Epilogue – Sept ans plus tard

Leena inspira à fond l’air encore un peu froid de ce début de printemps et essaya de manœuvrer sa charrette dans la petite pente qui menait vers son domaine. Son domaine ! Même après toutes ses années, elle avait encore du mal à croire qu’elle était propriétaire de ce bel endroit.

– Allez Daisy ! Nous y sommes presque.

La vieille jument hennit, comme si elle avait compris. Leena l’avait sauvé de l’abattoir il y a six ans maintenant. C’était une vieille carne têtue et caractérielle mais elle défiait toutes les statistiques en survivant à un âge canonique pour un cheval et elle ne rechignait jamais à tirer la charrette, essentielle pour la survie du domaine.

Au moins une fois par semaine, Leena se rendait au marché pour chercher toutes les provisions dont ils avaient besoin.

Elle resserra sa petite cape de laine autour de ses épaules, quand un coup de vent frais la fit frissonner, faisant voleter quelques mèches de cheveux échappées de sa longue tresse. Le chemin vers le marché de Dénérim n’était qu’à une demie heure de route mais elle y passait souvent la journée le temps de trouver tout ce qu’il lui fallait et ces journées étaient souvent épuisantes.

Leena vit enfin avec soulagement les premiers arbres fruitiers qui marquaient le commencement du domaine qu’elle avait renommé « Le Havre ». Elle avait découvert cette énorme maison à l’abandon et y avait tout de suite vu le potentiel et ce qu’elle avait envie d’en faire.

Elle avait alors fait des pieds et des mains pour rencontrer le iarl de Dénérim qui ne lui en avait malheureusement pas donner la jouissance sous prétexte qu’elle n’était pas noble. Mais par le plus heureux des hasards, la reine Evelyne était également en visite chez le iarl et Leena avait prit son courage à deux mains puis l’avait accostée pour lui expliquer son projet. La reine l’avait écoutée attentivement et avait adoré son idée. En tant qu’orpheline, elle s’était prise de passion pour son projet et avait grandement fait accélérer les choses.

En une semaine, Leena reçut l’avis de propriété et le jour d’après, les travaux commençaient pour rendre la demeure vivable. Deux mois plus tard, Leena accueillait les premiers orphelins dans la maison sous le regard bienveillant de la reine.

Dès son installation, Leena avait envoyé deux lettres à Fort Céleste, une à Clarissa, l’autre à Azel. Seule Clarissa lui avait répondu. Le travail avec les enfants était épuisant, mais gratifiant et épanouissant. Elle avait commencé avec deux garçons qui avaient entre six et huit ans, impossible de savoir exactement, et une plus petite fille de trois ans qui était extrêmement farouche. Petit à petit, d’autres orphelins les avaient rejoint, dont une petite mage de onze ans. Bientôt, elle eut du mal à gérer tout toute seule. Mais elle eut la surprise de voir arriver Clarissa et Maggie accompagnées du petit Tom.

Avec cette aide supplémentaire, les choses étaient devenues bien plus faciles. Clarissa l’informa qu’Azel était parti quelques temps après elle, il n’avait donc pas pu recevoir sa lettre. La dernière petite lueur d’espoir de pouvoir le revoir un jour s’éteignit totalement. Heureusement, les enfants l’occupaient bien trop pour qu’elle ne se laisse aller.

Les nuits étaient plus difficiles, c’est là qu’elle ressentait bien plus cruellement l’absence, la solitude, le froid de la place à côté de la sienne. Elle avait rencontré quelques hommes à Dénérim, et plus d’un avaient ouvertement montré leur intérêt pour elle. Pour faire plaisir à Clarissa et Maggie, elle avait accepté quelques rendez-vous mais son cœur n’y était pas, et elle passait souvent son temps à dresser le nombres de différences entre son compagnon et Azel. Elle ne donnait donc jamais suite à ces brèves rencontres.

La vue du Havre la tira de ses rêveries. La maison faisait deux étages, comportait de nombreuses grandes chambres et une pièce principale immense. Un énorme jardin que Clarissa avait fleurit partout et de grands vergers l’entouraient pour le plus grand plaisir des enfants qui y vivaient mille aventures.

Le soleil brillait encore et baignait le domaine de lumière et de chaleur. Leena sourit, c’était chez elle ici. Elle adorait cet endroit et était très fière du bonheur qu’elle lisait dans les yeux de tous ses petits protégés. Elle avait finalement trouvé sa place et aurait dû en être parfaitement heureuse. Mais, elle ne pouvait nier qu’elle sentait que quelque chose manquait dans sa vie.

La jument accéléra soudain à la vue de la maison et de l’avoine qui l’entendait certainement dans l’écurie. Leena la laissa faire et arrêta la charrette devant la grande porte de la cuisine. Elle sauta à terre, alors que Daisy s’empressa de brouter l’herbe douce à ses sabots.

Leena caressa son encolure avec affection.

 Fichue gourmande ! Merci de m’avoir ramener à bon port.

Soudain des cris perçants se firent entendre et elle vit une horde d’enfants en furie courir vers elle. Leena sourit et posa les mains sur ses hanches, attendant l’assaut inévitable.

– Leena ! Leena ! Tu as trouvé mon ruban ?

– Et mon livre ?

– Non, d’abord ma poupée !

La jeune femme calma tout le monde, puis elle leur donna leur cadeau, un par un. Maggie apparut alors, toute essoufflée.

– Désolée Leena, quand ils ont vu que tu étais de retour, ils ont couru tellement vite !

Leena rit.

– Ne t’inquiète pas ! Je sais exactement comment ils sont !

Elle frotta affectueusement la tête de sa plus petite pensionnaire.

– Allez tout le monde ! Ne restez pas dans mes pattes ! Profitez du soleil, il ne va pas tarder à se coucher !

Les enfants répondirent tous en cœur.

– D’accord !

Et ils filèrent aussi vite qu’ils étaient arrivés, sous le regard déjà fatigué de Maggie.

– Tu as besoin d’aide pour tout ranger ?

– Ça ira, merci.

– Bon, alors je vais allée surveiller les petites monstres.

Leena s’attela donc à décharger la charrette et rangea les provisions. Elle mit quelques minutes à tout faire et souffla en s’étirant le dos quand ce fut fini. Tom vint alors la rejoindre.

Le tout petit garçon timide et qui ne parlait pas avait laissé la place à un adolescent de treize ans à la croissance époustouflante et qui avait déjà la même taille que la jeune femme. Après quelques mois passés au Havre, il y avait prononcé son premier mot. Il avait trouvé un petit chaton et il leur avait montrer en disant « Moustache ». Depuis, le chat Moustache était le gardien de la maison et la protégeait farouchement des souris. Tom s’était ouvert petit à petit, devenant un petit garçon charmant et joyeux. La mort de Clarissa, trois ans plus tôt, l’avait beaucoup affecté. Il avait alors reporté toute son affection sur la jeune femme, qu’il considérait à la fois comme une grande sœur et parfois une maman.

Mais il avait encore souvent besoin d’être seul, de vaquer en solitaire à ses occupations. Leena le comprenait parfaitement et lui laissa la liberté nécessaire pour son épanouissement.

– On peut ramener Daisy à l’écurie.

Leena lui sourit. Elle savait qu’il adorait la vieille jument.

– Oui, viens. Il est temps qu’elle prenne un peu de repos.

Elle le laissa prendre les rennes de la jument et la guider en marchant à ses côtés. L’écurie n’était pas très grande et se trouvait à l’avant de la maison, mais Daisy en était la seule locataire. Leena détacha la charrette qu’elle mit de côté pendant que Tom s’occupait de bouchonner la jument qui se laissa faire avec un plaisir manifeste. Soudain, Tom l’interpella :

– Leena, quelqu’un vient.

La jeune mage leva aussitôt la tête. Elle n’attendait aucune visite et presque personne ne venait les voir. Hormis ceux qui voulait se débarrasser d’un enfant devenu trop encombrant. Elle essuya ses mains sur un chiffon et ordonna au jeune garçon.

– Reste là et ne bouge pas.

Elle avança de quelques pas et plissa les yeux pour essayer d’apercevoir leur visiteur. Bien sûr, ils avaient déjà eu la visite de brigands mais à l’aide de Maggie et parfois de Tom, ils avaient réussi à les faire fuir. Il semblait être seul et elle parierait sur un homme. Qui pouvait bien venir les voir à la tombée du jour ? Sans trop y prêter attention, elle ramassa une petite faux et la serra fermement dans sa main. Une rafale de vent fit voleter sa jupe bleu marine et souleva légèrement sa tresse.

L’homme, puisqu’elle n’avait plus de doute là-dessus, il s’agissait bel et bien d’un homme, pas très grand, s’arrêta soudain et mit sa main en visière avant de se remettre en chemin. Leena était de plus en plus intriguée et avança malgré elle d’un autre pas. Quelque chose dans la silhouette de son visiteur lui était étrangement familier. Lorsqu’il ne fut plus qu’à quelques mètres, elle se figea soudain. Il s’arrêta à nouveau et dit, un grand sourire aux lèvres.

– Bonjour, Leena.

Le corps de la jeune femme trembla sous le coup de la trop vive émotion qui l’étreignit alors. Son cœur manqua un battement, puis deux, avant de repartir de plus belle. Un peu plus et elle crut qu’il allait sortir de sa poitrine pour s’envoler vers l’homme qui se tenait devant elle, retrouver celui qu’il n’aurait jamais dû quitter.

– Azel…

Elle savoura son prénom sur ses lèvres, comme s’il s’agissait d’un mot sacré. Enfin, ses pieds exécutèrent ce que son cerveau hurlait. Elle lâcha la faux qui se perdit dans les herbes hautes et fit les quelques mètres qui les séparaient. Azel eut juste le temps d’ouvrir les bras avant qu’elle ne vienne se jeter à son cou.

Même serrée contre lui, les bras autour de son cou, elle n’arrivait pas à croire que ce qu’elle vivait était réel. Oh, bien sûr, elle en avait souvent rêvé. Mais tout lui semblait bien plus réel que dans ses rêves les plus fous. Elle pouvait sentir la chaleur du corps d’Azel, ses battements de cœur, son odeur, la douceur de ses cheveux sous ses doigts. Et surtout, la sensation extraordinaire de ses bras étroitement serrés autour d’elle, de son souffle dans son cou. Seule la douceur de sa courte barbe sur sa peau lui était étrangère.

– Tu es vraiment là ?

Le jeune homme rit.

– Oui, je suis vraiment là.

Leena éclata de rire à son tour alors que des larmes de joie emplirent ses yeux. Elle les ferma, faisant glisser quelques larmes, savourant ce moment de bonheur si parfait. Mais sa curiosité fut la plus forte. Elle réussit à se détacher de lui et le dévora des yeux. Ses cheveux noirs étaient plus longs, attachés en queue de cheval sur sa nuque et il s’était laissé pousser une très courte barbe, qui lui donnait un petit air qu’elle ne saurait décrire mais qui lui donnait des papillons dans le ventre. Pour son plus grand plaisir, il ne portait plus toutes les couches de vêtements qu’il arborait jadis, mais une longue tunique ouverte sur le devant à partir de la taille. Seul un unique foulard restait de ses habitudes vestimentaires, cachant les cicatrices sur son cou. Ses mains étaient elles aussi dissimulées derrière des gants de cuir fin.

Il en leva une vers son visage et essuya une larme sur la joue de la jeune femme. Elle trouva alors son regard et sourit à travers ses larmes parce qu’elle s’y sentait bien, dans la chaleur de ces yeux sombres. Quelque chose en elle cliqueta comme si une partie d’elle venait de lui être rendue.

– Tu n’as pas changé, Leena.

Elle posa la main sur celle du jeune homme et y blottit sa joue.

– Tu m’as tellement manquée.

Le temps semblait s’arrêter alors qu’ils restèrent là et ce fut un raclement de gorge assez peu discret qui les sortit de leur trance.

– Hum, hum ! Leena ?

La jeune femme se tourna vers Tom et se détacha d’Azel pour passer son bras autour des épaules du jeune garçon. Celui-ci entoura possessivement sa taille et fronça les sourcils.

– Qui est-ce ?

– Tom, tu ne te souviens pas d’Azel ?

– Non.

– Tom ? Le petit Tom ?

Azel avait les yeux écarquillé et regardait le jeune garçon avec grand étonnement alors que le dit Tom gonfla sa jeune poitrine.

– Ouais, c’est moi !

S’en suivit une cacophonie de cris alors que les enfants suivis de Maggie se chamaillaient à propos de quelque chose en se dirigeant vers eux. Pour une fois, ils ne courraient pas mais cela ne les empêchaient pas d’exsuder d’une énergie débordante.

– C’est moi qui lui donne !

– Non, c’est moi !

– Mais pourquoi c’est toujours les grands ?

Maggie dévisagea le nouveau venu et pressa les orphelins.

– Allons les enfants, faites votre cadeau à Leena et retournez jouer. Nous avons un invité et elle doit l’accueillir comme il se doit.

Tous les enfants se turent alors et tournèrent leurs visages de bambins vers le jeune homme qui sembla soudain légèrement mal à l’aise. Leena sourit devant cette scène un peu surréaliste et reprit la situation en main.

– Saluez notre invité, les enfants.

Dans un bel ensemble ils s’exclamèrent alors.

– Bonjour, Monsieur !

Toujours aussi gêné, Azel souffla un petit :

– Bonjour à vous.

Leena s’agenouilla alors pour se mettre à leur hauteur et interpella la petite fille de cinq ans qui tenait fermement un joli bouquet de fleurs sauvages dans la main.

– Qu’as-tu dans la main Lizzie ?

Sentant qu’elle était le centre de l’attention, la petite fille leva le menton bien haut et lui tendit le bouquet.

– C’est pour toi, Leena.

Chacun intervint alors de son commentaire, précisant bien qu’ils avaient tous cherché les fleurs pour elle. Après les avoir tous chaleureusement remercier, elle lança d’un air détaché qu’il serait vraiment bien d’avoir, quelques baies sauvages pour le dessert de ce soir. Evidemment, cela provoqua immédiatement l’esprit de compétition chez les enfants qui pensaient tous être capables d’en ramener des paniers pleins. Ils se dispersèrent en une joyeuse cacophonie. Après un regard entendu à Leena, Maggie les suivit, traînant Tom derrière elle qui protestaient vivement et ne voulait pas jouer avec les petits. Un peu décontenancé, comme si une tornade venait de lui passer dessus, Azel les regardait comme s’il s’agissait de spécimens inconnus et rares.

– Ils sont toujours comme ça ?

Leena haussa les épaules.

– Ce sont des enfants.

– Je n’ai jamais été comme ça.

La jeune femme lui lança un regard en coin.

– Tu veux dire que tu as toujours été aussi sérieux et que tu n’as jamais fait de bêtises ?

– Je suis né dans un Cercle, j’aurais peut-être été différent si je n’avais pas grandi entouré de vieux grimoires et de Templiers dénués d’humour.

Leena rit, le mage en profita alors pour regarder attentivement le domaine. Suivant son regard, elle lui prit soudain la main.

– Viens ! Je vais te faire visiter.

Elle lui fit presque tout voir, les chambres des enfants, leur immense salle de jeux, la salle à manger et enfin la salle de classe.

– Je tiens à ce que ces enfants aient un minimum d’éducation, qu’ils sachent lire, écrire et compter. C’est moi qui leur dispense les cours classiques, Maggie s’occupe d’enseigner à trois mages, dont Tom.

– Clarissa ne vit plus avec vous ?

Un voile de tristesse passa dans les yeux de la jeune femme.

– Elle nous a quitté il y a trois ans. Elle est morte paisiblement, dans son sommeil.

– Je suis désolé. Alors vous n’êtes que deux à faire tout le travail et à vivre ici ?

– Oui, Maggie et moi avons des appartements un peu à l’écart. C’est là que nous dormons habituellement, sauf quand nous avons un nouveau venu. Nous préférons dormir près des enfants à tour de rôle si jamais ils sont besoin de nous pendant la nuit.

Azel semblait admiratif du travail des deux jeunes mages.

– Ces enfants ont beaucoup de chance de vous avoir. Vous faîtes un travail admirable.

Leena sourit, fière de ce qu’elle avait réussit à accomplir.

– Merci. Allons à la cuisine, je ne t’ai même pas proposé à boire ! Je suis une hôtesse déplorable.

Un grand panier de baies bien mûres les attendait dans la grande cuisine et au loin ils pouvaient entendre le brouhahas de conversations et de jeux, provenant de l’étage et de la salle de jeux.

Leena l’invita à s’asseoir autour de l’immense table de bois qui trônait en plein milieu de la salle. Un grand foyer et un petit four à pain se trouvait dans le fond et tout un tas d’ustensiles et de provisions envahissaient les plans de travail. De grandes fenêtres donnaient sur le jardin et le petit potager à l’arrière de la maison. C’était l’un des endroits préférés de Leena, comme si l’âme de la maison avait élu domicile dans cette pièce et réchauffait le cœur de ceux qui en passaient le seuil.

Elle mit les fleurs dans un petit vase qu’elle remplit d’eau puis le posa sur la table. Elle versa ensuite un verre d’eau à Azel, enfila un tablier blanc et se mit à pétrir la pâte à tarte qu’elle avait préparer le matin en se levant. La farine voltait alors qu’elle jouait des doigts pour ramollir un peu la pâte.

– Alors ! Je veux tout savoir, qu’as-tu fait pendant toutes ses années ?

Azel haussa les épaules et répondit en regardant la jeune femme travailler.

– Rien de bien intéressant. J’ai quitté l’Inquisition quelques semaines après toi. J’avais besoin…d’un nouveau départ. J’ai erré quelques temps, et j’ai réfléchi à ce que je voulais vraiment. En fait, je n’en n’ai jamais vraiment eu l’occasion. J’ai toujours suivi et fait ce que l’on attendait de moi. Et puis je suis arrivé sur Dénérim et je me suis rendu compte que les livres me manquaient.

Leena sourit :

– Ne me dis pas que tu as trouvé une place dans une bibliothèque ?

– Eh bien, si. Même si ça n’a pas été facile. Je ne sais pas si tu as su, mais Maître Solas s’est révélé être le Loup Implacable ou Fen’harel, comme l’appellent les elfes. Il avait même une place particulière dans leur panthéon divin.

Leena fronça les sourcils en donnant un vigoureux coup dans la pâte. 

– Si j’ai entendu cette histoire mais je n’y ai pas vraiment prêté foi.

– C’est pourtant vrai. Et la rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre. Quand on a su que j’avais travaillé avec lui, personne ne voulait m’accepter de peur de me laisser des documents entre les mains qui pourraient finir dans les mains de Fen’harel.

Il rit nerveusement avant de continuer.

– Même cinq ans après cette révélation, j’ai encore du mal à réaliser que j’ai été l’assistant d’un ancien dieux elfique…

La jeune femme releva alors les yeux :

– Ils pensent que tu pourrais être un agent de Fen’harel ?

– Oui. J’avais beaucoup d’admiration pour lui mais de ce que j’en sais, je ne pourrais jamais cautionner son objectif.

– Comment as-tu fait alors ?

– J’ai eu de la chance. J’ai trouvé un homme à la Bibliothèque Royale qui a bien voulu de moi. J’ai un petit travail sans trop de responsabilités, mais j’aime ce que je fais.

Leena sourit en disposant la pâte aplatie et assouplie dans un plat à tarte.

– J’en suis heureuse. Et comment m’as-tu retrouvée ?

Azel chipa une baie qu’il engloutit sous le regard réprobateur de Leena qui avait commencé à disposer les fruits sur la pâte.

– Par pur hasard ! Il y a quelques jours, j’ai rencontré la Reine qui errait dans la bibliothèque comme une âme en peine. Elle cherchait des livres pour donner à des enfants, des petits orphelins dont elle était la marraine. Elle était si enthousiaste qu’elle m’a parlé du Havre en long, en large et en travers. J’ai été intrigué par l’instigatrice de ce projet, une jolie mage nommée Leena. Alors je suis venu vérifier par moi-même.

– Eh bien, j’ai donc maintenant deux dettes envers la Reine.

Du menton, elle désigna les gants du jeune homme.

– Tu sais, tu peux les retirer ici.

Azel les serra l’une contre l’autre.

– Je ne veux pas faire peur aux enfants.

– Ils ne sont pas là pour le moment. De plus, je crois qu’ils ont malheureusement vu bien pire dans leurs courtes vies.

Après une légère hésitation, il les retira, alors que Leena mit la tarte dans le petit four et aviva le feu en dessous qui somnolait paresseusement. Elle s’assit en face du jeune homme et prit ses mains dans les siennes. Elles étaient un peu sèches mais les mages avaient fait un travail remarquable et seules quelques cicatrices rosâtres subsistaient. Azel enlaça ses longs doigts fin autour de ceux de la jeune femme. Ce simple contact l’électrisait complètement et elle s’éclaircit la gorge pour lui demander.

– Tu vis à Dénérim, alors ?

– Oui.

Elle brûlait de lui poser une autre question, mais elle avait peur de paraître trop indiscrète. Finalement, elle n’y tint plus et se lança.

– Seul ?

Azel sourit, un vrai sourire qui monta jusque ses yeux et les firent soudain pétiller. Il libéra l’une de ses mains et frotta le nez de Leena.

– Tu avais de la farine. Oui je vis seul. Et non je ne fréquente personne. Et toi ? Dois-je m’attendre à voir rentrer le maître des lieux ?

La jeune femme fit la moue.

– C’est moi la maîtresse des lieux, il n’y a personne d’autre.

– Je sais, je disais ça pour te taquiner.

Il la regardait avec une telle intensité qu’elle eut soudain chaud et ressentit le besoin de bouger. Elle se leva et s’activa tout à fait inutilement à ranger des choses qui étaient déjà à leur place. Elle se retourna pour proposer un deuxième verre d’eau à Azel pour constater que le jeune homme s’était faufilé jusqu’à elle et se trouvait à quelques centimètres de son corps. Lentement, il lui prit la main, légèrement plus calleuse à cause des travaux ménager, et la porta à ses lèvres. Absurdement, Leena se sentit comme une princesse de conte de fée qui venait de retrouver son prince. Sans la quitter des yeux, il murmura contre sa peau.

– Tu m’as terriblement manqué.

Leena dut prendre appui contre le plan de travail derrière elle pour ne pas flancher.

– Est-ce que… est-ce que tu fais encore beaucoup de cauchemars ?

– Beaucoup moins.

Elle n’osa même plus le regarder, elle ne voulait pas espérer. La déception ferait trop mal. Mais, elle ne lutta pas lorsque d’un doigt sous le menton il lui releva la tête. Alors, malgré les mises en garde de sa tête, elle demanda :

– Et est-ce que je suis encore dedans ?

Azel sourit.

– Dans mes cauchemars ? Non. Par contre dans mes rêves, c’est une autre histoire.

Leena respirait à peine, mais cela ne semblait pas perturber son corps plus que cela, entièrement concentré qu’il était sur les lèvres du jeune homme.

– Oh ! Je peux peut-être faire quelque chose pour t’aider ?

La bouche d’Azel n’était plus qu’à un souffle de la sienne. Ils furent bien incapables de dire qui fit le premier pas, mais la seconde d’après, ils s’embrassaient, très chastement, une simple rencontre de leurs lèvres. Azel passa les bras autour de sa taille et l’attira plus près de lui alors que Leena prit le visage du jeune homme en coupe. Elle fit un petit bruit de gorge, entre le gémissement de plaisir et le sanglot. D’un petit coup de langue sur ses lèvres, elle demanda la permission d’approfondir leur baiser et l’obtint sans difficulté.

Une joie sans borne envahit la jeune femme. La chaleur de sa magie flamboya, sans qu’elle ressente le moindre danger, et raviva la femme qui était en elle. Cette partie qu’elle avait délaissé depuis de nombreuses années, se consacrant aux enfants, à la maison. Elle y avait trouvé une certaine forme de bien-être et d’épanouissement. Mais cela n’avait rien à voir avec cette sensation familière d’être désirée.

Leur étreinte resta tendre, comme une première fois. Et lorsque leurs lèvres se détachèrent, ils se sourirent. La jeune femme caressa sa joue.

– J’aime ta barbe.

Il rit.

– Merci.

– Je suis tellement heureuse que tu m’aies retrouvée.

– Moi aussi. Je suis d’autant plus heureux que je voulais te dire quelque chose.

– Ah oui, quoi ?

– Je voulais … te demander pardon.

Leena recula légèrement, elle ne s’attendait certainement pas à cela.

– Mais enfin, pour quoi ?

– Tu sais, après mes blessures j’ai eu le besoin de lire beaucoup de choses sur la magie du sang et je suis tombé sur de très nombreux témoignages de personnes qui en ont été victime. Au fur et à mesure de mes lectures, je me suis dit que j’avais été totalement injuste avec toi. Sur le moment, c’est vrai que je te tenais peut-être un tout petit peu responsable pour ce qui m’était arrivé. Mais avec le recul… Je t’ai dit que je te pardonnais, mais en réalité, il n’y avait rien à pardonner. Rien du tout. Et pour ça, je te demande de m’excuser.

Emue, Leena lui répondit aussi.

– Bien sûr que je t’excuse. Je pense que l’on devrait tourner la page, si tu es d’accord bien entendu…

– On ne peut plus d’accord.

Il caressa doucement la joue de la jeune femme.

– Tu avais raison, le Destin a trouvé le moyen de nous réunir.

Elle ajouta avec malice :

– Je me demande pourquoi il perd son temps avec nous, nous formons un cas un peu désespéré, non ?

Resté sérieux, Azel la regarda droit dans les yeux.

– Peut-être pense-Il que nous sommes fait l’un pour l’autre.

– Oui, j’aime ton explication.

Elle allait l’embrasser à nouveau, quand ils furent interrompus par la voix légèrement désespérée de Maggie !

– Leena, j’ai besoin de toi ! Il y a comme une espèce d’urgence.

La jeune femme soupira, et s’écarta d’Azel.

– Le devoir m’appelle.

Elle posa alors une main contre sa joue.

– La nuit est sur le point de tomber, reste avec nous ce soir. Il y bien assez de chambres dans cette maison.

– Oh, eh bien, tu sais bien qu’être dans le même endroit qu’une ribambelle d’enfants est mon rêve le plus cher.

– Je sais, oui. Je te jure qu’ils ne mordent pas…enfin pas les adultes en tout cas.

– Voilà qui est rassurant !

Leena, rit.

– Un petit conseil, ne leur montre pas que tu as peur, il la sente… J’en ai pour quelques minutes et je redescends.

Elle allait s’éclipser quand Azel la retint par la main. Surprise, elle se tourna vers lui :

– Leena, cette fois, je voudrais que ça marche…entre nous.

Elle sourit et céda à la tentation en l’embrassant.

– Oui, cette fois nous y arriverons.

Dehors, le soleil se couchait à l’horizon, baignant le Havre de ses derniers rayons. Aujourd’hui encore, la maison avait accueillit une âme égarée, mais cette fois, elle était particulièrement satisfaite. Ce n’était pas tous les jours qu’elle pouvait assister aux retrouvailles d’âmes sœurs. Alors elle fera du mieux qu’elle pourra pour veiller sur elles, jusqu’à la fin des temps s’il le faut.

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Epilogue

Les embruns fouettaient le visage de Seren et c’est avec bonheur qu’elle sentit l’humidité et le vent qui jouait dans ses cheveux. Cela faisait trois jours qu’ils étaient partis, et elle ne s’était jamais sentie aussi bien, aussi libre de toute sa vie !

Elle n’était encore jamais montée sur un bateau et fort heureusement, elle découvrit qu’elle n’était pas sujette au mal de mer, même si le fleuve était très calme. Elle adorait rester sur le pont, voir le paysage défiler devant ses yeux. Cela faisait plus de dix ans qu’elle n’avait pas quitté cette ville et elle redécouvrait avec joie la sensation de voyager. La nuit était belle et le ciel, dégagé, laissait voir les milliards d’étoiles qui constellaient le ciel. Malgré ce bonheur retrouvé, elle passait des nuits assez angoissante, revivant les scènes terrifiantes qui s’était déroulées dans le mois. Et puis, elle avait peur qu’en se réveillant, elle constate que tout cela n’avait été qu’un rêve. Elle avait ensuite du mal à se rendormir. Alors elle montait ici, pour ne pas réveiller Rain et parfois admirait le lever du soleil sur chaque nouveau paysage.

Elle avait finalement décidé de confier sa soeur au Cercle de Férelden. D’une part, parce qu’elle avait effectivement constaté que sa soeur avait constamment besoin qu’on lui trouve une occupation et elle ne pourrait malheureusement pas s’occuper d’elle tout le temps. Il allait lui falloir trouver un travail. Certes, la bourse donnée par Magnus est assez pleine pour qu’ils n’aient pas à se préoccuper de l’argent pendant quelques temps. Mais elle avait envie de mener une vie normale, d’occuper utilement et agréablement ses journées.

D’autre part, elle faisait entièrement confiance au jugement de Rain. S’il pensait qu’Elora pourrait trouver un semblant de bonheur là-bas, alors elle l’y emmènerait.

Mais d’abord, ils feraient halte au Névarra, trouveraient un endroit où s’installer. Une jolie petite maison peut-être. Et ensuite seulement, elle ferait le voyage avec sa sœur.

Elle soupira de bonheur car pour la première fois depuis une éternité, elle sentait complètement détendue. De sorte qu’elle n’entendit même pas des pas approcher et elle sursauta légèrement quand elle sentit deux bras puissants l’étreindre et un visage barbu se frotter contre sa joue.

– Il est beaucoup trop tôt pour se lever.

Seren sourit et posa les mains sur les bras de Rain.

– Désolée de t’avoir réveillé. Je n’arrivais plus à dormir alors je suis montée.

– Humm, comme d’habitude. Mais cette fois, j’aimerais te montrer une méthode infaillible pour s’endormir.

– Oh vraiment ? Tu me sembles bien sûr de toi !

– Tout à fait. Suis-moi et je vais te le prouver.

Avec un rire, Seren se laissa guider vers leur cabine.

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Chapitre 21 – Dernière épreuve

Seren était nerveuse. Très nerveuse. Magnus avait insisté pour attendre la tombée de la nuit pour agir. Lorsque Rain avait parlé du bateau qui les attendait pour la fin d’après-midi, il avait simplement agité la main comme s’il voulait se débarrasser de ses trivialités comme de moustiques gênants. Il avait fait jouer ses relations et sa bourse qui semblait sans fond, leur assurant que le capitaine attendrait autant qu’il le faudra. Pour autant, cela ne rassura pas la jeune femme. Si jamais le capitaine décidait de s’en aller, ils n’avaient plus de porte de sortie.

Elle était assise sur le lit dans lequel ils avaient dormi la nuit passée et ne cessait de se repasser la conversation avec Magnus dans la tête. Elle avait la nette impression de s’être faite totalement embobiner par les belles paroles et le charme de Darius, allant jusqu’à admirer, respecter et peut-être un peu, aimer, l’assassin de sa famille. Que diraient-ils s’ils savaient ce qu’elle avait fait ? Ce qu’elle était devenue ? Seren sourit, se rappelant de leur bienveillance et de leur gentillesse. Ils lui auraient certainement caressé les cheveux en la rassurant que tout le monde faisait des erreurs. D’ailleurs, elle était presque persuadée qu’ils n’approuveraient pas ce qu’elle s’apprêtait à faire. Mais elle le devait, pour elle, pour sa sœur. Elle était tellement plongée dans ses pensées qu’elle n’entendit même pas Rain entrer dans la chambre et approcher d’elle, lui posant une main rassurante sur l’épaule. La jeune femme sursauta violement, preuve de son trouble émotionnel. Rain s’assit à ses côtés et lui passa le bras autour des épaules, l’attirant tout contre lui.

– Pardon Seren, je ne voulais pas te faire peur.

La jeune elfe se colla à lui alors que ses mains agrippèrent sa tunique.

– Je sais, ne t’en fais pas. Je suis un peu… bon, très nerveuse.

– J’ai vu cela. Rien ne nous oblige à y aller, si tu as changé d’avis.

Seren secoua la tête contre le torse du jeune homme.

– Je dois y aller. Au moins pour ma sœur.

– Tu fais réellement confiance à ce Magnus ?

– Non, pas vraiment. Mais je crois qu’il pense vraiment avoir besoin de moi. Et je compte bien en profiter pour lui soutirer ce que je peux en compensation de toutes ses années perdues.

Seren sentit la joue de l’humain se poser contre le haut de sa tête et entendit presque son sourire lorsqu’il déclara :

– D’ailleurs, je ne te savais pas si bonne négociatrice.

Seren rit doucement et se redressa :

– Figure-toi que je l’ignorais aussi. J’ai peut-être utilisé mes pouvoirs de Berserker sans m’en rendre compte. Cela expliquerait qu’il ait cédé si facilement.

– Ou alors comme tu le suspectes, il a réellement besoin de toi. Après tout, son plan tient la route, même s’il est très tordu.

Rain prit la main de Seren et la serra dans la sienne.

– Je serai là pour couvrir tes arrières, mais j’ai besoin d’entendre que tu resteras prudente.

Seren releva la tête et lui sourit.

– Ne t’inquiète pas. Une nouvelle vie est à ma portée et je ne compte pas tout gâcher. Je veux juste que tu saches que… te rencontrer a été la plus belle chose qui puisse m’arriver.

Le jeune homme la serra contre lui et l’embrassa.

– Même si cela ressemble un peu trop à des adieux à mon goût, je ressens la même chose pour toi, Seren.

La jeune elfe allait lui répondre quand elle fut interrompue par la voix de Magnus, qui se faisait pressante dans les escaliers.

– Il serait temps d’y aller !

Les deux amants échangèrent un dernier regard avant de sortir de la pièce.

Cachés dans un coin d’ombre, tout près de la porte de service de la grande demeure de Darius, Seren jouait avec ses saïs. Doucement, Rain posa une main sur son poignet pour l’obliger à stopper. Il ressentait physiquement la nervosité de la jeune femme, et du pouce il lui massa gentiment. La jeune elfe tourna la tête vers lui et lui sourit, reconnaissante. Comme par magie, elle ressentit immédiatement un calme nouveau l’envahir. Elle n’était pas seule dans une arène cette fois-ci, elle pouvait compter sur les compétences et la présence de Rain. Elle rangea donc ses saïs et se laissa aller contre le corps de l’humain.

Comme Magnus l’avait deviné, avoir à son côté une alliée qui connaissait parfaitement les lieux était un sérieux avantage. Seren savait que les gardes qui étaient de surveillance le soir, avaient tendance à s’attarder en cuisine pour profiter des bons petits plats de Marva. Ils attendraient simplement le changement de tour de garde et une fois entrés, ils n’auraient plus qu’une heure pour maîtriser Darius avant l’intervention de Magnus.

Aussitôt que les quelques gardes de jour sortirent de la maison, ils patientèrent encore quelques minutes et entrèrent enfin. Seren guida Rain à travers le dédale de petits couloirs, essentiellement utilisés par les domestiques. Au détour de l’un d’eux, ils tombèrent nez à nez avec une elfe. Heureusement, il s’agissait de Marva qui tenait dans sa main un poulet mort. Elle eut un léger mouvement de recul, surprise de voir apparaître les deux fugitifs devant elle.

– Dahlen ?

Seren leva les mains en signe d’apaisement.

– Tout va bien Marva, c’est bien moi.

– Mais enfin, es-tu folle ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu devrais déjà être loin, avec ton shem !

– Je sais Marva, mais on nous a fait une proposition que l’on ne pouvait pas refuser.

– Quelle proposition ?

– C’est un peu compliqué, mais disons que nous sommes là pour rendre la monnaie de sa pièce à Darius et reprendre en partie ce qu’il m’a volé.

Marva soupira bruyamment et prit les mains de la jeune femme dans les siennes.

– Seren, il n’est pas encore trop tard, fais demi-tour. Va refaire ta vie comme tu le souhaitais et oublie la vengeance. En plus, le Maître n’est pas seul ce soir.

Rain demanda aussitôt :

– Qui reçoit-il ?

– Dame Emilia est venue le calmer. Quand il a su que vous aviez réussi à vous enfuir tous les deux, il est devenu comme fou. Pendant un moment, on a même craint qu’il ne s’en prenne à nous. Mais Dame Emilia est aussitôt arrivée. Ils ont discuté un moment et depuis, le Maître est enfermé dans son bureau et ne veut pas être dérangé. Dame Emilia est sur le point de partir. Et tu ferais bien de faire de même !

Malgré sa forte envie d’aller mettre son poing dans la face d’Emilia, elle ne devait pas se laisser distraite de son but. Le temps était compté.

Seren embrassa la vieille elfe sur la joue.

– Merci encore pour tout, Marva. Retourne dans la cuisine et si tu le peux, retiens le plus possible les gardes. Surtout n’en sors pas avant un moment.

Marva grommela sur la bêtise de la jeunesse et s’éloigna. Seren et Rain reprirent leur progression dans la maison et ne croisèrent heureusement personne d’autres. La maison était calme et personne ne soupçonnait leur présence dans les lieux. Bientôt ils se retrouvèrent tout près de l’atrium. Une voix connue se fit alors entendre.

– Dépêche-toi donc, petite empotée ! Ahh, comme j’ai hâte de te vendre Elora, tu m’ennuies de plus en plus.

Malheureusement, il semblerait qu’Emilia se soit attardée. Tout le corps de Seren se crispa et Rain posa une main sur son épaule, comme s’il craignait à tout instant qu’elle ne s’élance vers la Magister. Le bruit de ses talons claqua sur le carrelage et se rapprocha dangereusement de leur position. Discrètement, il chuchota dans l’oreille de la jeune femme.

– Seren, elle n’en vaut pas la peine. Cachons-nous, d’accord ?

Mais l’elfe ne l’écoutait pas et lorsque Emilia apparut devant eux, suivie de près par Elora, elle serra fortement les poings. La Magister s’arrêta aussitôt et l’expression de son visage aurait presque pu paraître comique si l’atmosphère n’était pas aussi tendue. Elle siffla entre ses dents serrées :

– Vous ?! Comment osez-vous ! Gard…

Seren bougea tellement vite que Rain ne la vit même pas. Elle s’était arrêtée juste devant l’humaine, un saï contre sa gorge, l’autre contre son ventre. Le cri que la Magister allait pousser se bloqua dans sa gorge et ses yeux s’agrandirent de frayeur.

Aussitôt Rain se précipita vers les deux femmes, prêt à désamorcer une situation qui devenait franchement compliquée. Il posa une main sur le bras de Seren et d’une voix apaisante, il déclara :

– Seren et moi ne sommes pas venus pour vous, Emilia. Nous sommes simplement là pour discuter avec Darius.

La Magister fit une grimace et tourna ses yeux vers lui.

– Pff, à d’autres ! Vous me prenez vraiment pour une idiote ? Vous êtes revenus pour nous tuer tous.

– Non, ce n’est pas notre intention. Je vous en fais la promesse. N’est-ce pas, Seren ?

Plus doucement, il répéta :

– Seren ?

Comme si elle revenait subitement à elle, la jeune elfe cligna des yeux et éloigna les saïs de la peau de l’humaine. D’une voix encore tendue, elle confirma :

– Non, nous ne sommes pas là pour vous, Emilia.

L’humaine rit.

– Dit-elle en me menaçant de ses armes ridicules ! Vous êtes tellement pathétiques tous les deux et votre petite amourette. En admettant que vous puissiez vous en sortir sains et saufs, je ne vous donne pas deux mois avant que votre petite passion passagère ne s’éteigne.

Elle regarda Seren dans les yeux.

– Oh oui, Elfe ! Il te quittera, dès qu’il se sera lassé de toi et cela arrivera bien plus vite que tu ne le penses, petite traînée !

Alors que Seren crispa les doigts autour des lanières de cuir de ses armes, la voix de Rain claqua comme un coup de fouet.

– Taisez-vous ! Vous ne savez rien et vous ne méritez même pas la salive qu’on dépense pour vous parler. Seren, nous n’avons pas beaucoup de temps, nous devons y aller.

Les yeux toujours plantés dans ceux, cruels, de la Magister, Seren déclara :

– Vous devez être une femme bien triste et bien amère pour être toujours si seule. Je ne suis peut-être qu’une trainée d’elfe, mais je n’ai jamais été seule et si les Faiseurs le veulent bien, je ne le serai jamais. Finalement, ce qui vous fait le plus mal c’est que Rain m’aime alors qu’il vous a repoussé. Je vous souhaite bien du bonheur dans votre grande et riche maison vide. J’ai presque de la peine pour vous.

Lentement, elle rengaina ses saïs et la dépassa, la tête haute, adressant un petit sourire à Elora qui fixait droit devant elle, le visage toujours aussi inexpressif. Arrivé à la hauteur de Rain, celui-ci lui adressa un sourire plein de fierté et lui tendit la main.

Subitement, Emilia poussa un cri de colère pure et dans le même temps, elle sortit une petite dague, s’entaillant une veine du poignet. Une main ensanglantée fusa vers Seren et les doigts immatériels lui enserrèrent le cou et la soulevèrent de quelques centimètres du sol. Par réflexe, Seren essaya de se dégager, alors que le souffle lui manquait déjà. Rain envoya un puissant sort de glace pour paralyser la Magister, mais celle-ci avait bien entendu anticipé sa réaction et s’était entourée d’un puissant sort de protection. Il essaya alors de se débarrasser de la main meurtrière, sans plus de succès. Emilia était une Magister à la magie puissante. Rain se décida alors à passer à l’action, il empoigna sa lance et se précipita vers la femme. Il n’était plus question pour lui de ne pas lui faire de mal, Seren était en danger et cela seul le préoccupait. Il n’eut pas le temps d’atteindre la magister qu’elle invoqua une lame immatérielle pour le stopper. Il échangea quelques passes avec son adversaire invisible mais ses compétences de guerriers étaient bien plus puissantes et il en vint à bout aisément. Il avança de quelques millimètres, mais Emilia en invoqua une autre et encore une autre. La situation devenait critique. Seren était maintenant sans force et ses bras pendaient le long de son corps. Il y avait urgence ! Alors il fit quelque chose qu’il n’avait pas fait depuis très longtemps. Il prit une profonde inspiration et puisa en lui une toute autre magie, au plutôt l’inverse de sa magie. Il savait que cela le condamnerait à de longues minutes sans plus pouvoir utiliser sa propre magie, mais il n’avait pas d’autre choix. Il fit le vide en lui et propagea ce vide, ce silence, autour de lui, l’étirant le plus loin possible vers Emilia. Aussitôt, la Main ensanglantée disparu et il entendit le corps de Seren s’effondrer au sol. Emilia tenta un autre sort mais, voyant qu’elle n’arrivait à rien, elle siffla :

– Que m’avez-vous fait ?

Toujours concentré sur son sort anti-magie, Rain retourna auprès de Seren, qui reprenait ses esprits lentement. Il l’aida à se redresser et inspecta son cou qui portait déjà des marques de meurtrissures.

– Tu vas bien ?

Légèrement livide et la voix très enrouée, elle tenta de lui répondre :

– Ça va, tout va bien. Et toi ? Tu n’as rien ?

Il lui caressa doucement la joue.

– Ne t’en fais pas pour moi.

Lui tournant le dos, il ne remarqua pas qu’Emilia se précipitait vers lui, le visage déformé par la rage, sa dague prête à le frapper dans le dos. Seren vit alors rouge. Elle poussa Rain sur le côté, para la dague de l’humaine avec l’une de ses armes et enfonça l’autre profondément, dans sa poitrine.

– Ne vous avisez pas de lui faire du mal, sorcière !

La stupéfaction et la douleur pouvait se lire sur le visage de la Magister. Elle essaya de faire appel à sa magie du sang mais Rain n’avait pas relâché son sort.

Emilia tenta de parler, mais seul un flot de sang s’écoula de sa bouche. Elle se recula alors sortant, du même coup, le saï de son corps. Elle pressa une main contre la blessure, tentant vainement d’endiguer le flot de sang et enfin réussit à articuler :

– Je…je vous maudis, tous les deux !

Ces derniers mots ne furent plus qu’un murmure. Rain aurait pu la sauver, mais il n’était certainement pas assez indulgent pour sauver la femme qui avait failli détruire leurs vies. Lorsqu’il se tourna vers Seren, il constata que ses pupilles étaient encore rouges de colère et qu’elle fixait avec intensité l’agonie de son ennemi.

– Seren ? Tout va bien.

– Non, elle allait te blesser, te faire du mal !

– Mais tu l’en as empêché.

Subitement, Seren sembla se rappeler de quelque chose. Elle murmura alors :

– Elora…

Et elle tourna la tête vers sa sœur qui avait assisté à toute la scène. Elle ne semblait pourtant pas perturbée et n’avait pas bougé d’un millimètre de sa position, contre le mur, ni pour essayer de s’enfuir, ni pour porter assistance à sa maîtresse qui venait de rendre son dernier souffle. Lorsque Seren s’approcha d’elle, elle ne cilla pas plus, se contentant de regarder sa sœur et de déclarer d’une voix plate :

– Tu as tué ma maîtresse. Où vais-je aller maintenant ?

Doucement, comme pour ne pas l’effrayer, Seren lui prit la main.

– Ne t’en fais pas, Elora. Maintenant que je t’ai retrouvé, je vais m’occuper de toi. Nous allons partir avec Rain, d’accord ?

– Je ne serais qu’un poids pour toi, ma sœur. Je vais rester là et attendre.

– Très bien, attends-moi là pour le moment, je reviendrai. Mais je t’en prie, attends-moi, Da’Nehn.

– D’accord.

Accompagnée de Rain, Seren reprit son chemin vers le bureau de Darius, chemin qu’elle avait pratiqué plus d’une fois durant ces dernières années. Mais aujourd’hui tout était différent et lorsqu’ils croisèrent la route de deux gardes en pleine ronde, ils ne purent se contenter de leur adresser un petit signe de la tête. Les deux hommes armés les reconnurent immédiatement et dégainèrent leurs épées. Malheureusement parmi les deux, se trouvait le garde muet avec qui elle faisait ses trajets jusque l’arène. Seren n’avait aucune envie de se battre contre lui, mais elle savait qu’il était incorruptible et qu’il était tout à fait prêt à mourir pour Darius. Rain se crispa à ses côtés. L’autre soldat ne perdit pas de temps et fonça vers lui en hurlant. Seren continua de fixer le soldat muet, elle ne s’inquiétait absolument pas pour son amant. Elle connaissait ses capacités et savaient qu’il s’en sortirait parfaitement.

Ce qui était évidemment le cas, Rain para le premier coup avec sa lance et jaugea rapidement le niveau de son adversaire. Il était bon, mais pas assez pour lui faire peur. Ils enchainèrent quelques passes et le soldat donna vraiment tout ce qu’il avait, essayant de toucher un point vital à chaque fois. Finalement Rain arriva à nouveau à retrouver sa magie et intérieurement il poussa un soupir de soulagement. Depuis qu’il était devenu mage il n’avait utilisé ses capacités de Templiers qu’une seule fois et avait perdu ses pouvoirs pendant une semaine. La semaine la plus longue de sa vie, où il avait craint de ne jamais retrouver sa magie.

Tout en évitant toujours les coups d’épée du soldat, il concentra son pouvoir et l’atmosphère de la pièce se refroidit subitement. Lorsque le bout de ses doigts le démangea il laissa enfin s’échapper la magie qui s’accumulait dans son corps. Il utilisa le même sort que celui qui l’avait faire reprendre le dessus sur Seren, quelques jours plus tôt. Les jambes de son adversaire se firent plus lourdes, glacées et bientôt il ne put plus les bouger. Le froid remonta doucement le long de son corps, emprisonnant son torse, ses bras, son cou et bientôt son corps en entier. Il n’était pas mort, Rain n’aurait pas permis qu’un innocent meurt encore pour Darius. C’était maintenant à lui de payer ses fautes et pas sa maisonnée.

Pendant ce temps, Seren avait dégainé ses armes et s’était inclinée devant son presque ami. Même sans s’être jamais parlé, ils avaient partagé beaucoup de choses. Le soldat s’inclina à son tour et se mit en position de combat. Seren savait qu’elle pouvait le tuer rapidement, mais elle ne le souhaitait pas, pas si cela n’était pas nécessaire. Elle savait qu’il se battrait jusqu’au bout, par honneur et il pensait certainement que Seren allait donner le meilleur d’elle-même et donc le tuer honorablement. Mais il oubliait qu’il avait, certes, en face de lui une guerrière mais avant tout une championne, qui avait plus l’habitude de la ruse et des coups bas. Elle avait donc dans l’idée de tenir jusqu’à se que Rain puisse le neutraliser en douceur.

Sans avertissement, le soldat enchaina une série de coup qui l’obligèrent à reculer de quelques pas. L’homme était plutôt doué et avait une grande expérience du combat, cela se sentait et se voyait à la façon qu’il avait de bouger autour d’elle et d’essayer de chercher une faille dans sa garde. Elle para et para encore. Rapidement, le soldat se rendit compte qu’elle ne participait pas vraiment au combat et cela sembla le rendre furieux. Ses coups se firent plus rapides et plus précis. Seren grimaça mais ressentit un changement dans l’atmosphère qui lui fit lever les yeux vers Rain. Celui-ci était en train d’utiliser sa magie pour geler le soldat. Plus que quelques minutes à tenir et il pourrait faire de même avec son adversaire. Soudain, elle sentit une coupure sur son bras. Profitant de son manque de concentration, le soldat muet en avait profité pour enfin passer sous sa garde.

Rapidement, Seren constata que la blessure était profonde mais pas assez grave pour l’handicaper vraiment. Mais il s’agissait d’une bonne piqûre de rappel et elle ne pouvait pas se permettre la moindre faute d’inattention.

Enfin, elle cessa d’entendre des bruits de lutte provenant du côté de Rain. Par contre, elle le vit s’approcher dans le dos du soldat et lever une main vers lui. Afin de garder son attention sur elle, elle cessa le combat et lui déclara :

– Je suis désolée mon ami, je ne peux te donner ce que tu souhaites.

D’abord interrogateur, le visage du soldat se tourna subitement vers l’arrière. Mais il était trop tard, ses jambes étaient déjà paralysées. Alors il tourna un regard plein de reproches vers Seren qui lui sourit.

– Je sais. Mais je préfère te savoir vivant.

Lorsque le corps du soldat devint parfaitement immobile, elle s’approcha et posa une main sur son épaule, comme pour s’excuser puis elle se tourna vers Rain et lui dit :

– Merci, je pense que je n’aurais pas pu le tuer.

L’humain lui offrit un petit sourire :

– Je sais.

Son regard tomba subitement sur sa blessure. Il s’approcha d’elle, lui prit son bras pour l’examiner.

– Tu as besoin de soin.

Gentiment, Seren se dégagea de son étreinte.

– Non, garde ta magie pour Darius. Ce n’est qu’une égratignure, crois-moi j’ai connu bien pire.

Ne pouvant se résigner à ne pas lui venir en aide mais ne pouvant que valider son argument, Rain déchira un bout de sa chemise et noua le morceau de tissu autour de son bras, arrêtant l’écoulement de sang.

Quelques pas et quelques minutes plus tard, ils se trouvaient enfin devant le bureau de Darius. Seren s’avança et inspira profondément. Elle approcha sa main de la poignée, la tourna et pénétra dans la pièce.

Darius leur tournait le dos, debout devant la fenêtre les mains jointes dans le dos. D’une voix calme, il déclara :

– Je ne sais pas pourquoi, mais je pressentais que tu reviendrais. Tu me reviens toujours, n’est-ce pas ?

Seren s’avança de quelques pas alors que Rain se mit en retrait. Ils avaient convenu que c’était à elle de lui parler, il serait son soutien.

– Je suis venue pour comprendre. Pourquoi, Darius ?

Lentement, le magister se tourna vers eux. Ses traits semblaient tirés et de profonds cernes creusaient le dessous de son regard argent, comme s’il n’avait pas dormi de la nuit.

– J’imagine que tes connaissances nouvelles ne sont pas étrangères à la disparition de mon très cher père.

Il leva les yeux vers Rain.

– Et je vois que ces idiots de Templiers n’ont même pas réussi à faire leur travail correctement avant ton intervention.

Seren s’approcha encore et les yeux dans ceux de celui qu’elle avait longtemps considéré comme une sorte de Dieu, elle répéta :

– Pourquoi ?

Pour la première fois de sa vie, elle le vit mal à l’aise et détourner son regard du sien. Cet instant fut bref mais elle lui redonna espoir. Darius n’était pas quelqu’un de mauvais au fond. Il a juste été élevé dans une famille, dans un monde, où seuls les plus forts et les plus ambitieux gagnaient. Il avait commis des erreurs mais il allait peut-être enfin s’excuser, admettre ses torts.

Lentement, il leva une main vers son visage et passa le dos de ses doigts contre sa joue. Il leva à nouveau les yeux vers elle mais toute trace de culpabilité semblait l’avoir déserté.

– Je l’ai fait parce que je le pouvais, Seren. Ton clan n’était rien à mes yeux.

Instinctivement, Seren recula, comme si elle venait de recevoir une gifle. Impitoyable, Darius continua ses explications :

– Lorsque je t’ai vu chez ce Magister de pacotille, il m’a raconté ton histoire et j’ai su que c’était mes mercenaires qui avaient détruit ton clan. J’ai vu cette lueur dans ton regard, et malgré tout ce que tu avais subi et vu, tu t’obstinais à t’accrocher à la vie et tu nous regardais tous comme si tu allais nous tuer dès que l’occasion se présenterait. Je savais qu’un jour ou l’autre cela allait se retourner contre moi, mais par sorte de jeu un peu pervers, j’ai décidé de te racheter, de voir ce que je pourrais faire de toi et de toute cette colère. Et étonnamment, tu t’es montrée bien plus docile que prévu. Tu as fini par arrêter de me regarder comme tu regardais le monde entier. Alors j’ai su que je t’avais à ma merci, que la petite esclave avait finit par succomber aux charmes de son maître. Assez pathétique, n’est-ce pas ? Mais, je dois dire que j’en ai bien profiter.

Seren n’en revenait pas. Comment avait-elle pu croire que cet homme pouvait être bon.

– Vous êtes un monstre, Darius !

Celui-ci éclata d’un rire désabusé, faux.

– Je suis comme on m’a fait, ma pauvre Seren ! Mais oui, certainement, je suis un monstre. Un monstre qui prend du plaisir à vous voir vous entretuer dans une arène. Un monstre prêt à tout pour conserver ce qu’il a …

– Qui est même prêt à empoisonner son propre père !

Subitement, Darius explosa de colère, envoyant au sol un bibelot qui se trouvait sur son bureau :

– Surtout, ne va pas le plaindre ! Il n’a eu que ce qu’il mérite, tu entends ! Si c’était à refaire je recommencerais sans hésiter ! Cet homme est une vraie ordure et tu as fait le mauvais choix en t’associant à lui !

– Comment savez-vous …

– Ne m’insulte pas ! Tu reviens alors que lui disparait ? Si tu es là, à la place de t’être enfuie, c’est parce que tu as passé un pacte avec lui. Je le connais par cœur, il n’a pas dû tellement changer depuis toutes ces années ! Que t’as-t-il proposé en échange de ma mort ? Peu importe ce que c’est, je te paierai le double !

Seren secoua la tête :

– Impossible Darius, ce qu’il m’a promis, vous me l’avez retiré il y a bien longtemps.

Plus posément, Darius remis ses cheveux en arrière.

– Bien, tu as pris ta décision je vois. De mon côté je ne peux te laisser me reprendre c’est qui m’appartient, tu sais que j’ai horreur de cela.

Seren sentit soudain un flot de magie la traverser. Etourdie, elle recula de quelques pas et éprouva une douleur fulgurante à la tête. Le décor autour d’elle avait changé, elle était dans l’arène. La foule autour d’elle hurlait mais elle n’arrivait pas à comprendre quoi. Mais comment avait-elle atterri là ? Venait-elle de s’endormir ? Tout était flou dans sa tête. Elle devait sans doute combattre ce soir. Elle entendit les grilles de l’arène s’ouvrir et une centaine de combattants en sortirent. Le sable de l’arène était noir de monde, tous prêts à la tuer. Sans trop savoir pourquoi, elle apprécia se spectacle et n’en fut pas effrayée un seul instant. Elle dégaina ses armes et se mit au travail, elle avait du monde à tuer ce soir et la petite voix dans sa tête en était enchantée.

De son côté, Rain aussi fut parcouru d’une magie étrangère. Et malgré ses connaissances en la matière, il n’arriva pas à identifier le sort utilisé. Une vive douleur lui vrilla le crâne et il se retrouva bientôt dans une vaste pièce qu’il ne reconnut pas. Elle avait des proportions gigantesques et était remplie de petits lits, tous occupés. Pourquoi rêvassait-il alors qu’il avait du travail ? Une soeur s’approcha de lui :

– Rain ? Nous avons besoin de vous, cette maladie fait des ravages.

– Bien sûr, ma soeur. Je m’y mets tout de suite.

Il retroussa ses manches et s’approcha du premier lit. Il était occupé par un homme d’une quarantaine d’année qui semblait souffrir énormément. Doucement Rain posa une main sur le front du malade et essaya de l’apaiser:

– Ne vous en faîtes pas, tout ira bien, je suis là pour vous aider.

Comme à son habitude, il insuffla sa magie dans le corps de son patient, à la recherche du mal qui l’habitait. Mais à l’instant où il commença, l’homme hurla de douleur. Rain le maintient sur le lit et continua son travail. Mais rien… il ne trouvait rien et l’homme continuait de souffrir. Il persévéra mais son patient finit par mourir dans un râle d’agonie. Décontenancé et sous le choc, Rain arrêta tout. La sœur, qui était restée à ses côtés, plaça le drap sur le visage, déformé par la douleur, du mort. Puis, déclara calmement :

– Au suivant, Rain.

Comme mécaniquement, Rain passa au lit suivant, occupé par une petite fille. Et malheureusement, la même scène se produisit. La sœur répéta ses mouvements et l’incita à passer au suivant. Ce qu’il fit. Même scénario. Pour le lit d’après et celui qui suivit. Ses forces et son énergie diminuait mais il ne pouvait pas arrêter. Cela lui était impossible. Il vit ainsi mourir une vingtaine de personne. A bout de nerfs, il finit par répliquer à la sœur qui le poussait à continuer.

– Mais enfin, vous voyez bien que je n’y arrive pas !

– Allons, vous n’en savez rien, il vous suffit de persévérer. Continuez, voulez-vous.

Au lit suivant, il vit sa grande soeur, Sybille, allongée, mourante. Il redoubla d’effort pour la sauver, mais rien n’y fit. Il n’y arrivait pas et il ne put qu’être le spectateur de la mort de celle qui avait partagé ses jeux d’enfant. Lorsqu’il vit la soeur se pencher pour recouvrir son visage, il l’a stoppa :

– Non ! Non! Il y a surement quelque chose à faire !

– Bien sûr qu’il y a quelque chose à faire, Rain ! Et vous l’avez fait. Il faut abrégez leurs souffrances. Vous êtes là pour ça ! Que croyez-vous ?

– Non ! Je suis un soigneur. Je guéris les gens, je ne les tue pas !

– Bien sûr que si ! Vous êtes né avec ce don.

Gentiment, elle le poussa vers le lit suivant et les yeux de Rain s’agrandir d’horreur. Il se précipita vers le lit, sans toutefois toucher le corps qui s’y trouvait, trop anxieux de lui faire du mal.

– Seren ? Seren, c’est moi ! Je t’en prie, ouvre les yeux.

La jeune elfe était méconnaissable. Son teint était cireux, ses cheveux, ternes et sales, auréolaient son visage au traits tirés. Avec beaucoup d’efforts, elle ouvrit des yeux éteints.

– A.. Alexei ?

– C’est moi, Seren. Tout va bien.

– Je t’en prie… ne… ne me tue pas.

– Jamais ! Je ne te ferais jamais de mal. Je te le promets.

Contrariée, la soeur s’avança vers lui et de force, elle lui prit la main qu’elle posa contre le front de celle qu’il aimait. Il eut beau lutter de toutes ses forces, la femme était bien plus forte que lui. Il n’arriva même pas à monopoliser sa magie contre elle.

– Cela suffit Rain, vous avez une mission et encore beaucoup de gens à voir. Vous ne pouvez pas faire de simagrée à chaque fois !

Malgré lui, sa magie se diffusa dans le corps de Seren et elle se mit à le supplier d’arrêter de lui faire du mal. Les mains de la jeune femme s’agrippèrent à son bras et tentèrent de retirer sa main. Mais la soeur tint bon et Seren, comme les autres, finit par mourir. Seulement alors, la soeur le lâcha.

Dévasté par la douleur, Rain ne put que serrer le corps de l’elfe entre ses bras.

Mais la femme ne lui laissa pas un instant de répit. Elle le releva de force, lui arrachant le corps de son aimée.

Dans un sursaut de rébellion et de rage, Rain se dégagea de son étreinte, envoyant la femme buter contre un petit meuble de bois. Il se mit alors à courir. Il devait s’échapper de là, s’en aller au plus vite. Mais partout ou il regardait il n’y avait que des lits encore et encore, à perte de vue. Pire encore, il avait l’impression que plus il s’approchait de la porte, plus elle s’éloignait de lui. Non ! Il n’était pas fait pour ça. Il ne voulait pas de cette vie. Il fallait que cela s’arrête. Il posa alors les yeux sur une longue dague effilée, peut-être sa seule voie de sortie dans cette enfer. Il la prit dans sa main et l’approcha de son cou. Oui, il allait sortir de là.

Seren n’était même pas essoufflée. Elle venait de tuer cent hommes et était prête à en tuer cent autres. Elle se rendit vaguement compte qu’elle n’était pas vraiment maîtresse de ses mouvements et un étrange voile rouge obscurcissait sa vue. Mais peu lui importait, du moment qu’elle sortait victorieuse de son combat. Les gens l’acclamaient et elle aimait ça. C’était grisant. Elle rentra chez Darius, comme à son habitude, mais il y avait quelque chose de différent. Son corps réclamait plus de sang. Encore et toujours. Lorsqu’elle atteignit les cuisines, elle s’approcha de Marva. La vieille elfe lui sourit et elle fit de même. Puis, elle leva son arme encore tâchée du sang de ses nombreuses victimes et l’enfonça dans le ventre de l’elfe. Son corps semblait terriblement satisfait de ce meurtre gratuit, mais son esprit hurlait d’arrêter. Elle avait l’étrange impression de ne plus rien contrôler, de n’être qu’une spectatrice horrifiée de ce qui se passait sous ses yeux. Chaque domestique qu’elle croisait finit comme la cuisinière, en sang sur le carrelage. La jeune elfe essaya de reprendre les reines de son corps, mais elle ne pouvait rien faire. Elle était faible et impuissante face à la voix :

« Arrête donc de pleurnicher ! N’est pas ce que tu voulais ? Qu’ils paient tous pour ce que tu as enduré ?

– Non, jamais je n’ai voulu la mort d’innocents!

– Tu n’y peux rien, c’est dans ton sang. C’est ainsi que tout ce finira pour toi. Tu seras seule et entourée de cadavres. Tiens, tiens, ne serait-ce pas cette petite elfe pour laquelle tu t’es prise d’affection ?

– Non, pas Tia ! Pitié ! »

Confiante, la jeune elfe se dirigea vers elle, heureuse de la voir en vie et fut reçue par un coup de saï qui lui trancha la gorge. Un geyser de sang éclaboussa Seren. La voix ricana alors que la jeune elfe, prisonnière de son propre corps hurlait de douleur.

 » Bien, les parasites doivent mourir. Il n’en reste qu’un. Le plus important pour toi. « 

Rain ! Seren continua de marcher tranquillement dans la maison, semant la mort sur son passage. Elle finit par arriver devant la porte de la chambre de Rain qu’elle ouvrit. Le jeune homme était confortablement installé sur son lit, en train de lire un livre. Lorsqu’il aperçut l’état de Seren, il se leva aussitôt et se dirigea vers elle.

– Créateur ! Seren, tu es en sang ! Tout va bien ? Laisse moi t’examiner.

Mais Seren ne lui en laissa pas l’occasion, elle lui sourit et l’embrassa fougueusement. Rain la serra contre lui, découvrant ses flans. C’était le moment. Elle leva son saï l’enfonça profondément dans ses reins. Rain eut un hoquet de douleur et recula son visage qui exprimait la stupéfaction et la trahison.

– Mon amour… pourquoi …

Sans un mot, Seren lui enfonça son arme dans le corps, encore et encore.

Intérieurement, l’elfe hurlait sa douleur et son agonie. Tout ça n’était qu’un cauchemar, il ne pouvait pas en être autrement.

« Voilà tu es maintenant libérée de tout, Seren. Il ne te reste plus qu’une chose à faire. Et pour cela, je te redonne le contrôle. »

Violemment, Seren se sentit à nouveau elle-même. Elle avait les mains et le corps en sang, le cadavre encore chaud de son amant à ses pieds, les yeux grands ouverts sur une incompréhension éternelle. Ses mains tremblèrent et elle lâcha ses armes. Elle hurla encore et fut bientôt ravagée par la douleur. Les sanglots déchiraient sa gorge alors qu’elle se pencha sur le corps de Rain pour lui fermer les yeux.

Comment pouvait-elle continuer à vivre ? Elle était un monstre ! Une abomination! Elle devait disparaitre de la surface de la Terre.

Toujours tremblante, elle ramassa l’un de ses saïs et, à genoux, se prépara à se l’enfoncer dans le coeur.

Mais, subitement une voix familière raisonna à ses oreilles.

 » Tu n’es pas un monstre, Seren. Je suis là, reviens vers moi. Tu n’es pas un monstre… tu es une femme… »

Intriguée malgré elle, elle essaya de se souvenir de qui lui avait dit ces mots. C’était un homme…un homme qu’elle appréciait beaucoup, non qu’elle aimait. Rain ! C’était lui qui lui avait dit cela, mais pas ici, pas celui qui se trouvait à ses pieds. D’ailleurs jamais elle n’aurait pu faire cela. Et puis comment était-elle arrivé là ? Elle se souvenait de l’arène mais avant ? Rien le trou noir. Non, Darius ! Elle se souvenait de Darius. Ils étaient en train de discuter. Petit à petit, ses pensées se firent plus claires et elle secoua la tête pour remettre de l’ordre dans ses idées.

Soudain elle prit une profonde inspiration et ferma les yeux. Quand elle les ouvrit à nouveau elle se trouvait dans le bureau de Darius. Celui-ci, debout, yeux fermés, était concentré sur son sort. Elle tourna la tête vers Rain et vit qu’il semblait souffrir terriblement et avait la pointe de sa lance sur sa gorge. Elle devait arrêter Darius, coûte que coûte.

Sans plus réfléchir, elle dégaina ses saïs et fonça vers Darius. Son corps entra en contact avec celui du Magister et elle le plaqua contre le mur, l’une de ses armes profondément enfoncées dans son épaule droite. L’humain hurla de douleur et relâcha son sort.

Derrière elle, Rain reprit subitement ses esprits. Créateurs, il venait de vivre un vrai cauchemar ! Rapidement, il se redressa et aida Seren en gelant les mains de Darius au mur.

Passablement surpris, Darius ne put que regarder Seren et articuler :

– Comment as-tu fait ? Comment as-tu pu te libérer ?

– Vous l’avez dit vous-même, Darius. Mon instinct de survie sera toujours plus fort.

Comme vaincu, Darius sourit et appuya sa tête contre le mur derrière lui.

C’est évidemment ce moment que choisit Magnus pour faire son apparition.

– Eh bien ! Il était temps que j’arrive, dites-moi ! Heureusement que je vous avais dit de ne pas faire de mal à mon fils. Et vous n’aviez pas besoin de faire d’excès de zèle, j’ai vu le cadavre d’Emilia.

Avec flegme, Seren libéra son saï des chairs du Magister et répondit à Magnus :

– Nous n’avons pas de compte à vous rendre ! Et croyez-moi, vous feriez mieux de me remercier !

Epinglé au mur, Darius regarda son père dans les yeux et siffla :

– Père ! Quel plaisir de vous voir. Je vous serrerais bien la main mais je suis un brin occupé.

– Tes sarcasmes ne t’aideront pas, Darius ! Tu sais pourquoi je suis là ?

– Oh, vous venez certainement pour faire de ma vie un véritable enfer.

Un poing immatériel vint s’écraser contre le ventre du jeune Magister, qui eut le souffle coupé.

– Il suffit Darius ! Je reprends cette famille en main ! A cette heure-ci, toute la ville doit déjà être au courant que je suis miraculeusement guéri et que tu t’en vas pour un pèlerinage afin de remercier le Créateur de ce cadeau.

– Oh, c’est donc cela que vous me réservez, père ? L’exil ! Comme c’est pittoresque.

– Tu as toujours joué au plus malin. Mais c’est fini Darius, tu as tout perdu maintenant. Je t’envoie à Orlaïs, sans argent. Estime-toi heureux que je ne te tue pas.

– Je suis votre seul héritier, comment le pourriez-vous ?

– Oh, à ce propos je ne serais pas aussi catégorique si j’étais toi. Jusqu’à nouvel ordre, c’est mon cousin qui reprendra la maison Varinus à ma mort. Je te conseille donc de tout faire pour me garder en vie le plus longtemps possible afin que je puisse constater ton repentir. Maintenant Rain, je souhaiterais récupérer mes gardes dans le couloir si cela ne vous ennuie pas trop.

Après avoir échangé un regard avec Seren pour savoir si elle pouvait la laisser seule dans la cage aux lions, Rain sortit et s’occupa de dégeler les pauvres soldats. Aussitôt qu’ils purent à nouveau bouger, il leva les mains en signe d’apaisement et leur annonça :

– Il va y avoir du nouveau dans cette demeure et votre nouvel employeur à besoin de vous.

Intrigués, les deux hommes en armure le suivirent. Aussitôt qu’ils aperçurent la situation, ils se figèrent. Le soldat muet était assez âgé pour avoir connu Magnus, alors il s’inclina devant le nouveau maître de maison en attendant ses nouvelles instructions.

– Messieurs, veuillez escorter mon fils dans mes anciens appartements.

Puis se tournant vers Darius.

– Prépare quelques affaires, fils, ton départ est imminent.

D’un geste de la main, Rain fit fondre la glace autour des poignets de Darius et celui-ci, n’ayant nullement perdu de sa superbe passa devant son père en inclinant ironiquement la tête. Puis, il s’arrêta devant Seren.

– Malgré ce que tu peux croire, je te souhaite d’être heureuse.

– J’en ai bien l’intention.

Enfin, il sortit de la pièce et Seren put enfin respirer plus librement. Elle sourit à Rain qui lui rendit. Il semblait fatigué mais heureux. C’était fini.

Croisant les bras, elle se tourna vers Magnus.

– Bien, vous avez eu ce que vous vouliez, non ?

Le Magister se déplaça derrière le bureau, puis avec une certaine délectation, s’installa sur le fauteuil. Il retira une poussière imaginaire sur le bois foncé du bureau et enfin, daigna regarda Seren.

– Bien sûr, et vous avez ma reconnaissance.

– Je crois que nous avions convenu d’un peu plus que votre reconnaissance.

– Oui, je me souviens et il ne sera pas dit que j’ai manqué à ma parole.

Rapidement, il prit une feuille et se mit à rédiger ce qu’elle espérait être son acte de liberté. Sans qu’elle ne le remarque, Rain s’était éclipsé quelques instants et revenait maintenant en tenant par la main une Elora qui ne semblait toujours pas perturbée par les évènements. Magnus signa le papier et le tendit à Seren.

– Votre liberté, ma dame.

Et c’est avec des doigts tremblants que Seren prit le document dans ses mains. Elle le lut rapidement pour s’assurer que tout était en ordre, mais oui, tout y était. Elle était libre et ne put empêcher un large sourire d’étirer ses lèvres. Magnus se leva ensuite et se dirigea vers le coffre fort dans le mur. La combinaison ne semblait pas avoir été changé depuis sa « maladie » puisqu’il l’ouvrit avec facilité. Il commença à remplir une bourse d’un bon paquet de pièces qu’il posa ensuite sur le bureau.

– Et voilà pour votre dédommagement, comme convenu.

Sans ramasser l’argent, Seren demanda :

– Et pour ma sœur ?

– Eh bien, il semble que vous avez vous-même réglé le problème. Emilia est morte sans laisser d’héritier. Ses biens vont être mis aux enchères et ses esclaves vont certainement s’enfuir avant que cela n’arrive. La disparition de votre sœur passera totalement inaperçu, je dirais même plus que tout le monde s’en fichera complètement.

Seulement alors, Seren empoigna la bourse, agréablement lourde et se dirigea vers Elora.

– Tu es libre, petite soeur, et je vais m’occuper de toi maintenant.

Magnus se gratta ostensiblement la gorge :

– Si je puis me permettre, la place la plus aisée pour une apaisée reste un Cercle. Elle y trouvera une utilité et une certaine stabilité. Mais je ne fais que donner mon humble avis.

Seren se tourna alors vers Rain, en qui elle avait confiance, contrairement au Magister. Elle ne voulait pas qu’Elora pense qu’elle sautait sur la première occasion pour se débarrasser d’elle.

– Qu’en penses-tu ?

Rain réfléchit quelques instants et finit par répondre :

– Eh bien, je me rangerais à l’avis du Magister. Les apaisés sont des êtres à part et nécessite une attention constante. Mais étrangement, ils semblent plus heureux entourés de mages. Là-bas, elle pourra y trouver une véritable utilité et un nouveau but.

– Mais on dit tellement d’horreurs sur les Cercles, je ne peux pas la laisser n’importe où !

– Au cercle de Férelden, elle sera heureuse. Le Premier Enchanteur est un homme bon qui prendra soin d’elle.

Seren soupira et ne put s’empêcher de demander son avis à Elora, même si elle savait parfaitement que les Apaisés n’utilisaient plus leur libre arbitre.

– Que souhaites-tu, Da-Nehn ?

– Peu m’importe, Seren. Là où je pourrais être utile. Il y a tant à faire.

Elle ne savait pas encore quoi décider, le plus important pour elle était maintenant de s’éloigner de ce triste endroit. Elle se tourna vers le Magister et sans un mot de plus, elle le salua de la tête, signifiant son congé.

– Au revoir, ma dame.

C’est un bras sur les épaules de sa petite sœur et une main dans celle de Rain qu’elle quitta cette maison. Définitivement.

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Epilogue

Chapitre 21 – Celui qui ne veut pas participer

Seth ne savait pas comment il s’était retrouvé là, mais il faisait à nouveau face à l’Eluvian gigantesque par lequel avait disparu Solas. Il était seul mais, plus étonnant encore, il avait à nouveau son bras. Il le bougea pour le simple plaisir de se sentir à nouveau entier. Il fit quelques pas vers le miroir, mais soudain une grande douleur l’arrêta. Il tomba à genoux et prit sa main douloureuse contre son torse. La douleur était maintenant tellement intense qu’il s’était recroquevillé sur lui-même en espérant que la souffrance s’arrête rapidement. Il entendit alors une voix familière.

– Prenez ma main, Lethallin.

Seth releva vivement la tête.

– Solas ?

L’apostat se tenait devant lui, main tendue, un petit sourire rassurant sur les lèvres.

– Faites-moi confiance, Inquisiteur. Je peux vous libérer de cette souffrance.

Avec confiance, Seth mit sa main douloureuse dans la sienne. Solas l’agrippa fermement. Son visage se ferma alors.

– Je suis désolé, je ne peux pas vous laisser cette marque. Elle va disparaitre et vous avec. Je n’ai pas d’autre choix.

– Non Solas, je t’en supplie !

– Pardonnez-moi, Inquisiteur.

Horrifié, Seth ne put que le regarder user de sa magie sur lui. Il lâcha ensuite sa main et se détourna de lui. La douleur fut insoutenable et il vit avec effroi sa main commencer à disparaitre. Ses doigts d’abord, puis la paume, le poignet, l’avant-bras. Mais la disparition ne s’arrêta pas là et son bras commença lui aussi à s’évanouir. Fenhendis, il était en train de disparaître ! Ça n’était pas possible, il ne voulait pas mourir ! Pas ici, pas maintenant. Son épaule n’était déjà plus là !

– Non, non !!!

Noria était bien au chaud. Nue, son dos collé au torse de Seth, le bras du jeune homme autour de sa taille. Alors pourquoi était-elle réveillée ? Prenant peu à peu plus conscience de son environnement, elle sentit Seth tressaillir légèrement. Sa main se crispa contre son ventre. Elle l’entendit murmurer :

– Solas ?

Le sentiment familier de jalousie pinça son cœur. A quoi rêvait-il ? Noria se dégagea de son bras et se tourna vers lui. Le visage de Seth était déformé par la douleur. La jeune femme lui posa une main rassurante sur la joue.

– Seth, chuuuuut tout va bien.

Mais le jeune homme ne semblait pas l’entendre. Il bougea plus violement et lui donna un léger coup de poing dans la hanche. Il grommelait des paroles inintelligibles. Il semblait tellement souffrir qu’elle décida de le secouer plus fort pour le réveiller.

– Seth, tu es en train de rêver. Je t’en prie, réveille-toi, tout va bien.

Subitement il ouvrit grand les yeux. Ses pupilles étaient totalement dilatées et il regardait en tous sens autour de lui, sans la reconnaitre. Noria lui entoura le visage de ses mains.

– Seth, c’est moi Noria. Tu es en sécurité.

Enfin, il sembla voir son visage et son regard croisa celui de Noria. Il enfuit alors son visage contre le haut de sa poitrine. Aussitôt, Noria referma ses bras autour de lui. Elle lui caressa gentiment les cheveux en lui murmurant des paroles rassurantes. Elle avait eu son lot de cauchemar pour en reconnaître un vrai. Elle essaya donc de lui transmettre toute la chaleur et le réconfort qu’elle pouvait.

– Raconte-moi, Seth.

– Ne t’inquiète pas, Da’mi, c’était juste un cauchemar. Ça va passer, donne-moi cinq minutes.

– Tu en fais souvent ?

– Ça arrive, oui.

– J’aimerais que tu me racontes quand même.

Seth soupira, sachant d’avance que la jeune femme ne lâcherait pas l’affaire aussi facilement.

– Ce n’est rien. J’ai juste ressenti la douleur de l’ancre comme si elle était encore rattachée à moi.

– Tu as… tu as appelé Solas dans ton rêve.

Seth releva la tête et plongea ses yeux dans les siens.

– Je t’ai raconté dans quelles circonstances je l’ai revu. Dans ce rêve, je revivais une partie de la scène, seulement il ne faisait pas disparaître juste ma main. J’étais en train de disparaître tout entier, m’évaporer complètement, sans laisser de trace.

Noria pressa ses lèvres contre les siennes.

– Mais tu es là.

– Oui je sais, je suis là.

Cette fois c’est Seth qui l’embrassa, emmêlant ses doigts avec l’une de ses petites mains. Le baiser s’approfondit rapidement et brusquement Noria se retrouva sur le dos, un Seth tout sourire au-dessus d’elle, son cauchemar semblant bien loin.

Il joua quelques secondes avec la boucle d’oreille qui brillait à l’oreille droite de la jeune fille.

– Qui te l’a fait ?

– Assan.

Seth la regarda d’un air profondément surpris :

– Ma mère ?

Noria lui sourit.

– Je ne connais pas d’autre Assan. Elle me l’a proposé un jour et j’ai sauté sur l’occasion.

– Elle t’apprécie beaucoup.

– Et c’est réciproque. Ta mère est une femme formidable.

Avec fierté, Seth lui dit.

– Je sais. Mais assez parler de ma mère pendant qu’on est nus dans un lit.

Il se pencha alors vers la gorge de la jeune femme et parsema sa peau de baiser.

– Puisqu’on est tous les deux réveillés et que la nuit n’est pas finie, autant se divertir un peu non ?

Noria sourit.

– Eh bien, eh bien, j’en connais un qui est gourmand !

– Mmm, c’est qu’on a beaucoup de nuits à rattraper. Et surtout ne te retiens pas, si au passage on pouvait réveiller Sera, ça m’arrangerait !

Cette fois-ci Noria ne put s’empêcher de pouffer.

– Alors là, je ne vais pas te rendre la vie aussi facile, très cher. A partir de maintenant ces lèvres sont scellées et aucun son ne les franchira.

Un sourire carnassier étira les lèvres de Seth.

– Oh, un défi ! J’adore les défis !

C’est ensemble qu’ils descendirent les marches de la maison le lendemain matin, main dans la main. Inutile de faire semblant de rien parce qu’évidemment, Noria avait perdu son défi. Le jour où elle arriverait à rester de marbre face à Seth, Thédas serait en paix.

Lorsqu’ils pénétrèrent dans la cuisine, Sera était déjà là, assise devant une tasse de café fumante. Elle semblait d’humeur massacrante.

Noria lui dit, l’air de rien.

– Bonjour Sera, bien dormi ?

– Ah ah, trèèès drôle. Disons que j’aurais pu dormir si un couple de lapins n’avait pas passé la nuit à forniquer comme des dératés !

Seth pris un air affolé :

– Rassure-moi Da’mi, je suis plus endurant qu’un lapin ?

Noria confirma.

– D’une ou deux secondes, j’ai compté.

– Ingrate !

– Non mais stop !! Je vais pas, en plus, devoir me taper vos petits mots doux au petit déjeuner !

Noria et Seth éclatèrent de rire.

– Et pourquoi vous êtes aussi en forme d’abord ? C’est vraiment injuste !

Noria se fit un plaisir de lui répondre, d’un ton détaché :

– Oh, tu sais ce qu’on dit, plus de trois orgasmes en une nuit et tu as la pêche pour la journée !

Sera grogna de désespoir.

– Je vous déteste.

Et pour le plus grand malheur de Sera, les taquineries ne s’arrêtèrent pas. Au contraire, le couple prit un malin plaisir à la tourmenter. Mais, la cerise sur le gâteau fut lorsque l’elfe découvrit l’état de la table dans la grande salle. Elle déboula comme une furie dans la cuisine, alors que Seth et Noria finissaient leur repas.

– Ne me dites pas que vous avez fait ça sur ma table de guerre ??!!

Seth fit mine de réfléchir.

– Mmm, je ne sais plus. Tu te souviens Da’mi ? Comme on l’a fait dans à peu près toutes les pièces de la maison…

Noria rentra aussitôt dans son jeu.

– Laisse-moi réfléchir… je crois bien oui. Mais si, même que tu m’as prise alors que…

– Oh la ferme ! Je ne rentrerai plus dans cette pièce tant que vous ne l’aurez pas désinfectée entièrement !

Noria eut finalement pitié d’elle et s’occupa de ranger le bazar qu’ils avaient laissé la veille.

Elle était encore un plein rangement quand elle entendit des coups réguliers sur la porte fenêtre. Elle releva la tête et vit Mervin et Rob lui faire des signes. Aussitôt elle se précipita pour leur ouvrir. A peine le seuil de la maison franchi, Mervin lui dit :

– Rassemble tout le monde Noria, j’ai du nouveau sur ton affaire.

Une fois tout le monde présent dans la grande pièce, Mervin se mit à parler :

– J’ai quelques indics qui m’ont donné une piste. Je ne sais pas si c’est sérieux mais je pense que ça vaut le coup d’aller vérifier. Il semblerait que des elfes aient mystérieusement disparu après avoir approché de trop près un noble de l’aristocratie orlésienne. Il les repèrerait dans des parties fines assez sélects et très discrètes. Dans ce genre de soirée quasiment tout est permis, mais ils ont quand même une règle : toutes les personnes qui y assistent sont consentantes et ne font ça que pour le plaisir. Les transactions fiduciaires sont interdites, seul le plaisir compte. Bref, c’est la décadence la plus pure !

Un de mes « amis » y travaille comme cuisinier. Evidemment, il n’était pas sensé m’en parler. Du coup il a pu observer l’homme. Il ne semble s’intéresser qu’aux femmes elfes, et il faut qu’elle ait quelque chose de spécial. Puis il fait tout pour séduire la fille, souvent avec succès. Ils commencent alors les « festivités » sur place, puis ils disparaissent. Mais mon ami n’a jamais réussi à le suivre. Ils s’isolent d’abord dans une salle « spéciales » ou seuls quelques habitués et ceux qu’ils choisissent sont admis. Il ne sait pas comment il fait, mais il arrive à disparaître complètement. Les jeunes femmes avec qui il est parti les deux dernières fois, il y a quelques semaines de ça, ont disparu dans la nature. Pouf ! Plus rien. Et j’ai pu trouver qu’au moins l’une des victimes fréquentait régulièrement ces soirées.

Noria intervient finalement, trépignant carrément d’excitation, l’œil brillant :

– Mervin, tu es mon héro ! Tu viens peut-être de trouver une sacrée piste ! Qui est ce noble ?

– Le Comte de Vérimont.

– Quoi ?? Vérimont ?

Seth demanda :

– Tu le connais, Da’mi ?

Noria lui adressa un petit sourire coquin.

– Oh oui, je le connais bien, lui et son magnifique bureau rempli de pierres précieuses et d’or ! Et dire qu’il a fait tout une histoire à son fils pour avoir couché avec une elfe domestique, alors que ce vieux dégueulasse passe des soirées « orgies » avec les dites elfes !

Seth lui rendit son sourire.

– Je vois. Bon, on sait que ce type semble louche. Quel est le plan ?

Mervin répondit aussitôt :

– Eh bien j’avais pensé que quelques Amis de Jenny pourraient être de la fête ! Une petite mission d’infiltration dans une « soirée » orlésienne, ça vous tente ?

Rob acquiesça tout de suite :

– Je suis partant ! Et je propose Noria en partenaire. On formerait un sacré duo, ma jolie.

Noria pouffa :

– Dans tes rêves ! Je ne mettrai pas un pied là-bas !

Rob insista pourtant :

– Oui, mais tu es la seule à pouvoir reconnaître notre bonhomme… tu vas être obligée d’y aller…

Se sentant prise au piège, Noria protesta, après avoir fixé Seth dans les yeux :

– Si j’y vais, tu viens avec moi, Seth !

– Alors là, certainement pas ! Je préférerai qu’on me coupe l’autre bras. Par contre Noria n’ira pas seule avec Rob, ça c’est certain !

Rob sauta sur l’occasion et il lui dit d’un ton mielleux :

– Ca peut d’arranger pour ton autre bras, tu sais. Et puis, depuis quand tu prends des décisions à la place de Noria ?

– Ne me cherche pas, Rob.

– Eh oh je suis là, vous pourriez arrêter de faire comme si je n’étais pas assise à la même table que vous !

Sera essaya d’apaiser le conflit :

– On pourrait y aller tous les quatre.

Mervin arrêta le débat :

– Je n’ai pu avoir que deux invitations, il va falloir choisir.

Le silence retomba autour de la table.

Noria ne souhaitait vraiment pas participer à cette soirée. Elle était, certes, plutôt à l’aise avec son corps et sa sexualité, mais de là à participer à une orgie, il y avait des limites. Mais elle repensa à ses femmes massacrées, et elle se dit qu’elle n’avait pas le droit de faire la difficile. Elle devait tout faire pour coincer le monstre qui leur avait ôté la vie et si pour ça elle devait se laisser tripoter par des nobles libidineux, elle devait le faire. Comme l’avait dit Rob elle était la seule à savoir à quoi ressemblait leur homme.

Elle se décida donc :

– J’irai.

Seth soupira. Il n’avait pas le choix, il devait l’accompagner. Qui sait ce qui pourrait lui arrivé seule, ou pire avec Rob, là-bas. Il avait vu les Orlésiens à l’œuvre, il savait qu’ils étaient fourbes et manipulateur. Il était temps qu’il reprenne du service, au moins durant cette soirée. Il n’arriverait rien à Noria.

– Je t’accompagne Da’mi, après tout j’ai été garde du corps un moment.

Noria lui offrit son plus beau sourire.

– Bon, très bien. Noria et moi on y va, on entre dans l’antre du vice et de la turpitude et puis quoi ?

Mervin exposa son plan :

– Eh bien, le but c’est de vous faire remarquer suffisamment par les habitués et de vous faire inviter par eux dans la salle spéciale pour suivre notre suspect. Une fois là-dedans, il vous sera sans doute plus facile de savoir comme il s’échappe et où. Peut-être même que vous pourriez empêcher un autre meurtre.

Noria demanda :

– Est-on sûr au moins qu’il participera à la prochaine soirée ?

– Oui je m’en suis assuré.

Noria soupira :

– Eh bien, je suppose que c’est décidé. Quand a-t-elle lieu ?

Mervin lui offrit un petit sourire d’excuse :

– Demain soir.

Noria ouvrit des yeux ronds :

– Quoi ? Demain ? Mais je ne serai jamais prête ! Mentalement et physiquement d’ailleurs !

Sera la rassura :

– T’affole pas, je vais t’aider.

Mervin se leva :

– Je vous laisse régler les derniers détails pour votre couverture. Pour ce qui est du reste, moi et Rob on vous y escortera et on se postera près du bâtiment, au cas où vous auriez besoin d’aide. Je vous ferai parvenir les invitations rapidement.

Noria le raccompagna et le serra dans ses bras pour le remercier. Elle était à peine plus grande que le nain. Mervin rougit violemment et partit.

Noria se tourna vers le reste du groupe, les poings sur les hanches.

– Bon, on a du travail ! Rob, tu restes avec nous pour nous aider ?

Le jeune humain sourit lascivement.

– Eh bien, je suis partant pour t’aider à choisir ta tenue… ou à te préparer si tu veux…

S’en fut trop pour Seth. Rapidement, il empoigna le devant de la chemise de Rob, l’attirant vers lui en le regardant droit dans les yeux.

– Ecoute-moi bien, Dom Juan au rabais, Noria n’est pas libre. Alors tu vas arrêter des insinuations très lourdes. Compris ?

Rob se dégagea :

– Eh détends-toi, Seth. Je ne savais pas que vous étiez ensemble.

Noria, que ses manifestations de testostérone ennuyaient beaucoup, intervient :

– Dites, vous avez fini les coqs ? Alors on se fait un bisou et on s’y met. Sera, je vais avoir besoin de ton aide pour mes emplettes.

Amusée, Sera lui rétorqua :

– Bah, dans ce genre de « soirée », autant que tu y ailles nue.

Noria fit la grimace.

– Moui, j’y penserai pour la prochaine. Les garçons, occupez-vous intelligemment, d’accord ? En route Sera !

Noria était épuisée ! Avec Sera, elle avait parcouru la ville pour trouver la tenue idéale, enfin si on pouvait vraiment parler de tenue. Sera l’avait convaincue de faire ces achats mais elle doutait sérieusement de l’effet final.

Lorsqu’elles rentrèrent enfin, à la nuit tombée. Elles trouvèrent Seth, seul, attablé à la cuisine.

Noria s’affala, assez peu élégamment à côté de lui et l’embrassa brièvement sur la joue.

– Ouf ! Je suis épuisée ! Si on me demande encore une fois de me déshabiller, je hurle !

Sera s’assit en face d’eux.

– Ça vaut totalement le coup ! Tu vas être canon !

– Si tu le dis… mais il me reste le masque à trouver. Et il faut que je trouve comment cacher le côté droit.

– Tu ne devrais pas le cacher, Da’mi. Si moi je le trouve fascinant, des tas d’Orlésiens en mal d’exotisme seront comme moi.

Sera demanda :

– C’est si terrible que ça ?

Avec un soupir, Noria se résigna à lui montrer et enleva donc son bandeau de cuir. Sera se redressa et la scruta un moment.

– C’est… bizarre !

– Je sais, c’est bien pour ça que je le cache !

– Non je veux dire, c’est pas si terrible, c’est… assez fascinant. Seth a raison, tu devrais le montrer demain soir. Tu peux ne pas le mettre à la maison si tu veux.

– Vous êtes sûrs ?

– Da’mi, fais-moi confiance, je les connais par cœur.

– Bon d’accord. Et toi Seth, tu as trouvé ce que tu voulais ?

– Oui, plus ou moins. Il faudrait qu’on se décide sur nos personnages de demain. Déjà, il nous faut des pseudonymes.

– Facile, je prends Elgara et puis c’est raccord avec ma tenue.

Seth ne pût s’empêcher de la taquiner.

– Je pense que tes parents seraient ravis de savoir que tu utilises le surnom qu’ils te donnent pour des parties fines à Val Royaux.

Noria se tourna vers lui et le menaça du doigt.

– Pas un mot, sinon je te ferai passer un mauvais quart d’heure ! Ils risquent de demander à un, voire à tous mes frères de me ramener au clan !

– Ohh, ce serait tellement dommage…

– Je note, Seth, je note ! Et sinon, Monsieur Langue de Vipère à trouver un pseudonyme ?

– Mmm, j’ai pensé à quelques uns comme Étalon Farouche. Modestement, on peut dire que ça me va comme un gant.

Les filles explosèrent de rire. Elles en avaient les larmes aux yeux.

Sera lui demanda :

– T’es sérieux ?

Légèrement amusé par leur hilarité communicative, Seth enchaîna :

– J’ai aussi pensé à Fougue Ardente ou Dark Archangel. Mais maintenant que je le dis tout haut, le dernier est plutôt difficile à prononcer. 

Noria finit enfin par pouvoir parler.

– Non c’est pas possible ! Seth, je t’adore, mais trouve autre chose. Je ne peux pas débarquer à une soirée au bras de Fougue Ardente !

– Bon alors, ça sera Sahlin.

– Tu avais ça en tête depuis le début, avoue ?

– Evidemment Da’mi, depuis quand je n’ai pas de plan B ?

Noria roula des yeux, exaspérée :

– Evidemment … Bon, je vais me coucher sinon je risque de tomber de fatigue dans un coin sombre demain soir.

Innocemment, Seth lui lança :

– Il faut se reposer la nuit, Da’mi.

– Ahaha, en parlant de ça, je veux DORMIR ce soir. Chacun chez soi !

– Message reçu cinq sur cinq.

Sera intervint en se bouchant les oreilles :

– Lalala, je vous entends pas !

Noria se leva et rejoignit sa chambre. Elle enfila une nouvelle chemise de nuit achetée pendant la journée – bizarrement quelque chose de bien plus féminin – et se glissa entre les draps frais, la tête pleine de questions. Dans quoi s’était-elle encore fourrée ?

Elle eut du mal à s’endormir et entendit, quelques minutes plus tard, la porte de sa chambre s’ouvrir doucement. En souriant, elle entendit le froissement de vêtements et un corps chaud se coller contre le sien. La main de Seth se posa contre sa hanche et un souffle chaud vint chatouiller sa nuque. Oui, elle allait bien dormir cette nuit.

La journée du lendemain était passée à toute vitesse. Seth et Noria avait excessivement bien dormi et la jeune elfe ne fit aucun commentaire le lendemain en se réveillant à ses côtés, comme s’il n’y avait rien de plus naturel au monde.

Noria était allée récupérer un masque pour le soir tandis que Seth était resté à la maison pour essayer de s’habituer à la prothèse que Dagna lui avait fabriquée après son amputation. Elle était magnifique, en bois sculptée, toute articulée et surtout enchantée pour qu’il puisse la bouger comme si c’était son membre. Pourtant, Seth n’arrivait pas à s’y faire. Il avait toujours été plus au moins allergique à la magie et devoir en porter constamment le mettait mal à l’aise. Du coup, il la portait depuis le matin et essayait d’agir naturellement avec. Il espérait qu’au moins ce soir, il arriverait à faire passer son handicap suffisamment inaperçu.

En début de soirée, la tension dans la maison était à son comble. Tout le monde était très nerveux. Seth et Noria ne savait pas trop à quoi s’attendre, mais ils espéraient enfin arrêter le meurtrier.

Seth se prépara pour la soirée. Il enfila un pantalon fluide d’un marron profond et une longue tunique couleur crème brodées sur les manches et le col et ouverte sur son torse finement musclé. Connaissant d’expérience la fascination des Orlésiens pour son peuple, il avait décidé de jouer le côté « Dalatien mystérieux » au maximum. C’est pourquoi il laissa ses pieds nus et ses cheveux lâchés et orna son cou d’un collier épais que portaient les archivistes.

Masque à la main, il était prêt, il n’avait plus qu’à attendre Noria qui se préparait avec Sera. Il ne savait pas trop pourquoi il s’était glissé dans sa chambre cette nuit. Cela avait été comme une pulsion et il ne le regrettait pas un instant. Il avait dormi comme un bébé. C’était assez rare pour le souligner.

Une demi-heure passa et des bruits de conversation et de rire filtraient par la porte de la jeune elfe. Apparemment, elles n’avaient pas fini. Combien de temps avait-elle besoin pour se préparer ? Il se demandait quelle tenue avait choisi la jeune femme. Il avait hâte de voir le résultat.

– Sera, ne sers pas si fort. Si je m’évanouis en m’asseyant, ça va devenir compliqué comme mission !

– Tais-toi et rentre le ventre !

– C’est pas mon ventre le problème, c’est mes fichues hanches.

– Eh ben, arrête les gâteaux ! Et tu as trop de poitrine pour une elfe, bon sang !

– Yeh, personne ne s’en est plaint jusqu’à présent !

Sera gloussa :

– Tu m’étonnes !

Bon, il était temps qu’il intervienne. Il toqua contre la porte.

– Vous avez fini, je peux entrer ?

La voix de Noria lui répondit :

– Oui vas-y, entre.

Seth ne se fit pas prier et ouvrit la porte. Et ce qu’il vit le figea sur place. Noria lui tournait le dos, pendant que Sera nouait les rubans dans son dos. Elle finit le nœud et Noria se retourna doucement, l’air assez mal à l’aise. Et pourtant, elle n’avait pas de quoi, elle était sexy au diable. Elle portait un corset blanc brodé de fil d’or et bordé de fine dentelle dorée. Des rubans dorés ornaient son décolleté. Le corset lui montait la poitrine bien haut, si bien que ses seins bougeaient à chacune de ses respirations et lui faisait une vraie taille de guêpe. En bas, elle portait un bloomer très court doré légèrement bouffant et transparent resserré par des rubans blanc. Ses jambes étaient gainées dans des bas de soie blanc et elle portait des petites bottines dorés qui lui rajoutaient quelques centimètres. Au cou, elle avait une parure serre-cou fait de dentelle et de perles blanche et or qui mettait en valeur sa poitrine. Elle avait, pour une fois, attaché ses cheveux en un chignon bas sur le côté gauche et assez lâche pour que quelques mèches lui encadrent le visage. Son masque en or et tissu blanc était déjà en place et mettait en valeur son regard étrange.

Elle était à couper le souffle, aussi tentante que le péché.

Il ne se rendit même pas compte qu’il l’observait bouche bée depuis quelques minutes. Sera ricana et Noria se triturait les doigts, nerveuse.

– Ça ne ma va pas, hein ? Je vais me changer très vite pour qu’on ne soit pas en retard.

– T’es folle, t’es génial comme ça ! Seth, dis quelque chose, idiot !

Le jeune homme déglutit et revint enfin sur Terre.

– Noria, tu es… à couper le souffle.

La jeune femme lui sourit :

– Vraiment ?

Sera s’éclipsa tout de suite :

– Je sens que ça va devenir mielleux, je me barre ! Rendez-vous dans cinq minutes pour le départ.

Seth s’approcha de Noria. Il lui prit les mains et lui murmura tout en mordillant le lobe de son oreille.

– Tu es trèèès tentante, Da’mi. Compte sur moi pour t’enlever tous ces rubans un peu plus tard… comme un cadeau qu’on déballe…

Noria frissonna. Elle ne se sentait vraiment pas à l’aise dans ces habits. Mais le regard que Seth posait sur elle à cet instant lui redonna confiance. Elle se sentit tout à coup très femme et sûre de sa sensualité. Soudain elle se rendit compte qu’elle tenait ses deux mains.

Elle se recula et aperçut la prothèse.

– Je ne l’ai jamais vu celle-là.

Seth grimaça.

– Oui, je ne l’apprécie pas beaucoup. Trop magique.

– Je vois.

Elle prit alors le temps de l’observer à son tour. Il était magnifique de sobriété et dégageait quelque chose de très animal, très sauvage. Elle adorait. Sa longue tunique, ses cheveux lâchés, son torse mis en valeur par ses vallaslins. Lui aussi était à tomber par terre.

– Tu es superbe, Beau-Gosse. Les participants vont se bousculer pour avoir ton attention ce soir.

– Dommage pour eux, mon attention a déjà été retenue ailleurs.

– Beau parleur !

Noria inspira à fond, très nerveuse tout à coup. Seth lui embrassa les mains et lui dit :

– Courage Da’mi, tout se passera bien, j’y veillerais. Tu t’en sortiras très bien.

Elle lui adressa un petit sourire.

– Bien, allons dans la fosse aux lions !

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