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Insomnie

Il était tard à Fort Céleste. Cela faisait maintenant quelques semaines qu’ils y étaient installés et Aerin ne s’y faisait pas encore. Elle avait passé sa vie dehors, à l’air frais. Dormir tous les soirs dans un grand lit, à la lueur d’une cheminée n’était pas pour lui déplaire mais elle n’y était pas encore habituée. Quand tout le monde était couché le soir, elle restait éveillée, attendant que le sommeil la trouve enfin.

Pour une fois, elle décida de mettre à profit ces heures d’insomnies. Elle sortit de ses appartements qui venaient d’être refaits à neuf. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi ils avaient décidé de commencer par sa chambre alors que le travail de reconstruction était colossal et certains endroits nécessitaient des réparations bien plus urgentes que sa chambre. Mais Joséphine avait été intraitable. Que diraient les gens s’ils savaient que l’Inquisitrice logeaient dans un taudis ? Aerin supposait qu’il devait y avoir une logique à tout ça, mais elle lui échappait complètement.

Ce soir elle décida de se rendre dans la bibliothèque qui était déjà bien pourvue. Elle avait repéré un ou deux ouvrages sur la magie qu’elle souhaitait lire, mais n’en avait pas encore eu le temps. Elle avait commencé sa formation de Mage des Failles mais ne s’y était pas encore vraiment attelée. Bien sûr, elle pourrait demander des conseils à Solas mais à la vérité, l’apostat l’intimidait beaucoup. Il semblait tellement sage, qu’à côté, elle se sentait bien idiote et ignorante. Pourtant elle avait beaucoup étudié, ayant toujours été fascinée par la magie. Mais ses connaissances ne semblaient jamais devoir égalées celles de Solas.

Doucement, pour ne réveiller personne, elle traversa le hall vide et plein de morceau de bois et de pierre. Elle n’avait jamais eu de maison en pierre avant mais elle devait avouer qu’elle se sentait plutôt bien dans cette imposante forteresse. Sans doute à cause de la magie elfique qui imprégnait les lieux, selon Solas.

« Non Aerin, ne repense pas à lui ». L’étreinte qu’ils avaient échangé dans l’Immatériel avait été à la fois magique, merveilleuse et tellement frustrante. Depuis qu’elle avait eu un aperçu de ses baisers, elle voulait goûter ses lèvres, elle voulait un vrai baiser. Mais depuis ce jour, il n’avait absolument rien tenté, et de son côté elle était bien trop intimidée pour ne serait-ce qu’oser le regarder dans les yeux.

Elle n’était pas comme cela d’habitude. Elle n’était pas du genre timide et se moquait plutôt de ce que les autres pouvaient bien penser d’elle. Mais avec lui, tout était différent. Elle cherchait ses regards, son approbation, sa fierté. Cela en devenait presque ridicule mais elle ne pouvait pas s’arrêter. Aucun homme ne l’avait encore regardé comme Solas la regardait. Comme une égale, une personne intéressante, il voyait au-delà de sa froideur, de sa barrière d’indifférence et de sa beauté physique. Et malgré elle, elle fondait comme neige au soleil. Chaque nouvelle conversation avec lui lui montrait de nouvelles perspectives, et l’enrichissait au plus haut point.

Elle ouvrit la porte de la rotonde et la traversa, admirant au passage les fresques peintes par Solas depuis leur arrivé. Elle toucha la peinture avec révérence, du bout des doigts. Elle leva haut la bougie pour admirer les nombreux détails.

Enfin elle monta les marches vers la bibliothèque et toujours sans bruit farfouilla dans les étagères pour trouver le livre qu’elle cherchait. Elle entendit soudain du bruit et se retourna vivement. Rien. Elle avait dû rêver, ou alors c’était l’un des soldats qui effectuait sa ronde habituelle. Elle haussa les épaules et chercha à nouveau. Enfin elle le trouva tout en haut d’une bibliothèque. Elle soupira. Evidemment jamais les choses n’étaient simples ! Elle monta sur un marchepied, mais là encore elle n’était toujours pas assez grande. Bon sang, elle n’était pourtant pas de petite taille, mais ces étagères étaient beaucoup trop hautes. En extension, sur la pointe des pieds, elle arriva enfin à frôler l’ouvrage. Une voix au timbre grave et légèrement ironique résonna alors :

– Comptez-vous volez votre propre bibliothèque, Inquisitrice ?

Surprise, Aerin sursauta violemment et manqua de peu de tomber. Aussitôt Solas fut à ses côtés, lui maintenant la taille. La chaleur des mains de l’apostat se propagea immédiatement à Aerin qui rougit violemment. Sous le coup de la frayeur et de la proximité physique de l’elfe, son cœur battit follement et elle posa une main apaisante sur sa poitrine.

– Mythal, vous m’avez fait une de ces peurs !

Solas sourit et lâcha ses hanches.

– J’en suis désolé Inquisitrice. Descendez, je vais vous attraper le livre que vous cherchiez.

Aerin s’exécuta et rougissant toujours, elle lui indiqua du doigt celui qu’elle voulait. Solas lui attrapa sans difficulté et encore une fois la jeune femme admira le physique hors du commun de l’apostat. Il était tellement plus grand et large d’épaules que les autres elfes qu’elle avait rencontrés. Brusquement elle se rendit compte qu’elle venait de parler à voix haute.

Solas lui sourit:

– Eh bien merci, je suppose qu’être plus grand et « large d’épaule » a ses avantages.

Solas lut le titre du livre, haussa un sourcil interrogateur et lui demanda :

– Vous vous intéressez à la Magie des Failles, Inquisitrice.

Maladroitement, Aerin essaya de lui répondre sans bafouiller.

– Euh oui. Depuis peu, en fait. Je la trouve assez fascinante et peu commune.

Solas lui offrit le petit sourire en coin, qu’elle avait appris à guetter.

– Oui c’est aussi ce que je pense. Voulez-vous de l’aide pour son étude ?

– Oh je ne voudrais pas vous ennuyer avec cela. Je saurai bien me débrouiller.

– Vous ne m’embêter jamais, Inquisitrice. Les moments passés avec vous sont toujours enrichissants.

« Mythal, Aerin, si tu oses encore rougir, il va te prendre pour une adolescente qui n’a jamais discuté avec un homme de sa vie. Reprends-toi ! »

Elle réussit à prendre sur elle et au lieu de colorer ses joues elle lui offrit également un sourire.

– Dans ce cas, avec plaisir.

Solas lui offrit alors sa main.

– Bien, descendons alors. Inutile de prendre ce livre. La Magie des Failles est plus intuitive que studieuse.

Aerin ouvrit des yeux ronds, mais instinctivement posa sa main dans la sienne :

– Vous voulez commencer maintenant ?

– Pourquoi pas ? Vous préféreriez peut-être que je vous aide à trouver le sommeil ?

Le faisait-il exprès ? Sachant ce qu’il s’était passé durant leur premier sommeil ensemble, Aerin se voyait mal, se balader à nouveau avec lui dans l’Immatériel.

– Non, non ! J’aime autant commencer!

Solas la guida au centre de la pièce. D’un geste de la main il alluma les quelques torches autour de la rotonde.

Il posa une fiole vide sur son bureau et fit recula la jeune femme de quelques pas.

– Nous allons commencer par un sort assez simple. Vous allez essayer de renverser cette fiole à l’aide d’un poing de l’Immatériel.

Aerin croisa les bras et haussa un sourcil, sceptique.

– N’y-a-t-il rien de plus facile pour commencer ?

Solas rit doucement.

– Vous vous en sortirez très bien.

Il se mit ensuite à lui expliquer la particularité de la Magie des Failles et Aerin écouta, attentive, posant des questions lorsqu’un concept lui échappait. Elle aimait apprendre et finalement Solas se montra un professeur patient et humble.

– Il est temps de passer à la pratique Inquisitrice. Vous savez quoi faire…

Aerin se mit bien face à la fiole et se concentra. Elle monopolisa une belle quantité de magie et la guida vers l’objet de verre. Un « pouf » assez pathétique retentit mais ce fut bien tout.

Solas fit un petit bruit de gorge, essayant de camouflant son rire. Contrariée de ne pas avoir réussi du premier coup, Aerin fit la moue.

– Très belle conviction Inquisitrice, mais comme je vous l’ai dit, la Magie des Failles est intuitive. Vous réfléchissez beaucoup trop lorsque vous lancez un sort.

Il passa derrière elle, beaucoup trop près à son goût et guida sa main, lui prenant le poignet. Son souffle titilla le bout de son oreille. Elle ferma brièvement les yeux.

– Détendez-vous, Inquisitrice. Ressentez l’énergie vous envahir. Lorsqu’elle vous parcourt les doigts, alors vous savez que vous pouvez la libérer. La sentez-vous ?

Aerin souffla.

– Oui.

Elle fit comme il lui indiquait et libéra sa magie au bon moment. Malheureusement sans guère plus de résultats. Néanmoins ils purent distingués une vague forme de main se matérialiser devant eux.

Solas ne bougea pas.

– Très bien, Aerin. Vous venez de faire un pas de géant. Continuez.

Aerin essaya de se reconcentrer et après quelques essais toujours infructueux, elle soupira de frustration.

– Inutile, je crois que cela suffit pour ce soir.

Gentiment, l’apostat insista.

– Essayez encore une fois. Je vais accompagner votre mouvement.

Pour lui faire plaisir elle s’exécuta. Elle remobilisa sa magie et sans grande conviction ni grande concentration elle laissa s’échapper sa magie guidée par la main de l’apostat. A sa grande surprise, un poing parfaitement formé se matérialisa, parcourut la courte distance entre elle et le bureau et renversa avec fracas la fiole qui s’écrasa sur le sol de pierre.

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©Lowenael

Les yeux pétillants, le sourire aux lèvres, elle tourna la tête vers lui.

– Avez-vous vu ? J’ai réussi !

Le visage assez proche du sien, Solas lui sourit et posa un regard plein de fierté sur elle. Aerin se trouva alors prisonnière de ses yeux. Il se trouvait toujours très proche d’elle, l’autre main de l’apostat avait trouvé son chemin sur sa hanche et elle n’avait qu’à avancer légèrement la tête pour l’embrasser.

Leurs visages avaient retrouvé leur sérieux, les yeux dans les yeux, le souffle légèrement saccadé. Aerin ne pouvait se détacher de lui et sincèrement, elle pensait que le mage s’en chargerait pour elle. Mais Solas ne fit pas mine de bouger non plus. Soudain, elle la vit. La lueur qu’il avait eu juste avant de se détourner d’elle dans l’Immatériel. Un soupçon de honte et de douleur mélangée. Il allait reculer, aussi sûrement qu’il l’avait fait la première fois. Alors Aerin bougea instinctivement, comme pour le retenir, et posa sa main sur sa joue. Manifestement, cela fonctionna puisqu’il ne recula pas mais au contraire se pencha vers elle. Lentement, très lentement, leurs lèvres se frôlèrent, dans une caresse aérienne, presque trop légère. Puis, à force de se chercher, elles se trouvèrent et se pressèrent avec plus d’insistance l’une contre l’autre. Les lèvres de Solas étaient encore meilleures que dans ses rêves, douces et fermes, brûlantes et froides, pleine de passion et de retenu. Mais s’il n’approfondissait pas son baiser, elle allait certainement en mourir de désir inassouvi. Enfin, après quelques minutes de simples baisers, il lui mordilla doucement les lèvres, demandant la permission d’aller plus loin. Avec un gémissement de plaisir, Aerin se tourna tout à fait vers lui et passa ses bras autour de son cou, une main contre l’arrière de son crâne. Elle s’ouvrit à lui et découvrit un nouveau seuil de plaisir, lorsque la langue de Solas envahit sa bouche, l’explorant, la cherchant, la titillant. Ne voulant pas rester inactive Aerin se battit pour la domination du baiser et finalement obtint ce qu’elle désirait, l’accès à sa bouche. Elle en dégusta le moindre recoin, faisait à son tour gémir le mage.

Les mains de Solas s’étaient sagement ancrées dans son dos, bien trop sagement au goût d’Aerin. Elle voulait les sentir partout sur elles. Heureusement, comme s’il lisait dans ses pensées, l’une d’elle remonta sur sa nuque et se perdit dans ses longs cheveux blonds, lui maintenant la tête dans un angle parfait pour continuer de l’embrasser, alors que sa deuxième main glissa plus bas et vint flatter la rondeur de ses fesses.

Le baiser qu’ils échangeaient n’avait rien de comparable avec celui dans l’Immatériel. Il était plus sauvage, plus demandeur, plus exigeant, plus urgent.

Elle allait avoir besoin de toute la force de Mythal et de Falon’Din réunit pour arrêter maintenant. Son corps était en feu et plus le baiser s’approfondissait plus la chaleur semblait se diriger entièrement vers son bas-ventre. Décidemment cet elfe bouleversait tout son univers. Jamais elle ne s’était sentit ainsi. Elle avait déjà ressenti du désir, bien sûr, elle n’était pas une sœur chantriste et malgré ce que certains dans son clan disaient derrière son dos, certains hommes n’avaient pas refusé de partager sa couche. Mais avec Solas, ce désir atteignait un niveau presque effrayant.

Après de longues minutes, leurs bouches se séparèrent enfin. Hors d’haleine, les yeux fermés, front contre front, ils prirent le temps de retrouver leurs esprits.

Elle ne voulait pas briser la magie de l’instant mais elle se mordilla doucement la lèvre inférieure et demanda doucement.

– Dites-moi que nous ne sommes pas dans l’Immatériel ?

Solas rit.

– Non, je vous assure que nous n’y sommes pas.

– Bien, tant mieux.

Solas s’éloigna alors lentement d’elle. Il prit sa main dans la sienne et lui en baisa le dos.

– Pardonnez-moi Aerin. Je n’aurais pas dû.

Décontenancée, la jeune elfe lui demanda, hésitante :

– Pourquoi ?… N’avez-vous donc rien ressenti ?

Solas la regarda droit dans les yeux, une lueur étrange dans le regard.

– Au contraire, Inquisitrice. Bien au contraire.

Il recula d’un pas et reprit son masque d’apostat mystérieux.

– Si vous le souhaitez nous pouvons continuer votre entrainement durant quelques semaines, Inquisitrice.

Aerin était un peu perdue. Il y a encore une minute elle était dans ses bras et ils s’embrassaient à perdre haleine et maintenant il se comportait comme si rien ne s’était passé. Personne ne pouvait brider ainsi ses sentiments. Pourtant Solas semblait très bien y arriver. Elle commença :

– Mais…

Elle abandonna vite l’idée de discuter de ce qui venait de se passer avec lui. Son visage était complètement fermé et son langage corporel indiquait clairement qu’il ne souhaitait aucunement s’attarder là-dessus.

Elle croisa ses bras haut sur la poitrine, les frictionnant alors qu’un frisson traversa son corps privé de chaleur. Elle se sentait presque furieuse d’avoir été rejetée ainsi pour la deuxième fois. Alors elle réagit comme elle le faisait toujours, elle remit sa barrière de glace autour d’elle et hautaine elle releva le menton sifflant d’une voix glaciale.

– Je vous remercie Solas, ça ne sera pas nécessaire. Joséphine m’a, de toute façon, trouvé une enseignante. Je vous remercie de m’avoir consacré votre précieux temps.

Solas s’inclina légèrement.

– Je suis à votre disposition lorsque vous le souhaitez, Inquisitrice.

– Bonne nuit Solas.

– Bonne nuit Inquisitrice.

Aerin sortit de la rotonde, le cœur lourd.

Chapitre 1 – Une nouvelle vie

Cela faisait maintenant un mois que Leena avait été transférée dans le cercle de Férelden. Heureusement, elle savait s’adapter à toutes les situations et rapidement elle avait fait connaissance avec ses voisines de chambrée. Les trois jeunes femmes étaient toutes très différentes, et si parfois leurs gloussements et leurs cancans l’ennuyaient, elle arrivait globalement à bien s’intégrer. Comme tous les nouveaux venus, elle avait été assignée au rangement de la bibliothèque, jusqu’à ce que le Premier Enchanteur lui trouve une nouvelle tâche, à la hauteur de ses capacités.

Un jour, alors qu’elle profitait d’une pause bien méritée, elle s’installa avec ses trois camarades à une table d’étude. Evidemment, au lieu de se plonger dans les livres, elles préféraient se murmurer les derniers ragots qui courraient. Leena les écoutaient d’une oreille distraite et, le regard un peu vague, parcourait la bibliothèque des yeux. Soudain, un homme entra dans la pièce, paré de vêtements amples qui ne laissaient rien paraître des formes de son corps. La jeune femme l’avait déjà remarqué. Séduisant pour qui aimait le type rat de bibliothèque, il avait surtout un regard saisissant. Même s’il semblait gentil, il ne parlait quasiment à personne et était toujours en retrait par rapport aux autres. Leena ne l’avait vu qu’à la bibliothèque où il se retirait dans un coin bien isolé et à l’abri des regards, pendant des heures, sur un bureau près d’une haute fenêtre.

Lorsqu’il passa près des jeunes femmes, celles-ci se turent soudain, jusqu’à ce que l’une d’elle, la brune Rosalyne, s’enhardisse à lui adresser la parole :

– Bonjour Azel !

Le jeune homme tourna la tête vers elle, comme s’il semblait surpris de découvrir du monde ici. Il adressa au groupe de filles un léger regard de reproche puis s’en alla ensuite rapidement, sans dire un mot. Leena était très surprise. D’un part c’était tout de même un peu impoli de ne pas répondre à une simple salutation et puis à sa place tous les autres hommes qu’elle avait connu dans les Cercles auraient saisi l’occasion de flirter avec elles. Mais, pas lui. C’était comme si on l’avait subitement arraché de ses rêveries et qu’il ne souhaitait qu’y retourner.

Lorsqu’il fut hors de vue, Maya, une grande blonde au physique un peu ingrat, soupira :

– Créateur, qu’il est beau !

Rosalyne la reprit aussitôt :

– Ne rêve pas, c’est moi qu’il a regardée !

Sana, l’elfe du groupe, fit une grimace.

– Franchement je ne sais pas ce que vous lui trouvez, il fait simplement du fayotage auprès du Premier Enchanteur pour récupérer sa place un jour.

Leena qui l’avait aussi suivi des yeux, un peu malgré elle, leur demanda :

– Qui est-ce exactement ? Il semble si… renfermé.

Maya s’empressa de lui répondre, se penchant légèrement, comme une conspiratrice. Les autres suivirent le mouvement. En roulant des yeux, Leena fit de même pour entendre quelque chose.

– C’est Azel ! Il est dans le Cercle depuis… depuis toujours non ?

Rosalyne confirma :

– Oui il est né ici je crois.

Maya continua :

– Bref, personne ne sait vraiment grand-chose sur lui, il est très mystérieux, le nez toujours fourré dans les livres. Il a passé l’épreuve en moins d’une minute. La magie semble être toute sa vie, et il est exceptionnellement doué. Il semblerait qu’il n’ait jamais eu de … relation. Même si beaucoup de filles s’en vantent. Elles mentent !

Elle tapa légèrement du poing sur la table.

Sana répliqua :

– Tu oublies cette histoire avec la templière.

Rosalyne persifla :

– Tu sais très bien que cette immonde femme l’a sûrement forcé et a abusé de lui.

Leena demanda :

– Attendez de quoi vous parlez ?

Maya se pencha encore plus :

– Cela remonte à quelques mois, et nous n’avons que la version officielle qui évidemment ne donne pas les détails sur ce qui s’est réellement passé. Ce qui est sûr, ce que cette templière lui tournait autour depuis quelques temps et de façon assez peu subtile. Elle était toujours derrière lui, à le suivre comme un petit chien, à le toucher dès que possible, sans jamais se faire prendre bien sûr ! De plus il a reçu quelques « cadeaux » pendant ces moments. Pour le reste, tout ce que l’on sait, c’est que quelques semaines plus tard cette templière a été renvoyée, non seulement du Cercle, mais aussi de l’Ordre des Templiers. Elle a été envoyée chez les Gardes des Ombres. Personne ne sait ce qu’elle est devenue. Mais pour se faire ainsi jeter, elle a du faire quelque chose d’innommable. Depuis, Azel est encore plus distant avec tout le monde et spécialement les femmes.

Sana précisa :

– Il s’agit de ta version des choses. Moi j’ai entendu dire que c’est lui qui lui tournait autour et qu’il a profité de son physique avantageux pour la séduire. Elle est devenue son esclave sexuelle et ne pouvait rien lui refuser. C’est pourquoi il a reçu autant de « cadeaux ». Il a bien profité de cette situation et quand il en a eu assez, il l’a dénoncée pour lui échapper. C’est un homme dangereux qui cache une âme noire derrière un visage d’ange !

– N’importe quoi !

Leena laissa les trois amies débattre, elle devait se remettre au travail. Mais elle était maintenant très intriguée. Elle ne connaissait pas la vérité, mais elle avait du mal à le voir comme quelqu’un de mauvais.

Elle eut tellement de travail l’après-midi qu’elle n’eut pas l’occasion d’y penser plus avant. Et lorsqu’elle crut en avoir enfin fini, elle eut une très mauvaise surprise. La responsable de la Bibliothèque, Edwina, lui donna, à la dernière minute, une énorme pile de livres à ranger, provenant directement du bureau du Premier Enchanteur Irving. Evidemment elle ne pouvait pas refuser et c’est avec une pointe d’envie, qu’elle vit les autres mages sortir de la grande salle, petit à petit, jusqu’à se vider complètement.

Seule, des mèches folles et bouclées s’étant échappées de son chignon serré qui encadrait son visage, sans doute recouvert de poussière, la jeune femme jeta un regard assassin à la haute pile qui lui restait encore à ranger. Elle soupira bruyamment puis se remit à la tâche. Cela faisait déjà plus d’une heure qu’elle était seule et pourtant la pile ne semblait pas vouloir descendre.

Quelques livres en mains, elle se faufila entre les étagères et au détour d’une allée se trouva nez à nez avec un retardataire dont elle n’avait même pas sentit la présence. Le fameux Azel. Par miracle, elle réussit à garder tous les livres en main, mais ne put empêcher un petit cri de surprise de s’échapper de ses lèvres.

– Créateurs ! Non, mais ça va pas de faire des peurs pareilles aux gens ! Je croyais être toute seule depuis des heures !

Le jeune homme semblait tout aussi surpris qu’elle.

– Je ne suis désolé. D’habitude je suis le dernier à partir. Je pensais être seul depuis longtemps.

La jeune mage souffla sur la mèche qui tombait devant ses yeux.

– Ça aurait été le cas si le Premier Enchanteur n’avait pas décidé de rendre les livres qu’il a empruntés depuis des années, juste aujourd’hui ! Et évidemment la Responsable Edwina veut que tout soit rangé pour demain matin.

Avec un petit sourire, elle ajouta :

– Je suis désolée de t’avoir crié dessus, j’ai vraiment eu peur. Je suis Leena, je suis arrivée…

– …il y a un mois. Je sais. Il n’y a que les nouveaux qui se font tyranniser par Edwina.

Leena grimaça :

– Ravie de savoir que je ne suis pas sa seule victime !

Azel lui sourit, allumant une petite lueur malicieuse dans ses yeux. Leena eut comme un coup au cœur. Etait-il possible d’être aussi séduisant sans chercher à l’être ?

– Je m’appelle Azel.

Après un moment d’hésitation, il lui proposa :

– As-tu… besoin d’aide ?

Le sourire de Leena s’étira d’une oreille à l’autre.

– Vraiment tu ferais ça ? J’avoue que ça m’aiderait beaucoup d’avoir à mes côtés quelqu’un qui connait bien les lieux.

Il jeta un coup d’œil aux livres qui se trouvaient déjà dans sa main.

– Je vois ça. D’autant que ceux que tu portes se rangent dans une section qui doit être visitée une fois par an, grand maximum. Donne-les moi je m’en occupe.

– Merci Azel, tu me sauves la vie.

Il rit.

– Tu n’exagères pas un tout petit peu ? Il ne s’agit que de livres.

– Non il s’agit d’une montagne de livres qui aurait bien finit par me dévorer !

Le jeune homme secoua la tête, le sourire toujours aux lèvres, puis s’éloigna la pile de livres à la main.

Ils travaillèrent de concert pendant encore deux bonnes heures pour venir à bout de tout le rangement. La nuit était tombée depuis longtemps, rendant leur travail d’autant plus difficile. Azel était très silencieux, concentré sur sa tâche de sorte qu’elle ne réussit pas vraiment à éclaircir le mystère que représentait le mage. Epuisée d’avoir parcouru autant de kilomètres dans cette énorme pièce, Leena, assise sur une table, les jambes ballottant doucement, attendait qu’Azel finisse la dernière pile. Enfin il réapparut au détour d’une allée et vient s’appuyer sur le meuble à côté d’elle, en poussant un soupir.

– Voilà ! Je crois qu’on en est venu à bout.

– Et tu es mon héro ! Sincèrement si tu as besoin de quoi que ce soit, dis le moi. J’ai une dette envers toi !

Le jeune homme haussa les épaules.

– Ça n’est rien. Ici c’est comme ma maison, je connais tous les recoins par cœur.

– Tu as été séparé de ta famille jeune ?

– Je suis arrivé ici alors que je n’avais que quelques mois.

– Vraiment ?

Elle tourna son visage vers lui et remarqua une toile d’araignée, prise dans ses cheveux, près de sa tempe. Elle leva la main pour la lui retirer. Mais lorsque le jeune homme vit sa main se rapprocher de son visage il recula brusquement la tête, une lueur presque menaçante dans le regard. Surprise, Leena retira lentement sa main.

– Je… tu as une toile d’araignée dans les cheveux, juste là. Je voulais simplement te l’enlever.

– Oh merci.

Il retira la toile lui-même. Mal à l’aise, la jeune femme, se remit sur ses pieds et épousseta le bas de sa robe.

– Encore merci pour ton aide. Je vais me coucher, je suis épuisée. Mais je ne plaisantais pas lorsque je te disais que j’avais une dette envers toi. Si tu as besoin de moi je suis là !

Après un dernier sourire, elle se détourna. De loin, elle l’entendit tout de même murmurer :

– Je tâcherai de m’en souvenir.

Leena décida de garder pour elle le temps passé avec Azel. D’une part parce qu’il ne s’était rien passé, et d’autre part parce qu’elle avait l’impression d’avoir partagé avec lui un moment privilégié, hors du temps, spécial. Les adjectifs ne manquaient pas. En tout cas elle était de plus en plus sceptique sur la théorie du Azel machiavélique mais elle était loin d’être une jeune fille naïve et savait qu’il était dangereux de faire confiance trop vite.

Les jours précédents, elle ne fit que le croiser très brièvement, le temps de s’échanger une salutation et un sourire. Un jour où elle ne le vit pas entrer, elle se mit à s’inquiéter. Il venait tous les jours à la bibliothèque et très tôt en général.

N’y tenant plus, vers l’heure de midi, elle se dirigea vers le coin où elle était, habituellement, sûre de le trouver. Elle accéléra le pas, s’attendant à trouver sa table d’étude vide. Mais non il était bien là. La tête appuyée contre ses coudes, posés sur le bureau, le jeune homme était profondément endormi. Quelques mèches noires, plus courtes, lui tombaient devant les yeux et sa poitrine se soulevait légèrement au rythme de sa respiration tranquille. Leena devina qu’il devait être là depuis la veille et s’était endormi pendant son travail, le nez dans les parchemins.

Sur la pointe des pieds pour ne pas le réveiller la jeune femme alla lui chercher un petit encas et une tasse de thé.

Sa supérieure, Edwina, lui lança un regard suspicieux. Leena haussa les épaules et articula lentement « Petite pause déjeuner ». La vieille femme roula des yeux et haussa les épaules. Elle lui fit ensuite un geste de la main, l’incitant à se trouver un coin à l’abri des regards. Elle détestait que les mages mangent près de ses précieux livres mais comme le règlement de l’interdisait pas, elle n’y pouvait pas grand-chose, à son grand dam.

Rapidement, la jeune femme se faufila jusqu’au mage endormi. Elle repoussa les nombreux papiers et livres qui recouvraient l’intégralité du bureau pour faire de la place à la tasse de thé et à la collation qu’elle avait amenée.

Avec prudence elle posa une main sur l’épaule du jeune homme et le secoua légèrement. Celui-ci se réveilla en sursaut, les cheveux en bataille et les yeux agrandis par une émotion difficilement déchiffrable et encore brumeux de fatigue. Voilà une vision séduisante qui n’était pas pour déplaire à la jeune mage. Il semblait un peu perdu et d’un mouvement d’épaule un peu brusque, il se redressa, échappant au contact de la main de Leena.

– Bonjour bel endormi ! Je t’ai apporté de quoi boire et manger un peu pour m’excuser de ce réveil un peu brutal.

Azel étira ses membres endoloris.

– Quelle heure est-il ?

– L’heure du service de midi au réfectoire. Tu as passé la nuit ici ?

Le jeune homme se passa une main lasse sur le visage et bailla.

– Oui. J’ai travaillé tard hier soir et je n’ai pas vu l’heure passée. Edwina a l’habitude.

Avec un petit sourire de gratitude, il prit la tasse de thé, en but une gorgée et attaqua le quignon de pain.

– Comme je ne t’ai pas vu ce matin, je me suis inquiétée et je t’ai trouvé endormi sur le bureau. J’ai pensé que tu serais bien mieux dans un lit pour rattraper tes heures de sommeil.

– Merci, c’est…gentil de ta part.

Après une pause de quelques secondes, il reprit :

– Tu t’inquiétais ?

Voilà qui était embarrassant ! C’est comme si elle avait ouvertement avoué qu’elle guettait son passage tous les jours.

– Oui enfin, façon de parler.

Elle jeta un coup d’œil curieux à ses notes et détourna rapidement la conversation :

– Qu’est-ce que tu étudies ?

Les yeux du jeune homme s’allumèrent soudain et il s’anima, devenant une toute autre personne.

– Je fais des recherches sur l’Immatériel.

– Oh, ça à l’air intéressant et risqué aussi.

– Pas si on s’y prend correctement. J’essaie de prouver qu’un mage exercé peut influencer l’esprit d’une personne quand celle-ci dort et donc parcourt l’Immatériel.

Intéressée Leena, remarqua :

– Cela me semble à la fois horrible et fascinant. Et alors, qu’as-tu trouvé ?

Le jeune homme soupira :

– Eh bien sur le papier, cela semble faisable, et j’ai trouvé des témoignages qui corroborent ma théorie, mais il me faudrait des preuves plus tangibles. Expérimenter sur un sujet consentant.

– Le Premier Enchanteur ne peut pas t’aider ?

– Malheureusement non. Il considère mes recherches un peu dangereuses. Il accepte que je continue mes études tant que cela reste sur le papier et que je ne les divulgue pas parce qu’il me fait confiance. Mais je ne pense pas qu’il autoriserait une vraie expérience là-dessus.

– C’est dommage mais je le comprends. Posséder ce genre d’emprise sur une personne pourrait s’avérer très malsain.

– Je le sais bien mais l’ignorance est à mon sens bien plus dangereux. La magie du sang vient d’expérimentations douteuses qui ont mal tourné et nous sommes démunis contre elle parce que nous ne savons pas précisément comment elle fonctionne et comment la contrer. Cela fait partie des sujets tabous. Je ne souhaite qu’anticiper les menaces pour mieux lutter contre elles. Mais évidemment mes idées ne plaisent pas à tout le monde.

– Je comprends ce que tu essaies de faire, même si je trouve ça étrange.

Soudain le jeune homme releva la tête et la regarda droit dans les yeux, la transperçant presque de son regard. Mal à l’aise, Leena dansa d’un pied sur l’autre.

– Quoi ? J’ai quelque chose sur le visage ?

Lentement Azel déclara :

– Tu as bien dit que tu me devais une faveur n’est-ce pas ?

Leena leva les mains devant elle et recula d’un pas.

– Oui, enfin je pensais plutôt à quelque chose comme te cuisiner tes plats préférés pendant une semaine, ranger ta chambre, ce genre de choses ! Pas de te donner accès à ma tête et à mes rêves.

Déçu, le jeune homme soupira :

– Oui, pardonne-moi, tu as raison, je ne peux pas te demander une chose pareille.

Et voilà, Leena se sentait maintenant coupable. Il n’avait pas hésité à l’aider quand elle avait eu besoin de lui et elle se trouvait incapable d’honorer sa dette.

– Bon, je… je veux bien y réfléchir. Je te donnerai ma réponse demain.

Azel lui sourit en retour.

– Merci Leena. J’attendrai ici.

La jeune femme avait cogité toute la nuit. Inexplicablement, elle avait confiance en lui, mais donner accès à son esprit n’était pas une décision à prendre à la légère, sur une simple intuition. Oh et puis qui croyait-elle tromper ? Elle était attirée par lui et voulait se rapprocher de lui, chose qu’elle avait plus ou moins réussit. Elle ne l’avait jamais vu aussi loquace que lorsqu’il parlait de ses recherches et ne semblait plus la regarder comme un simple fantôme, comme les autres. Et puis qu’elle le veuille ou non, elle avait une dette envers lui.

Elle le croisa, tôt le lendemain matin, dans la bibliothèque, mais ne put se résoudre à aller le voir tout de suite. Les heures s’égrainaient, l’heure du déjeuner passa puis le soleil commença à décliner derrière les vitres.

Finalement, la jeune femme ressembla autant de courage qu’elle le put et se dirigea à grands pas vers le coin de son bureau. Lorsqu’il la vit débouler devant lui, les poings serrés, les joues un peu rouges, il leva immédiatement les yeux vers elle. Elle s’appuya des deux mains sur le bureau et se pencha vers lui.

– D’accord ! Je suis d’accord ! Mais à mes conditions !

– Vraiment ? Merci beaucoup Leena, ces études sont très importantes pour moi.

Spontanément et emporté par un enthousiasme soudain, l’une des mains du jeune homme se posa sur la sienne et elle sentit comme un courant électrique la traverser. Ses doigts étaient longs et fins, sa main douce et chaude au contact, exempt des cals et des cicatrices des hommes qui l’avaient déjà touchée. Elle n’eut aucun mal à imaginer ces mains sur son corps nu. Mais son fantasme fut de courte durée parce qu’aussitôt qu’il remarqua son geste, il la retira, comme si ce simple contact l’avait brûlé.

Leena s’éclaircit la voix, encore troublée par son geste inattendu.

– Comme je le disais, j’aimerais émettre quelques conditions.

– Bien sûr tout ce que tu voudras.

– Je veux simplement ta promesse que tout ce qui se passera pendant ton expérience, restera entre nous et que tu ne t’en serviras jamais contre moi.

– Je t’en fais la promesse. A ton tour, tu dois me promettre de ne pas en parler. Tu es bien consciente de ce que cela implique n’est-ce pas ? Je vais essayer de m’immiscer dans tes rêves et les modifier.

– Oui je sais. Et je te le promets. Personne n’en saura rien. Sache juste qu’il m’arrive souvent de hum… faire des cauchemars.

– Tant mieux, je préfère rendre tes rêves agréables que le contraire.

Soudain parcourut d’un frisson, la jeune femme passa les bras autour de sa poitrine.

– Alors comment allons-nous procéder ?

– J’ai déjà l’endroit idéal. Je pensais que nous pourrions commencer cette nuit ?

Abasourdie, Leena répéta :

– Cette nuit ? Si vite ?

– Oui, enfin si tu es d’accord.

La jeune femme soupira bruyamment :

– Allons-y pour ce soir.

Azel lui adressa un sourire rassurant.

– Ne t’en fais pas tout ira bien. Au mieux pour toi, je n’arriverais à rien, au pire j’altèrerais très légèrement ton rêve. Me fais-tu confiance ?

Leena le regarda un instant dans les yeux.

– Étonnement oui.

Leena avait l’habitude de se faufiler dans le noir, et l’interdit ne lui faisait pas peur. Pourtant, ce soir-là, alors qu’elle se dirigea vers la salle qu’Azel lui avait indiquée, elle était rongée par l’angoisse. Même si elle possédait elle-même des pouvoirs magiques, elle était souvent mal à l’aise face à tout cela. Son enseignement avait été très tardif et elle se méfiait presque autant de la magie qu’une personne qui en était dépourvue.

Arrivée devant la bonne porte, elle inspira à fond pour se donner du courage puis entra, avant de pouvoir changer d’avis.

Elle fut accueillie par le sourire d’Azel et elle se dit qu’elle pourrait facilement s’habituer à le voir lui sourire ainsi. Cela n’apaisa pourtant pas le nœud qu’elle sentait dans sa gorge.

La pièce où elle venait de pénétrer n’était pas très grande et servait apparemment de débarras. Azel avait déplacé la plupart des meubles pour installer une couche de paille recouverte de couverture en laine et avait allumé quelques bougies pour éclairer la pièce.

– Je ne suis désolé de ne pas avoir trouvé mieux.

Leena s’approcha de lui et regarda sa future « couche » avec un peu de suspicion puis haussa les épaules :

– Oh c’est tout à fait charmant ! J’ai connu bien pire. Alors, qu’est-ce que je suis sensée faire.

Le jeune homme sembla soudain gêné mais finit par lui demander d’une voix légèrement enrouée.

– Tu devrais t’allonger.

Avec un petit sourire en coin, la jeune mage essaya de détendre l’atmosphère et s’exécuta. Elle défit son chignon pour qu’il ne la gêne pas.

– Si c’est une ruse pour pouvoir coucher avec moi, il y a des moyens plus simples tu sais !

Un flash traversa les yeux sombres d’Azel et ses traits se durcirent soudainement.

– Non pas de ruse de ce genre.

– Je sais. Désolée, c’est juste que je suis nerveuse. Bien ! Quelle est la prochaine étape ?

Le visage à nouveau plus détendu, il lui offrit un petit sourire ironique :

– Eh bien il faudrait que tu t’endormes.

– Oh ! Et tu as prévu une histoire à me raconter ? Parce que je ne suis pas sûre de pouvoir m’endormir si aisément.

Le jeune homme pris un verre en main et un bloc de feuille, puis il s’assied à ses côtés.

– Tiens, bois ça. Ça t’aidera à trouver le sommeil plus facilement mais ça n’est pas une drogue. Tu pourras te réveiller à tout instant.

Leena sentit le breuvage qu’il lui tendait puis le but d’un trait. Azel lui reprit le verre des mains et le posa. Les mains croisées sur le ventre, la jeune femme, tenta de se détendre.

– Si jamais tu arrivais à pénétrer dans mon rêve et qu’il devenait trop horrible, pourrais-tu…pourrais-tu me réveiller s’il te plait ?

– Evidemment. Ne t’en fais pas, tout se passera bien.

– Je le sais, c’est juste que, c’est un peu … intime de laisser l’entrée de son esprit à quelqu’un.

– Et je te suis extrêmement reconnaissant de ce cadeau.

Soudain, elle se sentit partir et une bouffée d’angoisse la saisit. Inconsciemment, elle chercha quelque chose à quoi se raccrocher et trouva la main d’Azel qu’elle serra fortement dans la sienne. Celui-ci lui tapota légèrement les doigts.

– Tout ira bien Leena, tout ira bien…

Elle ne sentit pas vraiment la transition entre la réalité et l’Immatériel, elle glissa tout simplement. Son rêve commençait plutôt bien. Elle était attablée avec toute sa famille, une famille qui semblait unie, avec son père et sa mère plus souriants qu’elle ne les avait jamais vu et ses quatre sœurs qui discutaient et riaient ensemble. Rien que ce détail aurait dû la mettre sur la bonne voie. Jamais ce genre de scène de s’était passée dans la réalité. Mais tout le monde semblait tellement heureux qu’elle n’y prêta pas attention.

Elle passait un bon moment avec eux quand soudain ses mains s’enflammèrent d’un coup. Des mains qu’elles contemplaient pour la première fois, les mains d’une enfant. Une enfant d’une dizaine d’années. Tous reculèrent et poussèrent un cri d’effroi. Sa plus jeune sœur se leva subitement et sortit de la pièce. Puis son autre sœur, jusqu’à ce qu’elles soient parties toutes les quatre. Leena aurait voulu les suivre mais elle se trouva soudain attachée à sa chaise par une longue langue de flamme qui s’enroula autour des accoudoirs. Ses parents lui jetèrent un profond regard de dégoût et la laissèrent seule. Elle lutta contre ses chaînes un moment, cria, supplia pour que quelqu’un l’aide. Puis apparut un homme. Plutôt jeune, grand, musclé, les cheveux châtain, il s’approcha d’elle avec un grand sourire, qui respirait la confiance en soi et la virilité. Il s’assit un moment à côté d’elle, lui caressa les cheveux de ses grandes mains et elle se sentit tout de suite mieux, plus en sécurité. Puis l’homme l’embrassa sur la joue, lui fit un petit sourire ironique et s’en alla aussi. Elle hurla pour qu’il revienne, qu’il ne la laisse pas seule mais il ne se retourna même pas. Lorsqu’il l’avait embrassé, elle s’était soudain senti grandir pour atteindre une taille adulte.

Elle était là, pathétique, seule, enchainée par la magie à cette chaise. Elle tempêta, pria pour qu’on la libère. Mais à la place le décor s’effaça doucement, comme si on le gommait petit à petit, la porte d’abord, la table, tout devient aussi noir qu’une nuit sans étoile et sans lune. Lorsque la noirceur l’atteignit, elle sanglota bruyamment. Le feu de ses mains s’arrêta.

Le silence et le noir complet autour d’elle. Entrecoupé par sa respiration laborieuse, paniquée et par ses pleurs. Elle avait froid maintenant, et claquait des dents. Elle voulait que ça s’arrête.

Soudain elle sentit une douce chaleur autour d’elle, puis une faible lumière l’entourer. Le décor ne réapparut pas entièrement mais la porte se matérialisa devant elle. Elle s’ouvrit brusquement pour laisser passer une silhouette d’abord indistincte. Elle s’approcha d’elle et la libéra de ses chaînes. Leena leva les yeux et rencontra deux pupilles sombres, emplies d’une humanité qu’elle avait rarement vu. Les contours de cette personne se firent plus nettes et elle reconnut une silhouette masculine qui lui tendait la main.

Elle ouvrait et fermait la bouche mais Leena ne l’entendait pas, et s’accrochait désespérément à la chaise. Elle ne savait pas qui il était et avait peur de le suivre. Brusquement elle retrouva l’usage de son ouïe.

– …entends Leena ? Je suis là tout va bien. Tu n’as qu’à prendre ma main et je mettrai fin à tout ça. C’est moi, Azel ! Il faut que tu te réveilles !

Azel ! Elle ne savait plus très bien qui il était mais ce simple nom lui redonna du courage et de la confiance. Elle prit sa main…

… et se réveilla en sursaut. Un cri étranglé lui échappa et elle se redressa d’un coup, tremblante, les joues striées de larmes. Elle tourna la tête vers l’homme à ses côtés, les yeux encore emplis d’effroi. Doucement le jeune homme leva la main et essuya une larme qui glissait lentement le long de sa joue. Un sanglot échappa à la jeune femme et elle se jeta dans ses bras. Les mains agrippées à sa tunique large, elle pleurait sur son épaule. Elle avait encore cette impression de ne plus exister, d’être seule au monde et avait besoin de se sentir vivante. Azel semblait trop surpris pour réagir mais finalement il passa les bras autour d’elle, maladroitement et frotta son dos en lui murmura des paroles qu’il espérait apaisantes. La chaleur du corps d’Azel et le ton de sa voix, plus que ses paroles, finirent par apaiser la jeune femme qui se contenta de se lover contre sa poitrine. Le menton callé contre les boucles de la jeune mage, Azel s’excusa :

– Pardonne-moi, je ne pensais pas que tes cauchemars étaient si pénibles. Et je suis désolé de ne pas avoir réussi à t’atteindre avant. J’ai eu du mal à …

Leena s’arracha à son étreinte, et les yeux encore brillants de larmes, mais un grand sourire aux lèvres, elle l’interrompit :

– Mais tu as réussi.

– Oui bien sûr, je le devais, je t’entendais crier au loin et je…

Soudain il sembla réaliser ce que cela impliquait et une main dans ses cheveux il souffla :

– Créateur j’ai réussi !

– Et du premier coup !

Un énorme sourire étira les lèvres du jeune homme et un rire lui échappa. Il avait un rire contagieux et qui réchauffa le cœur un peu meurtri de la jeune mage. Il répéta un peu plus fort :

– J’ai réussi, j’avais raison !

Il prit alors le visage de Leena en coupe et l’attira vers le sien, sans doute trop envahi par la joie pour se rendre compte de ce qu’il faisait.

– Et c’est grâce à toi ! Si tu savais comme je te suis reconnaissant de m’avoir fait confiance.

Stupéfaite, Leena ouvrit des yeux aussi grands que des soucoupes. Elle entendait à peine le jeune homme. Tout ce qu’elle voyait c’est ses lèvres qui bougeaient et ne faisaient que la tenter énormément. Tout ce qu’elle entendait c’était les fous battements de son cœur. Tout ce qu’elle sentait s’était les mains du mage sur son visage.

Prise d’une envie irrépressible et d’une impulsion, Leena se pencha brusquement et écrasa ses lèvres contre celle du jeune homme. Créateur que c’était bon. Ses lèvres étaient douces et sensuelles et lorsque sa langue pénétra dans sa bouche encore entrouverte par la stupéfaction, et toucha la sienne, un frisson de désir la traversa et finit directement sa course dans son bas-ventre. Pendant quelques secondes, quelques secondes magiques, le jeune homme lui rendit son baiser, attirant même son visage plus près encore, ses pouces caressant distraitement sa joue.

Puis il s’arracha brusquement à ses lèvres et la repoussa presque violemment. Leena poussa un gémissement de frustration et de dépit.

Les yeux écarquillés le jeune homme la dévisageait maintenant comme si elle avait fait quelque chose de terrible. Si bien qu’elle ressentit immédiatement le besoin de s’excuser.

– Désolée, je ne sais pas ce qui m’a pris, je croyais… je pensais…

Il retira les mains de son visage et se recula, évitant le regard de la jeune femme :

– Tu pensais mal. Ecoute, je ne t’en veux absolument pas. Je crois que cette nuit a été riche en émotions et que nous avons besoin de repos tous les deux. Viens.

Dans un silence total et gênant, il l’aida à se relever et souffla les bougies qui les entouraient. D’un geste de la main il convoqua un petit feu-follet qui les escortèrent. Il raccompagna la jeune femme aussi près du dortoir des filles qu’il lui était possible puis lui souhaita froidement bonne nuit.

Le reste de la nuit fut un calvaire pour Leena. Décidément, depuis qu’elle connaissait Azel, son sommeil en pâtissait beaucoup. Elle ne cessait de repenser à tout ce qui s’était passé. Ce cauchemar, d’abord, qui la harcelait depuis des années et qui ne voulait pas la laisser tranquille. A chaque fois les émotions qu’elle éprouvait étaient terrifiantes de réalisme.

Mais elle repensait surtout à ce baiser, aux sentiments qui l’avaient envahie lorsqu’elle avait compris qui venait l’arracher de ses chaines sur cette chaise maudite. Le goût des lèvres du jeune homme la hantait et son corps en réclamait plus. Mais elle sentait qu’elle était allée trop loin pour lui, dépassant les limites d’une amitié naissante. Elle aurait dû le fuir, lui et ses problèmes relationnels mais étrangement, cela l’attendrissait plus qu’autre chose et elle voulait lui montrer, lui prouver combien le contact physique pouvait être bon et doux.

Epuisée moralement, elle finit par s’endormir, une heure avant l’aube. Elle fut réveillée par la cacophonie des autres femmes qui avaient, elles, profité d’un bon sommeil réparateur. En grognant elle se leva, sachant pertinent qu’Edwina lui ferait payer tout retard. Elle s’habilla promptement et se précipita vers la bibliothèque. Elle n’avait pas faim ce matin. Elle se dirigea vers le comptoir qui était le sien, où elle commença à trier les derniers livres déposés, quand son regard tomba sur quelque chose d’inhabituel.

Avec mille précaution, elle prit en main la rose rouge qui était posée sur son bureau et porta la fleur à son nez. Elle inspira doucement le parfum entêtant et décrocha le petit mot qui y était attaché.

« Encore merci. Considère ta dette comme dûment payée. Azel. »

Un petit sourire flotta sur les lèvres de Leena, un sourire un peu triste. Si elle lisait correctement entre les lignes, il s’agissait certes d’un remerciement mais surtout d’un adieu. Il considérait qu’il n’avait plus rien à se dire. La jeune femme contempla la fleur rouge sang, le regard un peu triste. Elle s’en doutait, sans trop savoir pourquoi, elle savait qu’elle avait commis une faute.

Les journées passèrent lentement, dans un espèce de brouillard. Ses camarades virent bien que quelque chose n’allait pas mais Leena ne pouvait et ne voulait rien leur dire, prétendant que son travail à la Bibliothèque l’ennuyait profondément. Elle avait jeté un sort sur la rose qu’il lui avait offerte pour que jamais elle ne se fane, ni ne soit détruite ou écrasée. Elle embaumait encore son armoire à chaque fois qu’elle l’ouvrait.

Elle croisait encore Azel de temps en temps. A chaque fois, elle lui souriait, mais le jeune homme lui jetait à peine un regard et le sourire qu’il lui adressait parfois était crispé et légèrement forcé.

Elle aurait voulu oublier tout cela mais ses souvenirs ne lui laissaient aucun répit et c’était la nuit que c’était le plus dur. Ses cauchemars avaient presque disparus, remplacés par d’autres rêves. Des rêves de baisers enfiévrés, de corps nus enlacés, d’yeux sombres, voilés par le désir, les doigts de la jeune femme plongés dans une chevelure aussi noire que le charbon… Elle se réveillait maintenant pantelante de désir, son entrejambe pulsant au rythme effréné de son cœur. Parfois elle cédait au pulsion de son corps et aussi silencieusement que possible, elle se tournait vers le mur et glissait une main entre ses cuisses pour délivrer son corps de ce désir inassouvi. Mais évidemment ça n’était pas assez et elle en sanglotait presque de frustration. Elle envisagea même brièvement de prendre un amant mais elle savait que pas plus que sa main, un autre homme ne saurait satisfaire son désir.

Bon sang ! Elle n’avait pas complètement imaginé la réponse du jeune homme à son baiser. Elle savait, au plus profond d’elle même que pendant quelques secondes leur étreinte avait été partagée.

Un mois après l’expérience d’Azel, Leena n’en pouvait plus. Ses nuits étaient de plus en plus agitées, et elle se dit qu’elle n’avait plus rien à perdre. Un soir, alors que presque tout le monde avait déserté la bibliothèque, elle griffonna rapidement quelque chose sur un morceau de papier, le replia et prit la direction du bureau d’étude d’Azel.

Son cœur battait la chamade mais elle était bien décidée à ne pas reculer. Elle irait jusqu’au bout. Azel, la main sous le menton, contemplait pensivement l’extérieur à travers la grande vitre. Le soleil se couchait et jetait des reflets fauves dans ses cheveux noirs. Lorsqu’il la vit, il leva les yeux vers elle, surpris.

– Leena ? Quelque chose ne va pas ?

– Oui ! Ton indifférence ne me va pas ! Je ne sais pas pourquoi tu m’en veux autant. Ça n’était qu’un baiser ! Mon intention n’a jamais été de te blesser, c’est juste que tu es toi et je voulais simplement …

Elle détourna les yeux de son regard, si sombre qu’on pourrait presque s’y noyer et essaya de reprendre son souffle, de remettre de l’ordre dans ses idées.

– Ce que j’essaie de te dire, terriblement maladroitement, c’est que j’éprouve du désir pour toi. Un désir si fort que ça m’empêche de dormir la nuit. A chaque fois que je me repasse ce baiser, j’ai l’impression que l’espace d’une seconde, tu y as répondu, que tu le voulais autant que moi. Je sais qu’être près de moi, physiquement, te gêne mais je deviens folle à force de faire des conjectures.

Les doigts tremblants, elle déposa le morceau de papier sur son bureau et releva le menton pour rencontrer à nouveau son regard. Il avait la bouche légèrement ouverte par la surprise et la regardait tellement intensément qu’elle craignit pendant un instant de finir en petits tas de cendre à ses pieds.

– Alors voilà, je me lance parce que de toute façon je n’ai rien à perdre. Si jamais… si tu éprouves vraiment la même chose, si vraiment tu as aimé ce baiser autant que moi, alors retrouve-moi ce soir à l’endroit indiqué sur ce papier. J’attendrai… toute la nuit s’il le faut. Juste cette nuit. Si tu ne viens pas j’aimerais au moins que tu me parles à nouveau, que l’on puisse devenir amis peut-être. Voilà c’est tout ce que j’avais à te dire.

Sans plus rien ajouter elle se détourna et fila reprendre son poste, heureuse d’avoir enfin trouver le courage de lui dire ce qu’elle avait sur le cœur. L’attente jusqu’à ce soir allait être longue.

Chapitre suivant

Chapitre 1 – Nouveau départ

Après des mois d’errance, Rain Andersen s’arrêta enfin. Il était arrivé à Minrathie, capitale de l’immense empire de Tévinter, hier dans l’après-midi. Il avait utilisé les derniers sous de sa bourse pour se prendre une chambre un peu miteuse dans la première auberge à peu près propre qu’il avait su trouver. Il soupira face à la haute et majestueuse maison qui se trouvait devant lui. Elle était imposante, avec des dimensions presque surhumaines, composée de deux étages et de hautes fenêtres. De grandes statues de dragons encadraient une porte qui pourrait aisément laisser passer un troll debout. Déjà, il se sentait las de la prétention de cet empire. Il ne l’aimait pas. Pour lui, les Tévintides n’étaient que décadence et qu’une pâle copie de ce que devait être un mage. Il ne supportait pas la magie du sang, cruelle, destructrice et qui demandait, comme son nom l’indique, beaucoup de sang, voire parfois, des vies. Mais, en échange, elle leur conférait une puissance inégalée qui résonnait bien au-delà des frontières de l’empire. Les Tévintides avaient toujours étaient sujet à controverse et avaient des règles qui leur étaient propres. Si leur emploi immodéré de cette magie ancienne, et interdite partout ailleurs à cause de sa versatilité et de sa barbarie, ne suffisait pas, ils étaient en plus des esclavagistes qui ne se cachaient pas. Ils considéraient les elfes comme une sous-race qui n’était là que pour jouer les domestiques et les donneurs de sang pour leur magie. Bref Rain ne partageait absolument pas leur opinion et leur point de vue. Alors que faisait-il là ? Si on lui avait posé la question il y a quelques mois, il  aurait ri en répondant que Tévinter était sûrement le dernier endroit où il irait.

La vérité c’est que s’il se trouvait aujourd’hui devant la grandiose maison de la famille Varinus, c’est qu’il n’avait pas le choix. Après ce qui s’était passé, il y a quelques mois, dans les Terres Libres, il était maintenant devenu un paria, un mage considéré comme dangereux, car n’appartenant plus à un Cercle. Lui qui avait été proche du Premier Enchanteur Irving, dans le Cercle des mages du royaume de Férelden, en était maintenant réduit à se cacher.

Les Hommes avaient toujours eu peur de la magie, parce qu’ils ne savaient pas expliquer comment elle se manifestait chez un homme ou une femme. Tout ce qu’on en savait, c’est qu’elle apparaissait chez les individus vers la puberté. Ils créaient ainsi un lien vers cette magie mais aussi vers une dimension étrange appelée l’Immatériel, d’où ils tiraient leur puissance magique. Mais malheureusement, cet Immatériel était habité, aussi bien par des êtres bons qui leur chuchotaient courage, sagesse, justice, mais aussi par de puissants démons, plus manipulateurs, comme le désir, la colère, l’égoïsme ou la paresse. Et si un mage se laissait tenter par l’un de ces démons, il devenait une sorte d’Abomination, possédé par ce démon et perdant toute humanité.

Rain avait eu un parcours un peu atypique pour un mage. Il venait d’une petite famille noble de Férelden, où l’on devenait templier de père en fils, au nom d’Andrasté, déesse bienfaisante dont la religion était largement répandue chez les Humains. Les Nains et les Elfes avaient, eux leurs propres croyances et Dieux.

De tout temps, les templiers étaient les protecteurs et gardiens des mages. Ils acquéraient des compétences uniques et bien gardées qui leur permettaient de contrer la magie. Mais ces compétences ne pouvaient se manifester que sous l’ingestion d’une substance, le Lyrium. Elle permettait aux mages d’accroître leur puissance magique, mais était, évidemment, très dangereuse pour tous les autres. Ainsi les templiers s’ « empoisonnaient » à petit feu et créaient, en plus, une grande dépendance. Ils dévouaient leurs vies à Andrasté, ne pouvant créer de famille et passaient la plupart de leur temps à surveiller les mages dans leurs Cercles. Leurs carrières étaient souvent brèves mais ils étaient très respectés et ils considéraient leur devoir comme tenant du sacré.

Rain avait donc entamé sa formation de templier très jeune et avait passé les épreuves avec succès. Il avait été envoyé tout de suite au cercle de Férelden, en tant que templier fraîchement promu. Sa vie lui convenait parfaitement.

Mais quelque chose avait changé en lui. Il avait commencé à faire des rêves étranges, des rêves de l’Immatériel, même si à l’époque il ne le savait pas. Puis, c’était ensuite le jour qu’il commença à ressentir des effets étranges, surtout lorsqu’il prenait sa dose de Lyrium. Il avait l’impression que son corps était devenu subitement trop petit pour lui et qu’il allait exploser d’une minute à l’autre. Il avait essayé de cacher son état tant bien que mal. Mais une nuit, dans l’Immatériel, sa route avait croisé celle du Premier Enchanteur Irving. Grâce à lui, il avait compris qu’il allait devoir mettre sa carrière de templier de côté. En effet, il était devenu mage et il faisait malheureusement parti de ce petit nombre de personnes qui ne développait sa magie que tardivement.

Heureusement il avait vite appris, toujours épaulé par Irving, qui l’avait pris sous son aile. Rapidement il sut maîtriser son art et était devenu un puissant mage de glace, développant la branche délicate de la magie guérisseuse. Il aimait ce qu’il faisait, et était régulièrement envoyé à l’extérieur du Cercle pour des missions diverses et variées. Seule sa famille avait eu du mal à s’adapter à son nouveau statut, mais heureusement ils étaient assez ouverts d’esprit pour se rendre compte que rien n’était de la faute de leur fils. Sauf son père peut-être qui avait l’honneur de la famille Andersen à cœur. Mais c’était la volonté d’Andrasté, il ne pouvait donc rien dire.

Malheureusement, ce beau tableau avait volé en éclat le jour où il avait posé les pieds dans les Terres Libres.

Rain se reprit, ça ne servait à rien de ressasser le passé. Il devait maintenant se faire à sa nouvelle vie, qui commençait ici.

Il grimpa donc les marches et activa la lourde poignée de porte. Aussitôt elle s’ouvrit et une petite elfe, une adolescente qui ne devait pas avoir plus de quinze ans, au visage mutin et aux courts cheveux noir, s’inclina devant lui.

– Puis-je faire quelque chose pour vous monsieur ?

– Oui. Je suis Rain. Je suis attendu par Darius Varinus.

Les grands yeux bleus de la jeune elfe le dévisagèrent un moment. Il savait qu’il ne présentait pas vraiment bien. Sa barbe mériterait une bonne taille, ses vêtements avaient souffert de son errance et il devait certainement avoir l’air très fatigué.

Finalement, elle se décida et le laissa entrer. Il pénétra dans un hall aussi impressionnant que la porte le laissait deviner. L’entrée donnait directement dans une salle immense, entourée de colonnade de marbre. Il faisait bien plus frais dans la maison. Malgré lui, Rain se sentait impressionné.

L’adolescente le mena vers un couloir au rez-de-chaussée.

– Par ici monsieur.

Rain se laissa guider, regardant de tous côtés pour prendre connaissance de son nouvel environnement. Ils s’arrêtèrent devant une porte.

– Attendez ici Monsieur Rain, je vais voir si mon maître est disposé à vous recevoir.

Rain lui offrit un petit sourire.

– Inutile de m’appeler monsieur.

La jeune elfe rougit violemment.

– Oh je n’y arriverais jamais monsieur.

Elle s’éclipsa, le laissant seul.

C’est grâce aux relations de sa famille qu’il était là aujourd’hui. Sans eux il aurait sans doute continué à errer pendant encore un moment, mais c’est surtout l’argent qui commençait à lui faire défaut. Lorsqu’il s’était retrouvé acculé, il s’était naturellement tourné vers ses parents en leur expliquant exactement ce qu’il s’était passé. Ils le connaissaient assez bien pour savoir qu’il n’aurait jamais été capable de faire ce pour quoi on l’accusait. Mais évidemment, ils ne pouvaient pas faire grande chose pour lui. Ils appartenaient certes à la petite noblesse, mais leur famille avait toujours su garder le respect de la famille royale et ils étaient trop droits et justes pour trahir les templiers et leurs valeurs familiales. Après sa déchéance, il avait trouvé refuge chez un ami, un ex-templier, ami de ses parents, qui le connaissait assez bien pour lui faire totalement confiance et qui vivait à la frontière entre Férelden et les Terres Libres. C’était avec lui que Rain avait passé ses premières années d’apprenti avant que cet homme ne prenne sa retraite. Rain avait écrit à ses parents qui lui avaient répondu très rapidement, lui donnant les coordonnées de la puissante famille Varinus. Les Andersen et eux étaient amis depuis des générations, malgré les guerres, malgré leur différence culturelle. Leurs ancêtres respectifs s’étaient retrouvés sur le champ de bataille pendant une guerre ou le royaume de Férelden et l’empire de Tévinter s’étaient alliés. Ils s’étaient retrouvés ensemble sur le champ de bataille et s’étaient entraidés, se sauvant mutuellement la vie. Depuis ils étaient devenus frères de sang et avaient décidé que quoi qu’il arrive, leurs familles se respecteraient et continueraient à se couvrir l’une l’autre. Les Andersen avaient donc pensé que Rain serait en sécurité à Tévinter, loin des templiers qui se faisaient plutôt rare dans l’Empire.

Rain avait annoncé son arrivée par courrier mais il ne savait pas comment il allait être reçu. Il jouait sur une vieille promesse et n’était pas tranquille.

La jeune elfe réapparut.

– Mon maître va vous recevoir.

Elle lui indiqua une porte qu’il franchit.

Il se trouvait dans une immense bibliothèque. Une haute cheminée donnait de la chaleur à la grande pièce. Un bureau se trouvait près de la porte fenêtre qui donnait sur les jardins à l’arrière de la maison. Un homme était assis derrière le meuble de bois massif. Il se leva à son entrée et s’avança vers lui. Il était grand, moins que Rain qui était d’une taille et d’une carrure assez impressionnante, mais il ne dût pas se tordre le cou pour le regarder dans les yeux. Son regard perçant, d’un gris argent le scruta un instant. Il portait le costume officiel des Mages de l’Empire, ses cheveux noirs, mi long étaient rejetés en arrière lui dégageant le visage, sculpté par une barbe fine et bien taillée, d’où émanait beaucoup de charisme et de sympathie.

Mais Rain ne baissa pas pour autant sa garde, les Mages de l’empire n’étaient pas réputés pour leur honnêteté.

– Rain Andersen c’est cela ?

– Oui.

– Darius de la maison Varinus. Mais cela, je suppose que vous le saviez déjà n’est-ce pas ? Vous êtes restés bien mystérieux dans votre lettre, mon ami.

– Je voulais, tout d’abord, savoir si vous prenez toujours au sérieux la promesse de nos ancêtres.

Darius sourit et lui indiqua de la main un fauteuil où Rain s’assied, épuisé.

– Je sais que Tévinter n’est pas très aimé hors de nos frontières. Mais je ne briserais pas une aussi vieille promesse. Donc oui ma famille est toujours liée à la vôtre et je vous porterais assistance si je le peux.

Darius lui servit un verre de vin, au goût très sucré, pétillant et très frais, que le jeune homme accepta bien volontiers.

Voilà, Rain était à la croisée des chemins. Soit il acceptait de faire confiance à cet homme et lui expliquait la situation difficile dans laquelle il se trouvait, soit il retournait à son errance, sans savoir comment il allait survivre.

Il avala son verre d’un trait et décida finalement de faire confiance à sa famille. De toute façon il était fatigué de courir, fatigué de se cacher. Il lui avoua donc tout. Advienne que pourra.

Darius l’écouta parler, hocha la tête de temps en temps et finalement prit la parole une fois le récit de Rain terminé.

– Quelle histoire mon ami ! En tant que mage je ne pourrais, de toute façon, pas vous laisser dans cette situation. Vos templiers sont tellement barbares ! Qui y’a-t-il de pire que l’apaisement ?

Rain haussa un sourcil. C’était en fait avec des mages que se situait son vrai problème, mais peu lui importait. Si la menace d’un apaisement suffisait à faire pencher la balance de son côté il ne préféra pas le contredire. L’apaisement était, en effet une horreur et une vraie épée de Damoclès sur les têtes des Mages. Il s’agissait de l’ultime recours des templiers. Un rituel ancien qui leur permettait de supprimer le lien qui existait entre tout Mage et l’Immatériel, leur retirant ainsi tout accès à la magie. Mais ce processus destructeur ne faisait pas que supprimer sa magie à un Mage, il lui retirait aussi toutes émotions, tout ce qui faisait la personnalité de l’individu, ne laissant qu’un légume, sans âme, sans passion.

Rain préféra lui demander :

– Alors vous allez m’aider ?

– Bien sûr, j’ai même une proposition à vous faire. Depuis quelques mois j’ai eu de nombreuses menaces de mort, rien d’inhabituel en soi pour un puissant Mage de Tévinter, mais elles me semblent plus nombreuses et plus insistantes qu’auparavant. J’ai besoin d’un garde du corps efficace. Un ancien templier doublé d’un mage serait un atout non négligeable dans ma manche. Vous serez nourrit et logé et je vous rajoute 5 pièces d’or par jour comme salaire. Cela vous agréait-t-il ?

Rain n’en revenait pas ! Il lui proposait un travail pas trop ingrat et bien payé de surcroît. Il fallait être fou pour ne pas apprécier la générosité de cet homme.

– Oui, bien sûr cela me va tout à fait.

Avec un grand sourire, Darius lui tendit la main, que Rain serra.

– Parfait, nous avons un accord. Evidemment je compte sur vous pour rester assez discret sur votre mission, je vous ferais passer pour un lointain ami, ce que vous êtes presque. Néanmoins je tiens tout de même à mettre certaines choses au clair.

– Dites-moi monsieur.

Le Mage grimaça.

– Appelez-moi Darius, Rain, vous n’êtes pas l’un de mes esclaves !

– Comme il vous plaira Darius.

– Bien ! Vous êtes certes une connaissance mais n’oublier pas qui vous paie mon cher. Je souhaite donc une totale loyauté et une totale franchise de votre part. Si quelqu’un vous approche pour vous proposer de l’argent en échange de ma mort, j’attends que vous refusiez cette offre et veniez m’en parler sur le champ.

– C’est une évidence Darius, et comme vous le savez maintenant je ne suis pas aisément corruptible.

– Oui et j’avoue beaucoup apprécier ce trait de caractère ! La maison a également quelques règles qu’il vous sera sans doute facile à suivre. J’interdis formellement à tous mes employés de se servir de mes esclaves sans mon autorisation, et quand je dis servir, je parle de sexe et de magie. Personne ne touche à ce qui m’appartient sauf indication contraire de ma part. Vous êtes libre de circuler comme bon vous semble et de vérifier tout ce que vous souhaitez dans la maison, excepté l’aile réservée aux appartements de mon père qui se situe dans l’aile sud de la maison. Mon père à ses propres employés et esclaves. Oh et évidemment il ne vous est pas permis d’inviter qui que ce soit dans cette maison sans mon accord. Cela vous semble-t-il insurmontable ?

– Absolument pas Darius. J’espère être digne de la confiance que vous me donnez.

Avec un sourire presque carnassier, Darius lui sourit.

– Je n’en doute pas un instant, Rain.

Il fit tinter une petite cloche. L’adolescente elfe entra.

– Tia, je te confie Rain, un ami à moi qui restera dans la maison pendant quelques temps. Tu lui donneras la chambre bleue et lui montrera la maison.

Il se tourna à nouveau vers Rain.

– Je vais vous laisser vous reposer pour cet après-midi. Mais j’aimerais que vous m’accompagniez ce soir. Il y a un endroit que j’aimerais vous montrer.

Rain comprit que son travail commencerait donc dès ce soir.

– Bien sur Darius et merci encore pour votre généreuse hospitalité.

Rain suivit donc Tia dans le dédale de couloirs pour finalement arrivée dans son nouveau chez lui. La chambre bleue portait bien son nom, quasiment tout y était d’un profond bleu roi d’assez bon goût. Il s’agissait sans aucun doute d’une chambre réservée aux amis de la maison plutôt qu’à ses employés mais il n’allait pas s’en plaindre. Le lit était immense avec des tentures bleues et dorées tout à fait splendides. Une table de toilette, une haute armoire et un bureau en bois sombre venaient compléter la chambre. Il posa ses maigres affaires sur le lit.

– Si vous voulez je peux vous montrer le reste de la maison, monsieur.

– Je t’en prie… Tia c’est ça ? Appelle-moi Rain, avec un petit sourire à son intention il ajouta. J’ai l’impression d’être aussi vieux que mon père quand tu m’appelles ainsi.

Tia lui sourit.

– Je vais essayer alors, mon… Rain.

– Tu vois ça n’est pas si dur. Et oui je veux bien que tu me montres un peu la maison.

Se sentant plus en confiance, Tia babilla joyeusement tout en lui montrant les trésors de la maison. Une autre bibliothèque, où Darius ne venait presque jamais, la grande salle de réception avec ses colonnades qu’il avait déjà vue en entrant, une pièce de bain assez surprenante, avec une baignoire carrée assez profonde pour y immerger le corps et dont l’eau semblait toujours chaude, attendant son prochain visiteur. Rain pourrait donner n’importe quoi pour le plaisir de se sentir propre à nouveau. D’ailleurs il comptait bien l’utiliser dès que possible.

– Si vous le souhaitez l’une des esclaves peut même vous masser.

– Je te remercie Tia, mais je sais m’occuper de moi.

La jeune fille haussa les épaules. Ils se trouvaient maintenant dans un couloir au premier étage qui donnait sur les jardins qu’il n’avait fait qu’apercevoir. Il s’arrêta devant la fenêtre et admira les nombreuses fleurs et plantes qui le composaient. Soudain une femme elfe entra. Elle était grande et élancée, portait une simple tunique longue et ses jambes étaient enserrées dans des bandes de cuir. Ses cheveux légèrement ondulés, d’un roux presque rouge, flamboyaient dans la lumière du soleil et retombaient jusqu’au milieu de son dos. Elle ne ressemblait pas à une esclave ordinaire, et avait dans les mains deux dagues peu ordinaires. Des Sais si sa vue ne lui faisait pas défaut.

Fasciné, il la vit faire quelques mouvements, ses armes à la main, tournoyant, attaquant, parant un adversaire invisible. Elle semblait savoir ce qu’elle faisait. Qui pouvait-elle bien être ? Pas une simple esclave en tout cas. Il allait se tourner vers Tia mais elle avait disparu au détour d’un couloir, sans s’apercevoir qu’elle n’était plus suivie. Lorsqu’il se tourna à nouveau vers les jardins la femme elfe n’était plus là. Troublé, Rain parcourut les lieux du regard, mais ne la trouva nulle part. Avait-il rêvé ?

Il ne savait pas trop pourquoi mais il sentait que son séjour dans cette maison n’allait pas être de tout repos. Elle sentait le mystère. Et franchement jusqu’ici les mystères ne lui avaient pas trop réussi.

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