Epilogue – Sept ans plus tard

Leena inspira à fond l’air encore un peu froid de ce début de printemps et essaya de manœuvrer sa charrette dans la petite pente qui menait vers son domaine. Son domaine ! Même après toutes ses années, elle avait encore du mal à croire qu’elle était propriétaire de ce bel endroit.

– Allez Daisy ! Nous y sommes presque.

La vieille jument hennit, comme si elle avait compris. Leena l’avait sauvé de l’abattoir il y a six ans maintenant. C’était une vieille carne têtue et caractérielle mais elle défiait toutes les statistiques en survivant à un âge canonique pour un cheval et elle ne rechignait jamais à tirer la charrette, essentielle pour la survie du domaine.

Au moins une fois par semaine, Leena se rendait au marché pour chercher toutes les provisions dont ils avaient besoin.

Elle resserra sa petite cape de laine autour de ses épaules, quand un coup de vent frais la fit frissonner, faisant voleter quelques mèches de cheveux échappées de sa longue tresse. Le chemin vers le marché de Dénérim n’était qu’à une demie heure de route mais elle y passait souvent la journée le temps de trouver tout ce qu’il lui fallait et ces journées étaient souvent épuisantes.

Leena vit enfin avec soulagement les premiers arbres fruitiers qui marquaient le commencement du domaine qu’elle avait renommé « Le Havre ». Elle avait découvert cette énorme maison à l’abandon et y avait tout de suite vu le potentiel et ce qu’elle avait envie d’en faire.

Elle avait alors fait des pieds et des mains pour rencontrer le iarl de Dénérim qui ne lui en avait malheureusement pas donner la jouissance sous prétexte qu’elle n’était pas noble. Mais par le plus heureux des hasards, la reine Evelyne était également en visite chez le iarl et Leena avait prit son courage à deux mains puis l’avait accostée pour lui expliquer son projet. La reine l’avait écoutée attentivement et avait adoré son idée. En tant qu’orpheline, elle s’était prise de passion pour son projet et avait grandement fait accélérer les choses.

En une semaine, Leena reçut l’avis de propriété et le jour d’après, les travaux commençaient pour rendre la demeure vivable. Deux mois plus tard, Leena accueillait les premiers orphelins dans la maison sous le regard bienveillant de la reine.

Dès son installation, Leena avait envoyé deux lettres à Fort Céleste, une à Clarissa, l’autre à Azel. Seule Clarissa lui avait répondu. Le travail avec les enfants était épuisant, mais gratifiant et épanouissant. Elle avait commencé avec deux garçons qui avaient entre six et huit ans, impossible de savoir exactement, et une plus petite fille de trois ans qui était extrêmement farouche. Petit à petit, d’autres orphelins les avaient rejoint, dont une petite mage de onze ans. Bientôt, elle eut du mal à gérer tout toute seule. Mais elle eut la surprise de voir arriver Clarissa et Maggie accompagnées du petit Tom.

Avec cette aide supplémentaire, les choses étaient devenues bien plus faciles. Clarissa l’informa qu’Azel était parti quelques temps après elle, il n’avait donc pas pu recevoir sa lettre. La dernière petite lueur d’espoir de pouvoir le revoir un jour s’éteignit totalement. Heureusement, les enfants l’occupaient bien trop pour qu’elle ne se laisse aller.

Les nuits étaient plus difficiles, c’est là qu’elle ressentait bien plus cruellement l’absence, la solitude, le froid de la place à côté de la sienne. Elle avait rencontré quelques hommes à Dénérim, et plus d’un avaient ouvertement montré leur intérêt pour elle. Pour faire plaisir à Clarissa et Maggie, elle avait accepté quelques rendez-vous mais son cœur n’y était pas, et elle passait souvent son temps à dresser le nombres de différences entre son compagnon et Azel. Elle ne donnait donc jamais suite à ces brèves rencontres.

La vue du Havre la tira de ses rêveries. La maison faisait deux étages, comportait de nombreuses grandes chambres et une pièce principale immense. Un énorme jardin que Clarissa avait fleurit partout et de grands vergers l’entouraient pour le plus grand plaisir des enfants qui y vivaient mille aventures.

Le soleil brillait encore et baignait le domaine de lumière et de chaleur. Leena sourit, c’était chez elle ici. Elle adorait cet endroit et était très fière du bonheur qu’elle lisait dans les yeux de tous ses petits protégés. Elle avait finalement trouvé sa place et aurait dû en être parfaitement heureuse. Mais, elle ne pouvait nier qu’elle sentait que quelque chose manquait dans sa vie.

La jument accéléra soudain à la vue de la maison et de l’avoine qui l’entendait certainement dans l’écurie. Leena la laissa faire et arrêta la charrette devant la grande porte de la cuisine. Elle sauta à terre, alors que Daisy s’empressa de brouter l’herbe douce à ses sabots.

Leena caressa son encolure avec affection.

 Fichue gourmande ! Merci de m’avoir ramener à bon port.

Soudain des cris perçants se firent entendre et elle vit une horde d’enfants en furie courir vers elle. Leena sourit et posa les mains sur ses hanches, attendant l’assaut inévitable.

– Leena ! Leena ! Tu as trouvé mon ruban ?

– Et mon livre ?

– Non, d’abord ma poupée !

La jeune femme calma tout le monde, puis elle leur donna leur cadeau, un par un. Maggie apparut alors, toute essoufflée.

– Désolée Leena, quand ils ont vu que tu étais de retour, ils ont couru tellement vite !

Leena rit.

– Ne t’inquiète pas ! Je sais exactement comment ils sont !

Elle frotta affectueusement la tête de sa plus petite pensionnaire.

– Allez tout le monde ! Ne restez pas dans mes pattes ! Profitez du soleil, il ne va pas tarder à se coucher !

Les enfants répondirent tous en cœur.

– D’accord !

Et ils filèrent aussi vite qu’ils étaient arrivés, sous le regard déjà fatigué de Maggie.

– Tu as besoin d’aide pour tout ranger ?

– Ça ira, merci.

– Bon, alors je vais allée surveiller les petites monstres.

Leena s’attela donc à décharger la charrette et rangea les provisions. Elle mit quelques minutes à tout faire et souffla en s’étirant le dos quand ce fut fini. Tom vint alors la rejoindre.

Le tout petit garçon timide et qui ne parlait pas avait laissé la place à un adolescent de treize ans à la croissance époustouflante et qui avait déjà la même taille que la jeune femme. Après quelques mois passés au Havre, il y avait prononcé son premier mot. Il avait trouvé un petit chaton et il leur avait montrer en disant « Moustache ». Depuis, le chat Moustache était le gardien de la maison et la protégeait farouchement des souris. Tom s’était ouvert petit à petit, devenant un petit garçon charmant et joyeux. La mort de Clarissa, trois ans plus tôt, l’avait beaucoup affecté. Il avait alors reporté toute son affection sur la jeune femme, qu’il considérait à la fois comme une grande sœur et parfois une maman.

Mais il avait encore souvent besoin d’être seul, de vaquer en solitaire à ses occupations. Leena le comprenait parfaitement et lui laissa la liberté nécessaire pour son épanouissement.

– On peut ramener Daisy à l’écurie.

Leena lui sourit. Elle savait qu’il adorait la vieille jument.

– Oui, viens. Il est temps qu’elle prenne un peu de repos.

Elle le laissa prendre les rennes de la jument et la guider en marchant à ses côtés. L’écurie n’était pas très grande et se trouvait à l’avant de la maison, mais Daisy en était la seule locataire. Leena détacha la charrette qu’elle mit de côté pendant que Tom s’occupait de bouchonner la jument qui se laissa faire avec un plaisir manifeste. Soudain, Tom l’interpella :

– Leena, quelqu’un vient.

La jeune mage leva aussitôt la tête. Elle n’attendait aucune visite et presque personne ne venait les voir. Hormis ceux qui voulait se débarrasser d’un enfant devenu trop encombrant. Elle essuya ses mains sur un chiffon et ordonna au jeune garçon.

– Reste là et ne bouge pas.

Elle avança de quelques pas et plissa les yeux pour essayer d’apercevoir leur visiteur. Bien sûr, ils avaient déjà eu la visite de brigands mais à l’aide de Maggie et parfois de Tom, ils avaient réussi à les faire fuir. Il semblait être seul et elle parierait sur un homme. Qui pouvait bien venir les voir à la tombée du jour ? Sans trop y prêter attention, elle ramassa une petite faux et la serra fermement dans sa main. Une rafale de vent fit voleter sa jupe bleu marine et souleva légèrement sa tresse.

L’homme, puisqu’elle n’avait plus de doute là-dessus, il s’agissait bel et bien d’un homme, pas très grand, s’arrêta soudain et mit sa main en visière avant de se remettre en chemin. Leena était de plus en plus intriguée et avança malgré elle d’un autre pas. Quelque chose dans la silhouette de son visiteur lui était étrangement familier. Lorsqu’il ne fut plus qu’à quelques mètres, elle se figea soudain. Il s’arrêta à nouveau et dit, un grand sourire aux lèvres.

– Bonjour, Leena.

Le corps de la jeune femme trembla sous le coup de la trop vive émotion qui l’étreignit alors. Son cœur manqua un battement, puis deux, avant de repartir de plus belle. Un peu plus et elle crut qu’il allait sortir de sa poitrine pour s’envoler vers l’homme qui se tenait devant elle, retrouver celui qu’il n’aurait jamais dû quitter.

– Azel…

Elle savoura son prénom sur ses lèvres, comme s’il s’agissait d’un mot sacré. Enfin, ses pieds exécutèrent ce que son cerveau hurlait. Elle lâcha la faux qui se perdit dans les herbes hautes et fit les quelques mètres qui les séparaient. Azel eut juste le temps d’ouvrir les bras avant qu’elle ne vienne se jeter à son cou.

Même serrée contre lui, les bras autour de son cou, elle n’arrivait pas à croire que ce qu’elle vivait était réel. Oh, bien sûr, elle en avait souvent rêvé. Mais tout lui semblait bien plus réel que dans ses rêves les plus fous. Elle pouvait sentir la chaleur du corps d’Azel, ses battements de cœur, son odeur, la douceur de ses cheveux sous ses doigts. Et surtout, la sensation extraordinaire de ses bras étroitement serrés autour d’elle, de son souffle dans son cou. Seule la douceur de sa courte barbe sur sa peau lui était étrangère.

– Tu es vraiment là ?

Le jeune homme rit.

– Oui, je suis vraiment là.

Leena éclata de rire à son tour alors que des larmes de joie emplirent ses yeux. Elle les ferma, faisant glisser quelques larmes, savourant ce moment de bonheur si parfait. Mais sa curiosité fut la plus forte. Elle réussit à se détacher de lui et le dévora des yeux. Ses cheveux noirs étaient plus longs, attachés en queue de cheval sur sa nuque et il s’était laissé pousser une très courte barbe, qui lui donnait un petit air qu’elle ne saurait décrire mais qui lui donnait des papillons dans le ventre. Pour son plus grand plaisir, il ne portait plus toutes les couches de vêtements qu’il arborait jadis, mais une longue tunique ouverte sur le devant à partir de la taille. Seul un unique foulard restait de ses habitudes vestimentaires, cachant les cicatrices sur son cou. Ses mains étaient elles aussi dissimulées derrière des gants de cuir fin.

Il en leva une vers son visage et essuya une larme sur la joue de la jeune femme. Elle trouva alors son regard et sourit à travers ses larmes parce qu’elle s’y sentait bien, dans la chaleur de ces yeux sombres. Quelque chose en elle cliqueta comme si une partie d’elle venait de lui être rendue.

– Tu n’as pas changé, Leena.

Elle posa la main sur celle du jeune homme et y blottit sa joue.

– Tu m’as tellement manquée.

Le temps semblait s’arrêter alors qu’ils restèrent là et ce fut un raclement de gorge assez peu discret qui les sortit de leur trance.

– Hum, hum ! Leena ?

La jeune femme se tourna vers Tom et se détacha d’Azel pour passer son bras autour des épaules du jeune garçon. Celui-ci entoura possessivement sa taille et fronça les sourcils.

– Qui est-ce ?

– Tom, tu ne te souviens pas d’Azel ?

– Non.

– Tom ? Le petit Tom ?

Azel avait les yeux écarquillé et regardait le jeune garçon avec grand étonnement alors que le dit Tom gonfla sa jeune poitrine.

– Ouais, c’est moi !

S’en suivit une cacophonie de cris alors que les enfants suivis de Maggie se chamaillaient à propos de quelque chose en se dirigeant vers eux. Pour une fois, ils ne courraient pas mais cela ne les empêchaient pas d’exsuder d’une énergie débordante.

– C’est moi qui lui donne !

– Non, c’est moi !

– Mais pourquoi c’est toujours les grands ?

Maggie dévisagea le nouveau venu et pressa les orphelins.

– Allons les enfants, faites votre cadeau à Leena et retournez jouer. Nous avons un invité et elle doit l’accueillir comme il se doit.

Tous les enfants se turent alors et tournèrent leurs visages de bambins vers le jeune homme qui sembla soudain légèrement mal à l’aise. Leena sourit devant cette scène un peu surréaliste et reprit la situation en main.

– Saluez notre invité, les enfants.

Dans un bel ensemble ils s’exclamèrent alors.

– Bonjour, Monsieur !

Toujours aussi gêné, Azel souffla un petit :

– Bonjour à vous.

Leena s’agenouilla alors pour se mettre à leur hauteur et interpella la petite fille de cinq ans qui tenait fermement un joli bouquet de fleurs sauvages dans la main.

– Qu’as-tu dans la main Lizzie ?

Sentant qu’elle était le centre de l’attention, la petite fille leva le menton bien haut et lui tendit le bouquet.

– C’est pour toi, Leena.

Chacun intervint alors de son commentaire, précisant bien qu’ils avaient tous cherché les fleurs pour elle. Après les avoir tous chaleureusement remercier, elle lança d’un air détaché qu’il serait vraiment bien d’avoir, quelques baies sauvages pour le dessert de ce soir. Evidemment, cela provoqua immédiatement l’esprit de compétition chez les enfants qui pensaient tous être capables d’en ramener des paniers pleins. Ils se dispersèrent en une joyeuse cacophonie. Après un regard entendu à Leena, Maggie les suivit, traînant Tom derrière elle qui protestaient vivement et ne voulait pas jouer avec les petits. Un peu décontenancé, comme si une tornade venait de lui passer dessus, Azel les regardait comme s’il s’agissait de spécimens inconnus et rares.

– Ils sont toujours comme ça ?

Leena haussa les épaules.

– Ce sont des enfants.

– Je n’ai jamais été comme ça.

La jeune femme lui lança un regard en coin.

– Tu veux dire que tu as toujours été aussi sérieux et que tu n’as jamais fait de bêtises ?

– Je suis né dans un Cercle, j’aurais peut-être été différent si je n’avais pas grandi entouré de vieux grimoires et de Templiers dénués d’humour.

Leena rit, le mage en profita alors pour regarder attentivement le domaine. Suivant son regard, elle lui prit soudain la main.

– Viens ! Je vais te faire visiter.

Elle lui fit presque tout voir, les chambres des enfants, leur immense salle de jeux, la salle à manger et enfin la salle de classe.

– Je tiens à ce que ces enfants aient un minimum d’éducation, qu’ils sachent lire, écrire et compter. C’est moi qui leur dispense les cours classiques, Maggie s’occupe d’enseigner à trois mages, dont Tom.

– Clarissa ne vit plus avec vous ?

Un voile de tristesse passa dans les yeux de la jeune femme.

– Elle nous a quitté il y a trois ans. Elle est morte paisiblement, dans son sommeil.

– Je suis désolé. Alors vous n’êtes que deux à faire tout le travail et à vivre ici ?

– Oui, Maggie et moi avons des appartements un peu à l’écart. C’est là que nous dormons habituellement, sauf quand nous avons un nouveau venu. Nous préférons dormir près des enfants à tour de rôle si jamais ils sont besoin de nous pendant la nuit.

Azel semblait admiratif du travail des deux jeunes mages.

– Ces enfants ont beaucoup de chance de vous avoir. Vous faîtes un travail admirable.

Leena sourit, fière de ce qu’elle avait réussit à accomplir.

– Merci. Allons à la cuisine, je ne t’ai même pas proposé à boire ! Je suis une hôtesse déplorable.

Un grand panier de baies bien mûres les attendait dans la grande cuisine et au loin ils pouvaient entendre le brouhahas de conversations et de jeux, provenant de l’étage et de la salle de jeux.

Leena l’invita à s’asseoir autour de l’immense table de bois qui trônait en plein milieu de la salle. Un grand foyer et un petit four à pain se trouvait dans le fond et tout un tas d’ustensiles et de provisions envahissaient les plans de travail. De grandes fenêtres donnaient sur le jardin et le petit potager à l’arrière de la maison. C’était l’un des endroits préférés de Leena, comme si l’âme de la maison avait élu domicile dans cette pièce et réchauffait le cœur de ceux qui en passaient le seuil.

Elle mit les fleurs dans un petit vase qu’elle remplit d’eau puis le posa sur la table. Elle versa ensuite un verre d’eau à Azel, enfila un tablier blanc et se mit à pétrir la pâte à tarte qu’elle avait préparer le matin en se levant. La farine voltait alors qu’elle jouait des doigts pour ramollir un peu la pâte.

– Alors ! Je veux tout savoir, qu’as-tu fait pendant toutes ses années ?

Azel haussa les épaules et répondit en regardant la jeune femme travailler.

– Rien de bien intéressant. J’ai quitté l’Inquisition quelques semaines après toi. J’avais besoin…d’un nouveau départ. J’ai erré quelques temps, et j’ai réfléchi à ce que je voulais vraiment. En fait, je n’en n’ai jamais vraiment eu l’occasion. J’ai toujours suivi et fait ce que l’on attendait de moi. Et puis je suis arrivé sur Dénérim et je me suis rendu compte que les livres me manquaient.

Leena sourit :

– Ne me dis pas que tu as trouvé une place dans une bibliothèque ?

– Eh bien, si. Même si ça n’a pas été facile. Je ne sais pas si tu as su, mais Maître Solas s’est révélé être le Loup Implacable ou Fen’harel, comme l’appellent les elfes. Il avait même une place particulière dans leur panthéon divin.

Leena fronça les sourcils en donnant un vigoureux coup dans la pâte. 

– Si j’ai entendu cette histoire mais je n’y ai pas vraiment prêté foi.

– C’est pourtant vrai. Et la rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre. Quand on a su que j’avais travaillé avec lui, personne ne voulait m’accepter de peur de me laisser des documents entre les mains qui pourraient finir dans les mains de Fen’harel.

Il rit nerveusement avant de continuer.

– Même cinq ans après cette révélation, j’ai encore du mal à réaliser que j’ai été l’assistant d’un ancien dieux elfique…

La jeune femme releva alors les yeux :

– Ils pensent que tu pourrais être un agent de Fen’harel ?

– Oui. J’avais beaucoup d’admiration pour lui mais de ce que j’en sais, je ne pourrais jamais cautionner son objectif.

– Comment as-tu fait alors ?

– J’ai eu de la chance. J’ai trouvé un homme à la Bibliothèque Royale qui a bien voulu de moi. J’ai un petit travail sans trop de responsabilités, mais j’aime ce que je fais.

Leena sourit en disposant la pâte aplatie et assouplie dans un plat à tarte.

– J’en suis heureuse. Et comment m’as-tu retrouvée ?

Azel chipa une baie qu’il engloutit sous le regard réprobateur de Leena qui avait commencé à disposer les fruits sur la pâte.

– Par pur hasard ! Il y a quelques jours, j’ai rencontré la Reine qui errait dans la bibliothèque comme une âme en peine. Elle cherchait des livres pour donner à des enfants, des petits orphelins dont elle était la marraine. Elle était si enthousiaste qu’elle m’a parlé du Havre en long, en large et en travers. J’ai été intrigué par l’instigatrice de ce projet, une jolie mage nommée Leena. Alors je suis venu vérifier par moi-même.

– Eh bien, j’ai donc maintenant deux dettes envers la Reine.

Du menton, elle désigna les gants du jeune homme.

– Tu sais, tu peux les retirer ici.

Azel les serra l’une contre l’autre.

– Je ne veux pas faire peur aux enfants.

– Ils ne sont pas là pour le moment. De plus, je crois qu’ils ont malheureusement vu bien pire dans leurs courtes vies.

Après une légère hésitation, il les retira, alors que Leena mit la tarte dans le petit four et aviva le feu en dessous qui somnolait paresseusement. Elle s’assit en face du jeune homme et prit ses mains dans les siennes. Elles étaient un peu sèches mais les mages avaient fait un travail remarquable et seules quelques cicatrices rosâtres subsistaient. Azel enlaça ses longs doigts fin autour de ceux de la jeune femme. Ce simple contact l’électrisait complètement et elle s’éclaircit la gorge pour lui demander.

– Tu vis à Dénérim, alors ?

– Oui.

Elle brûlait de lui poser une autre question, mais elle avait peur de paraître trop indiscrète. Finalement, elle n’y tint plus et se lança.

– Seul ?

Azel sourit, un vrai sourire qui monta jusque ses yeux et les firent soudain pétiller. Il libéra l’une de ses mains et frotta le nez de Leena.

– Tu avais de la farine. Oui je vis seul. Et non je ne fréquente personne. Et toi ? Dois-je m’attendre à voir rentrer le maître des lieux ?

La jeune femme fit la moue.

– C’est moi la maîtresse des lieux, il n’y a personne d’autre.

– Je sais, je disais ça pour te taquiner.

Il la regardait avec une telle intensité qu’elle eut soudain chaud et ressentit le besoin de bouger. Elle se leva et s’activa tout à fait inutilement à ranger des choses qui étaient déjà à leur place. Elle se retourna pour proposer un deuxième verre d’eau à Azel pour constater que le jeune homme s’était faufilé jusqu’à elle et se trouvait à quelques centimètres de son corps. Lentement, il lui prit la main, légèrement plus calleuse à cause des travaux ménager, et la porta à ses lèvres. Absurdement, Leena se sentit comme une princesse de conte de fée qui venait de retrouver son prince. Sans la quitter des yeux, il murmura contre sa peau.

– Tu m’as terriblement manqué.

Leena dut prendre appui contre le plan de travail derrière elle pour ne pas flancher.

– Est-ce que… est-ce que tu fais encore beaucoup de cauchemars ?

– Beaucoup moins.

Elle n’osa même plus le regarder, elle ne voulait pas espérer. La déception ferait trop mal. Mais, elle ne lutta pas lorsque d’un doigt sous le menton il lui releva la tête. Alors, malgré les mises en garde de sa tête, elle demanda :

– Et est-ce que je suis encore dedans ?

Azel sourit.

– Dans mes cauchemars ? Non. Par contre dans mes rêves, c’est une autre histoire.

Leena respirait à peine, mais cela ne semblait pas perturber son corps plus que cela, entièrement concentré qu’il était sur les lèvres du jeune homme.

– Oh ! Je peux peut-être faire quelque chose pour t’aider ?

La bouche d’Azel n’était plus qu’à un souffle de la sienne. Ils furent bien incapables de dire qui fit le premier pas, mais la seconde d’après, ils s’embrassaient, très chastement, une simple rencontre de leurs lèvres. Azel passa les bras autour de sa taille et l’attira plus près de lui alors que Leena prit le visage du jeune homme en coupe. Elle fit un petit bruit de gorge, entre le gémissement de plaisir et le sanglot. D’un petit coup de langue sur ses lèvres, elle demanda la permission d’approfondir leur baiser et l’obtint sans difficulté.

Une joie sans borne envahit la jeune femme. La chaleur de sa magie flamboya, sans qu’elle ressente le moindre danger, et raviva la femme qui était en elle. Cette partie qu’elle avait délaissé depuis de nombreuses années, se consacrant aux enfants, à la maison. Elle y avait trouvé une certaine forme de bien-être et d’épanouissement. Mais cela n’avait rien à voir avec cette sensation familière d’être désirée.

Leur étreinte resta tendre, comme une première fois. Et lorsque leurs lèvres se détachèrent, ils se sourirent. La jeune femme caressa sa joue.

– J’aime ta barbe.

Il rit.

– Merci.

– Je suis tellement heureuse que tu m’aies retrouvée.

– Moi aussi. Je suis d’autant plus heureux que je voulais te dire quelque chose.

– Ah oui, quoi ?

– Je voulais … te demander pardon.

Leena recula légèrement, elle ne s’attendait certainement pas à cela.

– Mais enfin, pour quoi ?

– Tu sais, après mes blessures j’ai eu le besoin de lire beaucoup de choses sur la magie du sang et je suis tombé sur de très nombreux témoignages de personnes qui en ont été victime. Au fur et à mesure de mes lectures, je me suis dit que j’avais été totalement injuste avec toi. Sur le moment, c’est vrai que je te tenais peut-être un tout petit peu responsable pour ce qui m’était arrivé. Mais avec le recul… Je t’ai dit que je te pardonnais, mais en réalité, il n’y avait rien à pardonner. Rien du tout. Et pour ça, je te demande de m’excuser.

Emue, Leena lui répondit aussi.

– Bien sûr que je t’excuse. Je pense que l’on devrait tourner la page, si tu es d’accord bien entendu…

– On ne peut plus d’accord.

Il caressa doucement la joue de la jeune femme.

– Tu avais raison, le Destin a trouvé le moyen de nous réunir.

Elle ajouta avec malice :

– Je me demande pourquoi il perd son temps avec nous, nous formons un cas un peu désespéré, non ?

Resté sérieux, Azel la regarda droit dans les yeux.

– Peut-être pense-Il que nous sommes fait l’un pour l’autre.

– Oui, j’aime ton explication.

Elle allait l’embrasser à nouveau, quand ils furent interrompus par la voix légèrement désespérée de Maggie !

– Leena, j’ai besoin de toi ! Il y a comme une espèce d’urgence.

La jeune femme soupira, et s’écarta d’Azel.

– Le devoir m’appelle.

Elle posa alors une main contre sa joue.

– La nuit est sur le point de tomber, reste avec nous ce soir. Il y bien assez de chambres dans cette maison.

– Oh, eh bien, tu sais bien qu’être dans le même endroit qu’une ribambelle d’enfants est mon rêve le plus cher.

– Je sais, oui. Je te jure qu’ils ne mordent pas…enfin pas les adultes en tout cas.

– Voilà qui est rassurant !

Leena, rit.

– Un petit conseil, ne leur montre pas que tu as peur, il la sente… J’en ai pour quelques minutes et je redescends.

Elle allait s’éclipser quand Azel la retint par la main. Surprise, elle se tourna vers lui :

– Leena, cette fois, je voudrais que ça marche…entre nous.

Elle sourit et céda à la tentation en l’embrassant.

– Oui, cette fois nous y arriverons.

Dehors, le soleil se couchait à l’horizon, baignant le Havre de ses derniers rayons. Aujourd’hui encore, la maison avait accueillit une âme égarée, mais cette fois, elle était particulièrement satisfaite. Ce n’était pas tous les jours qu’elle pouvait assister aux retrouvailles d’âmes sœurs. Alors elle fera du mieux qu’elle pourra pour veiller sur elles, jusqu’à la fin des temps s’il le faut.

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