leena qui avait commencé à disposer les fruits sur la pâte.

– Par pur hasard ! Il y a quelques jours, j’ai rencontré la Reine qui errait dans la bibliothèque comme une âme en peine. Elle cherchait des livres pour donner à des enfants, des petits orphelins dont elle était la marraine. Elle était si enthousiaste qu’elle m’a parlé du Havre en long, en large et en travers. J’ai été intrigué par l’instigatrice de ce projet, une jolie mage nommée Leena. Alors je suis venu vérifier par moi-même.

– Eh bien, j’ai donc maintenant deux dettes envers la Reine.

Du menton, elle désigna les gants du jeune homme.

– Tu sais, tu peux les retirer ici.

Azel les serra l’une contre l’autre.

– Je ne veux pas faire peur aux enfants.

– Ils ne sont pas là pour le moment. De plus, je crois qu’ils ont malheureusement vu bien pire dans leurs courtes vies.

Après une légère hésitation, il les retira, alors que Leena mit la tarte dans le petit four et aviva le feu en dessous qui somnolait paresseusement. Elle s’assit en face du jeune homme et prit ses mains dans les siennes. Elles étaient un peu sèches mais les mages avaient fait un travail remarquable et seules quelques cicatrices rosâtres subsistaient. Azel enlaça ses longs doigts fin autour de ceux de la jeune femme. Ce simple contact l’électrisait complètement et elle s’éclaircit la gorge pour lui demander.

– Tu vis à Dénérim, alors ?

– Oui.

Elle brûlait de lui poser une autre question, mais elle avait peur de paraître trop indiscrète. Finalement, elle n’y tint plus et se lança.

– Seul ?

Azel sourit, un vrai sourire qui monta jusque ses yeux et les firent soudain pétiller. Il libéra l’une de ses mains et frotta le nez de Leena.

– Tu avais de la farine. Oui je vis seul. Et non je ne fréquente personne. Et toi ? Dois-je m’attendre à voir rentrer le maître des lieux ?

La jeune femme fit la moue.

– C’est moi la maîtresse des lieux, il n’y a personne d’autre.

– Je sais, je disais ça pour te taquiner.

Il la regardait avec une telle intensité qu’elle eut soudain chaud et ressentit le besoin de bouger. Elle se leva et s’activa tout à fait inutilement à ranger des choses qui étaient déjà à leur place. Elle se retourna pour proposer un deuxième verre d’eau à Azel pour constater que le jeune homme s’était faufilé jusqu’à elle et se trouvait à quelques centimètres de son corps. Lentement, il lui prit la main, légèrement plus calleuse à cause des travaux ménager, et la porta à ses lèvres. Absurdement, Leena se sentit comme une princesse de conte de fée qui venait de retrouver son prince. Sans la quitter des yeux, il murmura contre sa peau.

– Tu m’as terriblement manqué.

Leena dut prendre appui contre le plan de travail derrière elle pour ne pas flancher.

– Est-ce que… est-ce que tu fais encore beaucoup de cauchemars ?

– Beaucoup moins.

Elle n’osa même plus le regarder, elle ne voulait pas espérer. La déception ferait trop mal. Mais, elle ne lutta pas lorsque d’un doigt sous le menton il lui releva la tête. Alors, malgré les mises en garde de sa tête, elle demanda :

– Et est-ce que je suis encore dedans ?

Azel sourit.

– Dans mes cauchemars ? Non. Par contre dans mes rêves, c’est une autre histoire.

Leena respirait à peine, mais cela ne semblait pas perturber son corps plus que cela, entièrement concentré qu’il était sur les lèvres du jeune homme.

– Oh ! Je peux peut-être faire quelque chose pour t’aider ?

La bouche d’Azel n’était plus qu’à un souffle de la sienne. Ils furent bien incapables de dire qui fit le premier pas, mais la seconde d’après, ils s’embrassaient, très chastement, une simple rencontre de leurs lèvres. Azel passa les bras autour de sa taille et l’attira plus près de lui alors que Leena prit le visage du jeune homme en coupe. Elle fit un petit bruit de gorge, entre le gémissement de plaisir et le sanglot. D’un petit coup de langue sur ses lèvres, elle demanda la permission d’approfondir leur baiser et l’obtint sans difficulté.

Une joie sans borne envahit la jeune femme. La chaleur de sa magie flamboya, sans qu’elle ressente le moindre danger, et raviva la femme qui était en elle. Cette partie qu’elle avait délaissé depuis de nombreuses années, se consacrant aux enfants, à la maison. Elle y avait trouvé une certaine forme de bien-être et d’épanouissement. Mais cela n’avait rien à voir avec cette sensation familière d’être désirée.

Leur étreinte resta tendre, comme une première fois. Et lorsque leurs lèvres se détachèrent, ils se sourirent. La jeune femme caressa sa joue.

– J’aime ta barbe.

Il rit.

– Merci.

– Je suis tellement heureuse que tu m’aies retrouvée.

– Moi aussi. Je suis d’autant plus heureux que je voulais te dire quelque chose.

– Ah oui, quoi ?

– Je voulais … te demander pardon.

Leena recula légèrement, elle ne s’attendait certainement pas à cela.

– Mais enfin, pour quoi ?

– Tu sais, après mes blessures j’ai eu le besoin de lire beaucoup de choses sur la magie du sang et je suis tombé sur de très nombreux témoignages de personnes qui en ont été victime. Au fur et à mesure de mes lectures, je me suis dit que j’avais été totalement injuste avec toi. Sur le moment, c’est vrai que je te tenais peut-être un tout petit peu responsable pour ce qui m’était arrivé. Mais avec le recul… Je t’ai dit que je te pardonnais, mais en réalité, il n’y avait rien à pardonner. Rien du tout. Et pour ça, je te demande de m’excuser.

Emue, Leena lui répondit aussi.

– Bien sûr que je t’excuse. Je pense que l’on devrait tourner la page, si tu es d’accord bien entendu…

– On ne peut plus d’accord.

Il caressa doucement la joue de la jeune femme.

– Tu avais raison, le Destin a trouvé le moyen de nous réunir.

Elle ajouta avec malice :

– Je me demande pourquoi il perd son temps avec nous, nous formons un cas un peu désespéré, non ?

Resté sérieux, Azel la regarda droit dans les yeux.

– Peut-être pense-Il que nous sommes fait l’un pour l’autre.

– Oui, j’aime ton explication.

Elle allait l’embrasser à nouveau, quand ils furent interrompus par la voix légèrement désespérée de Maggie !

– Leena, j’ai besoin de toi ! Il y a comme une espèce d’urgence.

La jeune femme soupira, et s’écarta d’Azel.

– Le devoir m’appelle.

Elle posa alors une main contre sa joue.

– La nuit est sur le point de tomber, reste avec nous ce soir. Il y bien assez de chambres dans cette maison.

– Oh, eh bien, tu sais bien qu’être dans le même endroit qu’une ribambelle d’enfants est mon rêve le plus cher.

– Je sais, oui. Je te jure qu’ils ne mordent pas…enfin pas les adultes en tout cas.

– Voilà qui est rassurant !

Leena, rit.

– Un petit conseil, ne leur montre pas que tu as peur, il la sente… J’en ai pour quelques minutes et je redescends.

Elle allait s’éclipser quand Azel la retint par la main. Surprise, elle se tourna vers lui :

– Leena, cette fois, je voudrais que ça marche…entre nous.

Elle sourit et céda à la tentation en l’embrassant.

– Oui, cette fois nous y arriverons.

Dehors, le soleil se couchait à l’horizon, baignant le Havre de ses derniers rayons. Aujourd’hui encore, la maison avait accueillit une âme égarée, mais cette fois, elle était particulièrement satisfaite. Ce n’était pas tous les jours qu’elle pouvait assister aux retrouvailles d’âmes sœurs. Alors elle fera du mieux qu’elle pourra pour veiller sur elles, jusqu’à la fin des temps s’il le faut.

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Epilogue

Les embruns fouettaient le visage de Seren et c’est avec bonheur qu’elle sentit l’humidité et le vent qui jouait dans ses cheveux. Cela faisait trois jours qu’ils étaient partis, et elle ne s’était jamais sentie aussi bien, aussi libre de toute sa vie !

Elle n’était encore jamais montée sur un bateau et fort heureusement, elle découvrit qu’elle n’était pas sujette au mal de mer, même si le fleuve était très calme. Elle adorait rester sur le pont, voir le paysage défiler devant ses yeux. Cela faisait plus de dix ans qu’elle n’avait pas quitté cette ville et elle redécouvrait avec joie la sensation de voyager. La nuit était belle et le ciel, dégagé, laissait voir les milliards d’étoiles qui constellaient le ciel. Malgré ce bonheur retrouvé, elle passait des nuits assez angoissante, revivant les scènes terrifiantes qui s’était déroulées dans le mois. Et puis, elle avait peur qu’en se réveillant, elle constate que tout cela n’avait été qu’un rêve. Elle avait ensuite du mal à se rendormir. Alors elle montait ici, pour ne pas réveiller Rain et parfois admirait le lever du soleil sur chaque nouveau paysage.

Elle avait finalement décidé de confier sa soeur au Cercle de Férelden. D’une part, parce qu’elle avait effectivement constaté que sa soeur avait constamment besoin qu’on lui trouve une occupation et elle ne pourrait malheureusement pas s’occuper d’elle tout le temps. Il allait lui falloir trouver un travail. Certes, la bourse donnée par Magnus est assez pleine pour qu’ils n’aient pas à se préoccuper de l’argent pendant quelques temps. Mais elle avait envie de mener une vie normale, d’occuper utilement et agréablement ses journées.

D’autre part, elle faisait entièrement confiance au jugement de Rain. S’il pensait qu’Elora pourrait trouver un semblant de bonheur là-bas, alors elle l’y emmènerait.

Mais d’abord, ils feraient halte au Névarra, trouveraient un endroit où s’installer. Une jolie petite maison peut-être. Et ensuite seulement, elle ferait le voyage avec sa sœur.

Elle soupira de bonheur car pour la première fois depuis une éternité, elle sentait complètement détendue. De sorte qu’elle n’entendit même pas des pas approcher et elle sursauta légèrement quand elle sentit deux bras puissants l’étreindre et un visage barbu se frotter contre sa joue.

– Il est beaucoup trop tôt pour se lever.

Seren sourit et posa les mains sur les bras de Rain.

– Désolée de t’avoir réveillé. Je n’arrivais plus à dormir alors je suis montée.

– Humm, comme d’habitude. Mais cette fois, j’aimerais te montrer une méthode infaillible pour s’endormir.

– Oh vraiment ? Tu me sembles bien sûr de toi !

– Tout à fait. Suis-moi et je vais te le prouver.

Avec un rire, Seren se laissa guider vers leur cabine.

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Chapitre 21 – Dernière épreuve

Seren était nerveuse. Très nerveuse. Magnus avait insisté pour attendre la tombée de la nuit pour agir. Lorsque Rain avait parlé du bateau qui les attendait pour la fin d’après-midi, il avait simplement agité la main comme s’il voulait se débarrasser de ses trivialités comme de moustiques gênants. Il avait fait jouer ses relations et sa bourse qui semblait sans fond, leur assurant que le capitaine attendrait autant qu’il le faudra. Pour autant, cela ne rassura pas la jeune femme. Si jamais le capitaine décidait de s’en aller, ils n’avaient plus de porte de sortie.

Elle était assise sur le lit dans lequel ils avaient dormi la nuit passée et ne cessait de se repasser la conversation avec Magnus dans la tête. Elle avait la nette impression de s’être faite totalement embobiner par les belles paroles et le charme de Darius, allant jusqu’à admirer, respecter et peut-être un peu, aimer, l’assassin de sa famille. Que diraient-ils s’ils savaient ce qu’elle avait fait ? Ce qu’elle était devenue ? Seren sourit, se rappelant de leur bienveillance et de leur gentillesse. Ils lui auraient certainement caressé les cheveux en la rassurant que tout le monde faisait des erreurs. D’ailleurs, elle était presque persuadée qu’ils n’approuveraient pas ce qu’elle s’apprêtait à faire. Mais elle le devait, pour elle, pour sa sœur. Elle était tellement plongée dans ses pensées qu’elle n’entendit même pas Rain entrer dans la chambre et approcher d’elle, lui posant une main rassurante sur l’épaule. La jeune femme sursauta violement, preuve de son trouble émotionnel. Rain s’assit à ses côtés et lui passa le bras autour des épaules, l’attirant tout contre lui.

– Pardon Seren, je ne voulais pas te faire peur.

La jeune elfe se colla à lui alors que ses mains agrippèrent sa tunique.

– Je sais, ne t’en fais pas. Je suis un peu… bon, très nerveuse.

– J’ai vu cela. Rien ne nous oblige à y aller, si tu as changé d’avis.

Seren secoua la tête contre le torse du jeune homme.

– Je dois y aller. Au moins pour ma sœur.

– Tu fais réellement confiance à ce Magnus ?

– Non, pas vraiment. Mais je crois qu’il pense vraiment avoir besoin de moi. Et je compte bien en profiter pour lui soutirer ce que je peux en compensation de toutes ses années perdues.

Seren sentit la joue de l’humain se poser contre le haut de sa tête et entendit presque son sourire lorsqu’il déclara :

– D’ailleurs, je ne te savais pas si bonne négociatrice.

Seren rit doucement et se redressa :

– Figure-toi que je l’ignorais aussi. J’ai peut-être utilisé mes pouvoirs de Berserker sans m’en rendre compte. Cela expliquerait qu’il ait cédé si facilement.

– Ou alors comme tu le suspectes, il a réellement besoin de toi. Après tout, son plan tient la route, même s’il est très tordu.

Rain prit la main de Seren et la serra dans la sienne.

– Je serai là pour couvrir tes arrières, mais j’ai besoin d’entendre que tu resteras prudente.

Seren releva la tête et lui sourit.

– Ne t’inquiète pas. Une nouvelle vie est à ma portée et je ne compte pas tout gâcher. Je veux juste que tu saches que… te rencontrer a été la plus belle chose qui puisse m’arriver.

Le jeune homme la serra contre lui et l’embrassa.

– Même si cela ressemble un peu trop à des adieux à mon goût, je ressens la même chose pour toi, Seren.

La jeune elfe allait lui répondre quand elle fut interrompue par la voix de Magnus, qui se faisait pressante dans les escaliers.

– Il serait temps d’y aller !

Les deux amants échangèrent un dernier regard avant de sortir de la pièce.

Cachés dans un coin d’ombre, tout près de la porte de service de la grande demeure de Darius, Seren jouait avec ses saïs. Doucement, Rain posa une main sur son poignet pour l’obliger à stopper. Il ressentait physiquement la nervosité de la jeune femme, et du pouce il lui massa gentiment. La jeune elfe tourna la tête vers lui et lui sourit, reconnaissante. Comme par magie, elle ressentit immédiatement un calme nouveau l’envahir. Elle n’était pas seule dans une arène cette fois-ci, elle pouvait compter sur les compétences et la présence de Rain. Elle rangea donc ses saïs et se laissa aller contre le corps de l’humain.

Comme Magnus l’avait deviné, avoir à son côté une alliée qui connaissait parfaitement les lieux était un sérieux avantage. Seren savait que les gardes qui étaient de surveillance le soir, avaient tendance à s’attarder en cuisine pour profiter des bons petits plats de Marva. Ils attendraient simplement le changement de tour de garde et une fois entrés, ils n’auraient plus qu’une heure pour maîtriser Darius avant l’intervention de Magnus.

Aussitôt que les quelques gardes de jour sortirent de la maison, ils patientèrent encore quelques minutes et entrèrent enfin. Seren guida Rain à travers le dédale de petits couloirs, essentiellement utilisés par les domestiques. Au détour de l’un d’eux, ils tombèrent nez à nez avec une elfe. Heureusement, il s’agissait de Marva qui tenait dans sa main un poulet mort. Elle eut un léger mouvement de recul, surprise de voir apparaître les deux fugitifs devant elle.

– Dahlen ?

Seren leva les mains en signe d’apaisement.

– Tout va bien Marva, c’est bien moi.

– Mais enfin, es-tu folle ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu devrais déjà être loin, avec ton shem !

– Je sais Marva, mais on nous a fait une proposition que l’on ne pouvait pas refuser.

– Quelle proposition ?

– C’est un peu compliqué, mais disons que nous sommes là pour rendre la monnaie de sa pièce à Darius et reprendre en partie ce qu’il m’a volé.

Marva soupira bruyamment et prit les mains de la jeune femme dans les siennes.

– Seren, il n’est pas encore trop tard, fais demi-tour. Va refaire ta vie comme tu le souhaitais et oublie la vengeance. En plus, le Maître n’est pas seul ce soir.

Rain demanda aussitôt :

– Qui reçoit-il ?

– Dame Emilia est venue le calmer. Quand il a su que vous aviez réussi à vous enfuir tous les deux, il est devenu comme fou. Pendant un moment, on a même craint qu’il ne s’en prenne à nous. Mais Dame Emilia est aussitôt arrivée. Ils ont discuté un moment et depuis, le Maître est enfermé dans son bureau et ne veut pas être dérangé. Dame Emilia est sur le point de partir. Et tu ferais bien de faire de même !

Malgré sa forte envie d’aller mettre son poing dans la face d’Emilia, elle ne devait pas se laisser distraite de son but. Le temps était compté.

Seren embrassa la vieille elfe sur la joue.

– Merci encore pour tout, Marva. Retourne dans la cuisine et si tu le peux, retiens le plus possible les gardes. Surtout n’en sors pas avant un moment.

Marva grommela sur la bêtise de la jeunesse et s’éloigna. Seren et Rain reprirent leur progression dans la maison et ne croisèrent heureusement personne d’autres. La maison était calme et personne ne soupçonnait leur présence dans les lieux. Bientôt ils se retrouvèrent tout près de l’atrium. Une voix connue se fit alors entendre.

– Dépêche-toi donc, petite empotée ! Ahh, comme j’ai hâte de te vendre Elora, tu m’ennuies de plus en plus.

Malheureusement, il semblerait qu’Emilia se soit attardée. Tout le corps de Seren se crispa et Rain posa une main sur son épaule, comme s’il craignait à tout instant qu’elle ne s’élance vers la Magister. Le bruit de ses talons claqua sur le carrelage et se rapprocha dangereusement de leur position. Discrètement, il chuchota dans l’oreille de la jeune femme.

– Seren, elle n’en vaut pas la peine. Cachons-nous, d’accord ?

Mais l’elfe ne l’écoutait pas et lorsque Emilia apparut devant eux, suivie de près par Elora, elle serra fortement les poings. La Magister s’arrêta aussitôt et l’expression de son visage aurait presque pu paraître comique si l’atmosphère n’était pas aussi tendue. Elle siffla entre ses dents serrées :

– Vous ?! Comment osez-vous ! Gard…

Seren bougea tellement vite que Rain ne la vit même pas. Elle s’était arrêtée juste devant l’humaine, un saï contre sa gorge, l’autre contre son ventre. Le cri que la Magister allait pousser se bloqua dans sa gorge et ses yeux s’agrandirent de frayeur.

Aussitôt Rain se précipita vers les deux femmes, prêt à désamorcer une situation qui devenait franchement compliquée. Il posa une main sur le bras de Seren et d’une voix apaisante, il déclara :

– Seren et moi ne sommes pas venus pour vous, Emilia. Nous sommes simplement là pour discuter avec Darius.

La Magister fit une grimace et tourna ses yeux vers lui.

– Pff, à d’autres ! Vous me prenez vraiment pour une idiote ? Vous êtes revenus pour nous tuer tous.

– Non, ce n’est pas notre intention. Je vous en fais la promesse. N’est-ce pas, Seren ?

Plus doucement, il répéta :

– Seren ?

Comme si elle revenait subitement à elle, la jeune elfe cligna des yeux et éloigna les saïs de la peau de l’humaine. D’une voix encore tendue, elle confirma :

– Non, nous ne sommes pas là pour vous, Emilia.

L’humaine rit.

– Dit-elle en me menaçant de ses armes ridicules ! Vous êtes tellement pathétiques tous les deux et votre petite amourette. En admettant que vous puissiez vous en sortir sains et saufs, je ne vous donne pas deux mois avant que votre petite passion passagère ne s’éteigne.

Elle regarda Seren dans les yeux.

– Oh oui, Elfe ! Il te quittera, dès qu’il se sera lassé de toi et cela arrivera bien plus vite que tu ne le penses, petite traînée !

Alors que Seren crispa les doigts autour des lanières de cuir de ses armes, la voix de Rain claqua comme un coup de fouet.

– Taisez-vous ! Vous ne savez rien et vous ne méritez même pas la salive qu’on dépense pour vous parler. Seren, nous n’avons pas beaucoup de temps, nous devons y aller.

Les yeux toujours plantés dans ceux, cruels, de la Magister, Seren déclara :

– Vous devez être une femme bien triste et bien amère pour être toujours si seule. Je ne suis peut-être qu’une trainée d’elfe, mais je n’ai jamais été seule et si les Faiseurs le veulent bien, je ne le serai jamais. Finalement, ce qui vous fait le plus mal c’est que Rain m’aime alors qu’il vous a repoussé. Je vous souhaite bien du bonheur dans votre grande et riche maison vide. J’ai presque de la peine pour vous.

Lentement, elle rengaina ses saïs et la dépassa, la tête haute, adressant un petit sourire à Elora qui fixait droit devant elle, le visage toujours aussi inexpressif. Arrivé à la hauteur de Rain, celui-ci lui adressa un sourire plein de fierté et lui tendit la main.

Subitement, Emilia poussa un cri de colère pure et dans le même temps, elle sortit une petite dague, s’entaillant une veine du poignet. Une main ensanglantée fusa vers Seren et les doigts immatériels lui enserrèrent le cou et la soulevèrent de quelques centimètres du sol. Par réflexe, Seren essaya de se dégager, alors que le souffle lui manquait déjà. Rain envoya un puissant sort de glace pour paralyser la Magister, mais celle-ci avait bien entendu anticipé sa réaction et s’était entourée d’un puissant sort de protection. Il essaya alors de se débarrasser de la main meurtrière, sans plus de succès. Emilia était une Magister à la magie puissante. Rain se décida alors à passer à l’action, il empoigna sa lance et se précipita vers la femme. Il n’était plus question pour lui de ne pas lui faire de mal, Seren était en danger et cela seul le préoccupait. Il n’eut pas le temps d’atteindre la magister qu’elle invoqua une lame immatérielle pour le stopper. Il échangea quelques passes avec son adversaire invisible mais ses compétences de guerriers étaient bien plus puissantes et il en vint à bout aisément. Il avança de quelques millimètres, mais Emilia en invoqua une autre et encore une autre. La situation devenait critique. Seren était maintenant sans force et ses bras pendaient le long de son corps. Il y avait urgence ! Alors il fit quelque chose qu’il n’avait pas fait depuis très longtemps. Il prit une profonde inspiration et puisa en lui une toute autre magie, au plutôt l’inverse de sa magie. Il savait que cela le condamnerait à de longues minutes sans plus pouvoir utiliser sa propre magie, mais il n’avait pas d’autre choix. Il fit le vide en lui et propagea ce vide, ce silence, autour de lui, l’étirant le plus loin possible vers Emilia. Aussitôt, la Main ensanglantée disparu et il entendit le corps de Seren s’effondrer au sol. Emilia tenta un autre sort mais, voyant qu’elle n’arrivait à rien, elle siffla :

– Que m’avez-vous fait ?

Toujours concentré sur son sort anti-magie, Rain retourna auprès de Seren, qui reprenait ses esprits lentement. Il l’aida à se redresser et inspecta son cou qui portait déjà des marques de meurtrissures.

– Tu vas bien ?

Légèrement livide et la voix très enrouée, elle tenta de lui répondre :

– Ça va, tout va bien. Et toi ? Tu n’as rien ?

Il lui caressa doucement la joue.

– Ne t’en fais pas pour moi.

Lui tournant le dos, il ne remarqua pas qu’Emilia se précipitait vers lui, le visage déformé par la rage, sa dague prête à le frapper dans le dos. Seren vit alors rouge. Elle poussa Rain sur le côté, para la dague de l’humaine avec l’une de ses armes et enfonça l’autre profondément, dans sa poitrine.

– Ne vous avisez pas de lui faire du mal, sorcière !

La stupéfaction et la douleur pouvait se lire sur le visage de la Magister. Elle essaya de faire appel à sa magie du sang mais Rain n’avait pas relâché son sort.

Emilia tenta de parler, mais seul un flot de sang s’écoula de sa bouche. Elle se recula alors sortant, du même coup, le saï de son corps. Elle pressa une main contre la blessure, tentant vainement d’endiguer le flot de sang et enfin réussit à articuler :

– Je…je vous maudis, tous les deux !

Ces derniers mots ne furent plus qu’un murmure. Rain aurait pu la sauver, mais il n’était certainement pas assez indulgent pour sauver la femme qui avait failli détruire leurs vies. Lorsqu’il se tourna vers Seren, il constata que ses pupilles étaient encore rouges de colère et qu’elle fixait avec intensité l’agonie de son ennemi.

– Seren ? Tout va bien.

– Non, elle allait te blesser, te faire du mal !

– Mais tu l’en as empêché.

Subitement, Seren sembla se rappeler de quelque chose. Elle murmura alors :

– Elora…

Et elle tourna la tête vers sa sœur qui avait assisté à toute la scène. Elle ne semblait pourtant pas perturbée et n’avait pas bougé d’un millimètre de sa position, contre le mur, ni pour essayer de s’enfuir, ni pour porter assistance à sa maîtresse qui venait de rendre son dernier souffle. Lorsque Seren s’approcha d’elle, elle ne cilla pas plus, se contentant de regarder sa sœur et de déclarer d’une voix plate :

– Tu as tué ma maîtresse. Où vais-je aller maintenant ?

Doucement, comme pour ne pas l’effrayer, Seren lui prit la main.

– Ne t’en fais pas, Elora. Maintenant que je t’ai retrouvé, je vais m’occuper de toi. Nous allons partir avec Rain, d’accord ?

– Je ne serais qu’un poids pour toi, ma sœur. Je vais rester là et attendre.

– Très bien, attends-moi là pour le moment, je reviendrai. Mais je t’en prie, attends-moi, Da’Nehn.

– D’accord.

Accompagnée de Rain, Seren reprit son chemin vers le bureau de Darius, chemin qu’elle avait pratiqué plus d’une fois durant ces dernières années. Mais aujourd’hui tout était différent et lorsqu’ils croisèrent la route de deux gardes en pleine ronde, ils ne purent se contenter de leur adresser un petit signe de la tête. Les deux hommes armés les reconnurent immédiatement et dégainèrent leurs épées. Malheureusement parmi les deux, se trouvait le garde muet avec qui elle faisait ses trajets jusque l’arène. Seren n’avait aucune envie de se battre contre lui, mais elle savait qu’il était incorruptible et qu’il était tout à fait prêt à mourir pour Darius. Rain se crispa à ses côtés. L’autre soldat ne perdit pas de temps et fonça vers lui en hurlant. Seren continua de fixer le soldat muet, elle ne s’inquiétait absolument pas pour son amant. Elle connaissait ses capacités et savaient qu’il s’en sortirait parfaitement.

Ce qui était évidemment le cas, Rain para le premier coup avec sa lance et jaugea rapidement le niveau de son adversaire. Il était bon, mais pas assez pour lui faire peur. Ils enchainèrent quelques passes et le soldat donna vraiment tout ce qu’il avait, essayant de toucher un point vital à chaque fois. Finalement Rain arriva à nouveau à retrouver sa magie et intérieurement il poussa un soupir de soulagement. Depuis qu’il était devenu mage il n’avait utilisé ses capacités de Templiers qu’une seule fois et avait perdu ses pouvoirs pendant une semaine. La semaine la plus longue de sa vie, où il avait craint de ne jamais retrouver sa magie.

Tout en évitant toujours les coups d’épée du soldat, il concentra son pouvoir et l’atmosphère de la pièce se refroidit subitement. Lorsque le bout de ses doigts le démangea il laissa enfin s’échapper la magie qui s’accumulait dans son corps. Il utilisa le même sort que celui qui l’avait faire reprendre le dessus sur Seren, quelques jours plus tôt. Les jambes de son adversaire se firent plus lourdes, glacées et bientôt il ne put plus les bouger. Le froid remonta doucement le long de son corps, emprisonnant son torse, ses bras, son cou et bientôt son corps en entier. Il n’était pas mort, Rain n’aurait pas permis qu’un innocent meurt encore pour Darius. C’était maintenant à lui de payer ses fautes et pas sa maisonnée.

Pendant ce temps, Seren avait dégainé ses armes et s’était inclinée devant son presque ami. Même sans s’être jamais parlé, ils avaient partagé beaucoup de choses. Le soldat s’inclina à son tour et se mit en position de combat. Seren savait qu’elle pouvait le tuer rapidement, mais elle ne le souhaitait pas, pas si cela n’était pas nécessaire. Elle savait qu’il se battrait jusqu’au bout, par honneur et il pensait certainement que Seren allait donner le meilleur d’elle-même et donc le tuer honorablement. Mais il oubliait qu’il avait, certes, en face de lui une guerrière mais avant tout une championne, qui avait plus l’habitude de la ruse et des coups bas. Elle avait donc dans l’idée de tenir jusqu’à se que Rain puisse le neutraliser en douceur.

Sans avertissement, le soldat enchaina une série de coup qui l’obligèrent à reculer de quelques pas. L’homme était plutôt doué et avait une grande expérience du combat, cela se sentait et se voyait à la façon qu’il avait de bouger autour d’elle et d’essayer de chercher une faille dans sa garde. Elle para et para encore. Rapidement, le soldat se rendit compte qu’elle ne participait pas vraiment au combat et cela sembla le rendre furieux. Ses coups se firent plus rapides et plus précis. Seren grimaça mais ressentit un changement dans l’atmosphère qui lui fit lever les yeux vers Rain. Celui-ci était en train d’utiliser sa magie pour geler le soldat. Plus que quelques minutes à tenir et il pourrait faire de même avec son adversaire. Soudain, elle sentit une coupure sur son bras. Profitant de son manque de concentration, le soldat muet en avait profité pour enfin passer sous sa garde.

Rapidement, Seren constata que la blessure était profonde mais pas assez grave pour l’handicaper vraiment. Mais il s’agissait d’une bonne piqûre de rappel et elle ne pouvait pas se permettre la moindre faute d’inattention.

Enfin, elle cessa d’entendre des bruits de lutte provenant du côté de Rain. Par contre, elle le vit s’approcher dans le dos du soldat et lever une main vers lui. Afin de garder son attention sur elle, elle cessa le combat et lui déclara :

– Je suis désolée mon ami, je ne peux te donner ce que tu souhaites.

D’abord interrogateur, le visage du soldat se tourna subitement vers l’arrière. Mais il était trop tard, ses jambes étaient déjà paralysées. Alors il tourna un regard plein de reproches vers Seren qui lui sourit.

– Je sais. Mais je préfère te savoir vivant.

Lorsque le corps du soldat devint parfaitement immobile, elle s’approcha et posa une main sur son épaule, comme pour s’excuser puis elle se tourna vers Rain et lui dit :

– Merci, je pense que je n’aurais pas pu le tuer.

L’humain lui offrit un petit sourire :

– Je sais.

Son regard tomba subitement sur sa blessure. Il s’approcha d’elle, lui prit son bras pour l’examiner.

– Tu as besoin de soin.

Gentiment, Seren se dégagea de son étreinte.

– Non, garde ta magie pour Darius. Ce n’est qu’une égratignure, crois-moi j’ai connu bien pire.

Ne pouvant se résigner à ne pas lui venir en aide mais ne pouvant que valider son argument, Rain déchira un bout de sa chemise et noua le morceau de tissu autour de son bras, arrêtant l’écoulement de sang.

Quelques pas et quelques minutes plus tard, ils se trouvaient enfin devant le bureau de Darius. Seren s’avança et inspira profondément. Elle approcha sa main de la poignée, la tourna et pénétra dans la pièce.

Darius leur tournait le dos, debout devant la fenêtre les mains jointes dans le dos. D’une voix calme, il déclara :

– Je ne sais pas pourquoi, mais je pressentais que tu reviendrais. Tu me reviens toujours, n’est-ce pas ?

Seren s’avança de quelques pas alors que Rain se mit en retrait. Ils avaient convenu que c’était à elle de lui parler, il serait son soutien.

– Je suis venue pour comprendre. Pourquoi, Darius ?

Lentement, le magister se tourna vers eux. Ses traits semblaient tirés et de profonds cernes creusaient le dessous de son regard argent, comme s’il n’avait pas dormi de la nuit.

– J’imagine que tes connaissances nouvelles ne sont pas étrangères à la disparition de mon très cher père.

Il leva les yeux vers Rain.

– Et je vois que ces idiots de Templiers n’ont même pas réussi à faire leur travail correctement avant ton intervention.

Seren s’approcha encore et les yeux dans ceux de celui qu’elle avait longtemps considéré comme une sorte de Dieu, elle répéta :

– Pourquoi ?

Pour la première fois de sa vie, elle le vit mal à l’aise et détourner son regard du sien. Cet instant fut bref mais elle lui redonna espoir. Darius n’était pas quelqu’un de mauvais au fond. Il a juste été élevé dans une famille, dans un monde, où seuls les plus forts et les plus ambitieux gagnaient. Il avait commis des erreurs mais il allait peut-être enfin s’excuser, admettre ses torts.

Lentement, il leva une main vers son visage et passa le dos de ses doigts contre sa joue. Il leva à nouveau les yeux vers elle mais toute trace de culpabilité semblait l’avoir déserté.

– Je l’ai fait parce que je le pouvais, Seren. Ton clan n’était rien à mes yeux.

Instinctivement, Seren recula, comme si elle venait de recevoir une gifle. Impitoyable, Darius continua ses explications :

– Lorsque je t’ai vu chez ce Magister de pacotille, il m’a raconté ton histoire et j’ai su que c’était mes mercenaires qui avaient détruit ton clan. J’ai vu cette lueur dans ton regard, et malgré tout ce que tu avais subi et vu, tu t’obstinais à t’accrocher à la vie et tu nous regardais tous comme si tu allais nous tuer dès que l’occasion se présenterait. Je savais qu’un jour ou l’autre cela allait se retourner contre moi, mais par sorte de jeu un peu pervers, j’ai décidé de te racheter, de voir ce que je pourrais faire de toi et de toute cette colère. Et étonnamment, tu t’es montrée bien plus docile que prévu. Tu as fini par arrêter de me regarder comme tu regardais le monde entier. Alors j’ai su que je t’avais à ma merci, que la petite esclave avait finit par succomber aux charmes de son maître. Assez pathétique, n’est-ce pas ? Mais, je dois dire que j’en ai bien profiter.

Seren n’en revenait pas. Comment avait-elle pu croire que cet homme pouvait être bon.

– Vous êtes un monstre, Darius !

Celui-ci éclata d’un rire désabusé, faux.

– Je suis comme on m’a fait, ma pauvre Seren ! Mais oui, certainement, je suis un monstre. Un monstre qui prend du plaisir à vous voir vous entretuer dans une arène. Un monstre prêt à tout pour conserver ce qu’il a …

– Qui est même prêt à empoisonner son propre père !

Subitement, Darius explosa de colère, envoyant au sol un bibelot qui se trouvait sur son bureau :

– Surtout, ne va pas le plaindre ! Il n’a eu que ce qu’il mérite, tu entends ! Si c’était à refaire je recommencerais sans hésiter ! Cet homme est une vraie ordure et tu as fait le mauvais choix en t’associant à lui !

– Comment savez-vous …

– Ne m’insulte pas ! Tu reviens alors que lui disparait ? Si tu es là, à la place de t’être enfuie, c’est parce que tu as passé un pacte avec lui. Je le connais par cœur, il n’a pas dû tellement changer depuis toutes ces années ! Que t’as-t-il proposé en échange de ma mort ? Peu importe ce que c’est, je te paierai le double !

Seren secoua la tête :

– Impossible Darius, ce qu’il m’a promis, vous me l’avez retiré il y a bien longtemps.

Plus posément, Darius remis ses cheveux en arrière.

– Bien, tu as pris ta décision je vois. De mon côté je ne peux te laisser me reprendre c’est qui m’appartient, tu sais que j’ai horreur de cela.

Seren sentit soudain un flot de magie la traverser. Etourdie, elle recula de quelques pas et éprouva une douleur fulgurante à la tête. Le décor autour d’elle avait changé, elle était dans l’arène. La foule autour d’elle hurlait mais elle n’arrivait pas à comprendre quoi. Mais comment avait-elle atterri là ? Venait-elle de s’endormir ? Tout était flou dans sa tête. Elle devait sans doute combattre ce soir. Elle entendit les grilles de l’arène s’ouvrir et une centaine de combattants en sortirent. Le sable de l’arène était noir de monde, tous prêts à la tuer. Sans trop savoir pourquoi, elle apprécia se spectacle et n’en fut pas effrayée un seul instant. Elle dégaina ses armes et se mit au travail, elle avait du monde à tuer ce soir et la petite voix dans sa tête en était enchantée.

De son côté, Rain aussi fut parcouru d’une magie étrangère. Et malgré ses connaissances en la matière, il n’arriva pas à identifier le sort utilisé. Une vive douleur lui vrilla le crâne et il se retrouva bientôt dans une vaste pièce qu’il ne reconnut pas. Elle avait des proportions gigantesques et était remplie de petits lits, tous occupés. Pourquoi rêvassait-il alors qu’il avait du travail ? Une soeur s’approcha de lui :

– Rain ? Nous avons besoin de vous, cette maladie fait des ravages.

– Bien sûr, ma soeur. Je m’y mets tout de suite.

Il retroussa ses manches et s’approcha du premier lit. Il était occupé par un homme d’une quarantaine d’année qui semblait souffrir énormément. Doucement Rain posa une main sur le front du malade et essaya de l’apaiser:

– Ne vous en faîtes pas, tout ira bien, je suis là pour vous aider.

Comme à son habitude, il insuffla sa magie dans le corps de son patient, à la recherche du mal qui l’habitait. Mais à l’instant où il commença, l’homme hurla de douleur. Rain le maintient sur le lit et continua son travail. Mais rien… il ne trouvait rien et l’homme continuait de souffrir. Il persévéra mais son patient finit par mourir dans un râle d’agonie. Décontenancé et sous le choc, Rain arrêta tout. La sœur, qui était restée à ses côtés, plaça le drap sur le visage, déformé par la douleur, du mort. Puis, déclara calmement :

– Au suivant, Rain.

Comme mécaniquement, Rain passa au lit suivant, occupé par une petite fille. Et malheureusement, la même scène se produisit. La sœur répéta ses mouvements et l’incita à passer au suivant. Ce qu’il fit. Même scénario. Pour le lit d’après et celui qui suivit. Ses forces et son énergie diminuait mais il ne pouvait pas arrêter. Cela lui était impossible. Il vit ainsi mourir une vingtaine de personne. A bout de nerfs, il finit par répliquer à la sœur qui le poussait à continuer.

– Mais enfin, vous voyez bien que je n’y arrive pas !

– Allons, vous n’en savez rien, il vous suffit de persévérer. Continuez, voulez-vous.

Au lit suivant, il vit sa grande soeur, Sybille, allongée, mourante. Il redoubla d’effort pour la sauver, mais rien n’y fit. Il n’y arrivait pas et il ne put qu’être le spectateur de la mort de celle qui avait partagé ses jeux d’enfant. Lorsqu’il vit la soeur se pencher pour recouvrir son visage, il l’a stoppa :

– Non ! Non! Il y a surement quelque chose à faire !

– Bien sûr qu’il y a quelque chose à faire, Rain ! Et vous l’avez fait. Il faut abrégez leurs souffrances. Vous êtes là pour ça ! Que croyez-vous ?

– Non ! Je suis un soigneur. Je guéris les gens, je ne les tue pas !

– Bien sûr que si ! Vous êtes né avec ce don.

Gentiment, elle le poussa vers le lit suivant et les yeux de Rain s’agrandir d’horreur. Il se précipita vers le lit, sans toutefois toucher le corps qui s’y trouvait, trop anxieux de lui faire du mal.

– Seren ? Seren, c’est moi ! Je t’en prie, ouvre les yeux.

La jeune elfe était méconnaissable. Son teint était cireux, ses cheveux, ternes et sales, auréolaient son visage au traits tirés. Avec beaucoup d’efforts, elle ouvrit des yeux éteints.

– A.. Alexei ?

– C’est moi, Seren. Tout va bien.

– Je t’en prie… ne… ne me tue pas.

– Jamais ! Je ne te ferais jamais de mal. Je te le promets.

Contrariée, la soeur s’avança vers lui et de force, elle lui prit la main qu’elle posa contre le front de celle qu’il aimait. Il eut beau lutter de toutes ses forces, la femme était bien plus forte que lui. Il n’arriva même pas à monopoliser sa magie contre elle.

– Cela suffit Rain, vous avez une mission et encore beaucoup de gens à voir. Vous ne pouvez pas faire de simagrée à chaque fois !

Malgré lui, sa magie se diffusa dans le corps de Seren et elle se mit à le supplier d’arrêter de lui faire du mal. Les mains de la jeune femme s’agrippèrent à son bras et tentèrent de retirer sa main. Mais la soeur tint bon et Seren, comme les autres, finit par mourir. Seulement alors, la soeur le lâcha.

Dévasté par la douleur, Rain ne put que serrer le corps de l’elfe entre ses bras.

Mais la femme ne lui laissa pas un instant de répit. Elle le releva de force, lui arrachant le corps de son aimée.

Dans un sursaut de rébellion et de rage, Rain se dégagea de son étreinte, envoyant la femme buter contre un petit meuble de bois. Il se mit alors à courir. Il devait s’échapper de là, s’en aller au plus vite. Mais partout ou il regardait il n’y avait que des lits encore et encore, à perte de vue. Pire encore, il avait l’impression que plus il s’approchait de la porte, plus elle s’éloignait de lui. Non ! Il n’était pas fait pour ça. Il ne voulait pas de cette vie. Il fallait que cela s’arrête. Il posa alors les yeux sur une longue dague effilée, peut-être sa seule voie de sortie dans cette enfer. Il la prit dans sa main et l’approcha de son cou. Oui, il allait sortir de là.

Seren n’était même pas essoufflée. Elle venait de tuer cent hommes et était prête à en tuer cent autres. Elle se rendit vaguement compte qu’elle n’était pas vraiment maîtresse de ses mouvements et un étrange voile rouge obscurcissait sa vue. Mais peu lui importait, du moment qu’elle sortait victorieuse de son combat. Les gens l’acclamaient et elle aimait ça. C’était grisant. Elle rentra chez Darius, comme à son habitude, mais il y avait quelque chose de différent. Son corps réclamait plus de sang. Encore et toujours. Lorsqu’elle atteignit les cuisines, elle s’approcha de Marva. La vieille elfe lui sourit et elle fit de même. Puis, elle leva son arme encore tâchée du sang de ses nombreuses victimes et l’enfonça dans le ventre de l’elfe. Son corps semblait terriblement satisfait de ce meurtre gratuit, mais son esprit hurlait d’arrêter. Elle avait l’étrange impression de ne plus rien contrôler, de n’être qu’une spectatrice horrifiée de ce qui se passait sous ses yeux. Chaque domestique qu’elle croisait finit comme la cuisinière, en sang sur le carrelage. La jeune elfe essaya de reprendre les reines de son corps, mais elle ne pouvait rien faire. Elle était faible et impuissante face à la voix :

« Arrête donc de pleurnicher ! N’est pas ce que tu voulais ? Qu’ils paient tous pour ce que tu as enduré ?

– Non, jamais je n’ai voulu la mort d’innocents!

– Tu n’y peux rien, c’est dans ton sang. C’est ainsi que tout ce finira pour toi. Tu seras seule et entourée de cadavres. Tiens, tiens, ne serait-ce pas cette petite elfe pour laquelle tu t’es prise d’affection ?

– Non, pas Tia ! Pitié ! »

Confiante, la jeune elfe se dirigea vers elle, heureuse de la voir en vie et fut reçue par un coup de saï qui lui trancha la gorge. Un geyser de sang éclaboussa Seren. La voix ricana alors que la jeune elfe, prisonnière de son propre corps hurlait de douleur.

 » Bien, les parasites doivent mourir. Il n’en reste qu’un. Le plus important pour toi. « 

Rain ! Seren continua de marcher tranquillement dans la maison, semant la mort sur son passage. Elle finit par arriver devant la porte de la chambre de Rain qu’elle ouvrit. Le jeune homme était confortablement installé sur son lit, en train de lire un livre. Lorsqu’il aperçut l’état de Seren, il se leva aussitôt et se dirigea vers elle.

– Créateur ! Seren, tu es en sang ! Tout va bien ? Laisse moi t’examiner.

Mais Seren ne lui en laissa pas l’occasion, elle lui sourit et l’embrassa fougueusement. Rain la serra contre lui, découvrant ses flans. C’était le moment. Elle leva son saï l’enfonça profondément dans ses reins. Rain eut un hoquet de douleur et recula son visage qui exprimait la stupéfaction et la trahison.

– Mon amour… pourquoi …

Sans un mot, Seren lui enfonça son arme dans le corps, encore et encore.

Intérieurement, l’elfe hurlait sa douleur et son agonie. Tout ça n’était qu’un cauchemar, il ne pouvait pas en être autrement.

« Voilà tu es maintenant libérée de tout, Seren. Il ne te reste plus qu’une chose à faire. Et pour cela, je te redonne le contrôle. »

Violemment, Seren se sentit à nouveau elle-même. Elle avait les mains et le corps en sang, le cadavre encore chaud de son amant à ses pieds, les yeux grands ouverts sur une incompréhension éternelle. Ses mains tremblèrent et elle lâcha ses armes. Elle hurla encore et fut bientôt ravagée par la douleur. Les sanglots déchiraient sa gorge alors qu’elle se pencha sur le corps de Rain pour lui fermer les yeux.

Comment pouvait-elle continuer à vivre ? Elle était un monstre ! Une abomination! Elle devait disparaitre de la surface de la Terre.

Toujours tremblante, elle ramassa l’un de ses saïs et, à genoux, se prépara à se l’enfoncer dans le coeur.

Mais, subitement une voix familière raisonna à ses oreilles.

 » Tu n’es pas un monstre, Seren. Je suis là, reviens vers moi. Tu n’es pas un monstre… tu es une femme… »

Intriguée malgré elle, elle essaya de se souvenir de qui lui avait dit ces mots. C’était un homme…un homme qu’elle appréciait beaucoup, non qu’elle aimait. Rain ! C’était lui qui lui avait dit cela, mais pas ici, pas celui qui se trouvait à ses pieds. D’ailleurs jamais elle n’aurait pu faire cela. Et puis comment était-elle arrivé là ? Elle se souvenait de l’arène mais avant ? Rien le trou noir. Non, Darius ! Elle se souvenait de Darius. Ils étaient en train de discuter. Petit à petit, ses pensées se firent plus claires et elle secoua la tête pour remettre de l’ordre dans ses idées.

Soudain elle prit une profonde inspiration et ferma les yeux. Quand elle les ouvrit à nouveau elle se trouvait dans le bureau de Darius. Celui-ci, debout, yeux fermés, était concentré sur son sort. Elle tourna la tête vers Rain et vit qu’il semblait souffrir terriblement et avait la pointe de sa lance sur sa gorge. Elle devait arrêter Darius, coûte que coûte.

Sans plus réfléchir, elle dégaina ses saïs et fonça vers Darius. Son corps entra en contact avec celui du Magister et elle le plaqua contre le mur, l’une de ses armes profondément enfoncées dans son épaule droite. L’humain hurla de douleur et relâcha son sort.

Derrière elle, Rain reprit subitement ses esprits. Créateurs, il venait de vivre un vrai cauchemar ! Rapidement, il se redressa et aida Seren en gelant les mains de Darius au mur.

Passablement surpris, Darius ne put que regarder Seren et articuler :

– Comment as-tu fait ? Comment as-tu pu te libérer ?

– Vous l’avez dit vous-même, Darius. Mon instinct de survie sera toujours plus fort.

Comme vaincu, Darius sourit et appuya sa tête contre le mur derrière lui.

C’est évidemment ce moment que choisit Magnus pour faire son apparition.

– Eh bien ! Il était temps que j’arrive, dites-moi ! Heureusement que je vous avais dit de ne pas faire de mal à mon fils. Et vous n’aviez pas besoin de faire d’excès de zèle, j’ai vu le cadavre d’Emilia.

Avec flegme, Seren libéra son saï des chairs du Magister et répondit à Magnus :

– Nous n’avons pas de compte à vous rendre ! Et croyez-moi, vous feriez mieux de me remercier !

Epinglé au mur, Darius regarda son père dans les yeux et siffla :

– Père ! Quel plaisir de vous voir. Je vous serrerais bien la main mais je suis un brin occupé.

– Tes sarcasmes ne t’aideront pas, Darius ! Tu sais pourquoi je suis là ?

– Oh, vous venez certainement pour faire de ma vie un véritable enfer.

Un poing immatériel vint s’écraser contre le ventre du jeune Magister, qui eut le souffle coupé.

– Il suffit Darius ! Je reprends cette famille en main ! A cette heure-ci, toute la ville doit déjà être au courant que je suis miraculeusement guéri et que tu t’en vas pour un pèlerinage afin de remercier le Créateur de ce cadeau.

– Oh, c’est donc cela que vous me réservez, père ? L’exil ! Comme c’est pittoresque.

– Tu as toujours joué au plus malin. Mais c’est fini Darius, tu as tout perdu maintenant. Je t’envoie à Orlaïs, sans argent. Estime-toi heureux que je ne te tue pas.

– Je suis votre seul héritier, comment le pourriez-vous ?

– Oh, à ce propos je ne serais pas aussi catégorique si j’étais toi. Jusqu’à nouvel ordre, c’est mon cousin qui reprendra la maison Varinus à ma mort. Je te conseille donc de tout faire pour me garder en vie le plus longtemps possible afin que je puisse constater ton repentir. Maintenant Rain, je souhaiterais récupérer mes gardes dans le couloir si cela ne vous ennuie pas trop.

Après avoir échangé un regard avec Seren pour savoir si elle pouvait la laisser seule dans la cage aux lions, Rain sortit et s’occupa de dégeler les pauvres soldats. Aussitôt qu’ils purent à nouveau bouger, il leva les mains en signe d’apaisement et leur annonça :

– Il va y avoir du nouveau dans cette demeure et votre nouvel employeur à besoin de vous.

Intrigués, les deux hommes en armure le suivirent. Aussitôt qu’ils aperçurent la situation, ils se figèrent. Le soldat muet était assez âgé pour avoir connu Magnus, alors il s’inclina devant le nouveau maître de maison en attendant ses nouvelles instructions.

– Messieurs, veuillez escorter mon fils dans mes anciens appartements.

Puis se tournant vers Darius.

– Prépare quelques affaires, fils, ton départ est imminent.

D’un geste de la main, Rain fit fondre la glace autour des poignets de Darius et celui-ci, n’ayant nullement perdu de sa superbe passa devant son père en inclinant ironiquement la tête. Puis, il s’arrêta devant Seren.

– Malgré ce que tu peux croire, je te souhaite d’être heureuse.

– J’en ai bien l’intention.

Enfin, il sortit de la pièce et Seren put enfin respirer plus librement. Elle sourit à Rain qui lui rendit. Il semblait fatigué mais heureux. C’était fini.

Croisant les bras, elle se tourna vers Magnus.

– Bien, vous avez eu ce que vous vouliez, non ?

Le Magister se déplaça derrière le bureau, puis avec une certaine délectation, s’installa sur le fauteuil. Il retira une poussière imaginaire sur le bois foncé du bureau et enfin, daigna regarda Seren.

– Bien sûr, et vous avez ma reconnaissance.

– Je crois que nous avions convenu d’un peu plus que votre reconnaissance.

– Oui, je me souviens et il ne sera pas dit que j’ai manqué à ma parole.

Rapidement, il prit une feuille et se mit à rédiger ce qu’elle espérait être son acte de liberté. Sans qu’elle ne le remarque, Rain s’était éclipsé quelques instants et revenait maintenant en tenant par la main une Elora qui ne semblait toujours pas perturbée par les évènements. Magnus signa le papier et le tendit à Seren.

– Votre liberté, ma dame.

Et c’est avec des doigts tremblants que Seren prit le document dans ses mains. Elle le lut rapidement pour s’assurer que tout était en ordre, mais oui, tout y était. Elle était libre et ne put empêcher un large sourire d’étirer ses lèvres. Magnus se leva ensuite et se dirigea vers le coffre fort dans le mur. La combinaison ne semblait pas avoir été changé depuis sa « maladie » puisqu’il l’ouvrit avec facilité. Il commença à remplir une bourse d’un bon paquet de pièces qu’il posa ensuite sur le bureau.

– Et voilà pour votre dédommagement, comme convenu.

Sans ramasser l’argent, Seren demanda :

– Et pour ma sœur ?

– Eh bien, il semble que vous avez vous-même réglé le problème. Emilia est morte sans laisser d’héritier. Ses biens vont être mis aux enchères et ses esclaves vont certainement s’enfuir avant que cela n’arrive. La disparition de votre sœur passera totalement inaperçu, je dirais même plus que tout le monde s’en fichera complètement.

Seulement alors, Seren empoigna la bourse, agréablement lourde et se dirigea vers Elora.

– Tu es libre, petite soeur, et je vais m’occuper de toi maintenant.

Magnus se gratta ostensiblement la gorge :

– Si je puis me permettre, la place la plus aisée pour une apaisée reste un Cercle. Elle y trouvera une utilité et une certaine stabilité. Mais je ne fais que donner mon humble avis.

Seren se tourna alors vers Rain, en qui elle avait confiance, contrairement au Magister. Elle ne voulait pas qu’Elora pense qu’elle sautait sur la première occasion pour se débarrasser d’elle.

– Qu’en penses-tu ?

Rain réfléchit quelques instants et finit par répondre :

– Eh bien, je me rangerais à l’avis du Magister. Les apaisés sont des êtres à part et nécessite une attention constante. Mais étrangement, ils semblent plus heureux entourés de mages. Là-bas, elle pourra y trouver une véritable utilité et un nouveau but.

– Mais on dit tellement d’horreurs sur les Cercles, je ne peux pas la laisser n’importe où !

– Au cercle de Férelden, elle sera heureuse. Le Premier Enchanteur est un homme bon qui prendra soin d’elle.

Seren soupira et ne put s’empêcher de demander son avis à Elora, même si elle savait parfaitement que les Apaisés n’utilisaient plus leur libre arbitre.

– Que souhaites-tu, Da-Nehn ?

– Peu m’importe, Seren. Là où je pourrais être utile. Il y a tant à faire.

Elle ne savait pas encore quoi décider, le plus important pour elle était maintenant de s’éloigner de ce triste endroit. Elle se tourna vers le Magister et sans un mot de plus, elle le salua de la tête, signifiant son congé.

– Au revoir, ma dame.

C’est un bras sur les épaules de sa petite sœur et une main dans celle de Rain qu’elle quitta cette maison. Définitivement.

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Epilogue

Chapitre 21 – Celui qui ne veut pas participer

Seth ne savait pas comment il s’était retrouvé là, mais il faisait à nouveau face à l’Eluvian gigantesque par lequel avait disparu Solas. Il était seul mais, plus étonnant encore, il avait à nouveau son bras. Il le bougea pour le simple plaisir de se sentir à nouveau entier. Il fit quelques pas vers le miroir, mais soudain une grande douleur l’arrêta. Il tomba à genoux et prit sa main douloureuse contre son torse. La douleur était maintenant tellement intense qu’il s’était recroquevillé sur lui-même en espérant que la souffrance s’arrête rapidement. Il entendit alors une voix familière.

– Prenez ma main, Lethallin.

Seth releva vivement la tête.

– Solas ?

L’apostat se tenait devant lui, main tendue, un petit sourire rassurant sur les lèvres.

– Faites-moi confiance, Inquisiteur. Je peux vous libérer de cette souffrance.

Avec confiance, Seth mit sa main douloureuse dans la sienne. Solas l’agrippa fermement. Son visage se ferma alors.

– Je suis désolé, je ne peux pas vous laisser cette marque. Elle va disparaitre et vous avec. Je n’ai pas d’autre choix.

– Non Solas, je t’en supplie !

– Pardonnez-moi, Inquisiteur.

Horrifié, Seth ne put que le regarder user de sa magie sur lui. Il lâcha ensuite sa main et se détourna de lui. La douleur fut insoutenable et il vit avec effroi sa main commencer à disparaitre. Ses doigts d’abord, puis la paume, le poignet, l’avant-bras. Mais la disparition ne s’arrêta pas là et son bras commença lui aussi à s’évanouir. Fenhendis, il était en train de disparaître ! Ça n’était pas possible, il ne voulait pas mourir ! Pas ici, pas maintenant. Son épaule n’était déjà plus là !

– Non, non !!!

Noria était bien au chaud. Nue, son dos collé au torse de Seth, le bras du jeune homme autour de sa taille. Alors pourquoi était-elle réveillée ? Prenant peu à peu plus conscience de son environnement, elle sentit Seth tressaillir légèrement. Sa main se crispa contre son ventre. Elle l’entendit murmurer :

– Solas ?

Le sentiment familier de jalousie pinça son cœur. A quoi rêvait-il ? Noria se dégagea de son bras et se tourna vers lui. Le visage de Seth était déformé par la douleur. La jeune femme lui posa une main rassurante sur la joue.

– Seth, chuuuuut tout va bien.

Mais le jeune homme ne semblait pas l’entendre. Il bougea plus violement et lui donna un léger coup de poing dans la hanche. Il grommelait des paroles inintelligibles. Il semblait tellement souffrir qu’elle décida de le secouer plus fort pour le réveiller.

– Seth, tu es en train de rêver. Je t’en prie, réveille-toi, tout va bien.

Subitement il ouvrit grand les yeux. Ses pupilles étaient totalement dilatées et il regardait en tous sens autour de lui, sans la reconnaitre. Noria lui entoura le visage de ses mains.

– Seth, c’est moi Noria. Tu es en sécurité.

Enfin, il sembla voir son visage et son regard croisa celui de Noria. Il enfuit alors son visage contre le haut de sa poitrine. Aussitôt, Noria referma ses bras autour de lui. Elle lui caressa gentiment les cheveux en lui murmurant des paroles rassurantes. Elle avait eu son lot de cauchemar pour en reconnaître un vrai. Elle essaya donc de lui transmettre toute la chaleur et le réconfort qu’elle pouvait.

– Raconte-moi, Seth.

– Ne t’inquiète pas, Da’mi, c’était juste un cauchemar. Ça va passer, donne-moi cinq minutes.

– Tu en fais souvent ?

– Ça arrive, oui.

– J’aimerais que tu me racontes quand même.

Seth soupira, sachant d’avance que la jeune femme ne lâcherait pas l’affaire aussi facilement.

– Ce n’est rien. J’ai juste ressenti la douleur de l’ancre comme si elle était encore rattachée à moi.

– Tu as… tu as appelé Solas dans ton rêve.

Seth releva la tête et plongea ses yeux dans les siens.

– Je t’ai raconté dans quelles circonstances je l’ai revu. Dans ce rêve, je revivais une partie de la scène, seulement il ne faisait pas disparaître juste ma main. J’étais en train de disparaître tout entier, m’évaporer complètement, sans laisser de trace.

Noria pressa ses lèvres contre les siennes.

– Mais tu es là.

– Oui je sais, je suis là.

Cette fois c’est Seth qui l’embrassa, emmêlant ses doigts avec l’une de ses petites mains. Le baiser s’approfondit rapidement et brusquement Noria se retrouva sur le dos, un Seth tout sourire au-dessus d’elle, son cauchemar semblant bien loin.

Il joua quelques secondes avec la boucle d’oreille qui brillait à l’oreille droite de la jeune fille.

– Qui te l’a fait ?

– Assan.

Seth la regarda d’un air profondément surpris :

– Ma mère ?

Noria lui sourit.

– Je ne connais pas d’autre Assan. Elle me l’a proposé un jour et j’ai sauté sur l’occasion.

– Elle t’apprécie beaucoup.

– Et c’est réciproque. Ta mère est une femme formidable.

Avec fierté, Seth lui dit.

– Je sais. Mais assez parler de ma mère pendant qu’on est nus dans un lit.

Il se pencha alors vers la gorge de la jeune femme et parsema sa peau de baiser.

– Puisqu’on est tous les deux réveillés et que la nuit n’est pas finie, autant se divertir un peu non ?

Noria sourit.

– Eh bien, eh bien, j’en connais un qui est gourmand !

– Mmm, c’est qu’on a beaucoup de nuits à rattraper. Et surtout ne te retiens pas, si au passage on pouvait réveiller Sera, ça m’arrangerait !

Cette fois-ci Noria ne put s’empêcher de pouffer.

– Alors là, je ne vais pas te rendre la vie aussi facile, très cher. A partir de maintenant ces lèvres sont scellées et aucun son ne les franchira.

Un sourire carnassier étira les lèvres de Seth.

– Oh, un défi ! J’adore les défis !

C’est ensemble qu’ils descendirent les marches de la maison le lendemain matin, main dans la main. Inutile de faire semblant de rien parce qu’évidemment, Noria avait perdu son défi. Le jour où elle arriverait à rester de marbre face à Seth, Thédas serait en paix.

Lorsqu’ils pénétrèrent dans la cuisine, Sera était déjà là, assise devant une tasse de café fumante. Elle semblait d’humeur massacrante.

Noria lui dit, l’air de rien.

– Bonjour Sera, bien dormi ?

– Ah ah, trèèès drôle. Disons que j’aurais pu dormir si un couple de lapins n’avait pas passé la nuit à forniquer comme des dératés !

Seth pris un air affolé :

– Rassure-moi Da’mi, je suis plus endurant qu’un lapin ?

Noria confirma.

– D’une ou deux secondes, j’ai compté.

– Ingrate !

– Non mais stop !! Je vais pas, en plus, devoir me taper vos petits mots doux au petit déjeuner !

Noria et Seth éclatèrent de rire.

– Et pourquoi vous êtes aussi en forme d’abord ? C’est vraiment injuste !

Noria se fit un plaisir de lui répondre, d’un ton détaché :

– Oh, tu sais ce qu’on dit, plus de trois orgasmes en une nuit et tu as la pêche pour la journée !

Sera grogna de désespoir.

– Je vous déteste.

Et pour le plus grand malheur de Sera, les taquineries ne s’arrêtèrent pas. Au contraire, le couple prit un malin plaisir à la tourmenter. Mais, la cerise sur le gâteau fut lorsque l’elfe découvrit l’état de la table dans la grande salle. Elle déboula comme une furie dans la cuisine, alors que Seth et Noria finissaient leur repas.

– Ne me dites pas que vous avez fait ça sur ma table de guerre ??!!

Seth fit mine de réfléchir.

– Mmm, je ne sais plus. Tu te souviens Da’mi ? Comme on l’a fait dans à peu près toutes les pièces de la maison…

Noria rentra aussitôt dans son jeu.

– Laisse-moi réfléchir… je crois bien oui. Mais si, même que tu m’as prise alors que…

– Oh la ferme ! Je ne rentrerai plus dans cette pièce tant que vous ne l’aurez pas désinfectée entièrement !

Noria eut finalement pitié d’elle et s’occupa de ranger le bazar qu’ils avaient laissé la veille.

Elle était encore un plein rangement quand elle entendit des coups réguliers sur la porte fenêtre. Elle releva la tête et vit Mervin et Rob lui faire des signes. Aussitôt elle se précipita pour leur ouvrir. A peine le seuil de la maison franchi, Mervin lui dit :

– Rassemble tout le monde Noria, j’ai du nouveau sur ton affaire.

Une fois tout le monde présent dans la grande pièce, Mervin se mit à parler :

– J’ai quelques indics qui m’ont donné une piste. Je ne sais pas si c’est sérieux mais je pense que ça vaut le coup d’aller vérifier. Il semblerait que des elfes aient mystérieusement disparu après avoir approché de trop près un noble de l’aristocratie orlésienne. Il les repèrerait dans des parties fines assez sélects et très discrètes. Dans ce genre de soirée quasiment tout est permis, mais ils ont quand même une règle : toutes les personnes qui y assistent sont consentantes et ne font ça que pour le plaisir. Les transactions fiduciaires sont interdites, seul le plaisir compte. Bref, c’est la décadence la plus pure !

Un de mes « amis » y travaille comme cuisinier. Evidemment, il n’était pas sensé m’en parler. Du coup il a pu observer l’homme. Il ne semble s’intéresser qu’aux femmes elfes, et il faut qu’elle ait quelque chose de spécial. Puis il fait tout pour séduire la fille, souvent avec succès. Ils commencent alors les « festivités » sur place, puis ils disparaissent. Mais mon ami n’a jamais réussi à le suivre. Ils s’isolent d’abord dans une salle « spéciales » ou seuls quelques habitués et ceux qu’ils choisissent sont admis. Il ne sait pas comment il fait, mais il arrive à disparaître complètement. Les jeunes femmes avec qui il est parti les deux dernières fois, il y a quelques semaines de ça, ont disparu dans la nature. Pouf ! Plus rien. Et j’ai pu trouver qu’au moins l’une des victimes fréquentait régulièrement ces soirées.

Noria intervient finalement, trépignant carrément d’excitation, l’œil brillant :

– Mervin, tu es mon héro ! Tu viens peut-être de trouver une sacrée piste ! Qui est ce noble ?

– Le Comte de Vérimont.

– Quoi ?? Vérimont ?

Seth demanda :

– Tu le connais, Da’mi ?

Noria lui adressa un petit sourire coquin.

– Oh oui, je le connais bien, lui et son magnifique bureau rempli de pierres précieuses et d’or ! Et dire qu’il a fait tout une histoire à son fils pour avoir couché avec une elfe domestique, alors que ce vieux dégueulasse passe des soirées « orgies » avec les dites elfes !

Seth lui rendit son sourire.

– Je vois. Bon, on sait que ce type semble louche. Quel est le plan ?

Mervin répondit aussitôt :

– Eh bien j’avais pensé que quelques Amis de Jenny pourraient être de la fête ! Une petite mission d’infiltration dans une « soirée » orlésienne, ça vous tente ?

Rob acquiesça tout de suite :

– Je suis partant ! Et je propose Noria en partenaire. On formerait un sacré duo, ma jolie.

Noria pouffa :

– Dans tes rêves ! Je ne mettrai pas un pied là-bas !

Rob insista pourtant :

– Oui, mais tu es la seule à pouvoir reconnaître notre bonhomme… tu vas être obligée d’y aller…

Se sentant prise au piège, Noria protesta, après avoir fixé Seth dans les yeux :

– Si j’y vais, tu viens avec moi, Seth !

– Alors là, certainement pas ! Je préférerai qu’on me coupe l’autre bras. Par contre Noria n’ira pas seule avec Rob, ça c’est certain !

Rob sauta sur l’occasion et il lui dit d’un ton mielleux :

– Ca peut d’arranger pour ton autre bras, tu sais. Et puis, depuis quand tu prends des décisions à la place de Noria ?

– Ne me cherche pas, Rob.

– Eh oh je suis là, vous pourriez arrêter de faire comme si je n’étais pas assise à la même table que vous !

Sera essaya d’apaiser le conflit :

– On pourrait y aller tous les quatre.

Mervin arrêta le débat :

– Je n’ai pu avoir que deux invitations, il va falloir choisir.

Le silence retomba autour de la table.

Noria ne souhaitait vraiment pas participer à cette soirée. Elle était, certes, plutôt à l’aise avec son corps et sa sexualité, mais de là à participer à une orgie, il y avait des limites. Mais elle repensa à ses femmes massacrées, et elle se dit qu’elle n’avait pas le droit de faire la difficile. Elle devait tout faire pour coincer le monstre qui leur avait ôté la vie et si pour ça elle devait se laisser tripoter par des nobles libidineux, elle devait le faire. Comme l’avait dit Rob elle était la seule à savoir à quoi ressemblait leur homme.

Elle se décida donc :

– J’irai.

Seth soupira. Il n’avait pas le choix, il devait l’accompagner. Qui sait ce qui pourrait lui arrivé seule, ou pire avec Rob, là-bas. Il avait vu les Orlésiens à l’œuvre, il savait qu’ils étaient fourbes et manipulateur. Il était temps qu’il reprenne du service, au moins durant cette soirée. Il n’arriverait rien à Noria.

– Je t’accompagne Da’mi, après tout j’ai été garde du corps un moment.

Noria lui offrit son plus beau sourire.

– Bon, très bien. Noria et moi on y va, on entre dans l’antre du vice et de la turpitude et puis quoi ?

Mervin exposa son plan :

– Eh bien, le but c’est de vous faire remarquer suffisamment par les habitués et de vous faire inviter par eux dans la salle spéciale pour suivre notre suspect. Une fois là-dedans, il vous sera sans doute plus facile de savoir comme il s’échappe et où. Peut-être même que vous pourriez empêcher un autre meurtre.

Noria demanda :

– Est-on sûr au moins qu’il participera à la prochaine soirée ?

– Oui je m’en suis assuré.

Noria soupira :

– Eh bien, je suppose que c’est décidé. Quand a-t-elle lieu ?

Mervin lui offrit un petit sourire d’excuse :

– Demain soir.

Noria ouvrit des yeux ronds :

– Quoi ? Demain ? Mais je ne serai jamais prête ! Mentalement et physiquement d’ailleurs !

Sera la rassura :

– T’affole pas, je vais t’aider.

Mervin se leva :

– Je vous laisse régler les derniers détails pour votre couverture. Pour ce qui est du reste, moi et Rob on vous y escortera et on se postera près du bâtiment, au cas où vous auriez besoin d’aide. Je vous ferai parvenir les invitations rapidement.

Noria le raccompagna et le serra dans ses bras pour le remercier. Elle était à peine plus grande que le nain. Mervin rougit violemment et partit.

Noria se tourna vers le reste du groupe, les poings sur les hanches.

– Bon, on a du travail ! Rob, tu restes avec nous pour nous aider ?

Le jeune humain sourit lascivement.

– Eh bien, je suis partant pour t’aider à choisir ta tenue… ou à te préparer si tu veux…

S’en fut trop pour Seth. Rapidement, il empoigna le devant de la chemise de Rob, l’attirant vers lui en le regardant droit dans les yeux.

– Ecoute-moi bien, Dom Juan au rabais, Noria n’est pas libre. Alors tu vas arrêter des insinuations très lourdes. Compris ?

Rob se dégagea :

– Eh détends-toi, Seth. Je ne savais pas que vous étiez ensemble.

Noria, que ses manifestations de testostérone ennuyaient beaucoup, intervient :

– Dites, vous avez fini les coqs ? Alors on se fait un bisou et on s’y met. Sera, je vais avoir besoin de ton aide pour mes emplettes.

Amusée, Sera lui rétorqua :

– Bah, dans ce genre de « soirée », autant que tu y ailles nue.

Noria fit la grimace.

– Moui, j’y penserai pour la prochaine. Les garçons, occupez-vous intelligemment, d’accord ? En route Sera !

Noria était épuisée ! Avec Sera, elle avait parcouru la ville pour trouver la tenue idéale, enfin si on pouvait vraiment parler de tenue. Sera l’avait convaincue de faire ces achats mais elle doutait sérieusement de l’effet final.

Lorsqu’elles rentrèrent enfin, à la nuit tombée. Elles trouvèrent Seth, seul, attablé à la cuisine.

Noria s’affala, assez peu élégamment à côté de lui et l’embrassa brièvement sur la joue.

– Ouf ! Je suis épuisée ! Si on me demande encore une fois de me déshabiller, je hurle !

Sera s’assit en face d’eux.

– Ça vaut totalement le coup ! Tu vas être canon !

– Si tu le dis… mais il me reste le masque à trouver. Et il faut que je trouve comment cacher le côté droit.

– Tu ne devrais pas le cacher, Da’mi. Si moi je le trouve fascinant, des tas d’Orlésiens en mal d’exotisme seront comme moi.

Sera demanda :

– C’est si terrible que ça ?

Avec un soupir, Noria se résigna à lui montrer et enleva donc son bandeau de cuir. Sera se redressa et la scruta un moment.

– C’est… bizarre !

– Je sais, c’est bien pour ça que je le cache !

– Non je veux dire, c’est pas si terrible, c’est… assez fascinant. Seth a raison, tu devrais le montrer demain soir. Tu peux ne pas le mettre à la maison si tu veux.

– Vous êtes sûrs ?

– Da’mi, fais-moi confiance, je les connais par cœur.

– Bon d’accord. Et toi Seth, tu as trouvé ce que tu voulais ?

– Oui, plus ou moins. Il faudrait qu’on se décide sur nos personnages de demain. Déjà, il nous faut des pseudonymes.

– Facile, je prends Elgara et puis c’est raccord avec ma tenue.

Seth ne pût s’empêcher de la taquiner.

– Je pense que tes parents seraient ravis de savoir que tu utilises le surnom qu’ils te donnent pour des parties fines à Val Royaux.

Noria se tourna vers lui et le menaça du doigt.

– Pas un mot, sinon je te ferai passer un mauvais quart d’heure ! Ils risquent de demander à un, voire à tous mes frères de me ramener au clan !

– Ohh, ce serait tellement dommage…

– Je note, Seth, je note ! Et sinon, Monsieur Langue de Vipère à trouver un pseudonyme ?

– Mmm, j’ai pensé à quelques uns comme Étalon Farouche. Modestement, on peut dire que ça me va comme un gant.

Les filles explosèrent de rire. Elles en avaient les larmes aux yeux.

Sera lui demanda :

– T’es sérieux ?

Légèrement amusé par leur hilarité communicative, Seth enchaîna :

– J’ai aussi pensé à Fougue Ardente ou Dark Archangel. Mais maintenant que je le dis tout haut, le dernier est plutôt difficile à prononcer. 

Noria finit enfin par pouvoir parler.

– Non c’est pas possible ! Seth, je t’adore, mais trouve autre chose. Je ne peux pas débarquer à une soirée au bras de Fougue Ardente !

– Bon alors, ça sera Sahlin.

– Tu avais ça en tête depuis le début, avoue ?

– Evidemment Da’mi, depuis quand je n’ai pas de plan B ?

Noria roula des yeux, exaspérée :

– Evidemment … Bon, je vais me coucher sinon je risque de tomber de fatigue dans un coin sombre demain soir.

Innocemment, Seth lui lança :

– Il faut se reposer la nuit, Da’mi.

– Ahaha, en parlant de ça, je veux DORMIR ce soir. Chacun chez soi !

– Message reçu cinq sur cinq.

Sera intervint en se bouchant les oreilles :

– Lalala, je vous entends pas !

Noria se leva et rejoignit sa chambre. Elle enfila une nouvelle chemise de nuit achetée pendant la journée – bizarrement quelque chose de bien plus féminin – et se glissa entre les draps frais, la tête pleine de questions. Dans quoi s’était-elle encore fourrée ?

Elle eut du mal à s’endormir et entendit, quelques minutes plus tard, la porte de sa chambre s’ouvrir doucement. En souriant, elle entendit le froissement de vêtements et un corps chaud se coller contre le sien. La main de Seth se posa contre sa hanche et un souffle chaud vint chatouiller sa nuque. Oui, elle allait bien dormir cette nuit.

La journée du lendemain était passée à toute vitesse. Seth et Noria avait excessivement bien dormi et la jeune elfe ne fit aucun commentaire le lendemain en se réveillant à ses côtés, comme s’il n’y avait rien de plus naturel au monde.

Noria était allée récupérer un masque pour le soir tandis que Seth était resté à la maison pour essayer de s’habituer à la prothèse que Dagna lui avait fabriquée après son amputation. Elle était magnifique, en bois sculptée, toute articulée et surtout enchantée pour qu’il puisse la bouger comme si c’était son membre. Pourtant, Seth n’arrivait pas à s’y faire. Il avait toujours été plus au moins allergique à la magie et devoir en porter constamment le mettait mal à l’aise. Du coup, il la portait depuis le matin et essayait d’agir naturellement avec. Il espérait qu’au moins ce soir, il arriverait à faire passer son handicap suffisamment inaperçu.

En début de soirée, la tension dans la maison était à son comble. Tout le monde était très nerveux. Seth et Noria ne savait pas trop à quoi s’attendre, mais ils espéraient enfin arrêter le meurtrier.

Seth se prépara pour la soirée. Il enfila un pantalon fluide d’un marron profond et une longue tunique couleur crème brodées sur les manches et le col et ouverte sur son torse finement musclé. Connaissant d’expérience la fascination des Orlésiens pour son peuple, il avait décidé de jouer le côté « Dalatien mystérieux » au maximum. C’est pourquoi il laissa ses pieds nus et ses cheveux lâchés et orna son cou d’un collier épais que portaient les archivistes.

Masque à la main, il était prêt, il n’avait plus qu’à attendre Noria qui se préparait avec Sera. Il ne savait pas trop pourquoi il s’était glissé dans sa chambre cette nuit. Cela avait été comme une pulsion et il ne le regrettait pas un instant. Il avait dormi comme un bébé. C’était assez rare pour le souligner.

Une demi-heure passa et des bruits de conversation et de rire filtraient par la porte de la jeune elfe. Apparemment, elles n’avaient pas fini. Combien de temps avait-elle besoin pour se préparer ? Il se demandait quelle tenue avait choisi la jeune femme. Il avait hâte de voir le résultat.

– Sera, ne sers pas si fort. Si je m’évanouis en m’asseyant, ça va devenir compliqué comme mission !

– Tais-toi et rentre le ventre !

– C’est pas mon ventre le problème, c’est mes fichues hanches.

– Eh ben, arrête les gâteaux ! Et tu as trop de poitrine pour une elfe, bon sang !

– Yeh, personne ne s’en est plaint jusqu’à présent !

Sera gloussa :

– Tu m’étonnes !

Bon, il était temps qu’il intervienne. Il toqua contre la porte.

– Vous avez fini, je peux entrer ?

La voix de Noria lui répondit :

– Oui vas-y, entre.

Seth ne se fit pas prier et ouvrit la porte. Et ce qu’il vit le figea sur place. Noria lui tournait le dos, pendant que Sera nouait les rubans dans son dos. Elle finit le nœud et Noria se retourna doucement, l’air assez mal à l’aise. Et pourtant, elle n’avait pas de quoi, elle était sexy au diable. Elle portait un corset blanc brodé de fil d’or et bordé de fine dentelle dorée. Des rubans dorés ornaient son décolleté. Le corset lui montait la poitrine bien haut, si bien que ses seins bougeaient à chacune de ses respirations et lui faisait une vraie taille de guêpe. En bas, elle portait un bloomer très court doré légèrement bouffant et transparent resserré par des rubans blanc. Ses jambes étaient gainées dans des bas de soie blanc et elle portait des petites bottines dorés qui lui rajoutaient quelques centimètres. Au cou, elle avait une parure serre-cou fait de dentelle et de perles blanche et or qui mettait en valeur sa poitrine. Elle avait, pour une fois, attaché ses cheveux en un chignon bas sur le côté gauche et assez lâche pour que quelques mèches lui encadrent le visage. Son masque en or et tissu blanc était déjà en place et mettait en valeur son regard étrange.

Elle était à couper le souffle, aussi tentante que le péché.

Il ne se rendit même pas compte qu’il l’observait bouche bée depuis quelques minutes. Sera ricana et Noria se triturait les doigts, nerveuse.

– Ça ne ma va pas, hein ? Je vais me changer très vite pour qu’on ne soit pas en retard.

– T’es folle, t’es génial comme ça ! Seth, dis quelque chose, idiot !

Le jeune homme déglutit et revint enfin sur Terre.

– Noria, tu es… à couper le souffle.

La jeune femme lui sourit :

– Vraiment ?

Sera s’éclipsa tout de suite :

– Je sens que ça va devenir mielleux, je me barre ! Rendez-vous dans cinq minutes pour le départ.

Seth s’approcha de Noria. Il lui prit les mains et lui murmura tout en mordillant le lobe de son oreille.

– Tu es trèèès tentante, Da’mi. Compte sur moi pour t’enlever tous ces rubans un peu plus tard… comme un cadeau qu’on déballe…

Noria frissonna. Elle ne se sentait vraiment pas à l’aise dans ces habits. Mais le regard que Seth posait sur elle à cet instant lui redonna confiance. Elle se sentit tout à coup très femme et sûre de sa sensualité. Soudain elle se rendit compte qu’elle tenait ses deux mains.

Elle se recula et aperçut la prothèse.

– Je ne l’ai jamais vu celle-là.

Seth grimaça.

– Oui, je ne l’apprécie pas beaucoup. Trop magique.

– Je vois.

Elle prit alors le temps de l’observer à son tour. Il était magnifique de sobriété et dégageait quelque chose de très animal, très sauvage. Elle adorait. Sa longue tunique, ses cheveux lâchés, son torse mis en valeur par ses vallaslins. Lui aussi était à tomber par terre.

– Tu es superbe, Beau-Gosse. Les participants vont se bousculer pour avoir ton attention ce soir.

– Dommage pour eux, mon attention a déjà été retenue ailleurs.

– Beau parleur !

Noria inspira à fond, très nerveuse tout à coup. Seth lui embrassa les mains et lui dit :

– Courage Da’mi, tout se passera bien, j’y veillerais. Tu t’en sortiras très bien.

Elle lui adressa un petit sourire.

– Bien, allons dans la fosse aux lions !

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Chapitre 19 – Le prix de la victoire

– Non, tout ce que je dis, c’est qu’il faudrait arrêter de faire des banquets à tout va ! Cela nous coûte un bras en nourriture !

– Leena, avec tout le respect que je vous dois, vous ne connaissez rien à la diplomatie ! Ces banquets sont essentiels pour aider l’Inquisition.

Vaincue la jeune mage leva les bras au ciel.

– Très bien, faites donc ce que vous voulez ! Mais nous allons avoir besoin de plus de d’argent si vous voulez donner autre chose à vos invités que du pain sec et de l’eau.

Joséphine sourit, triomphante.

– Je me charge de demander l’autorisation à l’Inquisiteur.

– Je vous en prie, faites ! Je ne vais pas vous disputer cet honneur.

La jeune Antivane rit avant de quitter le bureau de Leena. Soudain fatiguée, elle s’effondra dans le fauteuil en face de son bureau et tenta de se replonger dans son livre de stock.

Cela faisait un mois et demi qu’ils étaient revenus du camp des Libertaires. Elle avait mis quelques jours et beaucoup de nourriture pour se remettre de ses blessures et de tout le sang qu’elle avait perdu. Sur le chemin du retour, elle n’avait pas quitté le chevet d’Azel plus de quelques minutes. Craignant à chaque instant qu’il cesse soudainement de respirer. Mais le sommeil artificiel d’Helaine avait fait son effet et, malgré ses atroces blessures, il semblait presque paisible. Il avait été enrubanné de longues bandelettes de tissus. Selon Helaine, son torse était moins touché que ses mains et il y avait un risque qu’il ne puisse plus les utiliser.

Arrivés à Fort Céleste, Azel était passé entre les mains de tous les mages soigneurs de la forteresse, sous l’ordre de l’Inquisiteur. Au début, Leena était restée à ses côtés, et rien ne pouvait l’en déloger. Mais plus le temps avançait, plus la culpabilité l’étouffait, et les regards que lui lançaient certaines personnes n’arrangeaient pas les choses. L’éclaireuse Harding avait fait son rapport bien sur, mais cela n’avait pas empêché certains agents de donner leur propre version des faits. Les rumeurs allèrent bon train et certaines affirmaient que Leena l’avait sciemment blessé. Elles n’étaient pas majoritaires, mais cela suffisait à faire douter les gens.

Alors, Leena ne s’était plus sentie à sa place auprès du jeune homme blessé. Ne sachant comment occuper ses journées, elle allait voir un peu partout pour proposer son aide. La plupart refusèrent avec plus ou moins de gentillesse, d’autres furent carrément odieux, mais quelques uns acceptèrent, dont l’intendant, complètement débordé. Elle avait alors passé quelques jours avec lui, jusqu’à ce qu’elle rattrape tout son retard et qu’il n’est plus besoin d’elle non plus. Elle se demandait encore comment il avait pu être nommé intendant, il ne connaissait rien à l’organisation du travail et la gestion était un concept assez vague pour lui.

Alors l’Inquisiteur Lavellan était venu la voir pendant qu’elle flânait sur les remparts. Il avait été aussi charmant avec elle que d’habitude. Il venait la féliciter pour la réussite de sa mission et lui avait clairement fait comprendre qu’il ne fallait pas qu’elle prête attention aux rumeurs qui courraient sur elle. Les habitants de la forteresse était simplement en manque de ragots depuis que la prétendue romance entre l’Inquisiteur et le Qunari Iron Bull s’était avérée fausse. Il avait entendu parlé de son bref passage à l’intendance et il lui proposait de former le pauvre homme qui avait été propulsé intendant sans aucune formation. Elle avait accepté avec joie.

Les premiers temps, sa collaboration avec l’intendant se passa sous les meilleurs hospices, mais l’homme s’était vite fatigué d’être sous les ordres de la jeune femme et avait démissionné. Leena s’en était d’abord attristée, prenant cela comme un échec personnel, mais c’était vite fait une raison. La masse de travail ne lui permettait pas de rêvasser.

Pendant des jours, la forteresse avait été étonnement calme, l’Inquisiteur et une bonne partie des troupes étaient parties pour ce qu’ils espéraient tous être le dernier combat contre Corypheus. Mais il avait aussi régné une certaine tension, comme si à tout instant un malheur allait s’abattre. C’est pourquoi ils avaient tous accueilli avec une joie extrême la nouvelle de la défaite de l’Ancien. Ne restait plus qu’à attendre des nouvelles de leurs compagnons et le nombre de sacrifices que la destruction de Corypheus avait demandée.

Le retour de l’Inquisiteur Lavellan fut triomphant et pendant des jours on fit la fête partout. Comme les autres, Leena partageait leur allégresse, d’autant qu’avec cette bonne nouvelle, les rumeurs qui courraient à son sujet avaient fortement diminuées. Elle but à la victoire avec Iron Bull, Varric, Sera et Dorian. Les pertes n’avaient pas été aussi énorme qu’attendu mais l’Inquisiteur semblait étrangement touché par la désertion soudaine et sans un au revoir de l’elfe Solas. Il souriait et faisait la fête avec les autres, mais Leena crut voir une profonde tristesse dans son regard. Evidemment elle ne se permit pas de le questionner, mais lorsqu’elle l’avait trouvé seul un jour, un verre de vin en main, elle lui avait juste indiqué que s’il voulait parler à quelqu’un, elle était là. L’Inquisiteur lui avait sourit et fait un clin d’œil, lui assurant qu’il allait bien mais qu’il appréciait sa proposition.

Pendant tout ce temps, elle prenait régulièrement des nouvelles d’Azel et elle avait su tout de suite quand il s’était réveillé une semaine plus tôt. Son premier réflexe avait été d’aller le voir, mais elle avait si peur de sa réaction, qu’elle n’en trouva finalement pas le courage, préférant se terrer dans son bureau et s’abrutir de travail.

Après le départ de Joséphine, elle travailla jusque tard dans la nuit, à la lueur des bougies. Finalement, elle releva le nez de son travail et s’étira en baillant profondément. On frappa alors à sa porte et, étonnée, la jeune femme indiqua à la personne d’entrer. Elle accueillit avec un grand sourire sa visiteuse.

– Je ne dérange pas j’espère ?

– Du tout ! Assied-toi Lace. Je crois que j’en ai fini pour aujourd’hui !

Celle que Leena appelait encore éclaireuse Harding il y a quelques semaines, alla s’asseoir confortablement en face d’elle et leva les deux pintes qu’elle avait en main avant d’en tendre une à la jeune humaine.

– J’ai pensé que tu aurais peut-être besoin d’un petit remontant.

– Je ne dis pas non ! La journée a été longue et difficile…

– Lesquelles ne le sont pas ?

Lace l’avait beaucoup soutenu pendant ces longues semaines. La détresse de la jeune femme l’avait touchée et Leena s’était souvent confiée à la jeune naine. Elles étaient, tout naturellement, devenues amies et partageaient souvent un bon verre d’alcool après leurs journées.

– Alors ? Finalement l’Inquisiteur ne t’as pas envoyé en mission ?

– Non, pas encore, mais ça ne saurait tarder. En attendant je profite du confort.

– Tu as bien raison.

Un silence amical s’installa pendant que les deux jeunes femmes sirotaient leurs boissons. Puis Lace relança la conversation, innocemment.

– Sais-tu ce que j’ai fait aujourd’hui ?

– Non, dis moi !

– Je suis allée voir Azel.

A ces mots, Leena se raidit soudain. Elle savait plus ou moins comment la conversation allait tourner. Son amie était convaincue qu’elle devait trouver le courage d’aller le voir, lui parler. Et elle avait souvent essayé de la convaincre.

Incapable de rester en place, Leena se leva, sa pinte à la main, et se posta devant sa fenêtre, les bras croisés. Son bureau se trouvait tout à côté de la taverne et souvent elle aimait observer le va et vient des personnes qui s’y rendaient.

– Comment va-t-il ?

– Aussi bien que possible, vu les circonstances. Enfin, physiquement en tout cas. Helaine affirme que ses mains se remettent très bien et qu’en faisant quelques exercices, il en récupérera l’usage complet.

Leena but d’une traite le reste de son verre, souhaitant soudain que sa bière soit quelque chose de plus fort et le posa sur le rebord de la fenêtre. Elle ferma les yeux de soulagement et remercia silencieusement le Créateur ou tout autre dieu qui veillait sur Azel.

– C’est…c’est un profond soulagement.

– J’imagine oui. Mais quelque chose d’autre inquiète Helaine.

Leena se tourna aussitôt vers son amie.

– Ah oui ? quoi ?

– Le moral de son patient. Il ne va pas bien, Leena. Il a été grièvement blessé, a failli perdre l’usage de ses mains et en plus a perdu l’un de ses seuls amis ici quand Solas est parti. Il a besoin de toi…d’une amie.

– Non certainement pas de moi…

– Mais enfin, pourquoi ?

Leena s’emporta alors, sentant déjà les sanglots poindre dans sa voix.

– Tu ne comprends vraiment pas ? Parce que c’est moi qui lui ai infligé ça ! C’est de ma faute s’il est cloué dans un lit, et qu’il a failli perdre l’usage de ses mains. Parce que j’ai été stupide, trop confiante !

– Leena, tu étais manipulée par un mage de sang.

– Et alors ? C’était moi, mes mains, ma magie !

Sa voix s’érailla soudain et Lace fut à ses côtés, les mains dans les siennes.

– Tu ne peux pas porter ce fardeau toute seule.

La jeune mage ravala un sanglot.

– C’est juste que toutes les nuits, je revois la lueur de trahison dans son regard, je sens l’odeur de sa chair brulée…

– Et lui, hein ? Que crois-tu qu’il ressente ?

– Je n’en sais rien, Lace…

– Ne crois-tu pas que la véritable trahison c’est ce que tu es en train de faire maintenant ?

– Non je…je ne sais pas.

Lace lui tapota la main.

– Réfléchis-y, tu veux ?

– Je te promets d’y penser, oui.

La conversation prit alors une tournure plus légère et les deux jeunes femmes discutèrent pendant un long moment avant de se séparer.

Les paroles de la naine résonnèrent encore longtemps dans la tête de la mage et, lorsqu’elle réussit enfin à fermer les yeux, le ciel commençait déjà à s’éclaircir à l’est.

Le lendemain, Leena se sentit très fatiguée et surtout elle était tout à fait incapable de se concentrer sur son travail. Elle passait son temps à rêvasser, la tête tournée vers la fenêtre. Soudain, elle se leva, décidée à faire ce que son amie lui avait conseillé.

Elle s’arrêta devant le petit miroir accroché au mur et vérifia sa coiffure. Ses yeux étaient légèrement cernés mais elle ne pouvait malheureusement pas y faire grand-chose. Brusquement, elle se dit qu’elle était tout à fait ridicule. Elle ne se rendait pas à un rendez-vous galant et Azel n’en avait sans doute rien à faire de son apparence.

Elle sortit de son bureau et traversa la cour de la forteresse. Azel avait été installé dans une aile qui servait d’infirmerie. Il avait eu le droit à une chambre individuelle vu la gravité de ses blessures. Elle entra dans le bâtiment et salua les mages qui s’occupaient des soins. Ils lui adressèrent tous un sourire, c’était une habituée des lieux avant. Elle grimpa les marches qui la mèneraient au premier étage. Elle traversa un couloir et s’arrêta devant la porte de la chambre d’Azel. Sa gorge se serra alors et elle crispa les poings pour empêcher ses mains de trembler. Avant de pouvoir changer d’avis, elle se força à toquer à la porte. Elle attendit patiemment la réponse et entra.

La pièce était petite, meublée d’un grand lit, d’un fauteuil et d’une commode où était empilé tout un tas de livres. Le lit se trouvait en face d’une grande fenêtre qui dispensait sa lumière dans la chambre. Azel y était assis confortablement, adossé à tout un tas de cousins. Il était légèrement émacié après ces jours passés à dormir mais il avait meilleure mine. Une très légère barbe avait envahi ses joues et la peau de son cou qui n’avait pas brûlé, et ses cheveux détachés tombaient sur ses épaules. Leena ressentit une joie soudaine à croiser le regard sombre du jeune homme. Il ne lui sourit pas mais ne la renvoya pas non plus. Helaine était assise sur le fauteuil et lui montrait des gestes simples pour assouplir les muscles de ses mains. Voyant la jeune femme sur le seuil, la mage guérisseuse lui sourit :

– Entrez Leena, nous en avons fini.

Elle se tourna alors vers son patient.

– Faites donc ces exercices matin et soir pour le moment, mais ne forcez pas trop !

– Entendu.

Helaine sortie, Leena ne sut que faire. Son regard tomba sur les mains du jeune homme, la peau noire avait disparut, laissant des boursoufflures légèrement rosées. Ses bras et son torse étaient encore enrubannés. Voyant soudain où regardait la jeune femme, Azel s’empressa de cacher ses mains sous les draps. Leena l’arrêta.

– Non, tu n’es pas obligé.

– C’est immonde à regarder.

– Je m’en fiche.

Un lourd silence s’installa, avant qu’il ne soit brisé par le jeune homme.

– Tu restes près de la porte pour pouvoir t’enfuir plus rapidement ?

– Oh non je…

– Viens t’asseoir.

Les pieds soudain lestés de plomb, elle avança vers le fauteuil et s’assit. Elle croisa les mains sur ses genoux et essaya d’engager la conversation.

– Comment te sens-tu ?

Le jeune homme haussa les épaules, sans pour autant la regarder.

– Oh, admirablement bien, comme tu le vois !

Leena fronça les sourcils, le ton plein de sarcasme qu’il venait d’utiliser ne lui ressemblait pas du tout.

– Si tu préfères que je m’en ailles…

Il s’adossa plus confortablement sur les cousins et soupira.

– Non, tu peux rester, bien sûr. Ce n’est pas comme si je recevais de la visite tous les jours…

La jeune femme déglutit, prenant cette remarque un peu pour elle.

– As-tu…as-tu encore très mal ?

– C’est supportable. La plupart du temps.

– J’ai appris que tes mains étaient sauvées. J’en suis très heureuse.

– Oui, un vrai miracle, n’est-ce pas ?

Elle sentait bien que quelque chose n’allait pas. Elle comprenait qu’il soit un peu froid avec elle, mais là il était presque glacial.

– Ecoute, je sais que tu as toutes les raisons de m’en vouloir mais…

Soudain, Azel tourna la tête vers elle, le regard emplit de colère et la coupa brusquement.

– Pourquoi n’es-tu pas venu me voir plus tôt ? Je te dégoûte maintenant, c’est ça ?

Horrifiée qu’il puisse penser ça, elle ouvrit la bouche pour répondre mais ne trouva pas les mots adéquats. D’instinct, sa main chercha la sienne et quand sa peau entra en contact avec celle, blessée, d’Azel, celui-ci la retira immédiatement.

– Pardon ! Je ne voulais pas te faire mal !

Azel tourna la tête vers la porte, honteux.

– Ça ne fait pas mal, c’est juste que…le contact ne doit pas être agréable.

– Oh. Si ce n’est que ça…

Plus assurée, elle prit cette fois la main d’Azel et la serra dans la sienne. Effectivement, la peau sèche et légèrement râpeuse de sa peau donnait une sensation étrange, mais elle s’en fichait bien. Elle leva les yeux vers lui et croisa son regard surpris.

– Tu ne me dégoûtes pas, Azel. Tu ne me dégoûteras jamais. Si je…si je ne suis pas venue te voir plus tôt c’est pour plusieurs raisons. D’abord, je ne savais pas si c’était une bonne idée que mon visage soit le premier que tu vois en te réveillant. Ensuite…

Sa voix se brisa.

– …Ensuite, je… Créateur, si tu savais comme je m’en veux ! Je voyais tout ce qui se passait mais je ne pouvais pas arrêter. J’ai essayé pourtant, crois-moi, j’ai essayé !

– On m’a raconté ce qui s’est passé, mais j’ai besoin d’entendre ta version.

Elle baissa alors les yeux.

– Oh ! Je ne suis pas certaine que…mais si tu en as besoin, c’est d’accord. Quand j’ai trouvé Owen, j’ai essayé de discuté avec lui, de le raisonner, mais c’était impossible. Quand j’ai commencé à essayer d’arrêter ses hommes, il a utilisé sa magie du sang sur moi. C’était horrible, je ne pouvais rien faire, il contrôlait tout, même ma magie. Ils ont essayé de me soutirer des informations, mais comme je ne leur disais rien et que leur méthode d’intimidation ne marchait pas…

– Leur méthode d’intimidation ?

– Ils m’ont… frappée. Bref ! Owen a pratiqué ces entailles sur mes bras et s’est servi de mon sang pour me manipuler à nouveau. Je sentais que son contrôle n’était pas sans faille, mais je voulais attendre le bon moment pour l’utiliser. Et puis tout s’est enchaîné… il a utilisé ce sort pour nous faire saigner davantage et je m’affaiblissais de plus en plus… Quand il aurait fallu que je brise son contrôle sur moi, quand j’ai compris qu’il voulait te faire du mal, avec ma magie…J’ai lutté, de toutes mes forces, je pensais y arriver. Mais j’ai été stupide et arrogante ! J’avais bien trop confiance en moi et c’est…c’est toi qui en a payé les frais. Quand je t’ai vu tomber, quand j’ai vu ce que je t’avais fait…J’ai cru d’avoir tué ! La douleur et le chagrin m’ont aidé à reprendre le dessus. Owen s’est enfui quand il a vu qu’il n’avait plus le dessus. Alors j’ai appelé à l’aide, j’ai laissé Helaine essayer de te sauver et j’ai poursuivi Owen.

Elle s’arrêta alors. Etonnamment, elle se sentait à bout de souffle et n’osa pas relever les yeux vers le jeune homme.

– Que s’est-il passé ensuite ?

– Je suis tombée sur Bron. Je l’ai tué. J’ai poursuivi vers le passage secret, je savais que c’est là que je retrouverais Owen. Et effectivement, il était là. Mais il avait réussi à s’enfoncer dans le passage alors je… j’ai mis le feu au tunnel. Ensuite, je suis revenue voir comment tu allais. Je suis tellement, tellement désolée…

– Leena, regarde-moi.

Elle prit son courage à deux mains et s’exécuta. Les yeux du jeune homme n’exprimaient plus de colère, mais restaient insondables.

– Je te pardonne, Leena. Je sais, que ce n’est pas vraiment toi qui m’a fait ça. Que tu as été manipulée.

Le cœur de Leena palpita d’un espoir nouveau. Elle porta la main du jeune homme à ses lèvres et la baisa.

– Merci ! Si tu savais combien ça compte pour moi, on va pouvoir tourner la page…

– Leena…

Mais la jeune femme le coupa, soudain emplie d’une énergie nouvelle.

– Quand peux-tu sortir d’ici ? Je ne sais pas si tu préfères t’installer dans ton ancienne chambre mais j’ai un endroit à moi maintenant, juste au-dessus de mon bureau, je suis intendante. Et si tu veux t’installer avec moi, je pourrais t’aider et…

– Leena !

La mage arrêta son babillement et sourit.

– Pardonne-moi, c’est juste que je suis si … soulagée.

Elle s’inquiéta devant le visage sérieux du jeune homme qui ne souriait toujours pas. Pire, il retira sa main de la sienne.

– Leena, j’aimerais qu’il en soit autrement mais… tu sais bien qu’on ne peut pas reprendre la vie comme s’il ne s’était rien passé.

– Je sais, oui. Bien sûr. Mais nous ferons de notre mieux et on arrivera à surmonter ça, ensemble.

– Non, tu ne comprends pas… ce que tu as fait, ou plutôt ce que l’on t’a fait faire… ça a tout changé.

Perdue, la jeune femme chercha dans ses yeux le moindre signes qui pourrait faire taire la peur soudaine qui l’étreignit.

– Mais, tu m’as pardonné…n’est-ce pas ?

– Oui, bien sûr ! Mais… le problème c’est que quand je ferme les yeux la nuit, c’est toi qui hante mes cauchemars. C’est ton visage que je vois quand je me remémores la douleur, l’horreur.

Leena le fixait sans oser comprendre ce qu’elle entendait, des larmes salées glissait le long de ses joues.

– C’est plus fort que moi…je vais avoir besoin de temps pour…digérer ce qui m’est arrivé.

La jeune femme cligna plusieurs fois des yeux, essayant de revenir à la dure réalité. Ses yeux la piquaient, elle avait l’impression d’être faite de verre et qu’elle allait éclater en morceaux à tout instant. Après tout ce qu’ils avaient traversé, ils auraient enfin pu avoir une seconde chance tous les deux. Mais le destin était décidemment bien cruel avec eux.

Cette fois, les yeux d’Azel exprimaient l’inquiétude et la jeune femme se rendit compte que cela faisait de longues minutes qu’elle ne disait rien, se contentant de le fixer comme une idiote.

– Je vois.

Elle cessa immédiatement de parler quand elle constata combien sa voix était éraillée et pleine de larmes. Elle se leva soudain et recula comme si elle pouvait se préserver en s’éloignant physiquement.

– Mais il est aussi possible que je ne quitte jamais tes cauchemars.

– C’est…possible, oui.

Elle se demanda comment son cœur pouvait encore battre après tout ce qu’il avait subi, mais il était toujours là, obstinément. Cette fois c’était fini, elle avait finalement réussi à tout gâcher.

Lui revint alors en mémoire les paroles de Lace. Azel avait besoin d’amis et malgré la peine qu’elle éprouvait, elle lui devait bien ça.

Comme elle l’avait fait de nombreuses fois, elle ravala son chagrin :

– Alors, oublions tout ça.

– Leena…

– Non, vraiment, je comprends. Ce que j’ai fait hante mes propres cauchemars.

Elle se rassit sur le lit cette fois, et essaya de mettre une note de gaieté dans sa voix, comme si elle n’était pas complètement dévastée, comme si son cœur ne saignait pas, se répétant qu’il avait besoin d’une amie.

– Je repasserai te voir demain. J’ai beaucoup de travail aujourd’hui. Est-ce que tu veux que je te ramène quelque chose ? Oh ! J’irais voir si je peux trouver des gâteaux. La nourriture ici est trop triste. Quand je te veillais, il y a quelque temps, j’avais le droit au même régime que les patients et c’était franchement déprimant…

– Quand tu me veillais ? Tu…tu es restée à mes côtés ?

– N’en parlons plus, tu veux. A demain, d’accord ? Je suis contente qu’on est pu…discuter.

Sans lui laisser le temps d’en dire plus, elle quitta la pièce, juste à temps. La porte fermée, elle s’y appuya. Ses jambes cédèrent sous elle et elle glissa le long du panneau de bois. Elle ferma les yeux et se mordit la langue pour s’empêcher de pleurer et d’alerter le jeune homme. Le corps tremblant, elle attendit que la crise passe, priant pour que personne traverse le couloir.

Les semaines passèrent et tous les compagnons de l’Inquisiteur quittèrent la Forteresse, petit à petit. Leena réfléchit beaucoup à son avenir. Souvent elle l’avait imaginé au côté d’Azel. Mais elle se rendait bien compte que cet avenir lui était impossible et que s’y accrocher n’était pas sain. Elle voulait faire quelque chose d’utile de sa vie, aider les autres. Elle sentait que Fort Céleste n’était pas l’endroit où elle s’épanouirait. Elle en avait assez de la neige et des remparts, elle rêvait d’espace et de paysage vert. Alors, elle prit sa décision.

Azel était sorti de l’infirmerie depuis quelques jours et il accueillait cette liberté retrouvée avec joie. Même s’il devait y retourner tous les jours pour changer ses bandages et pour inspecter la bonne cicatrisation de ses blessures. La rééducation de ses mains avançait bien et il retrouvait de plus en plus de souplesse.

Comme promis, Leena était venu le voir régulièrement, elle lui parlait de la forteresse, des rumeurs qu’elle entendait mais n’avait plus jamais abordé le sujet de leur relation.

Elle lui avait proposé de l’aider à l’intendance en attendant qu’il retrouve la pleine capacité de ses mains et le jeune homme avait accepté. Il semblait aller un peu mieux, il souriait de temps en temps mais son regard restait parfois hanté.

Elle n’osa pas lui parler de sa décision. Lui en parler signifierait lui dire au revoir et elle n’était pas encore prête. Pourtant, plus les jours passaient, plus la date de son départ approchait. Alors la veille, elle se décida enfin. Installés dans le bureau de Leena, Azel était penché sur un parchemin à l’écriture tellement minuscule qu’il était obligé de plisser les yeux.

– Je crois qu’on va être à court de poutres en bois pour les travaux de réhabilitation de la tour ouest.

– Je quitte Fort Céleste.

– Je pense qu’on … quoi ?

La jeune femme répéta :

– Je quitte la forteresse.

– Mais … pourquoi ? Où iras-tu ?

– Je ne sais pas encore. Chercher ma place, quelque part.

Le mage posa le parchemin sur le bureau.

– Quand veux-tu partir ?

– Demain.

– Et tu ne me le dis que maintenant ?

Leena lui sourit, penaude. Azel soupira et se dirigea vers elle.

– Je suppose que ta décision est prise et mûrement réfléchie ?

Elle hocha la tête.

– Comment garderons-nous contact ?

– Je ne sais pas, Azel. Le destin nous a déjà réuni plusieurs fois, peut-être le fera-il à nouveau ?

Il plongea les yeux dans ceux de la jeune femme et sourit tristement.

– Tu vas me manquer.

Leena sentit déjà une boule se former dans sa gorge. Voilà pourquoi elle détestait les adieux, elle était beaucoup trop émotive pour les supporter. Pour la première depuis la dernière nuit qu’ils avaient passé ensemble, Azel la prit dans ses bras et la serra contre lui. La jeune femme passa ses bras autour de sa taille et posa sa tête sous son cou. Il sentait les herbes médicinales où étaient plongées ses gazes, mais aussi sa propre odeur à lui. Elle inspira à fond, essayant de mémoriser les sensations qu’elle éprouvait dans ses bras. Elle sentit qu’il lui embrassa le haut du crâne. Pour ne pas craquer elle lui demanda :

– Et toi, tu vas rester ici ?

– Oui, sûrement. Il va falloir que j’y réfléchisse. Je sais que c’est égoïste mais j’aimerais que tu restes. Tu es ma seule véritable amie ici.

Leena sourit contre sa tunique.

– Tu es un homme exceptionnel, Azel. Si tu veux des amis, il te suffit de le vouloir et de t’ouvrir aux autres.

– Tu sais bien que la socialisation n’est pas franchement ma tasse de thé.

– Tu veux bien me rendre un service, s’il te plait ?

– Ce que tu veux.

– Ne viens pas me dire adieu demain matin.

Le jeune homme se détacha d’elle et la regarda dans les yeux.

– Pourquoi ?

– Parce que je ne suis pas sûre de pouvoir le faire si tu es là.

Il la regarda un long moment avant de lui embrasser le front.

– D’accord. Allez, tu ne vas pas passer ta dernière soirée ici à travailler.

– Qu’est ce que tu proposes ?

Il lui sourit, soudain malicieux.

– Suis-moi.

Ils se faufilèrent dans les cuisines et volèrent de quoi faire un petit dîner. Malgré le vent, ils s’installèrent sur les remparts et profitèrent d’une dernière soirée ensemble. Leena n’aurait pas pu rêver plus beau cadre et meilleure compagnie. Il la raccompagna ensuite jusque sa chambre. Ils restèrent un long moment à se regarder, sachant que cela pouvait être la dernière fois. Azel souffla alors.

– Je ne sais pas quoi te dire.

La jeune femme lui sourit.

– Alors, ne dis rien.

Elle se hissa sur la pointe des pieds et déposa un chaste baiser sur ses lèvres. Puis, elle lui sourit une dernière fois. Ils s’étaient dit tout ce qu’ils avaient à se dire. Alors Leena se détacha de lui et ferma la porte de sa chambre, essayant tant bien que mal de s’accrocher à sa résolution.

Avant de fermer les yeux, elle fit le vœu que leur histoire ne s’arrête pas ce soir.

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Epilogue

Chapitre 20 – Révélations décisives

Seren, n’arrivait pas à y croire. Pourtant l’évidence se trouvait sous ses yeux. Darius et son père se ressemblaient beaucoup : même silhouette, même menton et surtout des yeux quasiment identiques. Elle n’avait jamais fait sa connaissance mais savait par les on-dit et les racontars des elfes que c’était un homme orgueilleux et un maître dur et exigeant. Mais elle savait aussi qu’il souffrait d’une maladie étrange qui l’avait rendu grabataire. Or, l’homme qui se trouvait en face d’elle semblait tout sauf malade. Il respirait la puissance et la santé. Elle jeta un coup d’œil vers son ami Ray, prête à le fusiller du regard mais l’air coupable sur son visage l’en dissuada. Elle savait que les Magisters ne jouaient pas au même niveau que les honnêtes gens. La grande force de Rayburn avait toujours été de savoir faire passer sa survie avant tout.

Instinctivement, Seren se plaça devant Rain, en position de défense, et demanda d’une voix aussi acérée que ses lames :

– Que faites-vous là ? Et que nous voulez-vous ?

Calmement, Magnus sourit et tendit une main vers les banquettes.

– Et si nous nous installions pour discuter plus tranquillement ?

Rain, même s’il ne saisissait pas tout, sentait la tension dans la pièce et comprenait que cet homme pouvait représenter un potentiel danger. Il avait cru comprendre que le père de Darius était alité. Il avait d’ailleurs trouvé étrange que Darius ne lui demande pas d’aller voir l’état de son père. Il intervint alors :

– Pourquoi devrions-nous vous faire confiance ?

Le visage du Magister se fit plus dur :

– Parce que vous n’avez pas le choix. Maintenant asseyez-vous ! Si j’avais voulu vous tuer je n’aurais pas toqué à la porte pour entrer…D’ailleurs je dois vous féliciter pour votre sens de la « survie », si je puis dire. J’ai mis plus d’une nuit à vous trouver.

Seren et Rain échangèrent un long regard puis subrepticement le jeune homme hocha la tête. Seren se fiait à son jugement. S’il pensait que cela valait le coup d’écouter ce que cet homme avait à leur dire, alors elle ne tenterait rien contre lui. Elle rengaina donc ses saïs et se dirigea vers la banquette ou elle s’assit, suivie de près par Rain qui se plaça à ses côtés. Magnus, satisfait, se réinstalla confortablement et prit tout son temps pour supprimer les poussières imaginaires de sa manche. Seren trépignait mais ne lui fit pas le plaisir de lui poser des questions.

Finalement Magnus prit la parole :

– Vous avez sans doute entendu dire que j’étais malade, voire sur le point de rendre l’âme ? Eh bien, c’était le cas jusqu’à il y a quelques mois. Il se trouve que j’ai découvert que mon fils m’empoisonnait régulièrement. Pas assez pour me tuer évidemment mais suffisamment pour me rendre inapte à exercer mes fonctions de chef de famille.

Seren n’en revenait pas. Elle avait du mal à concevoir qu’un homme puisse en venir à empoisonner son propre père ! Elle savait les Magister pleins d’ambition, mais elle pensait Darius différent. Comment avait-elle pu être aussi aveugle pendant toutes ses années ? Comment n’avait-elle pas vu ce qui se tramait ? Rain, plus terre à terre, haussa un sourcil et demanda :

– En admettant que ce que vous dites est vrai, comment avez-vous fait pour vous sortir de cette situation ?

– Eh bien, je dois ma liberté retrouvée à un esclave peu minutieux. Darius lui demandait de me donner ma petite dose de poison. Heureusement pour moi, il en a oublié quelques-unes. Juste ce qu’il me fallait pour reprendre conscience et comprendre ce qui m’arrivait. J’ai fini par réaliser que la visite de cet esclave coïncidait étrangement avec une rechute de mon état de santé. Alors que lorsque je m’abstenais de toucher à ce qu’il apportait, j’aillais subitement beaucoup mieux. Après, la suite a été facile. Il a suffi d’interroger cet imbécile d’elfe, qui après une menace ou deux, s’est empressé de tout divulguer. Cela fait trois mois maintenant.

Il avait raconté cela comme s’il n’en était pas la victime, d’une voix égale et calme. Cela surprit Seren qui ne put s’empêcher de lui demander.

– Je me trompe ou vous ne semblez même pas être en colère contre Darius ?

Magnus ricana.

– Oh, bien sûr que je lui en veux ! Mais mon fils est maintenant un puissant Magister, qui a su prendre sa vie en main. Et pour cela, je suis extrêmement fier de lui.

Dégoutée, Seren fit une légère grimace. Comment pouvait-on être fier de votre presque meurtrier ? Tout cela la dépassait largement. Elle regarda Rain qui semblait étonnement concentré. Il fronçait légèrement les sourcils et regardait intensément Magnus. Elle sentit soudain la magie de Rain irradier littéralement de son corps. Il serra les dents pour contrôler ce flot de magie et demanda d’une voix pleine de colère :

– C’était vous, n’est-ce pas ?

Nullement inquiété, Magnus haussa un sourcil interrogatif et innocemment demanda :

– Vous devriez faire attention à votre magie, jeune homme. Et vous pourriez être plus précis ? C’est moi qui quoi ?

Rain se leva, poings serrés contre son flanc.

– Laissez-moi m’exprimer plus clairement, alors. C’est vous qui avez tenté d’assassiner Seren ! Vous vouliez saper la puissance de votre fils et reprendre votre place.

La jeune femme se leva à son tour et reprit ses saïs en main.

Le Magister sourit.

– Allons calmez-vous et rasseyez-vous ! Oui, c’était moi. Et je veux toujours retrouver ma place. Mon fils a assez profité de mon statut et de ma richesse. Je pensais qu’en tuant sa précieuse championne, il perdrait un peu de sa superbe et surtout, de ses alliés.

Seren réfléchit quelques instants. Jamais elle n’avait pensé sérieusement être la cible du premier tueur ! Et puis avec tout ce qu’Emilia lui avait fait subir depuis…Soudain, cela la frappa. Dans un murmure, elle se mit à réfléchir à voix haute.

– Je me suis toujours demandée pourquoi Emilia m’en voulait subitement plus qu’à l’accoutumé. Avant, elle se contentait de m’ignorer. Mais depuis quelques temps, on dirait dit qu’elle faisait tout pour… pour me supprimer. Faiseurs ! Vous en avez fait une alliée, n’est-ce pas ? Que lui avez-vous promis ?

– La mariage tout simplement, très chère ! Si j’avais réussi à vous tuer, certain des alliés de Darius lui auraient tourné le dos et puis j’aurais trouvé d’autres choses encore pour le miner. Il aurait perdu son pouvoir, petit à petit. J’aurais alors fait mon grand retour, prétextant que ma maladie n’était plus qu’un mauvais souvenir. J’aurais repris ma place et épousé Emilia. Mais vous êtes plus coriace que prévue, ma foi !

Seren vit soudain rouge.

– Tia ! C’est à cause de vous que Tia est morte !

Elle voulut se jeter sur lui, lui faire payer cette mort totalement inutile. Mais ses membres ne lui répondaient plus. Elle était comme paralysée. Par contre, sa nuque et sa tête lui répondait encore et lorsqu’elle la tourna vers Rain, elle constata que lui aussi restait immobile. Il sembla lutter un instant, puis réussit à se défaire de l’emprise du Magister. Il envoya un sort contre lui, qui se matérialisa par un énorme poing de pierre. Celui-ci le frappa à la poitrine, le faisant perdre sa concentration.

Etonnamment, c’est Rayburn qui intervint pour éviter un vrai massacre chez lui. Il se posta devant Magnus pour le protéger des futurs assauts de Seren et Rain.

– Hey ! Arrêtez un peu ! Seren, si j’ai mené cet homme jusqu’à toi c’est parce que je crois que l’offre qu’il a à te faire pourrait fortement t’intéresser. Je sais que j’ai pas assuré, mais fais-moi confiance et écoute-le jusqu’au bout !

Les mâchoires serrées pour maitriser la colère qui menaçait de la submerger, Seren dévisagea son ami et hurla presque.

– Il a tué Tia !

Magnus toussa un peu et essaya de reprendre sa respiration. La voix cassée, il tenta de s’expliquer.

– Ecoutez, je suis désolé pour la petite. Je ne voulais pas cela. Je ne pouvais pas savoir qu’elle mangerait le gâteau qui vous était destiné ! C’est un regrettable accident. Jamais je n’ai donné l’ordre de la tuer. Mais votre ami Rayburn dit vrai, j’ai bel et bien un marché à vous proposer, un très bon marché.

Encore une fois, Seren chercha le regard de Rain, quêtant son soutien et son avis. Au fond d’elle, elle savait qu’elle ne pourrait jamais faire confiance à ce serpent en face d’elle, pas après avoir tué l’être le plus innocent, le plus pur, le plus gentil qu’elle est jamais rencontré. Mais d’un autre côté, elle était intriguée. Qu’est-ce qu’il pouvait bien lui vouloir ? Quel était le marché qu’il avait en tête ? Il semblait si sûr de lui, si sûr qu’elle allait accepter. Elle croisa le regard de Rain et elle sut d’instinct qu’il se posait sans nul doute les mêmes questions qu’elle mais il haussa légèrement les épaules, l’air de dire que c’était à elle de prendre cette décision.

Elle décida alors de continuer à écouter cet homme. Parce que le tuer ne ramènerait pas Tia. Elle se rassied donc et posa ses saïs à plat, juste à côté d’elle.

Rain ne s’était même pas rendu compte à quel point lui-même était crispé. Sa magie bouillonnait. Il avait rarement atteint ce niveau de colère et de perte de sang-froid. Mais face à ce Magister pédant, tueur d’enfant et qui était prêt à tout pour supprimer la femme qu’il aimait, il sentait qu’il n’était plus maître de ses émotions. Presque tous ses muscles lui faisaient mal. Alors, lorsqu’il vit Seren s’asseoir à nouveau, il essaya de les forcer à se détendre et lui aussi reprit place aux côtés de la jeune femme, sur la banquette, attentif au moindre mouvement de Magnus. Seren reprit la parole :

– Bien, j’accepte de vous écouter. Que me voulez-vous et que me proposez-vous en échange ?

Magnus se recoiffa et se réinstalla confortablement dans son fauteuil.

– Oh, droit au but, n’est-ce pas ? J’aime votre efficacité, Championne. Je suis sûr que nous allons pouvoir trouver un terrain d’entente. Ce que je veux de vous ? C’est simple. Je souhaite que vous m’aidiez à neutraliser mon fils. Mon plan A ayant échoué, il me faut passer à un autre. Il m’a fallu improviser et votre petite fuite avec votre amant me donne une opportunité en or de reprendre les rênes bien plus tôt. J’avoue en avoir assez d’attendre. Je veux reprendre ma place. Mais attention, je ne veux pas qu’il arrive quoi que ce soit à mon fils. C’est à moi de le punir et à personne d’autres.

Seren haussa un sourcil :

– Et pourquoi avez-vous besoin de moi pour cela ? Vous êtes assez puissant pour maîtriser votre fils seul, non ?

– De cela, il n’en est pas question ! Je ne veux pas qu’on raconte partout que mon fils et moi nous battons comme de vulgaires chiffonniers. Par contre une révolte d’esclaves est plus que probable et envisageable ! Toute la ville sait que vous êtes en fuite ! Personne ne posera de question si l’on apprend que la maison de mon fils s’est faite attaquer par l’ancienne championne, revenue se venger. C’est même extrêmement romanesque. Les gens vont adorer !

– Vous nous en voyez ravis, ironisa Rain.

Les iris argentés de Magnus lui lancèrent un regard froid qui aurait cloué sur place n’importe qui, mais Rain n’en n’avait que faire et lui décocha un sourire tout aussi glacial.

– Bref ! J’ai besoin de vous, la meilleure guerrière de cette ville et pourquoi pas, de l’aide de votre mage. Vous pénétrez dans la demeure, vous neutralisez Darius, je m’occupe du reste.

Seren en vint finalement à la partie qui l’intéressait vraiment :

– Et qu’obtiendrons-nous en échange ?

Les deux coudes en appui sur les accoudoirs du fauteuil, Magnus joignit les mains et sourit, prolongeant le suspense avant de finalement lâcher :

– Ta liberté Seren, et la possibilité de fuir où bon te semble, sans être inquiétée, sans être jamais pourchassée.

La jeune elfe n’arrivait pas à y croire, la bouche ouverte et les yeux agrandis par la surprise. C’était tout ce qu’elle avait jamais désiré. Et cet homme se proposait de la lui donner sur un plateau. Sa liberté ! Elle ne serait plus esclave, aurait une vie nouvelle. Elle ne fuirait pas la ville, elle la quitterait tout simplement, comme n’importe quelle habitante de Minrathie. Mais, elle n’en oubliait pas pour autant que Rain serait toujours un fugitif. Rester à ses côtés signifiait vivre cachés, craindre à tout instant qu’il ne soit découvert et elle y était prête. Elle ne laisserait pas se reproduire ce qu’il s’était passé la veille. Jamais ! Devenir libre serait une chose merveilleuse, mais elle avait trouvé aujourd’hui quelque chose de bien plus précieux.

Et puis, en y réfléchissant bien, malgré tout ce que Darius lui avait fait, elle se rendit soudain compte qu’elle ne lui en voulait même plus. Pas assez en tout cas pour peut-être devoir blesser ou tuer des gens qu’elle connaissait depuis des années.

– Je ne sais pas Magnus, je …

– Oh, Madame est gourmande ? Très bien je rajoute une jolie somme en prime. Après tout, je pense que mon fils te les doit bien.

Seren leva une main pour l’interrompre.

– Non Magnus, vous ne comprenez pas. Je ne passerais pas de marché avec vous. Je me fiche de ce que deviendra Darius et de votre querelle familiale. Rain et moi avons d’autres plans.

Le Magister sembla véritablement surpris, si bien qu’il en perdit pendant quelques secondes sa superbe et sa langue.

– Tu ne… tu ne veux pas ?! Créateur ! Comment peux-tu lui pardonner aussi facilement après tout ce qu’il t’a fait subir ?

Seren haussa négligemment les épaules.

– Oui, il a fait de moi ce que je suis et il m’a fait risquer ma vie à chaque combat dans l’arène. Mais après tout, j’aurais pu finir bien pire. Et si Darius ne m’avait pas achetée à l’époque, j’aurais sans nul doute fini comme tant d’autres. Vidée de mon sang par mon ancien maître, ou utilisée comme vulgaire objet sexuel. Au lieu de cela, je sais me défendre, j’ai eu une chambre à moi et je suis toujours en vie. Donc oui, je sais aussi ce que je dois à votre fils.

A ces mots, Magnus retrouva le sourire.

– Alors tu ne sais pas, n’est-ce pas ?

La jeune femme était de plus en plus agacée par cette conversation et par l’attitude de l’humain en face d’elle. Sa voix trahit cet agacement lorsqu’elle lâcha :

– Quoi ? Qu’est-ce que je ne sais pas ? Faites-moi donc part de vos connaissances !

– Oh, mais je vais le faire ! Sache simplement que tout à commencer à cause de mon fils…

Seren fronça les sourcils.

– Que voulez-vous dire ? Je ne comprends pas.

– Je veux dire, ma chère, que c’est de sa faute si votre clan a été attaqué. J’étais déjà mal à l’époque, donc c’est Darius qui tenait les rênes de la Maison. A l’époque, il était à la recherche d’esclaves à tout va, pensant qu’ils refléteraient sa puissance. Et puis, je le soupçonnais de vouloir également trouver un combattant assez talentueux pour résister dans les arènes. Il en était déjà très friand. Il a donc engagé une bande de mercenaires. Des gens assez répugnants si vous voulez mon avis… Ils tuaient pour le plaisir, violentaient les femmes, bref vous voyez le tableau, je suppose. Ils ont découverts ton clan, Seren, et comme tu le sais, ils l’ont détruit et ont finalement fait peu de prisonniers. Dont toi. Mais, le chef des mercenaires ne lui a pas livré ses prisonniers. Il voulait plus d’argent voyez-vous et mon fils n’a pas cédé. C’est pourquoi tu t’es retrouvée sur un marché aux esclaves.

Un maelstrom d’émotions traversa la jeune elfe et instinctivement elle chercha la main de Rain, qu’elle serra fortement dans la sienne. La colère, la haine firent flamboyer ses yeux et elle dut prendre sur elle pour ne pas se laisser emporter par la rage. Rain le sentit et lui insuffla tout le calme et le courage qu’il possédait encore.

– Darius a… a tué ma famille, mon clan ?

– En tout cas, il y a largement contribué.

Seren ne put se contenir plus longtemps, elle se leva d’un coup et se dirigea vers un mur qu’elle frappa en hurlant de toutes ses forces. Le bois épais résista au premier coup mais pas au deuxième. Une marque d’impact très nette s’y incrusta. Son poing pulsait et saignait mais elle ne le sentait pas. De même qu’elle ne sentit pas l’aura qui se dégagea d’elle et qui alourdit la pièce d’un cran. Voulant montrer que la démonstration de Seren ne lui faisait aucunement peur, Magnus feignit la décontraction :

– Je suppose que vous trouvez subitement ma proposition alléchante, n’est-ce pas ?

La tête de la jeune elfe pivota vers lui et son regard rubis glaça le sang du Magister qui se trouva cloué sur son siège. Il savait qu’elle allait se jeter sur lui d’un instant à l’autre mais la peur l’empêcha de faire le moindre mouvement.

Rain avait bien senti que la situation allait très vite déraper. Il se précipita donc vers Seren et lui passa le bras autour de la taille, pour la retenir autant que pour essayer de la calmer et stoppa son poing qui allait continuer à marteler le pauvre mur de bois. Il ordonna ensuite aux deux hommes :

– Dehors. Tout de suite.

Le Magister, qui n’aimait pas plus que cela qu’on lui donne des ordres, essaya de protester :

– Mais je …

Rain fut donc obligé de clarifier la situation d’une voix sèche et glaciale.

– Si vous ne sortez pas à l’instant, je doute de pouvoir retenir Seren de vous tuer. Je doute même d’avoir envie d’essayer. Alors si vous avez le moindre instant de survie, je vous demande me laisser seul avec elle.

Après quelques de réflexions, Magnus se leva enfin et quitta la pièce, suivit de Rayburn qui ferma doucement la porte derrière lui.

Rain sentit le corps de la jeune femme extrêmement crispé contre le sien. Elle bandait ses muscles pour essayer d’échapper à son étreinte. Pourtant il sentait qu’elle était toujours elle-même, juste une version plus enragée d’elle, mais au moins il n’aurait pas à la ramener à elle.

– Seren, je sais ce que tu ressens, mais tu ne peux pas laisser la rage guider tes choix.

– Il a… c’est de SA faute ! J’aurais pu continuer à vivre une vie normale. Ma sœur aurait…

– Chuuut je sais.

Il la serra plus fort dans ses bras, l’obligea à se tourner vers lui et à lever les yeux. Il caressa doucement sa joue à un rythme régulier.

Les yeux de la jeune femme, bien que toujours rouges, étaient voilés par des larmes contenues.

– Je veux lui faire mal ! Je veux qu’il souffre autant que je souffre !

– Seren, calme-toi.

Ils restèrent enlacés quelques minutes, dans le silence, la tête de Seren enfouie dans le cou de Rain. Elle prenait de grande inspiration pour faire passer son état de colère extrême. Et quand elle releva enfin la tête, elle se sentait plus maîtresse d’elle-même. Elle ne cessera jamais de s’étonner de l’effet que Rain avait sur elle.

– Je dois y aller, Alexei. Je veux voir l’expression sur son visage lorsque je lui annoncerai que je suis au courant. Je veux qu’il s’excuse.

Rain soupira. Cette idée ne lui plaisait guère mais il savait déjà qu’il la suivrait malgré tout.

– D’accord, nous irons. Il s’agit de ta liberté après tout.

Les yeux de Seren brillèrent soudain d’une lueur calculatrice.

– Oh, mais je ne compte pas m’arrêter à cela !

Surpris, le jeune homme lui sourit, mais préféra lui préciser.

– Tu es bien consciente que nous ne pourrons pas forcément éviter les dégâts collatéraux ?

– Je sais, nous ferons le maximum. Mais j’en ai assez que les responsables s’en sortent alors que les innocents doivent fuir. Il doit payer !

Rain déposa un baiser sur son front.

– Alors allons chercher ces messieurs !

Seren se réinstalla sur la banquette, pendant que Rain alla ouvrir. Une fois tout le monde à nouveau installés, Seren laissa s’installer un long silence tendu. Elle observa avec plaisir la crispation des doigts du Magister sur les accoudoirs du fauteuil. Il était encore tendu, tant mieux.

Elle lui sourit et lui annonça :

– J’aimerais revoir votre marché.

Magnus reprit ses esprits à la notion de négociation. Il se pencha légèrement en avant et demanda :

– Comment cela ?

Seren, soudain très décontractée et se sentant pleinement maîtresse de la situation, croisa les jambes et s’adossa confortablement.

– J’accepte de vous aider à reconquérir votre place. En échange vous me donnez cinquante mille pièces d’or et je consentirai à ne pas tuer Darius. Oh et sans parler de ma liberté, bien sûr ! Vous vous assurerez que nous puissions prendre le bateau sans encombre et accompagnés de ma sœur.

Magnus éclata de rire :

– Vous ne manquez pas d’air, jeune demoiselle ! Trente mille pièces d’or et j’accepte le reste.

– Quarante-cinq mille.

– Trente-cinq mille.

– Quarante mille ou je refuse ce marché sans promettre pour autant de ne pas aller rendre une petite visite amicale à votre fils.

La main caressant son menton, Magnus réfléchit et finit par lui tendre la main.

– Marché conclu pour quarante mille pièces d’or, votre retraite, ta liberté.

– Et ma sœur !

– Et ta sœur, bien sûr.

Après quelques secondes d’hésitation, Seren finit par accepter la main tendue.

Elle ne savait pas trop quel genre de pacte elle avait accepté, mais elle comptait bien prendre sa revanche sur cette famille qui lui avait trop pris en ne lui rendant que des miettes de sa vie.

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Chapitre 20 – Celui qui entre dans la danse

TW: Ce chapitre contient des scènes érotiques explicites

Noria était comme figée. Elle regarda la main tendue de Seth et ne sut que faire. Elle était encore comme hypnotisée et pourtant, elle avait une peur irrationnelle de se désintégrer totalement au contact de l’énergie qui émanait du jeune homme. Il exsudait la force et la sensualité par tous les pores de la peau.

Alors elle leva les yeux vers lui et vit le sourire qu’il lui adressa. Elle se leva doucement, laissant l’étole tomber au sol, et s’approcha avec prudence de Seth. Lorsque le bout de ses doigts entra en contact avec ceux du danseur, elle sentit un courant presque magique la traverser. Lorsque sa petite main fut engloutie dans celle du jeune homme, elle s’arrêta, laissant une certaine distance entre leur deux corps.

C’est Seth qui bougea alors, faisant les derniers pas pour n’être qu’à un souffle du corps de la jeune femme. Il la dominait de toute sa hauteur et Noria dût relever la tête pour rester captive consentante de son regard doré. Cette position aurait pu paraître menaçante pour Noria, qui aurait pu se sentir petite et fragile à l’ombre du grand corps de Seth. Pourtant tout ce qu’elle ressentait c’était une sensation de sécurité, d’appartenance.

Seth libéra sa main et la passa à l’arrière de sa tête, emmêlant ses doigts dans ses épaisses mèches dorés. Puis il se pencha lentement vers elle et déposa de tendre baisers, aussi léger que des papillons, sur sa tempe gauche. Il remonta sur son front et passa du côté droit mais fut vite stoppé par la barrière de cuir. Il prit alors le chemin inverse et descendit jusqu’à son oreille gauche, en profita pour mordiller avec douceur la peau tendre du lobe. Noria frissonna devant la tendresse de ses baisers.

– Montre-toi à moi, Da’mi. Enlève ton bandeau, je veux te voir toute entière.

Noria ne put retenir un léger gémissement de détresse.

– Je t’en prie, Noria, fais-moi confiance comme je te fais confiance.

La jeune femme était terrorisée. Elle pouvait supporter les regards de dégoût ou de pitié des gens. Ils ne représentaient rien pour elle, peu lui importait leur opinion. Elle voulait lui faire confiance, vraiment. Mais elle savait que son oeil blanc et ses cicatrices n’étaient pas beaux à voir. Si jamais elle décelait un soupçon de rejet ou de dégoût de la part de Seth, elle ne pourrait pas le supporter. C’est pourquoi elle souffla faiblement en baissant la tête :

– Je ne peux pas.

Seth resserra légèrement sa prise à l’arrière de sa tête, sans lui faire mal, et l’incita gentiment à relever la tête vers lui.

– Noria, à mes yeux, tu es la plus belle femme de ce monde, à l’intérieur comme à l’extérieur. Tes cicatrices ne changeront rien à ça.

Ces quelques mots firent battre le cœur de Noria tellement fort qu’elle crût, un instant, qu’il allait exploser. Une chaleur bienfaisante inonda son être. Elle pouvait le faire, Seth n’était pas le genre d’homme à la repousser pour une simple histoire d’ancienne blessure.

Elle releva la tête bien haute et croisa les yeux de Seth. Alors elle leva la main vers la pièce de cuir, et l’enleva doucement. Elle abaissa sa main et laissa tomber le bandeau au sol, inutile. Seth en profita pour donner un léger coup de pied dedans pour le mettre hors de portée.

Seth lui sourit. Sincèrement, il pensait que ses cicatrices seraient bien pires. La peau du haut de son visage était légèrement plissée et avait une teinte rosé, détonant avec le hâle du reste de sa peau. Ses yeux faisaient un contraste saisissant. L’un était doré et pétillant de vie, de promesse et aussi de crainte à cet instant précis, l’autre d’un blanc tellement pur qu’il en devenait fascinant. On aurait dit qu’il renfermait des mystères insondables.

Il pencha à nouveau son visage vers elle et embrassa alors le côté meurtri de son visage, la tempe, la pommette et le haut de sa joue. Noria ferma les yeux pour empêcher ses larmes de couler. Et elle sentit les lèvres de Seth sur la paupière de son œil aveugle.

Avec toute la conviction dont il était capable, Seth lui déclara :

– Tu es magnifique, Da’mi.

Noria en trembla. C’était beaucoup trop d’émotions pour son pauvre petit corps. Seth poursuivit en ponctuant ses mots par des baisers légers sur son visage.

– Merci d’avoir été là pour moi ce soir. Ça signifie beaucoup pour moi.

Il approcha alors ses lèvres de celles de la jeune femme, les effleurant à peine comme pour l’apprivoiser, lui embrassant les commissures des lèvres.

Noria resta parfaitement immobile. Elle ne savait plus que penser. Les baisers de Seth étaient d’une tendresse infinie mais elle avait l’impression d’avoir rêver le moment où il semblait la désirer autant qu’elle le désirait. La sensualité avait laissé la place à quelque chose de plus doux. Était-ce tout ce qu’elle pouvait attendre de lui ? De la tendresse ? Comme celle que l’on donne à une amie proche, une sœur ? Avait-elle pris ses désirs pour des réalités quand elle avait senti, comme il y a trois ans, une tension sexuelle s’installée entre eux ? Peut-être était-il trop dégoûté par son apparence pour envisager quoique ce soit avec elle ? De peur d’être rejetée ou ridicule, elle n’osa pas bouger.

Seth, de son côté ne remarqua pas le trouble de Noria. Il voulait lui montrer qu’elle représentait plus pour lui qu’une vieille connaissance, une passade, une fille facile à mettre dans son lit. Mais la jeune elfe semblait de glace. Pourquoi ne réagissait-elle pas ? Il n’avait pas imaginé le désir de la jeune femme tout à l’heure ! Il décida donc de passer à la vitesse supérieure. Il appuya plus fortement ses baisers, mordillant, lapant ses lèvres pleines pour avoir accès à sa bouche. Dans le même temps, il dégagea sa main des mèches de la jeune elfe et commença à défaire les boutons de sa chemise. Mais Noria l’arrêta et recula son visage pour le regarder dans les yeux.

– Seth tu n’as pas besoin de… de faire ça pour me remercier.

Seth en resta bouche bée. Mais enfin à quoi pensait-elle ? S’imaginait-elle vraiment qu’il ne la désirait plus, qu’elle était monstrueuse ? Il ne put s’en empêcher et éclata d’un rire bref, puis il posa son front contre le sien et murmura :

– Petite idiote …

Son ton affectueux démentait ses paroles, mais cela ne fit qu’aggraver l’état de confusion de Noria. Qu’avait-elle dit ? Elle sentit le bras de Seth passer autour de sa taille, il la souleva aisément fit quelques pas et l’installa sur la grande table haute, ainsi il pouvait la regarder dans les yeux sans craindre un torticolis le lendemain. Noria eut juste le temps de s’accrocher à son cou avant de sentir le bois sous ses fesses.

Elle sentit Seth lui prendre une main et la poser sur la bosse dure qui déformait son sarouel au niveau de l’entrejambe. Par Mythal, il semblait tellement gonflé ! Fascinée, elle ne put s’empêcher de passer ses doigts autour de son membre raidi et de serrer légèrement, arrachant un léger gémissement au jeune homme et un brusque mouvement de hanche.

La main de Seth était remontée sur l’arrière de sa nuque et il lui dit au creux de l’oreille.

– Crois-tu que mon corps ment, Da’mi ? Voilà l’état dans lequel je suis depuis ma danse pour toi et ça n’a pas changé depuis. Laisse-moi être bien clair avec toi. Je vais te prendre sur cette table Da’mi, non pas parce que je m’y sens obligé, mais parce qu’il n’y a rien que je désire plus en cet instant.

La respiration de Noria s’arrêta. Toute la chaleur de son corps sembla se diriger à nouveau vers son bas-ventre. La tension entre eux était réapparue avec encore plus de violence, d’urgence.

– Mais, si jamais Sera…

– Rien à faire de Sera. Je te veux ici et maintenant ! Mais toi, qu’est ce que tu veux Noria ?

La jeune femme ferma les yeux et avoua :

– Toi Seth, uniquement toi.

N’y tenant plus Seth écrasa sa bouche contre celle de la jeune femme, qui cette fois-ci l’ouvrit immédiatement. Lorsque leurs langues se touchèrent, ils gémirent à l’unisson. Ils se dévorèrent l’un l’autre, comme si après des mois de privation, ils étaient tombés sur la corne d’abondance. Leurs langues se cherchèrent, bataillèrent pour la domination de l’autre.

La main de Seth retrouva les boutons de la chemise de la jeune elfe mais n’eut pas la patience d’ouvrir les bouton un à un. Arrivé à la moitié, il donna un coup sec vers le bas faisait voler les boutons et se déchirer le tissu léger, arrachant un cri d’indignation à Noria. Elle s’écarta de sa bouche de quelques millimètres pour protester :

– C’était ma chemise préférée !

– Je t’en donnerai une autre, répondit impatiemment le jeune homme, mordillant sa lèvre inférieure pour lui faire comprendre qu’il en avait assez de discuter.

Mais Noria insista, se recula à nouveau et demanda :

– L’une des tiennes ?

– Si tu veux Da’mi ! Maintenant tais-toi et embrasse-moi.

La jeune femme rit mais ne se fit pas prier plus longtemps. Elle reprit ses lèvres avec avidité et se débarrassa des pans en lambeaux de ce qui était sa chemise.

Enfin Seth avait accès à son corps. Il s’éloigna à regret de ses lèvres pour tracer un sillon de baisers plus bas. Noria se pencha immédiatement vers l’arrière, en prenant appui sur la table pour lui offrir sa peau nue. Il descendit doucement vers le cou de la jeune femme, puis la gorge. Lorsqu’il arriva à sa poitrine, il embrassa avec révérence chacun de ses seins, traçant des cercles de plus en plus petit, sans jamais en toucher les pointes sensibles. Les gémissements de Noria résonnaient dans la pièce, et elle ne put que passer la main dans ses cheveux pour essayer de le guider là où elle avait besoin de lui. Enfin, après des minutes de cette douce torture, il prit une pointe rosée en bouche et lui donna des coups de langues rapides avant de la sucer et de la mordiller gentiment, arrachant de petits cris à la jeune elfe. La main de Seth vagabondait sur son corps avant de lui écarter les cuisses. Il ne perdit pas de temps et dirigea sa main vers le sexe de la jeune femme. Il la trouva tellement humide et chaude qu’il en gémit et du se contenir pour ne pas la pénétrer immédiatement.

Il n’avait jamais eu de partenaire aussi réceptive que Noria. Chacune de ses caresses semblaient pousser un peu plus la jeune femme sur le chemin de la jouissance. Les gémissements et le langage du corps de l’elfe ne faisait qu’attiser son désir. Il voulait la comblée et s’enfouir en elle pour ne jamais en ressortir. Et ce sentiment l’effrayait un peu.

La bouche toujours occupée sur ses seins, Seth se mit à explorer de sa main l’intimité de Noria, jouant un moment avec son clitoris pour venir titiller l’entrée de son intimité. Il y glissa d’abord un doigt et sentit la jeune femme se cambrer sur la table en gémissant. Ce n’est qu’une fois un deuxième doigt inséré qu’il commença à les bouger lentement. Sa bouche remonta vers sa gorge et la jeune femme se redressa pour venir à la rencontre de sa bouche qu’elle dévora. Elle descendit l’une de ses mains vers l’entre-jambe de Seth et défit fébrilement les lacets de son pantalon. Enfin elle en vint à bout et descendit l’étoffe jusqu’au milieu de ses fesses afin de libérer son membre tendu. Aussitôt elle l’encercla de ses doigts et commença un doux mouvement de va-et-vient faisant à son tour gémir le jeune homme dans sa bouche. Ils étaient plus que prêts l’un comme l’autre mais ne voulaient pas céder en premier. Leurs mouvements se firent plus précis, plus adroits afin de faire craquer l’autre. Finalement ce fut Noria qui craqua en premier. Elle détacha sa bouche de lui et lui ordonna :

– S’il te plait Seth, prends-moi.

Comme s’il n’attendait que ce signal, Seth agrippa l’une de ses cuisses pour la positionner au bord de la table, passa son bras derrière sa taille et la pénétra d’un coup puissant, le pantalon toujours retenu au niveau de ses fesses. Seth grogna de satisfaction alors que le cri de bonheur de la jeune elfe retentit dans la salle. Il se figea alors, appréciant simplement le fait d’être, après tellement de temps, à nouveau en elle. Elle avait rejeté la tête en arrière pendant leur union tout en passant ses bras autour de son cou, mais le regardait à présent de son étrange regard, le visage tout proche du sien, le clouant presque sur place. Elle était superbe, les joues légèrement rosies et les lèvres gonflées par leurs baisers. Elle posa une main sur sa joue et lui sourit. Seth lui sourit à son tour et bougea légèrement les hanches. La bouche de la jeune femme s’ouvrit et son visage exprima l’extase la plus pure. Il continua ses lents mouvements de hanches tout en observant le visage si expressif de la jeune femme. Puis, ne pouvant plus se retenir, il accéléra le rythme.

Noria se pencha légèrement en arrière en appui sur ses coudes et écarta les cuisses pour l’accueillir encore plus profondément en elle. Son esprit était tellement embrumé par le désir qu’elle aurait eu bien du mal à dire où son corps s’arrêtait et où commençait celui de Seth. Ils ne formaient plus qu’un, unis dans une danse bien à eux, universelle.

Lorsque la main du jeune homme se referma sur son cou et exerça une légère pression, elle comprit immédiatement le message et se laissa tombée sur le dos. Cette nouvelle position lui permit de s’enfoncer encore plus et ils gémirent à nouveau face à ces nouvelles sensations. Les doigts de Seth exercèrent une légère pression autour du cou de Noria, sans que cela ne la gêne. Elle mit une main sur la sienne et la caressa légèrement, afin de lui faire comprendre qu’il pouvait continuer, l’autre s’agrippa au bord de la table.

Les mouvements de Seth redoublèrent d’intensité et il sut qu’il avait trouvé l’angle parfait quand il sentit la jeune femme se crisper et l’entendit crier à chacun de ses coups de reins. Seth n’eut plus qu’à resserrer légèrement la pression de ses doigts tout en continuant ses mouvements précis de hanches.

Noria sentait l’orgasme arrivé, il était, là, à sa portée et lorsque Seth mit plus de pression sur sa gorge elle bascula complètement. Son corps se tendit comme un arc et elle cria sa jouissance. Seth se laissa alors aller au plaisir, se sentant lui aussi au bord de la rupture. Sa main quitta son cou pour venir empoigner la hanche de la jeune femme et ses va-et-vient se firent plus erratiques. Quelques secondes après le cri de la jeune femme, celui de Seth vint lui faire écho et il se libéra enfin en elle.

Soudain privé de ses forces, Seth se laissa tomber sur le corps de Noria, veillant à ne pas mettre tout son poids pour ne pas l’écraser.

Noria l’accueillit dans ses bras et les passa possessivement autour de lui, encore en proie au plaisir qui traversait les terminaisons nerveuses de son corps. Elle baisa son front en sueur, en lui murmurant des mots tendres.

Quelques minutes de profonde félicité passèrent avant que Seth ne se redresse. Il l’embrassa sur le bout du nez et l’aida à se redresser. En voyant l’état des papiers, éparpillés un peu partout sur la table suite à leurs ébats, il se dit que Sera allait certainement les tuer demain matin.

Noria fit une légère grimace. Le bois n’était pas des plus confortables, elle aurait sans doute des courbatures demain, mais elle ne s’en plaignait pas. Elle ramassa ce qui était encore sa chemise de nuit il y a quelques minutes et enfila les restes.

Seth remonta son pantalon et alla chercher le bandeau de Noria. Ensemble, ils remontèrent les marches. Noria ne savait pas vraiment comment réagir. Devait-elle lui souhaiter bonne nuit et rejoindre sa chambre ? Voulait-il plus que ce soir ?

Lorsque Noria fit mine de se diriger vers la porte de sa chambre, Seth la retient par la main et lui ouvrit sa porte.

– Reste avec moi, Da’mi.

Avec un grand sourire, Noria franchit le seuil de sa porte.

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Chapitre 18 – Confrontation

La respiration de Leena commença à se faire difficile. Elle courait depuis quelques minutes maintenant et était arrivée à l’orée des arbres. Silencieusement, elle se coula derrière le tronc d’un grand chêne et glissa un œil vers le camp.

Owen et ses hommes fouillaient chaque maisons, à quelques mètres d’elle, suffisamment loin pour qu’elle tente de leur échapper après. Elle inspira profondément et prit son courage à deux mains. Ses mains tremblaient quand elle sortit de la relative sécurité de l’ombre des arbres. Elle fit un pas, puis deux et, le menton levé, interpella Owen.

– Tu me cherchais je crois.

La tête du mage pivota si vite vers elle qu’elle entendit presque ses vertèbres craquer. Les yeux de l’homme flamboyèrent de colère mais lorsqu’il parla, sa voix resta étonnement calme.

– Oh tu es là. Seule. Où sont les autres ?

Leena tenta d’afficher le même calme.

– Tu n’as plus à te préoccuper des autres. Ils ne sont plus sous ta responsabilité, Owen.

– Si tu es là, ils ne sont pas loin.

Il fit signe à ses lieutenants d’un geste du menton et ceux-ci se dirigèrent vers les arbres. Aussitôt Leena matérialisa un cercle de feu autour d’eux.

– Il me semble que c’est à moi que tu voulais parler, Owen. Je suis là, parlons.

Les mains dans le dos, le mage s’avança vers elle.

– J’aimerais que tu m’expliques ce qui se passe ici.

La jeune femme leva les yeux vers lui.

– Je te l’ai dit, nous avons décidé, d’un commun accord, que nous ne souhaitions plus faire partie des Libertaires.

– Oh. Et pourquoi, je te prie ? Ne vous ai-je pas protégés pendant tout ce temps ? Ne vous ai-je pas gardé à l’abri de la faim, du froid et des templiers ?

– Si Owen, si. Mais aujourd’hui, tout ça, ça n’est plus vraiment ton objectif, n’est-ce pas ? Tu voulais nous entraîner tous dans une guerre insensée, faire de nous des soldats, des pions sacrifiables sur ton petit échiquier du pouvoir.

– Tu ne comprends pas, Leena. Je me rends compte maintenant que tu n’as jamais compris. Nous devons en profiter maintenant ! Les templiers sont désorganisés, la Chantrie est sans dessus-dessous ! Pour une fois, les mages peuvent prendre leurs destins en main, devenir une force sur laquelle le monde devra compter.

Dans un geste un peu désespéré, Leena fit les quelques pas qui les séparaient et prit les mains d’Owen dans les siennes.

– Je comprends cette volonté, Owen, mais tu n’y arriveras jamais ! Pas comme ça… La guerre n’amènera rien si ce n’est plus de mort. Viens avec moi Owen, l’Inquisition n’est pas fermée comme tu le penses. Ta voix pourra être…

Elle fut brutalement interrompu par une claque retentissante. Sous l’impact, sa tête tourna involontairement sur le côté. Les yeux agrandis par la surprise, la jeune mage tourna la tête vers Owen, une main sur sa joue qu’elle sentit chauffer contre sa paume. Le visage d’Owen était déformé par la colère et la haine lorsqu’il siffla entre ses dents serrées.

– Petite idiote ! C’est là que tu as emmené mes gens ? Tu les as livrés à l’Inquisition ?

La fureur froide qui envahit Leena lui réchauffa les sangs.

– Ils ne t’appartiennent pas Owen ! Mets-toi ça dans la tête une bonne fois pour toute.

Mais Owen n’écoutait pas :

– Vers quel village les as-tu guidé ? Où sont-ils tous ?

Devant le silence buté de la jeune femme, il reprit.

– Que crois-tu que l’Inquisition fera de ces gens Leena, hein ? S’ils ne deviennent pas mes soldats, luttant pour leur liberté, ils seront ceux de l’Inquisition, utilisés par leurs objectifs obscurs !

– Tu te trompes, Owen, mais tu es tellement fasciné par tes propres idées que tu n’arrives même plus à voir à quel point elles sont dangereuses et ridicules.

– Tu me trouves ridicule, Leena ?

Il sortit soudain une lame de son fourreau. La jeune femme craint un moment qu’il ne la poignarde, mais à la place il leva son bras, le dénuda et y pratiqua une entaille profonde. Le sang qui coula se désagrégea alors que Leena sentit la magie s’échapper du corps d’Owen. Puis, elle éprouva une douleur dans son corps, comme si des milliers de petites aiguilles lui traversaient la peau et elle fut soudain incapable de bouger. Elle tenta de reprendre le dessus sur son corps et, pendant un instant, elle pensa même avoir réussi. Malheureusement, elle était belle et bien prisonnière. La blessure d’Owen continuait de saigner, quand il ordonna à ses hommes :

– Fouillez le camp du côté de la forêt. Elle venait de là. Peut-être qu’ils y sont encore.

Leena essaya de faire appel à sa magie et la sentit prête à se plier à sa volonté, mais Owen semblait l’avoir senti. Il fit un signe à son bras-droit, Bron, qui s’empressa de s’approcher de la jeune femme. Avant que celle-ci ne puisse lancer un sort, le mage la frappa violemment dans le ventre. Leena en perdit toute sa concentration et, le souffle coupé, elle gémit de douleur sans pouvoir même se plier en deux. Impuissante, elle vit quelques mages se précipiter entre les arbres. Elle espérait que le peu de temps qu’elle avait pu glaner aura été bénéfique et que tout le monde avait pu pendre le passage et rejoindre la route sans danger. Mais même s’ils fouillaient tout l’arrière du camp, il leur faudrait encore un bon moment avoir de pouvoir trouver le passage, resté secret pendant tout ce temps.

La jeune femme mit de longues minutes avant de pouvoir respirer correctement à nouveau. Assez longtemps pour que l’un des hommes d’Owen revienne.

– Y’a personne, Owen ! Je ne sais pas par où ils sont passés. Pas par l’entrée principale, ça c’est sûr…

Owen fronça les sourcils et se tourna vers la jeune femme.

– Par où êtes-vous passés, petite maligne ?

Ne pouvant toujours pas bouger, elle se contenta de garder le silence en le fusillant du regard. Sans la quitter des yeux, le chef des Libertaires ordonna :

– Continuez de chercher, je veux savoir où ils sont. Et quand on saura, nous irons remettre tous ces gens sur le droit chemin. Quand à nous, ma chère, nous allons malheureusement devoir passer un peu de temps ensemble avec Bron. J’aimerais vraiment savoir comment tu as organisé tout ça.

– Pourquoi penses-tu que cela vient de moi ? Tu n’arrives pas à concevoir une minute que les gens ont décidé ça tout seul ? Parce qu’ils ne voulaient pas apprendre la magie du sang, parce qu’ils veulent vivre en paix !

– Ça suffit maintenant, Leena…

Il semblait presque las, et après un autre signe à Bron, la jeune femme sentit un coup violent sur l’arrière de son crâne et un voile noir tomba devant ses yeux. Sa dernière sensation fut son corps qui s’amollit et tomba lourdement au sol.

Une fois tout le monde sur le chemin qui allait vers le village sous la protection de l’Inquisition, Azel leur fit presser l’allure. Il ne savait pas si Leena avait vraiment pu leur faire gagner un peu de temps et il aimait autant ne pas se faire rattraper par Owen et ses lieutenants. Il ne pouvait s’empêcher de se repasser la scène où Leena s’éloignait, dans sa tête. La sensation d’impuissance qu’il avait alors ressenti lui avait été insupportable. Il avait bien entendu essayé de la suivre, la rattraper pour la convaincre que son idée était dangereuse et stupide, mais Maggie l’en avait empêché. Il était le seul à connaître l’itinéraire du village et elle avait besoin de lui pour mettre tout le monde en sûreté. Il avait longuement hésité, mais il ne pouvait malheureusement pas mettre la vie de tous en danger pour sauver Leena. Elle ne l’aurait pas voulu. De plus, mettre ces gens à l’abri faisait parti de sa mission.

Alors il serrait les dents et aidait patiemment les plus jeunes et les plus vieux à avancer, les encourageant, leur disant que le chemin n’était plus si long à présent.

Mais son esprit était bien loin, à imaginer toutes les horreurs qu’Owen pourrait faire subir à Leena si jamais elle se faisait attraper. C’est lui qui ouvrait la marche mais il jetait fréquemment des coups d’œil derrière lui pour voir si la jeune femme les avaient rattraper. Il savait que c’était surement sans espoir, mais il voulait croire qu’elle avait réussi à leur échapper.

Tout le groupe était nerveux et il n’était pas le seul à regarder derrière. Ils craignaient qu’Owen ne leur fasse payer leur fuite. Mais la peur leur donnait des ailes à tous et ils réussirent l’exploit d’atteindre le village en deux heures seulement.

Ils furent immédiatement pris en charge par les agents de l’Inquisition. Azel fut surpris de leur nombre et fut reconnaissant à l’Inquisiteur d’avoir pris au sérieux l’urgence de la situation. Le mage fixait le chemin par lequel il venait d’arriver, espérant apercevoir soudain la silhouette de la jeune femme. L’inquiétude avait fini de le ronger pour laisser la place à une peur insidieuse, qui lui montrait des images du corps sans vie de Leena. Il devait y retourner, il devait aller la chercher.

– Azel ? Azel !

Surpris, le jeune homme tourna la tête vers cette voix qui ne lui était pas inconnue et reconnu tout de suite la jolie naine rousse aux multiples tâches de rousseur sur le visage.

– Eclaireuse Harding ? L’Inquisiteur vous a missionné ici ?

La naine lui sourit.

– Oui, c’est moi qui supervise l’opération. Apparemment le début est un succès ! Félicitations. Je suppose que tout le monde est soulagé de ne plus être sous le joug de cet homme…

– Oui enfin, presque. Leena est restée là-bas. Owen est rentré plus tôt que prévu et elle est allée à sa rencontre pour nous faire gagner du temps.

– Quoi ? Elle est encore là-bas ?

Azel hocha simplement la tête, la mine grave puis ajouta :

– Il faut aller la récupérer. Owen n’a aucune raison de la garder en vie.

L’éclaireuse leva les yeux vers le ciel qui commençait à s’assombrir alors que des étoiles l’illuminaient petit à petit.

– Nous partirons demain matin à l’aube, je vais réunir …

Azel s’agaça alors et coupa rudement la jeune naine :

– Non, c’est impossible d’attendre ! Je vous dit qu’il est peut-être déjà trop tard. Elle n’a aucune valeur au yeux d’Owen. Nous devons partir maintenant.

L’éclaireuse Harding sentit la soudaine tension du jeune homme et leva les mains, apaisante.

– Je comprends, je vais voir ce que je peux faire.

Elle posa une main rassurante sur son bras.

– Ne vous inquiétez pas, nous allons la sauver. Elle fait partie des nôtres maintenant et l’Inquisition ne laisse personne derrière.

Avec un petit sourire, elle ajouta :

– L’Inquisiteur Lavellan m’étripera si je ne vous ramène pas vivant tous les deux.

Elle le laissa ensuite seul avec ses idées noires. Clarissa vint alors la remplacer, cherchant le regard du jeune homme.

– Où est la Petite ? Pourquoi ne nous a-t-elle pas rejoint ?

– Je crois qu’elle est retenue au camp.

La vielle dame croisa les bras et fronça les sourcils.

– Alors que faites-vous là à bailler aux corneilles ? Vous devriez déjà être en chemin au lieu de fixer cette route !

Mi-amusé, mi-piqué au vif, Azel se sentit obligé de se justifier.

– L’Inquisition prépare ses forces. Je ne peux pas y aller seul.

– Pff ! Moi qui pensait que vous teniez à la Petite…

Cette fois la moutarde commençait sérieusement à lui monter au nez.

– Mais je tiens à elle ! Et arrêter de me houspiller comme ça !

– Oh vous tenez à elle ? Excusez-moi, on pourrait franchement se méprendre en vous voyant là, les bras ballants. Allez secouer les puces à cette Inquisition !

Sa colère retomba alors comme un soufflet. Parce que la vieille femme avait raison. L’attente, il en avait assez et Clarissa venait de lui donner le coup de pied dont il avait besoin. Après tout, c’était aussi sa mission et il était grand temps qu’il en fasse réellement parti. Assez de l’attentisme, assez d’attendre les décisions des autres. Une résolution nouvelle illumina ses prunelles et il quitta la vieille femme sans plus lui jeter un regard, de sorte qu’il ne vit pas l’air satisfait de la mage. Il l’entendit néanmoins lui crier après :

– Ramène-là nous !

Il repéra rapidement l’Eclaireuse Harding qui discutait avec des soldats dans un coin du village. La nuit était maintenant tombée et les insectes et animaux commençaient leur concert nocturne. Lorsque la naine le repéra, elle tourna la tête vers lui :

– Oh Azel ! Justement j’étais en train d’expliquer la situation à nos hommes.

– Bien, alors nous pouvons donc partir !

– Mais, euh, c’est-à-dire que…nous n’avons encore rien décidé…

Azel foudroya du regard le soldat qui venait de parler.

– Décidé ? Oh, donc vous comptez organiser une sorte de discussion de groupe pour savoir si oui ou non nous allons laisser Leena, qui est aussi un agent de l’Inquisition, tout comme vous, mourir entre les mains de ces fanatiques ?

La jeune naine tempéra :

– Bien sûr que non, Azel. Nous sommes évidemment décidés à la sauver. De toute façon, notre mission ne sera terminée que lorsque nous aurons arrêté cet Owen. Mais nous ne pouvons pas nous précipiter, nous devons mettre un plan au point.

– Le plan est simple : nous y allons et nous neutralisons tous ceux qui se trouvent encore là-bas. Nous récupérons Leena et nous rentrons. Fin de l’histoire. Plus nous discutons, plus le risque que Leena soit en danger de mort est grand. Alors je suggère que le plan nous le trouvions en route.

Pour un peu le jeune homme ne se reconnaissait plus. Jamais il n’avait encore parlé sur ce ton assuré et autoritaire à un groupe de personnes. Le Azel d’il y a quelques temps n’aurait même pas songé faire ce genre de chose. Mais depuis qu’il avait intégré l’Inquisition, il se sentait étrangement plus lui-même, comme si sa vie dans le Cercle avait étouffé une partie de sa personnalité. Un Azel plus sûr de lui, plus aventureux commençait a émerger et, malgré la peur qui étouffait son cœur, il se sentait étrangement vivant. C’était sans doute ce que devait ressentir les guerriers avant une bataille décisive.

Un profond soulagement l’envahit quand l’Eclaireuse acquiesça et qu’elle ordonna le départ immédiat d’une vingtaine de soldats, le reste restant à la protection du village.

Enfin, dix minutes plus tard, ils se mirent en route, marchant d’un bon pas en direction de l’ancien Camp des Libertaires.

C’est la sensation d’eau froide sur son visage qui la réveilla dans un cri. Elle était assise sur une chaise de bois, les mains nouées dans le dos. La corde lui serrait douloureusement les poignets, créant de légers picotements dans ses doigts privés de circulation sanguine. Ses épaules étaient tendues et tirées au maximum vers l’arrière. Sa tête pulsait encore du coup de tout à l’heure et les muscles de son ventre se rappelaient encore du poing de Bron. Manifestement, il avait décidé de mener leur interrogatoire dans le bureau d’Owen.

Lorsqu’elle leva la tête, elle croisa le regard dur d’Owen qui la fixait, assis en face d’elle. Bron était debout à ses côtés, un sourire mauvais aux lèvres, un sceau vide dans les mains.

– Bien Leena, maintenant que tu es réveillée, nous allons reprendre notre discussion de tout à l’heure. Mes hommes ont enfin trouvé ce petit passage plein de ronces que mes gens ont dû prendre. Je veux savoir vers quel village tu les as dirigés et qui les guide puisque tu es avec nous.

Leena retrouva sa hargne.

– Je ne vous dirai rien du tout !

Owen sourit alors, un peu tristement.

– Je m’en doutais un peu oui…malheureusement. Bron, s’il te plait !

Le mage la frappa encore, au visage cette fois et la douleur de son crâne pulsa plus fort, se propageant jusqu’à sa joue. Elle sentit un goût de sang dans sa bouche, l’intérieur de sa joue ayant cédé sous le coup. Ecœurée par le goût du fer, elle cracha le liquide pourpre au sol.

Elle tourna la tête vers les deux mages :

– Alors ? C’est comme ça que vous allez procéder ? Vous allez me battre à mort, en espérant que je parle avant ?

Owen haussa les épaules :

– Je sais bien que c’est un peu barbare comme solution, mais je sais que tu es quelqu’un d’obstiné. J’aimerais vraiment que l’on n’en arrive pas là.

Leena dressa le menton :

– Alors qu’on en finisse tout de suite. Je ne parlerais pas.

– Non, Leena tu te trompes, je peux te forcer à me conduire là-bas. Cela me demandera surement beaucoup de sang, peut-être un sacrifice, mais c’est faisable. Et une fois sur place, nous t’obligerons à utiliser ta magie du feu, à tuer les gens que tu voulais sauver.

– C’est impossible !

Owen sortit alors le pendentif de lyrium rouge, donnant des sueurs froides à la jeune femme qui se concentra sur la douleur de ses bras pour éviter de penser à cette pierre ensorcelante.

– Je te l’ai dit, Leena. Avec ceci, ma magie est bien plus puissante. Si j’étais toi, je ne m’amuserais pas à me tester. Je me demande bien quand tu as eu le temps d’aller demander de l’aide à cette ridicule Inquisition….

Il s’arrêta soudain :

– Oh, c’était pendant ces semaines où tu t’es absentée plus longtemps que d’habitude ! C’est donc tout récent… Et tu penses sincèrement qu’ils vont vous aider ? Je suppose que le jeune homme que tu as ramené est un agent. Tu as fait entrer le loup dans la bergerie.

– Le loup est dans la bergerie depuis bien longtemps, Owen !

Bron la frappa au visage sans prévenir, par pur plaisir sadique, lui faisant cracher une autre gerbe de sang. Owen intervint alors, comme si tout ceci n’était qu’une petite dispute.

– Allons, allons Bron, pas de violence inutile. N’abîme pas trop son visage, nous voulons qu’elle puisse encore parler.

Leena avait l’impression que tout son visage était en feu, l’intérieur de sa joue entaillé la lançait comme si on lui versait du sel sur la plaie et l’autre côté commençait déjà à enfler à cause du coup de poing qu’elle venait de recevoir. Heureusement elle sentait que toutes ses dents étaient toujours en place. Elle essaya de d’appeler sa magie, mais avec la douleur, il lui était impossible de se concentrer. Avec difficulté, elle déglutit et passa sa langue sur ses lèvres desséchées.

– Owen, je sais que tu avais de l’affection pour moi. Au nom de cette affection, laisse-moi partir ou tue-moi maintenant. Ne perdons pas notre temps.

Le mage la regarda un long moment dans les yeux, remarquant que l’un d’eux commençait à enfler et à se plisser. Soudain il posa les mains sur ses cuisses et se leva.

– Oui tu as raison ! Manifestement tu ne vas pas te montrer raisonnable, nous allons donc devoir nous passer de ton consentement.

Il dégaina sa dague et passa derrière la jeune femme. Elle ferma alors les yeux, se concentrant sur le visage d’Azel. Quitte à mourir, elle préférait partir avec l’image de l’homme qu’elle aimait à l’esprit. Quelques larmes réussirent à se frayer un chemin entre ses paupières closes et glissèrent sur ses joues. A tout instant elle s’attendait à sentir la morsure glacée de la lame et espéra vainement ne pas trop souffrir. Quand elle la sentit enfin, ce ne fut pas à l’endroit où elle s’y attendait. Elle cria de douleur et sentit le sang goutté des deux entailles qu’il venait de pratiquer sur ses bras. Son corps se tendit et la douleur dans ses épaules s’intensifia. Le sang coulait presque trop rapidement de ses blessures. La corde qui nouait ses poignets fut soudain sectionnée et elle cria encore quand ses épaules subirent un nouveau changement de pression.

Brutalement, elle ne fut à nouveau plus maîtresse de son corps et sans qu’elle le demande, celui-ci se leva de la chaise et se tourna vers Owen. Il souriait mais semblait faire de gros effort. Son visage était tendu et pâle alors que des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Les mains en avant, il lui fit faire demi-tour et souffla :

– Maintenant guide-nous, Leena. Montre-moi votre lieu de rendez-vous.

Elle enrageait ! Quoiqu’elle fasse, peu importe les décisions qu’elle prenait, les sacrifices qu’elle faisait, elle finissait tout de même par devenir dangereuse, un simple outil pour les autres ou pour sa magie. Et elle en avait assez, alors elle lutta contre la volonté qu’Owen lui imposait. Mais elle fit malgré elle un premier pas, puis un deuxième. Elle aurait voulu parler mais, telle une marionnette, elle était sous l’emprise totale du mage. Pourtant elle n’abandonna pas et luttait à chaque mouvement pour reprendre le contrôle. Elle avançait donc à pas d’escargot, espérant à tout instant trouver une solution pour se sortir de cette situation.

Elle sentait l’agacement des deux hommes derrière elle et en éprouva un puissant sentiment de satisfaction. Bron fut le premier à manifester son mécontentement.

– A ce rythme-là nous y serons dans une semaine ! Vous n’êtes pas assez puissant, Owen.

L’ancien-chef persifla entre ses dents serrées.

– Bien sûr que si ! N’oublie pas qui je suis, Bron ! Elle résiste beaucoup voilà tout.

– Oh, s’il n’y a que ça…

Il tira alors violemment les cheveux de la jeune femme pour faire basculer sa tête vers l’arrière. Son âme gémit de douleur alors que son corps, sous emprise, resta silencieux. Bron lui souffla alors son haleine chaude sur le visage.

– Cesse de lutter, chienne de l’Inquisition. Sinon je serais obligé de te frapper pour te remettre sur le droit chemin.

Il ajouta avec un sourire presque sadique, en caressa sa joue :

– Et tu as pu remarquer à quel point cela me chagrine de devoir te faire du mal. Je pourrais peut-être demander à Owen de te confier à moi après…

Le cœur de Leena battait à tout rompre, incapable de se défendre. Le contact de cet homme à la violence sous-jacente lui faisait horreur et à la simple idée de lui être livrée en pâture, elle avait envie de vomir. Heureusement, Owen sembla penser qu’il dépassait les bornes et il coupa son petit numéro :

– Ça suffit, Bron ! Je t’ai déjà dit que tout ceci était inutile. Je gère parfaitement la situation.

Bron lâcha les cheveux de la jeune femme d’un mouvement sec. Leena percevait une certaine tension entre Owen et son lieutenant. Si elle était en pleine possession de ses moyens, elle aurait certainement utilisé cette discorde à son avantage, mais elle ne l’était pas. Ça n’était pas temps la perspective de se faire frapper encore par Bron qui la fit stopper toute lutte. Mais si elle consacrait toute son énergie à cela, elle n’arrivait plus à réfléchir correctement à un plan pour s’échapper. Avec un peu de chance, à cette heure, les mages étaient à l’abri dans le village. Mais elle n’avait aucune intention de les guider jusque là pour qu’ils se servent ensuite d’elle comme d’une arme. Rien qu’à l’idée de faire du mal à ceux qu’elle aimait…

Non, elle ne pouvait pas ! Elle sentait que l’emprise qu’Owen exerçait sur elle était puissante, très puissante. Mais pour une fois sa magie défaillante était presque une bénédiction. Sa volonté, c’était la seule chose qui lui avait permis de mener une vie presque normale et de ne pas devenir un danger public. Elle l’avait forgée pendant toutes ces années, affûtée de sorte qu’elle soit plus puissante. Et aujourd’hui, cette volonté renforcée lui permettait de sentir une légère faille dans cette pression. Mais elle ne pouvait pas l’exploiter, pas encore. Elle devait attendre le moment propice. Dans les bois, peut-être arrivera-t-elle à leur échapper dans l’obscurité de la nuit ? Alors elle avança, à pas mesuré mais plus rapide que précédemment.

Ils descendaient les escaliers qui menaient à la grande salle, quand une mage d’Owen se précipita vers eux, toute essoufflée par sa course.

– Owen ! Nous avons des visiteurs, une vingtaine de soldats qui se dirigent vers le camp et menés par son petit compagnon.

– Elle avait pointé du menton Leena. Celle-ci sentit tout le dédain de cette femme dans cette simple exclamation.

– Des soldats ?

– De l’Inquisition, Monsieur.

Owen garda le silence un instant.

– Rassemble tout le monde, nous allons emprunter le passage que les autres ont trouvé dans les bois. C’est le moment idéal d’aller récupérer nos gens. Si l’Inquisition est ici, alors elle n’est pas là-bas.

– Bien, Owen.

– Dépêchez-vous !

Un espoir et une joie insensée gonfla le cœur de Leena. Ils étaient revenus ! Ils étaient revenus pour elle. Azel ne l’avait pas abandonnée ! Elle savait que si cela avait été le cas, elle n’aurait pas pu lui en vouloir, ni à lui, ni à l’Inquisition. C’est elle qui avait pris la décision de rester derrière. Elle avait certes permis aux autres de pouvoir s’échapper sans encombre, mais elle restait un danger pour eux.

Owen resserra sa domination et l’incita à aller de l’avant. Leena ne résista pas. Elle gardait ses forces pour une autre bataille, attendant patiemment son heure.

Azel fronça les sourcils en ne voyant aucune sentinelle devant l’entrée du camp. Il avait longuement hésité avant de passer par l’ouverture près de la cascade. Il était plus dangereux car étroit, mais également moins défendable. Et surtout son accès était plus rapide que le passage secret.

Harding le regarda en fronçant les sourcils, aussi perplexe que lui. Il s’attendait à une meilleure défense. Encore bien camouflés par l’obscurité des arbres, les soldats et agents de l’Inquisition avaient une bonne vue sur le camp baigné par la clarté de la lune.

Du mouvement sembla l’agité soudain et ils virent enfin ce qu’il restait des mages d’Owen. Ils couraient tous, mais ils semblaient avoir un but précis. Les portes de la salle principale s’ouvrirent en grand et Azel distingua clairement le silhouette de Leena, libre de ses mouvements. Elle avançait d’un bon pas, suivie de près par Owen et l’un de ses lieutenants à la forte carrure. Azel ne savait plus quoi penser.

La jeune femme n’avait pas l’attitude d’une prisonnière, elle marchait bien droite, ne semblait pas avoir subi de séquelle. La naine avait vu la même chose que lui parce qu’elle murmura :

– Bon sang, mais qu’est ce que ça veut dire ? Elle jouerait l’agent double ?

Azel ne savait que lui répondre. Jouait-elle un double jeu ? Depuis le début ? Non ça n’avait pas de sens, il ne pouvait pas y croire une seconde. Et il se sentit soudain indigné, aussi bien envers la naine d’avoir ne serait-ce que proférer une idée aussi ridicule, qu’envers lui-même pour y avoir cru, ne serait-ce que quelques secondes. Oui, Leena n’avait pas toujours été honnête avec lui, mais tous les mensonges qu’elle lui avait servi, c’était avant tout pour le protéger. Elle n’était pas aussi machiavélique, elle aimait profondément ces mages, elle l’aimait lui. Il y croyait, bien plus fort qu’à ce qu’il voyait sous ses yeux. C’est donc avec toute la conviction dont il était capable qu’il lui répondit :

– Bien sûr que non ! Elle la retienne prisonnière d’une manière ou d’une autre.

– En êtes-vous certain ?

Azel se tourna alors vers elle :

– Pourrions-nous cesser de tergiverser et aller la secourir ?

L’éclaireuse le regarda un long moment avant d’acquiescer de la tête. De gestes de la main précis, elle déploya ses hommes qui se déplacèrent aussi silencieusement que des ombres et investirent le camp. En quelques secondes, ils encerclèrent les mages en train de se regrouper. Harding encocha une flèche dans l’arc qu’elle avait pris à la main. Elle visa et tendit la corde.

– Occupe-toi de Leena, on s’occupe du reste.

Azel murmura son assentiment et se concentra, attendant le signal. Sur le chemin, il avait réussi à convaincre Harding qu’avec l’effet de surprise, ils avaient une chance d’arrêter les mages. Il avait passé un peu de temps avec ces mages les observant à l’entrainement. Ils étaient bons mais n’avait pas l’habitude de se battre en groupe, alors que l’équipe d’intervention d’Harding était l’une des meilleures. Il se connaissaient tous et travaillaient ensemble depuis un moment.

Les templiers étaient plutôt rares au sein de l’Inquisition, de sorte que l’Inquisiteur n’avait pu en envoyer que deux en renfort. L’un accompagnera Azel, l’autre aidera comme il peut le reste des agents.

La naine émit alors un sifflement retentissant et caractéristique. Quelques flèches fendirent l’air trouvant parfois leurs cibles. Deux mages furent touchés ou simplement blessés. Aussitôt se fut le branle bas le combat dans le camp. Chaque mages regardaient en tous sens pour savoir d’où venait la menace. Puis les soldats de l’Inquisition sortirent de l’ombre, armes au clair. Azel sortit lui aussi et les yeux fixés sur la silhouette de Leena, il courut vers elle, suivit de près par Piotr, le templier. Il ne prêta pas attention au combat qui faisait rage autour de lui.

Dès les premiers bruits d’affrontement, Owen et son premier lieutenant, resté à ses côtés s’étaient arrêtés dans leur course vers les bois pour se tourner vers le combat. Leena, elle ne bougea plus, et son immobilité alerta le jeune homme qui sentit que quelque chose n’allait pas. Pour mettre à l’épreuve ce mauvais pressentiment, il cria son nom. Elle ne bougeait toujours pas. Son inquiétude grandit alors d’un cran. Owen le repéra et fronça les sourcils. Azel et Piotr arrivèrent à quelques mètres d’eux et le jeune mage exigea aussitôt.

 

– Rendez-nous Leena et nous vous laisserons partir.

Owen sourit.

– J’aimerais beaucoup mais malheureusement Leena n’a aucune envie de vous rejoindre. Elle a toujours été fidèle à notre cause.

Les yeux d’Azel se posèrent alors sur la jeune femme. L’obscurité régnait dans ce coin du camp et elle lui tournait toujours le dos, sans bouger.

– Je n’en crois pas un mot.

– C’est pourtant la vérité. Leena montre lui où va ton allégeance.

Pendant quelques secondes il ne se passa rien. Owen fixait la jeune femme avec tellement d’intensité et de concentration qu’Azel sut immédiatement qu’il était responsable de l’état étrange de la mage. Avec plus de force il ordonna :

– Leena, montre-leur !

La jeune femme tendit alors sa main dans son dos et une énorme boule feu plongea vers Azel et le templier. Celui-ci réagit plus vite que le mage et annihila le sort avant qu’il ne puisse les atteindre. Azel était lui concentré sur l’énorme blessure qu’il voyait sur le bras de la jeune femme, encore dégoûtante de sang. Il cria alors à Piotr.

– Sur Owen !

En un clin d’œil le templier compris et lança son sort d’anti-magie sur le vieux mage qui tituba en s’agrippant la tête à deux mains. Aussitôt Leena s’affaissa au sol. Azel voulut la rejoindre mais le lieutenant d’Owen, qui était resté bien silencieux, s’interposa.

– Il va falloir me passer sur le corps, traître.

Aussitôt, l’air devint statique autour d’Azel et il leva rapidement un bouclier, au moment où un éclair lui tomba dessus, créant de la fumée quand il entra en contact avec sa protection. Le jeune homme ne se laissa pas faire et incanta un poing de force, y mettant toute sa force, sa colère et son angoisse, que son adversaire prit de plein fouet. Il vola dans les airs et alla s’écraser violemment contre le tronc d’un arbre. Il s’écrasa ensuite au sol, tenta de se relever, mais échoua quand Azel lui lança un sort de torpeur suivit d’un autre qui alourdit la gravité autour de lui. Sonné, il s’effondra encore pour ne plus se relever.

Enfin Azel put dévisager Leena. Son corps manqua un battement quand il vit l’état dans lequel elle se trouvait. L’un de ses yeux était enflé et presque fermé, sa lèvre était fendue et des hématomes se formaient sur ses joues. Elle était très pâle mais ce qui l’inquiétait le plus c’était les entailles profondes sur ses bras. Elle leva des yeux fatigués vers lui.

– Azel…

Il aurait voulu se précipiter vers elle, l’éloigner d’ici. Mais le cri de douleur de Piotr l’en empêcha. Il tourna la tête pour constater que les deux adversaire semblaient mal en point. Le templier semblait à court de lyrium, et se battait contre des lames matérialisées par magie. Elles venaient de le blesser à la main et le templier avait lâché son arme, incapable de la porter à nouveau. Owen était lui aussi affaibli. Il haletait et ses traits étaient tirés. Il pris soudain sa dague et s’entailla la main. Il tira ensuite sur la corde de son collier et prit le pendentif de lyrium rouge dans sa main blessée. Il serra fortement la pierre, faisant couler son sang dessus.

– Maintenant, ça suffit !

Azel se prépara mais rien ne vint. Soudain Leena et Piotr hurlèrent quand, de leurs plaies, coula soudain du sang, beaucoup de sang. Leena fut la plus touchée. Elle avait sans doute des hémorragies internes car le liquide pourpre s’échappa de ses lèvres. Azel ne semblait pas touché par ce sort dévastateur. Mais il se sentait terriblement impuissant. Il ne savait pas comment faire pour les protéger de quelque chose qui attaquait directement leurs corps. Alors, à la place, il décida d’attaquer directement la source. Il tenta de faire appel à la glace pour paralyser le mage mais il contra son sort facilement, contraignant Azel à être plus agressif. La première et unique fois où il l’avait été, il avait perdu le contrôle face à sa colère et avait massacré les brigands dans la forêt. Si à l’époque il avait été écœuré par son comportement, aujourd’hui il n’eut aucune hésitation à retrouver cet état presque primitif où l’avait plongé sa haine contre ces hommes. Il n’allait pas laisser mourir Piotr et surtout Leena pour sa tranquillité d’esprit.

Pour troubler sa concentration, Azel fit trembler la terre sous les pieds d’Owen qui ne sembla pas si affecté que cela, mais le jeune homme ne lui laissa pas le temps de contre-attaquer et poursuivit en lançant aussitôt le sort le plus puissant que Maître Solas lui avait appris. Il canalisa si vite et si fort sa magie qu’un voile de sueur recouvrit son visage, malgré la fraîcheur de la nuit. La terre bougeait toujours quand le premier météore de feu, de la taille d’un mabari, atterrit aux pieds de l’ancien chef des Libertaires. Puis un deuxième, un troisième, jusqu’à former une véritable pluie de pierre enflammée qui tomba sur Owen et sur son lieutenant inconscient.

Cette fois, le vieux mage arrêta son sort de sang et tourna un regard furieux vers Azel avant de s’écarter brusquement pour éviter une pierre. Quelques unes tombèrent sur les arbres alentour et les enflammèrent en quelques secondes. Le feu éclaira soudain le camp d’une vive clarté. Azel avait réussi à faire reculer son adversaire mais il était toujours sur pied et plus en colère que jamais. Il invoqua à nouveau une lame immatérielle et la lança à l’assaut d’Azel. Celui-ci eut tout juste le temps de s’entourer d’une barrière pour se protéger. La lame s’acharna sur son bouclier, frappant encore et encore, l’affaiblissant à chaque coup. Azel réagit alors avant qu’elle ne réussisse à le faire tomber. Il matérialisa un nouveau poing de force et le lança aussi fort qu’il le put sur l’ancien-chef. La lame disparut enfin et si Owen ne prit pas le sort à pleine puissance, le poing le repoussa assez fort sur des bûches empilées contre le mur d’une maison. Lorsqu’il s’écrasa contre le tas de rondins, elles chutèrent en tous sens. L’une l’atteignit à la tête et il tituba pour retrouver son équilibre.

Azel en profita pour vérifier l’état de Piotr et Leena. Le templier semblait évanoui, alors que la jeune femme essuya le sang qui avait coulé de sa bouche en se relevant avec difficulté. Cette fois il n’hésita plus, il devait l’éloigner de là et lui faire voir un mage soigneur sur le champ.

Il alla vers elle et l’aida à se maintenir debout. Une main autour de sa taille, il l’aida à l’éloigner de la zone de combat. Ils firent quelques pas, quand soudain la jeune femme se raidit contre lui et elle cessa d’avancer. Craignant le pire, Azel stoppa également et se tourna elle. Elle était encore plus pâle qu’avant et ses yeux affolés exprimait une peur et une douleur qu’il ne lui avait jamais vu.

– Tu vas bien ?

La jeune femme ouvrit la bouche comme pour lui répondre, mais ne semblait pas en avoir la force. Elle se rapprocha alors maladroitement de lui, et s’accrocha à sa tunique. Azel la serra contre lui pour la rassurer.

– Tout va bien Leena, on va te ramener et de soigner. Mais il faut qu’on avance.

Il sentit soudain une chaleur étrange s’échapper de la jeune femme et il redouta un instant qu’avec ses nombreuses blessures, elle n’arrive plus à contrôler sa magie de feu. Mais avant qu’il n’ai pu faire quoique ce soit, la chaleur s’intensifia et Leena se serra plus fort contre lui. D’un seul coup, la chaleur devint insupportable,

– Tu me fais mal, Leena ! Lâche-moi.

Il réussit enfin à s’extirper de l’étreinte de la jeune femme et recula d’un pas. Tapota sur sa tunique qui commençait à fumer. Il leva les yeux vers elle, un peu désorienté. Juste à temps pour voir la boule de feu arriver droit sur lui. Il en fut tellement surpris qu’il ne réagit même pas. Dans un réflexe de défense, il leva simplement les mains, paumes en avant. Le sort s’écrasa contre ses mains et son torse, réduisant instantanément ses couches de vêtements en cendre. Vint alors la douleur, tellement forte, tellement incommensurable, qu’il hurla, sa peau se racornit et une épouvantable odeur de chair brûlée envahit ses narines. La douleur redoubla tellement que son cerveau n’arriva même plus à l’enregistrer. Un puissant sentiment de trahison l’envahit et il lança un regard plein de reproche à la jeune femme dont le visage n’exprimait aucune réaction. Privé de sensation et de force, il s’écroula alors qu’un voile noir envahit sa vision.

Leena regarda le corps d’Azel tomber au sol comme au ralenti, le cœur emplit d’horreur. Stupide ! Elle avait été si stupide et sûre d’elle ! Mais elle n’avait pas pensé perdre autant de sang et elle se sentait si faible. Si bien que lorsqu’elle avait à nouveau perdu le contrôle de son corps, elle avait eu beau lutter de toutes ses forces, elle avait dû lui céder son corps. Lorsqu’Owen avait fait appel à sa magie de feu alors qu’elle se trouvait si proche d’Azel, elle avait compris son intention et avait lutté encore plus fort qu’avant, se battant comme une tigresse contre l’assaut d’Owen. Mais il avait gagné, et Azel l’avait prise dans ses bras et… elle n’arrivait pas à réaliser que ce qui venait de se passer était réel, et pas un cauchemar sorti de ses angoisses les plus profondes.

Lorsque le corps d’Azel toucha le sol, elle sentit la pression d’Owen qui rappelait sa magie. Mais cette fois sa volonté fut renforcée par la peine et la culpabilité qui l’envahirent comme un raz-de-marée. Elle venait de faire du mal à l’homme qu’elle aimait ! Elle l’avait peut-être même tué ! Si ça n’était pas déjà fait, Owen était bien décidé à l’achever par son intermédiaire.

Toute pensée cohérente la quitta, sa concentration entièrement focalisée sur Owen. Au moment où une nouvelle boule de feu allait s’échapper de ses doigts, elle reprit le contrôle et pivota vers le vieux mage, la lançant directement sur lui. Appuyé contre la maison, Owen réussit à bouger pour l’éviter et elle s’écrasa contre le mur de la maison qu’elle enflamma. Leena enchaîna rapidement plusieurs boules de feu qu’elle dirigea vers le vieux mage. Celui-ci les esquiva en se cachant derrière les troncs des arbres, y mettant aussi le feu. Le bois craquait alors que le feu le dévorait et de nombreuses flammèches voletaient dans les airs. Owen, sentant le vent tourner, s’enfuit alors vers la forêt en courant.

Leena tomba à genoux devant Azel et constata avec désespoir, que ses brûlures étaient extrêmes graves. Son épiderme avait noircit laissant voir la chair rose en-dessous. Elles avaient envahi son torse, montant un peu sur son cou, ses bras et ses mains. Elle n’osait même pas le toucher.

Soudain sa peine explosa, ses larmes coulèrent et son corps fut secoué de sanglots bruyant. Elle se pencha sur son corps et posa un doigt sous son nez. Elle sentit une légère respiration, fragile et faible. En jetant un coup d’œil alentour elle remarqua que la plupart des mages Libertaires avaient été maîtrisés, alors elle appela à l’aide :

– S’il vous plait ! Quelqu’un ! Il y a un blessé grave ici !

Aussi délicatement que possible, elle se pencha sur lui et embrassa son front. Elle murmura contre sa peau.

– Je t’en supplie Azel, ne meurs pas…Tu pourras me haïr autant que tu veux pour ce que j’ai fait, mais ne pars pas…

– Que s’est-il passé ?

Leena leva les yeux pour les plonger dans ceux de l’Eclaireuse Harding, qui d’abord regarda le corps d’Azel avec horreur puis remarqua l’état épouvantable de la jeune mage.

– Il doit voir un mage soigneur au plus vite !

– Elle est débordée de …

– Maintenant !

En se rendant compte qu’elle avait crié, elle essaya de calmer sa panique grandissante et sa voix.

– S’il vous plait. Maintenant où il va mourir.

La naine hocha la tête et se releva.

– D’accord. Helaine ! Pars ici !

Quelques secondes plus tard, une humaine entre deux âges s’agenouilla en face de Leena. Elle analyse rapidement la situation et posa immédiatement ses mains sur les chairs brûlées qui se mirent à briller.

Leena chercha le regard de la guérisseuse mais celle-ci était entièrement focalisée sur son patient.

– Est-ce qu’il va s’en sortir ?

– Pas si vous m’interrompez. Eloignez-vous !

Leena se redressa, sans quitter des yeux le visage d’Azel, encore crispé de douleur. Complètement impuissante, elle pria de toutes ses forces le Créateur. Soudain, elle releva la tête. Owen s’était enfui ! Il allait s’en sortir après ce qu’il venait de lui faire subir ! Elle ferma alors les poings et sa peine se transforma en une haine et une colère froide qui lui firent oublier sa fatigue et sa faiblesse. Elle laissa Azel au bon soin d’Helaine et s’engouffra dans la forêt qui était en train de brûler. Elle esquiva les branches enflammées qui tombaient en tout sens. Le grondement du feu emplit ses oreilles et elle eut l’impression qu’il rugissait au rythme de ses battements de cœur.

Elle courut sans crainte au milieu du brasier, comme si elle savait qu’il ne lui ferait rien. Entre les feuilles mortes, elle vit briller quelque chose de rouge par terre. Elle ramassa la pierre de lyrium rouge et la serra dans sa main. Owen avait dû la lâcher dans sa fuite. Elle vit alors une silhouette qui zigzaguait entre les arbres et un sourire froid étira ses lèvres quand elle le reconnut. Elle accéléra alors l’allure pour le rejoindre.

L’homme se retourna et une légère lueur de panique traversa ses prunelles quand il reconnut la jeune femme. Il essaya de s’enfuir mais Leena leva la main et dressa un mur de feu devant lui, le stoppant net dans sa course.

– Comme je suis désolée Bron, tu sais combien cela me chagrine de devoir te faire du mal.

Il leva les mains dans un geste apaisant.

– Attends Leena, je n’étais pas sérieux tu sais… c’était juste de l’esbroufe…

Mais la jeune mage était inflexible. La main toujours levée, elle lança plusieurs boules de feu sur le mage et tourna les talons sous les hurlements inhumains de Bron qui flambait derrière elle.

Elle s’enfonça plus profondément sachant pertinemment où se dirigeait Owen. Même s’il ne savait pas exactement où il se situait, il savait que sa seule échappatoire était le petit passage secret.

Elle le trouva finalement alors qu’il allait s’y engouffrer.

– Owen !

Elle sentit alors qu’il tentait, une fois de plus, de prendre le contrôle de son esprit. Mais elle le repoussa comme un moustique énervant et quand il se tourna vers elle, elle lut la surprise dans son regard. Elle lui montra la petite pierre qu’elle avait dans la main. Son chant était très diffus, comme si son pouvoir était presque épuisé.

– Sans ça, tu n’y arriveras pas.

Hors de lui, le mage passa ses mains dans ses cheveux plein de cendres et tira dessus comme un possédé.

– Tu as tout gâché, Leena ! Tout ! J’aurais pu faire en sorte que nous soyons libres et maîtres de ce monde ! Mais il a fallut que tu t’en mêles !

– Tu nous aurais tous mener à la destruction et à la mort ! Mais il est inutile de discuter avec toi. Tu ne comprends rien.

Il lui lança un sort qui lui sembla si ridiculement faible qu’elle n’eut qu’à faire un pas de côté pour l’éviter. Sachant qu’il n’était plus en position de force, il fuit à nouveau et réussit à se faufiler entre les boules de feu que Leena lui lançait à la chaîne et pénétra dans le passage. Folle de rage qu’il lui échappe, Leena cria sa frustration et courut jusqu’à l’entrée. Le poursuivre éternellement ne rimait à rien. L’adrénaline et la rage lui donnaient des ailes, mais son état physique ne lui permettrait pas de continuer ainsi très longtemps. Elle posa la main sur le mur de terre et frôla le lierre et les ronces qui l’avaient envahi, formant parfois des rideaux naturels. Elle entendit les bruit de course d’Owen qui résonnait dans le tunnel sombre. Elle sut alors ce qu’elle devait faire mais elle hésita quand même. Parce que malgré tout, Owen avait été là quand elle avait eu besoin d’aide et d’un ami et que si tuer Bron de sang froid ne lui avait pas poser problème, tuer Owen lui serrait le cœur. Mais il était trop dangereux, elle devait l’arrêter. Sans oublier ce qu’il avait subir à Azel, enfin ce qu’elle lui avait fait subir par son intermédiaire.

Elle s’agenouilla et posa ses deux mains de part et d’autre du tunnel, sur des racines de lierre. Elle ferma les yeux comme si elle ne voulait pas être le témoin de ce qu’elle allait être obligée de faire. Puis elle appela sa magie du feu et pour une fois, elle résista un peu, signe qu’elle commençait à atteindre ses limites. Le bois et le feuillage prirent feu immédiatement et se propagea le long du mur en quelques secondes éclairant brièvement l’obscurité du passage. Elle continua à canaliser sa magie jusqu’à entendre les hurlements d’Owen, jusqu’à ce que ces hurlements deviennent presque animal puis s’arrêtent brusquement. Elle ne percevaient plus que le crépitement du feu qui l’entourait.

Une énorme chape de fatigue tomba soudain sur ses épaules. Son ventre la faisait atrocement souffrir, tout comme son visage, ses épaules et ses bras. Sa tête lui tournait et elle n’avait qu’une seule envie, s’allonger et laisser le feu l’emporter. Mais elle ne pouvait pas, elle devait rejoindre ce qui restait du camp, elle devait savoir si Azel était en vie. Si ce qu’elle lui avait fait l’avait…l’avait tué. Alors, sans plus aucune hésitation, elle partirait le rejoindre. Même si elle doutait qu’il veuille d’elle, même dans l’au-delà. Cela serait difficile de vivre en sachant qu’elle l’avait blessé, mais il lui serait totalement impossible de continuer à respirer, à manger en sachant qu’elle avait tué l’homme qu’elle aimait. Elle devait savoir.

Alors Leena se traîna vers le camp. Dans une sorte d’état second, elle se dit qu’elle aimerait être capable d’arrêter l’incendie qui ravageait les alentours avant que la forêt ne soit réduite en cendres. A cette simple pensée, le feu diminua sur son passage, avant de s’éteindre complètement, mais le jeune femme ne le remarqua pas. Elle n’avait plus qu’un but.

Lorsqu’elle émergea dans la clairière, le combat était terminé. Les pertes humaines étaient grandes, surtout du côté des mages. Les agents de l’Inquisition pansaient leurs blessés, réunis dans un coin, et organisait le retour au village. Azel était étendu avec les autres, seul. La mage guérisseuse ne s’occupait plus de lui. Personne ne s’occupait de lui. Elle réunit ses dernières forces pour le rejoindre et tomba à genou à ses côtés. Elle regarda son visage un moment, et d’un doigt, elle ôta une mèche de cheveux qui lui barrait le front. Elle fixa ensuite sa poitrine, cherchant le moindre mouvement, mais ses yeux étaient déjà plein de larmes et sa vision était trop trouble.

Doucement, Harding posa une main sur l’épaule de la jeune mage.

–  Leena, vous devez vous faire soigner. Je ne sais même pas comment vous tenez encore debout.

Mais la jeune femme ne bougea pas alors la naine essaya de la relever.

– Non, laissez-moi ! Laissez-moi !

– Soyez raisonnable !

Leena n’écoutait pas. Elle revit les yeux si sombres mais si expressifs d’Azel. Ses sourires si beaux et si rares. La douceur de ses mains qu’elle avait ruinée. Elle avait tout détruit, mais elle avait besoin de l’entendre, alors elle prit son courage à deux mains et demanda :

– Il…il est mort n’est-ce pas ? Je l’ai tué !

L’Eclaireuse s’agenouilla à côté de Leena et lui prit les mains.

– Helaine l’a plongé dans un sommeil artificiel parce que s’il se réveillait maintenant, la douleur serait trop atroce. Mais elle a réussit à le tirer d’affaire. Il risque d’avoir des séquelles, mais il est encore trop tôt pour le dire.

Comme la mage ne semblait pas réagir, la naine répéta.

– Il vivra Leena.

Un hoquet échappa à la jeune mage. Elle n’arrivait pas à y croire. Elle n’osait pas bouger ou respirer de peur d’altérer la réalité. Puis comme rien ne se passait elle tourna son visage vers l’agent et à travers ses larmes, vit le petit sourire qu’elle lui adressait. Alors la pression lâcha enfin. Elle prit son visage entre ses mains et s’autorisa à pleurer de soulagement. Elle sentit les ondes de compassion émanées de la naine alors qu’elle lui frottait gentiment le dos. La dernière pensée qui lui traversa l’esprit avant de s’écrouler, elle la murmura rien que pour elle :

– Il est vivant…

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Chapitre 19 – Le refuge

TW: Ce chapitre contient des scènes érotiques explicites.

Seren se concentrait. Elle devait à la fois tenir à l’écart la colère qui faisait encore bouillir son sang, mais aussi s’orienter dans les rues de la ville rapidement pour arriver à leur destination. Ils devaient faire vite avant que les rues ne grouillent de soldats ou de templiers à leur recherche. Heureusement, l’air nocturne avait redonné un peu d’énergie et de vie à Rain qui n’avait plus besoin de son aide pour se déplacer. Ils rasaient les murs et s’arrêtaient à chaque coin de rue pour vérifier qu’ils n’étaient pas suivis ou qu’ils n’allaient pas tomber sur de nouveaux ennemis.

C’est avec un profond soulagement que Seren vit enfin la maison qu’elle cherchait désespérément. Elle passait totalement inaperçu dans le amas d’autres bâtisses. Elle était néanmoins grande et semblait bien entretenue.

Seren n’hésita pas un instant et se dirigea vers la porte où elle se mit à frapper fort contre le panneau en bois épais. Un petit panneau de bois coulissa, puis une voix grave et puissante se fit entendre.

– Seren ?

– J’ai besoin de ton aide Rayburn, tu m’as toujours dit que tu serais là…

Le panneau de bois se remit en place et un cliquetis de clés se fit entendre. La porte s’ouvrit soudain en grand et un homme, ou plutôt un géant, apparut dans l’encadrement. Un humain, d’une cinquantaine d’années, tout en muscles, très brun, avec une barbe qui lui mangeait la moitié du visage, prit Seren dans ses bras et la souleva comme une poupée de chiffon.

– Rayburn, je t’en prie, tu me serres trop fort !

L’homme la reposa aussitôt au sol et, d’un mouvement du menton, les invita à entrer. Ils pénétrèrent dans une maison coquette, haute de plafond. La pièce principale était grande et chauffée par une haute cheminée. Plusieurs banquettes et fauteuils étaient disposés autour de cette cheminée et une grande table, entourée de chaises, se trouvait dans un coin de la pièce. En face de l’entrée montait un escalier qui menait à l’étage supérieur.

Le géant referma derrière lui et verrouilla les nombreux verrous. Il se tourna ensuite vers le couple et leur demanda :

– Bon, expliquez-moi un peu ce que c’est que tout ce bazar ! Toute la ville est en alerte et recherche une esclave dangereuse en fuite,  ainsi qu’un mage criminel.

Seren soupira et se laissa tomber sur l’une des banquettes. Rain se posta près de la cheminée, tout près de Seren, essayant de réchauffer son corps secoué de légers frissons, surement un effet secondaire du choc qu’il avait subi ce soir.

– Je suis désolée de te mettre dans l’embarras Ray. Je…je ne savais pas où trouver refuge.

– Pas de soucis, petite guerrière ! Tu sais bien que la promesse que je t’ai faite tiendra toujours.

– Je ferais mieux de commencer par le début. Rain je te présente Rayburn, ancien champion de Minrathie. J’ai dû le battre pour prendre sa place.

Avec un petit sourire, elle ajouta :

– Nous sommes amis depuis presque aussi longtemps que ma première entrée dans l’arène. C’est lui qui m’a aidé à me faire à ce nouveau monde, qui est essentiellement masculin. Il m’a prise sous son aile. Ray, je te présente Rain.

Elle chercha sa main et la serra dans la sienne, ce qui n’échappa pas à l’œil acéré de l’ancien champion.

– C’est mon… c’est un ami très cher, pas un criminel.

– Enchanté, Rayburn. Merci d’accepter de nous cacher.

Rayburn croisa les bras sur sa large poitrine et hocha la tête.

– Pas de problème. Les amis de Seren sont mes amis. Alors ? Tu as fini par envoyer bouler ce bon Darius ?

– Oui, enfin disons que ça n’est pas aussi simple que cela. Mais le fait est que je me suis enfuie et que Rain est recherché pour un crime qu’il n’a pas commis. Nous avions déjà pour projet de nous enfuir, mais pas avant demain soir. Nous avons donc besoin d’un refuge jusque-là.

– Tu sais bien que c’est d’accord ! Je vais vous chercher de quoi manger. Vous pourrez vous reposer un peu après, vous avez l’air épuisés tous les deux. Ne bougez pas !

Le géant sortit de la pièce et Rain vint s’asseoir à côté de la jeune elfe, leurs mains toujours unies. Seren posa simplement sa tête sur l’épaule du jeune homme. Ils ne dirent rien, se contentant de souffler un peu et de profiter de la présence de l’autre, leurs mains enlacées contre la cuisse de Seren. Quelques minutes plus tard, Rayburn revint avec un plateau garni de nourriture diverse, fromage, pain frais, poulet rôti ainsi qu’une bonne bouteille de vin. Il posa le tout sur la table. Seren et Rain s’attablèrent et firent honneur à l’hospitalité de leur hôte.

Rayburn se gratta la gorge et demanda :

– Alors, est ce que je dois préparer deux chambres ou…

Rain releva la tête de son assiette, croisa le regard brun de l’homme et clarifia :

– Non, une chambre suffira largement. Avec un seul grand lit.

Rayburn regarda en direction de Seren qui le nez plongé dans sa tranche de pain rougissait jusqu’au bout de ses oreilles pointues. Il sourit alors.

– Bien, comme vous voudrez. Je vais vous montrer votre chambre puis je vais faire un tour dehors pour aller aux nouvelles. Je passerai par mon petit passage secret pour plus de sécurité, conçut et construit par mes petites mains.

Seren haussa un sourcil :

– Tu as un passage secret ? Pourquoi je ne suis même pas étonnée !

– Hey ! On ne sait jamais quand on pourrait en avoir besoin. Regarde, aujourd’hui il va enfin me servir à quelque chose.

– Tu es l’homme le plus prévoyant ou le plus paranoïaque que j’ai jamais rencontré. Mais merci pour tout, Ray.

– Allez, arrête avec ça ! C’est à ça que sert les amis, non ?

Lorsque Rain et Seren furent repus, Rayburn les mena à l’étage et ouvrit la porte de leur chambre pour la nuit.

La pièce était petite avec juste de la place pour un grand lit double et une coiffeuse en bois. La chambre sentait bon le propre et la lavande. L’ancien champion prit la parole.

– Ça n’est pas grand-chose mais ça fera l’affaire pour une nuit. Faites comme chez vous, le garde-manger est en bas si vous avez encore un petit creux pendant la nuit. La fenêtre donne sur la rue, alors essayez de ne pas ouvrir les rideaux. Mais au moins ça vous permettra de voir ce qui se passe à l’extérieur sans sortir.

Seren se rapprocha de la fenêtre, soulevant un coin du tissu pour jeter un coup d’œil au-dehors. La lumière de la lune, pleine ce soir, éclairait tout presque comme en plein jour. Rain posa sa lance contre le mur et tendit la main à Rayburn.

– C’est parfait. Merci pour tout.

Celui-ci n’hésita pas et la serra dans sa grosse paluche.

– Reposez-vous et ne vous faites aucun souci.

Il sortit de la pièce et ferma la porte derrière lui.

Seren se tourna vers Rain et leurs regards se croisèrent, s’accrochèrent. Dans un même élan ils firent les quelques pas qui les séparaient. Leurs corps entrèrent en contact et leurs bouches se trouvèrent. Aussitôt ils approfondirent leur baiser et Seren gémit quand leurs langues se touchèrent, se cherchèrent, se caressèrent.

Leurs mains, fébriles, parcouraient leur corps, sans trop savoir où s’arrêter. Au bout de longues minutes, leurs lèvres se séparèrent. Elle sentit le soulagement envahir son être et le poids qui pesait sur elle depuis quelques heures s’allégea enfin. Ils posèrent leur front l’un contre l’autre. Seren, le souffle court murmura, la voix légèrement enrouée :

– J’ai cru t’avoir perdu…

– Si tu n’étais pas arrivée à temps, ça aurait pu être le cas. Mais tu es venue.

Seren baissa les yeux et posa un doigt sur la légère coupure qu’elle lui avait faite au cou.

– Je t’ai blessé.

– Non Seren, tu m’as sauvé. Ça, ce n’est qu’une égratignure.

Il baisa sa joue, sa pommette mais trop impatiente Seren bougea son visage de sorte que leurs lèvres se retrouvent. Les mains de la jeune elfe descendirent sur la tunique de Rain et commença à en défaire les boutons, avide de sentir sa peau sous ses doigts. Elle faillit en arracher un, qui lui résistait trop à son goût. Rain ne resta pas inactif, et lui aussi commença à déboutonner l’habit de Seren. A chaque baiser, leur impatience et leur désir montaient encore d’un cran et quand ils furent enfin torse nus, ils se serrèrent fort l’un contre l’autre, sans cesser de s’embrasser. Peau contre peau, leur frénésie redoubla d’intensité. Rain souleva la jeune femme et la porta jusqu’à la coiffeuse, où il l’installa. Lorsqu’il voulut se détacher de Seren, elle ne le laissa pas faire et lui mordit violemment la lèvre en représailles, récoltant un léger cri d’indignation. L’adrénaline qui avait parcouru leur corps pendant le combat et la fuite, coulait toujours dans leur veine et rendait leur étreinte passionnelle, presque brutale.

Rain tira les cheveux de la jeune elfe vers l’arrière, assez fort pour l’obliger à lui offrir son cou qu’il parsema de baisers et de légers mordillements, en descendant doucement. Les mains de Seren enserrèrent le visage de l’humain et essayèrent de l’attirer vers le haut. Rain, légèrement contrarié que l’on perturbe ses plans, attrapa ses deux mains et les plaqua contre le bois pour qu’elle ne puisse plus bouger. Il s’attarda sur la peau sensible entre sa nuque et son épaule. Il aspira la peau entre ses lèvres, laissant une marque bleuie. Seren gémit mais ne sut pas si c’était de plaisir ou de douleur. Rain lécha ensuite la peau meurtrie, comme pour se faire pardonner. Puis il reprit tranquillement sa descente et attrapa un mamelon entre ses lèvres. La jeune femme cria et arqua le dos pour lui présenter sa poitrine, priant pour qu’il n’arrête pas. Finalement, il relâcha les mains de Seren pour pétrir ses seins d’une main, alors que l’autre s’attaquait aux lacets de son pantalon. Il releva la tête et redonna ses lèvres à l’elfe qui ne demandait que cela. Seren, enfin libre, posa ses mains sur le torse de l’humain et pinça l’un de ses mamelons, récoltant un léger cri, étouffé par sa bouche. Ses ongles raclèrent sa peau, étonnamment douce et elle suivit la fine ligne de poils blonds qui descendait sur son ventre pour finir bien plus bas. Elle eut à peine le temps de défaire le nœud de son pantalon qu’il recula d’un pas. Elle posa les mains derrière elle et souleva légèrement les hanches. Il en profita pour retirer son bas d’un coup sec puis il se repositionna entre ses cuisses. Seren l’attira à elle et passa ses jambes autour de ses hanches, le retenant tout contre son corps, offert. Ils s’embrassèrent à nouveau, et la main de Rain empoigna un sein. Il le caressa un instant avant de descendre sa main plus bas le long de ses côtes puis vers son ventre. A son passage, la peau de la jeune elfe se hérissa et un frisson de désir anticipé la traversa.

Enfin, la main de son amant trouva ses chairs intimes, humides de désir. Elle détacha sa bouche de Rain pour crier son plaisir. Ils étaient sûrement seuls dans cette maison, elle n’avait pas à se retenir. Lorsqu’un doigt la pénétra brutalement elle comprit qu’elle ne pourrait plus attendre. Elle le voulait, et elle le voulait maintenant, elle en avait assez d’être patiente. Lorsqu’il voulut bouger son doigt, elle lui bloqua le poignet et, tout en le regardant dans les yeux, souffla :

– Non !

Perplexe, Rain se figea, interprétant son refus comme une volonté de tout arrêter. Mais Seren le contredit en finissant le travail qu’elle avait entrepris sur son pantalon. Elle abaissa le tissu un peu plus bas, sur les hanches du jeune homme, libérant son sexe douloureux. Elle se positionna au bord du plateau de bois et tout en le regardant dans les yeux, guida son membre en elle d’une seule et unique poussée. Elle gémit et enfonça ses ongles dans l’épaule de Rain. Celui-ci, les yeux mi-clos, essayait de se contrôler pour ne pas bouger.

Mais Seren l’agrippa par la nuque, rapprochant leurs deux visages jusqu’à ce que leurs lèvres se touchent. Elle lui ordonna alors :

– Prends-moi, Alexei. Maintenant.

Comme libéré, Rain gémit et écrasa ses lèvres contre celles de la jeune femme. Puis, il posa sa main sur le haut de sa poitrine pour la pencher vers l’arrière. Seren s’exécuta volontiers et s’appuya sur ses mains, tout en écartant largement les cuisses.

Enfin, Rain bougea. Un coup très lent, qui l’électrisa tout entier. Il saisit alors l’une des jambes de la jeune elfe et accéléra légèrement ses coups de reins, voulant aller toujours plus loin. Seren manifesta son contentement en laissant s’échapper un cri de pur plaisir. Elle se pencha encore plus vers l’arrière, cherchant le maximum de sensations. Créateur que c’était bon ! Il se sentit si vivant, si heureux à cet instant. Et dire qu’il aurait pu tout perdre ce soir, mais que grâce à cette femme, il était là, en elle, avec toutes ses émotions intactes. Il prit le temps de l’observer un instant. A lueur de la lune, la peau de la jeune elfe était d’une blancheur irréelle et ses cicatrices ressemblaient à des arabesques fascinantes. Penchée vers l’arrière, les jambes écartées pour mieux l’accueillir, la poitrine gonflée et ses yeux verts déjà légèrement cerclés de rouge, brillants dans la clarté lunaire, elle était envoûtante. Elle méritait une autre vie, plus apaisante, sans violence, pleine de moments tendres et d’affection. Il ralentit alors le rythme de ses mouvements et se pencha pour l’embrasser doucement. Seren se laissa faire un moment mais, très vite, elle le prit par la nuque et approfondit le baiser, ondulant des hanches pour accélérer le rythme. Elle détacha ses lèvres de son amant et lui lança un regard sans équivoque.

– Ce n’est pas de ta tendresse dont j’ai besoin maintenant, Alexei. J’ai besoin de toi… tout entier, sans retenu.

Rain sourit ; c’était comme si elle avait lu dans ses pensées.

– A vos ordres, madame.

Il ressortit entièrement pour replonger violemment dans la chaleur de son corps. Puisqu’elle le demandait, il allait laisser parler son corps. Il bougeait à un rythme soutenu, allant plus fort à chaque coup de rein, pour le plus grand plaisir de la jeune femme qui ne pouvait plus arrêter ses gémissements. Les muscles du jeune homme étaient contractés par l’effort physique et une légère pellicule de sueur recouvrait son corps. Chacun de ses assauts faisait bouger la coiffeuse, qui cognait contre le mur au même rythme que ses vas et vients. Il empoigna alors la deuxième jambe de la jeune femme, relevant légèrement son bassin et cette nouvelle position faillit les rendre fous de désir. Rain accéléra encore et rejeta la tête en arrière, se sentant au bord de la jouissance. Mais il ne voulait pas partir seul. Heureusement pour lui, Seren semblait dans le même état. Elle avait les yeux clos, les mains crispées sur le rebord du meuble, et se mordait la lèvre pour ne pas hurler. Quelques coups de reins plus tard, Seren rejeta la tête en arrière dans un cri et son corps entier se contracta, attirant le sexe de Rain encore plus loin. Surpris, le jeune homme ne put se retenir plus longtemps et se laissa, lui aussi, aller à la jouissance en criant le nom de Seren.

Il relâcha les jambes de la jeune femme, le corps penché en avant, en appui sur la coiffeuse. Le front contre l’épaule de la jeune femme, il reprenait lentement son souffle. Seren passa une main dans les courts cheveux du jeune homme et couvrait sa tempe de tendres baisers.

Lorsqu’enfin Rain put à nouveau parler, il releva la tête et lui avoua.

– Je t’aime, Seren.

Voilà, c’était dit. Aujourd’hui il avait été à deux doigts de la perdre, et il ne voulait pas regretter de ne pas lui avoir confessé ses véritables sentiments. Leur situation était telle, que les non-dits n’y avaient pas de place.

La jeune elfe avait les yeux écarquillés, la bouche légèrement ouverte, les doigts immobiles dans les cheveux de son amant. Chaque seconde qui passait sans réaction de sa part, inquiétait un peu plus Rain.

– Seren ?

Subitement, un sourire radieux illumina les traits de la jeune femme et pendant un instant, Rain entre-aperçut la femme qu’elle aurait pu être, dans d’autres circonstances, sans l’arène, en continuant de grandir avec son clan. Elle avait le regard pétillant, les traits détendus et comme illuminés. Elle prit son visage en coupe et l’embrassa encore et encore, puis finit par lui dire dans un éclat de rire.

– Faiseurs, si tu savais comme je t’aime !

Rain sourit lui aussi et la porta finalement jusqu’au lit. Ils s’installèrent l’un contre l’autre, la tête de Seren sur la large poitrine de Rain, alors qu’il la serra tout contre lui, jouant avec l’une de ses longues boucles. Finalement, après quelques longues minutes de béatitude, la jeune elfe finit par lui demander :

– Qu’allons-nous faire demain ?

– Eh bien, le plan n’a pas changé, nous allons quitter cette ville maudite.

Il sentit le sourire de la jeune femme contre sa peau.

– Oh oui, avec plaisir ! Mais pour ma sœur ? J’ai tellement peur de ne pas réussir à la convaincre de nous suivre…

Il lui embrassa le haut du crâne :

– Nous ferons tout ce qu’il faut mais nous ne pourrons pas attendre éternellement qu’elle se décide. Avec ou sans nous, le bateau partira.

– Je sais, c’est juste que je m’en voudrais toute ma vie si je n’essayais pas.

– Je comprends, ne t’inquiète pas.

Le silence retomba. Finalement Seren se redressa et baisa les lèvres de Rain.

– Repose-toi, je prends le premier tour de garde.

Le jeune homme, déjà à moitié endormi, aurait voulu protester, mais il sentait bien que son corps avait besoin de repos.

– Réveille-moi dans deux heures, d’accord.

Seren sourit et embrassa son front. Puis, elle lui murmura :

– Toi aussi tu m’as sauvé ce soir, tu sais. Si tu n’avais plus été là, j’aurais tué tout le monde jusqu’à mourir.

Le mage utilisa les quelques force qui lui restait pour plonger ses doigts dans les cheveux de la jeune femme pour l’attirer vers lui et l’embrasser passionnément.

– Je suis là, je ne te laisserai pas seule Seren. Jamais.

Il sourit alors, malicieux.

– Mais là, j’ai vraiment besoin de dormir.

Seren rit, heureuse.

La nuit avait été calme. Seren avait laissé dormir Rain un peu plus longtemps que prévu et lorsqu’elle finit par le réveiller pour dormir à son tour, le ciel commençait déjà à s’éclaircir. Rain râla, mais la jeune femme savait parfaitement que le repos lui avait été bénéfique.

Lorsque Rain la réveilla à son tour, le soleil était déjà haut dans le ciel. Que c’était agréable de reprendre conscience en sentant les lèvres de son amant sur sa peau et c’est le sourire aux lèvres qu’elle ouvrit ses yeux. Elle reprit vite son sérieux, quand elle vit le visage grave de Rain.

– Rayburn vient de nous prévenir qu’il voulait nous voir en bas. Il a quelque chose à nous dire.

Rapidement, Seren s’habilla, légèrement anxieuse, sans trop savoir pourquoi. Elle s’équipa néanmoins de ses saïs et Rain empoigna sa lance. C’est main dans la main qu’ils descendirent les escaliers. Rayburn était assis à sa table, le visage grave et un léger air coupable inscrit sur le visage. Seren commença :

– Ray ? Tout va bi…

Elle fut coupée par une voix grave et profonde qu’elle ne connaissait pas et qui provenait d’un fauteuil tourné vers la cheminée. Une haute silhouette se leva alors. Seren avait déjà ses saïs en main. Bizarrement, elle avait l’impression d’avoir déjà vu cette personne. L’homme se tourna vers eux, les mains dans le dos et leur offrit un sourire qui n’atteignit pas ses étranges yeux argentés.

– N’en veuillez pas à ce bon vieux Rayburn, je lui ai un peu forcé la main. Mais laissez-moi me présenter ! Je m’appelle Magnus de la Maison Varinus.

Il ajouta avec un sourire carnassier :

– Oui, je suis le père de Darius et j’ai une proposition à vous faire.

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Chapitre 19 – Celui qui retrouve un équilibre

Le lendemain matin, Noria n’eut même pas le temps de passer la porte de la cuisine que Sera s’était collée à elle en lui disant :

– Tu es ma nouvelle meilleure amie ! Je t’adore !

Noria se souvenant parfaitement de son pronostic de la veille, échangea un regard complice et un sourire avec Seth puis tapota gentiment le dos de l’elfe accrochée à son cou.

– Je sais Sera, j’ai eu Seth de la même façon !

Sera se recula et se rassit.

– Non mais vraiment, c’est encore plus efficace que la magie. Et moins désagréable en plus !

Puis, se rendant compte de ce qu’elle venait t’entendre, elle agita les sourcils de façon suggestive.

– Oh, tu as eu Seth, hein ?

– Sois gentille Da’mi, la prochaine fois évite de lui donner ta potion, elle est beaucoup trop en forme ce matin.

Noria rit.

– Que veux-tu, ma gentillesse me perdra ! Bon, quel est le programme du jour ?

Sera avait à faire pour le compte des Amis de Jenny et Seth était libre comme l’air.

Une fois le petit déjeuner avalé, Sera les quitta. Noria parla de l’affaire des massacres avec Seth pour exorciser sa frustration, faisant comme d’habitude des vas et viens dans la pièce tout en parlant.

Elle ne savait vraiment pas quoi faire. Elle avait déjà interrogé toutes les personnes proches des victimes, sans rien trouver de concluant. L’assassin était soit en repérage, soit il avait déjà choisi sa victime et lui laissait le délai fatidique d’une semaine avant de l’enlever et la tuer.

Il y avait beaucoup trop d’inconnues dans cette histoire. Les tuait-il tout de suite ou les gardait-il prisonnière quelque part avant ? Comment les « sélectionnait-il » ? Le critère de la beauté était-il le seul à entrer en ligne de compte ? L’assassin pouvait très bien être n’importe qui !

Voyant son état d’agacement avancée et craignant qu’elle ne finisse par mettre toute la maison sans dessus-dessous, Seth lui proposa de faire le tour de quelques fleuristes. Peut-être que l’assassin était assez stupide pour se rendre chaque fois dans la même boutique ? Les roses rouges étaient des fleurs chères. Si l’assassin était un client régulier, les employés du magasin devraient forcément se souvenir de lui.

Ainsi, ils passèrent une bonne partie de la journée dans la ville, à parcourir les rues à la cherche de la moindre boutique de fleurs. Seth se lassa assez vite mais Noria le poussa à continuer, lui servant l’argument bien creux du « Je suis sûre que ça sera la prochaine. »

Mais il semblait que le meurtrier soit finalement assez intelligent pour ne pas se faire remarquer, changer de boutique, ou envoyer quelqu’un d’autre à sa place. Après tout, quoi de plus innocent que d’acheter des fleurs ?

Lorsqu’ils rentrèrent ensemble, la fin d’après-midi était déjà bien entamée et Noria était plus déprimée que jamais. Elle essaya de prendre sur elle et de ne pas trop le montrer, mais elle ne dupa pas Seth. Sera rentra de sa journée plutôt fructueuse et tous trois préparèrent un bon dîner. Ils s’attablèrent ensemble, discutant de tout et de rien, puis se lancèrent dans quelques parties de cartes. Sera proposa de pimenter les choses et de parier des vêtements à retirer. Mais Noria, ne se sentant pas d’humeur, refusa gentiment, leur souhaita une bonne nuit et monta se coucher.

Elle enfila sa chemise de nuit, qui était en fait une chemise d’homme, assez grande pour lui arriver à mi-cuisse, et se faufila sous les couvertures.

Elle espérait pouvoir s’endormir rapidement mais ce soir le sommeil la fuyait. Elle se tournait et se retournait dans son lit, imaginant une jeune elfe au visage parfait, l’appelant à l’aide, encore et encore. Le carillon de la Chantrie sonna une heure du matin et la jeune femme avait toujours les yeux grands ouverts. Elle avait entendu du bruit dans le couloir, quelques heures auparavant, et avait supposé que Seth et Sera était déjà endormis depuis un moment.

Elle passa encore quelques minutes à rager de ne pas trouver le sommeil, sachant pertinemment que la colère n’était pas l’émotion la plus propice à l’ensommeillement. Finalement, n’y tenant plus, elle sortit de son lit en frissonnant et décida de se faire une tisane apaisante. Elle jeta négligemment une étole sur ses épaules, remis mécaniquement son bandeau, récupéra un mélange d’elfidées, de lauriers prophétiques et un soupçon de fleurs de cerisier. Doucement elle ouvrit la porte de sa chambre et, avec toutes les précautions du monde, elle traversa le couloir et descendit les escaliers en prenant bien garde à ne pas faire craquer les lattes de bois du plancher.

Avec étonnement elle remarqua tout de suite une faible lumière provenant de la grande salle. Apparemment elle n’était pas la seule à avoir du mal à dormir ce soir. Silencieusement elle s’approcha du seuil de la salle et se figea.

Seth était au milieu de la salle, torse nu, il ne portait qu’un sarouel noir d’où pendaient plusieurs longs morceaux de tissus et ses cheveux étaient attachés comme à sa nouvelle habitude. Noria savait qu’il dansait, il le lui avait confié des années de cela, mais elle n’avait jamais eu la chance de le voir en action. La jeune femme ouvrit grand la bouche d’étonnement et son seul œil valide afin de ne pas perdre une miette du spectacle.

Seth, les yeux fermés, au son d’une musique que lui seul entendait, mouvait les muscles du haut de son corps avec grâce. Ses bras suivaient le mouvement avec naturel, même son bras mutilé. Ses pieds bougeaient en rythme, donnant plus d’ampleur à sa danse et faisant bouger les tissus accrochés à sa taille. Il évoluait doucement dans la pièce, avec des mouvements maîtrisés. Il semblait en harmonie totale avec son corps. Noria était totalement fascinée par le spectacle et n’avait pas bougé d’un cil depuis son intrusion. Elle suivait chacun de ses mouvements, comme hypnotisée, et ne pouvait qu’admirer le jeu de la lumière des bougies sur les muscles déliés du jeune homme.

Subitement, les mouvements de danse se firent plus rapides, plus incisifs. Son jeu de jambes s’accéléra également, s’amplifiant. On sentait parfaitement le changement de rythme, de rôle du danseur. De séducteur, il était devenu chasseur. Il s’élança gracieusement dans une pirouette sur le côté gauche. Sans être une grande connaisseuse, Noria sentit tout de suite que quelque chose clochait et effectivement au lieu de retomber sur ses pieds, Seth dérapa légèrement et retomba lourdement sur le côté. Il se mit alors à genoux, et frappa violemment contre le plancher. Noria, sortit de sa transe, n’avait pu s’empêcher de pousser un petit cri de stupéfaction. Seth tourna vivement son regard vers elle et il était si meurtrier que pendant un court moment Noria eut presque peur de lui, de ses émotions meurtrières qu’elle connaissait bien et qui semblait, pendant quelques secondes, habiter le jeune homme.

Et en effet, il était en colère. En colère contre ce bras qui lui faisait perdre son équilibre, contre Noria pour avoir assister à sa chute, lui qui était un danseur hors pair, contre Solas pour l’avoir trahi, contre Corypheus pour lui avoir infligé cette marque et contre le destin pour l’avoir mis au mauvais moment au mauvais endroit.

Il reprit rapidement ses esprits et regretta aussitôt de s’être laissé emporter. Il soupira bruyamment. Il ne pouvait rien faire contre la perte de son bras, de même qu’il ne pouvait pas en vouloir à Noria d’avoir assisté à sa chute. C’était ridicule, il avait dépassé ce stade. Mais la danse tenait une grande place dans sa vie et dans son équilibre intérieur. Rater des danses, qu’il considérait simple avant, le frustrait énormément.

Il se releva et s’approcha de la porte, mais Noria lui barrait le passage. Comme pour s’excuser, il lui passa tendrement une mèche de cheveux derrière l’oreille et lui demanda :

– Laisse-moi passer Da’mi, je suis fatigué, je vais me coucher.

Noria leva l’œil vers lui.

– Non Seth, je ne me pousserai pas.

Seth soupira encore, mais d’exaspération :

– S’il te plait Noria, je ne veux pas me disputer avec toi pour ça, d’accord ?

Noria posa doucement la main sur son torse, à l’endroit où son cœur battait encore follement.

– Seth, ce que j’ai vu à l’instant tu as besoin d’en parler et surtout tu ne dois surtout pas te décourager après un échec.

– Il n’y a rien à dire Da’mi, j’ai perdu un membre mais rien de grave, en plus le gauche n’était pas mon préféré ! ajouta-t-il sur le ton de la plaisanterie mais il regretta vite son trait d’humour lorsqu’il vit l’air blessé de Noria.

– Pas avec moi, Seth. Tu peux plaisanter avec le monde entier si tu veux mais JE sais ce que tu ressens. Et je sais que tu me mens. A l’instant, la perte de ton bras, ça n’était pas rien.

Elle s’approcha encore de lui, se tenant presque contre son torse nu et ajouta :

– C’est moi, Seth ! Je suis passée par-là, je sais ce que cela fait de ne plus connaitre son corps par cœur. Je sais ce que l’on ressent lorsqu’on ne peut pas effectuer des actions qui nous paraissaient si simple avant. De se sentir diminuer, d’avoir l’impression de n’être plus tout à fait le même.

Les mots de la jeune femme lui allèrent droit au cœur, trop au cœur. Il se recula et rentra à nouveau dans la grande salle, suivit par Noria. Il s’appuya contre la table, en proie à des émotions auxquelles il ne voulait pas vraiment faire face. Noria se posta à côté de lui, lui prit la main et scruta son visage. Attendant patiemment que Seth s’ouvre à elle.

Et, à la stupéfaction du jeune homme c’est ce qu’il fit, assez naturellement. Il lui parla de la frustration qui le rongeait et qu’il essayait de camoufler à tout prix. Sa peur face à la diminution de ses capacités au combat, de ne plus être une arme redoutable. Sa blessure face à la trahison de Solas, celui qu’il considérait comme un frère, un mentor. Ne voulant pas blesser la jeune femme, il ne lui avoua pas avoir ressenti peut-être plus. Cela ne s’était pas fait et ne se fera jamais, alors inutile de heurter ses sentiments pour rien. Il s’était juré de ne plus la blesser, elle ne le méritait pas.

Enfin, il lui parla de la pression énorme qui avait pesée sur ses épaules, en tant qu’Inquisiteur, et qu’il était plus qu’heureux de s’être débarrassé de ce poids qui l’empêchait parfois de dormir.

La chaleur de la main de Noria dans la sienne et le léger mouvement de son pouce sur sa peau, lui procurèrent un sentiment de confort et de bien-être qu’il avait rarement ressenti.

Lorsque ses mots se tarirent enfin, Noria se posta devant lui, tenant toujours sa main. Elle avait peu parlé, laissant Seth s’épancher, à son rythme. Elle se sentait tellement heureuse d’avoir été sa confidente pendant ses longues minutes. Elle savait parfaitement que Seth n’était pas du genre expansif, c’est pourquoi elle chérissait d’autant plus cet instant si particulier.

Seth la regardait dans les yeux. Elle lui toucha légèrement la joue et lui ordonna gentiment :

– Seth, danse pour moi.

– Da’mi, ça ne…

Noria posa un doigt sur ses lèvres.

– Ça n’est pas négociable, Seth. Danse pour moi.

Seth allait répliquer mais la lueur dans l’oeil de la jeune femme l’en empêcha. Il ne saurait dire ce qu’il y lisait mais cela le cloua presque sur place. Alors lentement il se leva, se remit au centre de la pièce et recommença les mêmes mouvements qu’avant. Noria s’assit sur l’une des chaises et profita du spectacle. Les premiers mouvements furent aussi parfaits qu’avant et le jeu des muscles sous la peau de Seth l’ensorcelèrent à nouveau. Puis le passage difficile arriva, il tenta son saut et tomba à nouveau. Il se releva et regarda Noria avec l’air de dire « Je t’avais prévenu », mais la jeune elfe ne se laissa pas démonter et ordonna :

– Encore.

Seth enchaîna les essais, mais ne vit pas de réelle amélioration, pourtant Noria le poussait toujours plus loin et les seuls mots qu’ils s’échangèrent pendant quelques minutes furent « Recommence » et « Encore ».

Il finit par ouvrir les yeux et la regarda pendant sa danse. Il voulait rétablir le rapport de force, il en avait assez d’être conduit par la jeune femme. Alors il commença à vraiment danser pour elle, exécutant ses mouvements avec encore plus de sensualité.

Noria était sûrement au paradis, à regarder cet homme splendide, dont les muscles luisaient doucement d’une fine pellicule de sueur. Lorsqu’il ouvrit les yeux, elle crût sentir un léger changement dans l’air et dans ses mouvements. Il la regardait, et elle se sentit soudain captive. Sa danse prit une tournure différente pour la jeune femme. La tension monta subitement, tout comme la chaleur dans le corps de Noria.

Seth sentit la différence d’attitude de la jeune elfe. Sans qu’elle ne s’en rende compte, elle s’était légèrement avancée sur la chaise et avait écarté imperceptiblement les cuisses. Il sourit brièvement sans la lâcher du regard.

Noria avait terriblement chaud, et elle laissa l’étole tomber de ses épaules pour la coincer au creux de ses coudes. La sensualité et la puissance que Seth dégageait était presque intenable pour elle. Elle ne se rappelait pas avoir autant désiré quelques chose que cet homme, ici et maintenant. Elle savait qu’il jouait avec elle, sûrement pour la punir de le pousser dans ses derniers retranchements, mais là, tout de suite, elle s’en fichait bien. Quand il accéléra ses mouvements, comme il l’avait fait auparavant, elle retint son souffle. Son corps était brûlant et la chaleur se propageait doucement dans son bas-ventre, faisant ressortir ce qu’il y avait de plus primitif en elle. Si elle écoutait cet instinct, elle serait certainement en train d’onduler les hanches, les doigts enfouis en elle, pour que ce « mâle » la remarque et vienne la combler.

Les réactions de la jeune femme face à sa danse ne le laissèrent pas de marbre. Seth se sentit prit à son propre jeu. Et le désir qu’il lut chez Noria fit monter le sien. Il dansait rarement pour une seule et même personne. Mais ça n’était pas n’importe qui devant lui. C’était Noria, la femme avec qui il se sentait lui-même, avec qui il avait partagé des moments de plaisirs, des moments tendres, des moments de complicités. Cette danse c’était son cadeau, pour la remercier de le pousser à aller plus loin, d’être là pour lui, pour être elle, tout simplement.

C’était comme si leurs corps se parlaient.

Le saut arriva et les yeux dans ceux de Noria, Seth ne se rendit même pas compte que ce mouvement qui lui était devenu si compliqué était arrivé. Il l’exécuta presque à la perfection et termina sa danse comme en transe.

Ses mouvements se stoppèrent et enfin il réalisa qu’il l’avait fait. Il avait réussi. Ses yeux pétillèrent de joie et un lent sourire étira ses lèvres. La gratitude qu’il ressentit pour la jeune elfe fut sans borne.

Lentement il se redressa et tendit la main vers Noria.

– Da’mi, viens.

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