Chapitre 19 – Le prix de la victoire

– Non, tout ce que je dis, c’est qu’il faudrait arrêter de faire des banquets à tout va ! Cela nous coûte un bras en nourriture !

– Leena, avec tout le respect que je vous dois, vous ne connaissez rien à la diplomatie ! Ces banquets sont essentiels pour aider l’Inquisition.

Vaincue la jeune mage leva les bras au ciel.

– Très bien, faites donc ce que vous voulez ! Mais nous allons avoir besoin de plus de d’argent si vous voulez donner autre chose à vos invités que du pain sec et de l’eau.

Joséphine sourit, triomphante.

– Je me charge de demander l’autorisation à l’Inquisiteur.

– Je vous en prie, faites ! Je ne vais pas vous disputer cet honneur.

La jeune Antivane rit avant de quitter le bureau de Leena. Soudain fatiguée, elle s’effondra dans le fauteuil en face de son bureau et tenta de se replonger dans son livre de stock.

Cela faisait un mois et demi qu’ils étaient revenus du camp des Libertaires. Elle avait mis quelques jours et beaucoup de nourriture pour se remettre de ses blessures et de tout le sang qu’elle avait perdu. Sur le chemin du retour, elle n’avait pas quitté le chevet d’Azel plus de quelques minutes. Craignant à chaque instant qu’il cesse soudainement de respirer. Mais le sommeil artificiel d’Helaine avait fait son effet et, malgré ses atroces blessures, il semblait presque paisible. Il avait été enrubanné de longues bandelettes de tissus. Selon Helaine, son torse était moins touché que ses mains et il y avait un risque qu’il ne puisse plus les utiliser.

Arrivés à Fort Céleste, Azel était passé entre les mains de tous les mages soigneurs de la forteresse, sous l’ordre de l’Inquisiteur. Au début, Leena était restée à ses côtés, et rien ne pouvait l’en déloger. Mais plus le temps avançait, plus la culpabilité l’étouffait, et les regards que lui lançaient certaines personnes n’arrangeaient pas les choses. L’éclaireuse Harding avait fait son rapport bien sur, mais cela n’avait pas empêché certains agents de donner leur propre version des faits. Les rumeurs allèrent bon train et certaines affirmaient que Leena l’avait sciemment blessé. Elles n’étaient pas majoritaires, mais cela suffisait à faire douter les gens.

Alors, Leena ne s’était plus sentie à sa place auprès du jeune homme blessé. Ne sachant comment occuper ses journées, elle allait voir un peu partout pour proposer son aide. La plupart refusèrent avec plus ou moins de gentillesse, d’autres furent carrément odieux, mais quelques uns acceptèrent, dont l’intendant, complètement débordé. Elle avait alors passé quelques jours avec lui, jusqu’à ce qu’elle rattrape tout son retard et qu’il n’est plus besoin d’elle non plus. Elle se demandait encore comment il avait pu être nommé intendant, il ne connaissait rien à l’organisation du travail et la gestion était un concept assez vague pour lui.

Alors l’Inquisiteur Lavellan était venu la voir pendant qu’elle flânait sur les remparts. Il avait été aussi charmant avec elle que d’habitude. Il venait la féliciter pour la réussite de sa mission et lui avait clairement fait comprendre qu’il ne fallait pas qu’elle prête attention aux rumeurs qui courraient sur elle. Les habitants de la forteresse était simplement en manque de ragots depuis que la prétendue romance entre l’Inquisiteur et le Qunari Iron Bull s’était avérée fausse. Il avait entendu parlé de son bref passage à l’intendance et il lui proposait de former le pauvre homme qui avait été propulsé intendant sans aucune formation. Elle avait accepté avec joie.

Les premiers temps, sa collaboration avec l’intendant se passa sous les meilleurs hospices, mais l’homme s’était vite fatigué d’être sous les ordres de la jeune femme et avait démissionné. Leena s’en était d’abord attristée, prenant cela comme un échec personnel, mais c’était vite fait une raison. La masse de travail ne lui permettait pas de rêvasser.

Pendant des jours, la forteresse avait été étonnement calme, l’Inquisiteur et une bonne partie des troupes étaient parties pour ce qu’ils espéraient tous être le dernier combat contre Corypheus. Mais il avait aussi régné une certaine tension, comme si à tout instant un malheur allait s’abattre. C’est pourquoi ils avaient tous accueilli avec une joie extrême la nouvelle de la défaite de l’Ancien. Ne restait plus qu’à attendre des nouvelles de leurs compagnons et le nombre de sacrifices que la destruction de Corypheus avait demandée.

Le retour de l’Inquisiteur Lavellan fut triomphant et pendant des jours on fit la fête partout. Comme les autres, Leena partageait leur allégresse, d’autant qu’avec cette bonne nouvelle, les rumeurs qui courraient à son sujet avaient fortement diminuées. Elle but à la victoire avec Iron Bull, Varric, Sera et Dorian. Les pertes n’avaient pas été aussi énorme qu’attendu mais l’Inquisiteur semblait étrangement touché par la désertion soudaine et sans un au revoir de l’elfe Solas. Il souriait et faisait la fête avec les autres, mais Leena crut voir une profonde tristesse dans son regard. Evidemment elle ne se permit pas de le questionner, mais lorsqu’elle l’avait trouvé seul un jour, un verre de vin en main, elle lui avait juste indiqué que s’il voulait parler à quelqu’un, elle était là. L’Inquisiteur lui avait sourit et fait un clin d’œil, lui assurant qu’il allait bien mais qu’il appréciait sa proposition.

Pendant tout ce temps, elle prenait régulièrement des nouvelles d’Azel et elle avait su tout de suite quand il s’était réveillé une semaine plus tôt. Son premier réflexe avait été d’aller le voir, mais elle avait si peur de sa réaction, qu’elle n’en trouva finalement pas le courage, préférant se terrer dans son bureau et s’abrutir de travail.

Après le départ de Joséphine, elle travailla jusque tard dans la nuit, à la lueur des bougies. Finalement, elle releva le nez de son travail et s’étira en baillant profondément. On frappa alors à sa porte et, étonnée, la jeune femme indiqua à la personne d’entrer. Elle accueillit avec un grand sourire sa visiteuse.

– Je ne dérange pas j’espère ?

– Du tout ! Assied-toi Lace. Je crois que j’en ai fini pour aujourd’hui !

Celle que Leena appelait encore éclaireuse Harding il y a quelques semaines, alla s’asseoir confortablement en face d’elle et leva les deux pintes qu’elle avait en main avant d’en tendre une à la jeune humaine.

– J’ai pensé que tu aurais peut-être besoin d’un petit remontant.

– Je ne dis pas non ! La journée a été longue et difficile…

– Lesquelles ne le sont pas ?

Lace l’avait beaucoup soutenu pendant ces longues semaines. La détresse de la jeune femme l’avait touchée et Leena s’était souvent confiée à la jeune naine. Elles étaient, tout naturellement, devenues amies et partageaient souvent un bon verre d’alcool après leurs journées.

– Alors ? Finalement l’Inquisiteur ne t’as pas envoyé en mission ?

– Non, pas encore, mais ça ne saurait tarder. En attendant je profite du confort.

– Tu as bien raison.

Un silence amical s’installa pendant que les deux jeunes femmes sirotaient leurs boissons. Puis Lace relança la conversation, innocemment.

– Sais-tu ce que j’ai fait aujourd’hui ?

– Non, dis moi !

– Je suis allée voir Azel.

A ces mots, Leena se raidit soudain. Elle savait plus ou moins comment la conversation allait tourner. Son amie était convaincue qu’elle devait trouver le courage d’aller le voir, lui parler. Et elle avait souvent essayé de la convaincre.

Incapable de rester en place, Leena se leva, sa pinte à la main, et se posta devant sa fenêtre, les bras croisés. Son bureau se trouvait tout à côté de la taverne et souvent elle aimait observer le va et vient des personnes qui s’y rendaient.

– Comment va-t-il ?

– Aussi bien que possible, vu les circonstances. Enfin, physiquement en tout cas. Helaine affirme que ses mains se remettent très bien et qu’en faisant quelques exercices, il en récupérera l’usage complet.

Leena but d’une traite le reste de son verre, souhaitant soudain que sa bière soit quelque chose de plus fort et le posa sur le rebord de la fenêtre. Elle ferma les yeux de soulagement et remercia silencieusement le Créateur ou tout autre dieu qui veillait sur Azel.

– C’est…c’est un profond soulagement.

– J’imagine oui. Mais quelque chose d’autre inquiète Helaine.

Leena se tourna aussitôt vers son amie.

– Ah oui ? quoi ?

– Le moral de son patient. Il ne va pas bien, Leena. Il a été grièvement blessé, a failli perdre l’usage de ses mains et en plus a perdu l’un de ses seuls amis ici quand Solas est parti. Il a besoin de toi…d’une amie.

– Non certainement pas de moi…

– Mais enfin, pourquoi ?

Leena s’emporta alors, sentant déjà les sanglots poindre dans sa voix.

– Tu ne comprends vraiment pas ? Parce que c’est moi qui lui ai infligé ça ! C’est de ma faute s’il est cloué dans un lit, et qu’il a failli perdre l’usage de ses mains. Parce que j’ai été stupide, trop confiante !

– Leena, tu étais manipulée par un mage de sang.

– Et alors ? C’était moi, mes mains, ma magie !

Sa voix s’érailla soudain et Lace fut à ses côtés, les mains dans les siennes.

– Tu ne peux pas porter ce fardeau toute seule.

La jeune mage ravala un sanglot.

– C’est juste que toutes les nuits, je revois la lueur de trahison dans son regard, je sens l’odeur de sa chair brulée…

– Et lui, hein ? Que crois-tu qu’il ressente ?

– Je n’en sais rien, Lace…

– Ne crois-tu pas que la véritable trahison c’est ce que tu es en train de faire maintenant ?

– Non je…je ne sais pas.

Lace lui tapota la main.

– Réfléchis-y, tu veux ?

– Je te promets d’y penser, oui.

La conversation prit alors une tournure plus légère et les deux jeunes femmes discutèrent pendant un long moment avant de se séparer.

Les paroles de la naine résonnèrent encore longtemps dans la tête de la mage et, lorsqu’elle réussit enfin à fermer les yeux, le ciel commençait déjà à s’éclaircir à l’est.

Le lendemain, Leena se sentit très fatiguée et surtout elle était tout à fait incapable de se concentrer sur son travail. Elle passait son temps à rêvasser, la tête tournée vers la fenêtre. Soudain, elle se leva, décidée à faire ce que son amie lui avait conseillé.

Elle s’arrêta devant le petit miroir accroché au mur et vérifia sa coiffure. Ses yeux étaient légèrement cernés mais elle ne pouvait malheureusement pas y faire grand-chose. Brusquement, elle se dit qu’elle était tout à fait ridicule. Elle ne se rendait pas à un rendez-vous galant et Azel n’en avait sans doute rien à faire de son apparence.

Elle sortit de son bureau et traversa la cour de la forteresse. Azel avait été installé dans une aile qui servait d’infirmerie. Il avait eu le droit à une chambre individuelle vu la gravité de ses blessures. Elle entra dans le bâtiment et salua les mages qui s’occupaient des soins. Ils lui adressèrent tous un sourire, c’était une habituée des lieux avant. Elle grimpa les marches qui la mèneraient au premier étage. Elle traversa un couloir et s’arrêta devant la porte de la chambre d’Azel. Sa gorge se serra alors et elle crispa les poings pour empêcher ses mains de trembler. Avant de pouvoir changer d’avis, elle se força à toquer à la porte. Elle attendit patiemment la réponse et entra.

La pièce était petite, meublée d’un grand lit, d’un fauteuil et d’une commode où était empilé tout un tas de livres. Le lit se trouvait en face d’une grande fenêtre qui dispensait sa lumière dans la chambre. Azel y était assis confortablement, adossé à tout un tas de cousins. Il était légèrement émacié après ces jours passés à dormir mais il avait meilleure mine. Une très légère barbe avait envahi ses joues et la peau de son cou qui n’avait pas brûlé, et ses cheveux détachés tombaient sur ses épaules. Leena ressentit une joie soudaine à croiser le regard sombre du jeune homme. Il ne lui sourit pas mais ne la renvoya pas non plus. Helaine était assise sur le fauteuil et lui montrait des gestes simples pour assouplir les muscles de ses mains. Voyant la jeune femme sur le seuil, la mage guérisseuse lui sourit :

– Entrez Leena, nous en avons fini.

Elle se tourna alors vers son patient.

– Faites donc ces exercices matin et soir pour le moment, mais ne forcez pas trop !

– Entendu.

Helaine sortie, Leena ne sut que faire. Son regard tomba sur les mains du jeune homme, la peau noire avait disparut, laissant des boursoufflures légèrement rosées. Ses bras et son torse étaient encore enrubannés. Voyant soudain où regardait la jeune femme, Azel s’empressa de cacher ses mains sous les draps. Leena l’arrêta.

– Non, tu n’es pas obligé.

– C’est immonde à regarder.

– Je m’en fiche.

Un lourd silence s’installa, avant qu’il ne soit brisé par le jeune homme.

– Tu restes près de la porte pour pouvoir t’enfuir plus rapidement ?

– Oh non je…

– Viens t’asseoir.

Les pieds soudain lestés de plomb, elle avança vers le fauteuil et s’assit. Elle croisa les mains sur ses genoux et essaya d’engager la conversation.

– Comment te sens-tu ?

Le jeune homme haussa les épaules, sans pour autant la regarder.

– Oh, admirablement bien, comme tu le vois !

Leena fronça les sourcils, le ton plein de sarcasme qu’il venait d’utiliser ne lui ressemblait pas du tout.

– Si tu préfères que je m’en ailles…

Il s’adossa plus confortablement sur les cousins et soupira.

– Non, tu peux rester, bien sûr. Ce n’est pas comme si je recevais de la visite tous les jours…

La jeune femme déglutit, prenant cette remarque un peu pour elle.

– As-tu…as-tu encore très mal ?

– C’est supportable. La plupart du temps.

– J’ai appris que tes mains étaient sauvées. J’en suis très heureuse.

– Oui, un vrai miracle, n’est-ce pas ?

Elle sentait bien que quelque chose n’allait pas. Elle comprenait qu’il soit un peu froid avec elle, mais là il était presque glacial.

– Ecoute, je sais que tu as toutes les raisons de m’en vouloir mais…

Soudain, Azel tourna la tête vers elle, le regard emplit de colère et la coupa brusquement.

– Pourquoi n’es-tu pas venu me voir plus tôt ? Je te dégoûte maintenant, c’est ça ?

Horrifiée qu’il puisse penser ça, elle ouvrit la bouche pour répondre mais ne trouva pas les mots adéquats. D’instinct, sa main chercha la sienne et quand sa peau entra en contact avec celle, blessée, d’Azel, celui-ci la retira immédiatement.

– Pardon ! Je ne voulais pas te faire mal !

Azel tourna la tête vers la porte, honteux.

– Ça ne fait pas mal, c’est juste que…le contact ne doit pas être agréable.

– Oh. Si ce n’est que ça…

Plus assurée, elle prit cette fois la main d’Azel et la serra dans la sienne. Effectivement, la peau sèche et légèrement râpeuse de sa peau donnait une sensation étrange, mais elle s’en fichait bien. Elle leva les yeux vers lui et croisa son regard surpris.

– Tu ne me dégoûtes pas, Azel. Tu ne me dégoûteras jamais. Si je…si je ne suis pas venue te voir plus tôt c’est pour plusieurs raisons. D’abord, je ne savais pas si c’était une bonne idée que mon visage soit le premier que tu vois en te réveillant. Ensuite…

Sa voix se brisa.

– …Ensuite, je… Créateur, si tu savais comme je m’en veux ! Je voyais tout ce qui se passait mais je ne pouvais pas arrêter. J’ai essayé pourtant, crois-moi, j’ai essayé !

– On m’a raconté ce qui s’est passé, mais j’ai besoin d’entendre ta version.

Elle baissa alors les yeux.

– Oh ! Je ne suis pas certaine que…mais si tu en as besoin, c’est d’accord. Quand j’ai trouvé Owen, j’ai essayé de discuté avec lui, de le raisonner, mais c’était impossible. Quand j’ai commencé à essayer d’arrêter ses hommes, il a utilisé sa magie du sang sur moi. C’était horrible, je ne pouvais rien faire, il contrôlait tout, même ma magie. Ils ont essayé de me soutirer des informations, mais comme je ne leur disais rien et que leur méthode d’intimidation ne marchait pas…

– Leur méthode d’intimidation ?

– Ils m’ont… frappée. Bref ! Owen a pratiqué ces entailles sur mes bras et s’est servi de mon sang pour me manipuler à nouveau. Je sentais que son contrôle n’était pas sans faille, mais je voulais attendre le bon moment pour l’utiliser. Et puis tout s’est enchaîné… il a utilisé ce sort pour nous faire saigner davantage et je m’affaiblissais de plus en plus… Quand il aurait fallu que je brise son contrôle sur moi, quand j’ai compris qu’il voulait te faire du mal, avec ma magie…J’ai lutté, de toutes mes forces, je pensais y arriver. Mais j’ai été stupide et arrogante ! J’avais bien trop confiance en moi et c’est…c’est toi qui en a payé les frais. Quand je t’ai vu tomber, quand j’ai vu ce que je t’avais fait…J’ai cru d’avoir tué ! La douleur et le chagrin m’ont aidé à reprendre le dessus. Owen s’est enfui quand il a vu qu’il n’avait plus le dessus. Alors j’ai appelé à l’aide, j’ai laissé Helaine essayer de te sauver et j’ai poursuivi Owen.

Elle s’arrêta alors. Etonnamment, elle se sentait à bout de souffle et n’osa pas relever les yeux vers le jeune homme.

– Que s’est-il passé ensuite ?

– Je suis tombée sur Bron. Je l’ai tué. J’ai poursuivi vers le passage secret, je savais que c’est là que je retrouverais Owen. Et effectivement, il était là. Mais il avait réussi à s’enfoncer dans le passage alors je… j’ai mis le feu au tunnel. Ensuite, je suis revenue voir comment tu allais. Je suis tellement, tellement désolée…

– Leena, regarde-moi.

Elle prit son courage à deux mains et s’exécuta. Les yeux du jeune homme n’exprimaient plus de colère, mais restaient insondables.

– Je te pardonne, Leena. Je sais, que ce n’est pas vraiment toi qui m’a fait ça. Que tu as été manipulée.

Le cœur de Leena palpita d’un espoir nouveau. Elle porta la main du jeune homme à ses lèvres et la baisa.

– Merci ! Si tu savais combien ça compte pour moi, on va pouvoir tourner la page…

– Leena…

Mais la jeune femme le coupa, soudain emplie d’une énergie nouvelle.

– Quand peux-tu sortir d’ici ? Je ne sais pas si tu préfères t’installer dans ton ancienne chambre mais j’ai un endroit à moi maintenant, juste au-dessus de mon bureau, je suis intendante. Et si tu veux t’installer avec moi, je pourrais t’aider et…

– Leena !

La mage arrêta son babillement et sourit.

– Pardonne-moi, c’est juste que je suis si … soulagée.

Elle s’inquiéta devant le visage sérieux du jeune homme qui ne souriait toujours pas. Pire, il retira sa main de la sienne.

– Leena, j’aimerais qu’il en soit autrement mais… tu sais bien qu’on ne peut pas reprendre la vie comme s’il ne s’était rien passé.

– Je sais, oui. Bien sûr. Mais nous ferons de notre mieux et on arrivera à surmonter ça, ensemble.

– Non, tu ne comprends pas… ce que tu as fait, ou plutôt ce que l’on t’a fait faire… ça a tout changé.

Perdue, la jeune femme chercha dans ses yeux le moindre signes qui pourrait faire taire la peur soudaine qui l’étreignit.

– Mais, tu m’as pardonné…n’est-ce pas ?

– Oui, bien sûr ! Mais… le problème c’est que quand je ferme les yeux la nuit, c’est toi qui hante mes cauchemars. C’est ton visage que je vois quand je me remémores la douleur, l’horreur.

Leena le fixait sans oser comprendre ce qu’elle entendait, des larmes salées glissait le long de ses joues.

– C’est plus fort que moi…je vais avoir besoin de temps pour…digérer ce qui m’est arrivé.

La jeune femme cligna plusieurs fois des yeux, essayant de revenir à la dure réalité. Ses yeux la piquaient, elle avait l’impression d’être faite de verre et qu’elle allait éclater en morceaux à tout instant. Après tout ce qu’ils avaient traversé, ils auraient enfin pu avoir une seconde chance tous les deux. Mais le destin était décidemment bien cruel avec eux.

Cette fois, les yeux d’Azel exprimaient l’inquiétude et la jeune femme se rendit compte que cela faisait de longues minutes qu’elle ne disait rien, se contentant de le fixer comme une idiote.

– Je vois.

Elle cessa immédiatement de parler quand elle constata combien sa voix était éraillée et pleine de larmes. Elle se leva soudain et recula comme si elle pouvait se préserver en s’éloignant physiquement.

– Mais il est aussi possible que je ne quitte jamais tes cauchemars.

– C’est…possible, oui.

Elle se demanda comment son cœur pouvait encore battre après tout ce qu’il avait subi, mais il était toujours là, obstinément. Cette fois c’était fini, elle avait finalement réussi à tout gâcher.

Lui revint alors en mémoire les paroles de Lace. Azel avait besoin d’amis et malgré la peine qu’elle éprouvait, elle lui devait bien ça.

Comme elle l’avait fait de nombreuses fois, elle ravala son chagrin :

– Alors, oublions tout ça.

– Leena…

– Non, vraiment, je comprends. Ce que j’ai fait hante mes propres cauchemars.

Elle se rassit sur le lit cette fois, et essaya de mettre une note de gaieté dans sa voix, comme si elle n’était pas complètement dévastée, comme si son cœur ne saignait pas, se répétant qu’il avait besoin d’une amie.

– Je repasserai te voir demain. J’ai beaucoup de travail aujourd’hui. Est-ce que tu veux que je te ramène quelque chose ? Oh ! J’irais voir si je peux trouver des gâteaux. La nourriture ici est trop triste. Quand je te veillais, il y a quelque temps, j’avais le droit au même régime que les patients et c’était franchement déprimant…

– Quand tu me veillais ? Tu…tu es restée à mes côtés ?

– N’en parlons plus, tu veux. A demain, d’accord ? Je suis contente qu’on est pu…discuter.

Sans lui laisser le temps d’en dire plus, elle quitta la pièce, juste à temps. La porte fermée, elle s’y appuya. Ses jambes cédèrent sous elle et elle glissa le long du panneau de bois. Elle ferma les yeux et se mordit la langue pour s’empêcher de pleurer et d’alerter le jeune homme. Le corps tremblant, elle attendit que la crise passe, priant pour que personne traverse le couloir.

Les semaines passèrent et tous les compagnons de l’Inquisiteur quittèrent la Forteresse, petit à petit. Leena réfléchit beaucoup à son avenir. Souvent elle l’avait imaginé au côté d’Azel. Mais elle se rendait bien compte que cet avenir lui était impossible et que s’y accrocher n’était pas sain. Elle voulait faire quelque chose d’utile de sa vie, aider les autres. Elle sentait que Fort Céleste n’était pas l’endroit où elle s’épanouirait. Elle en avait assez de la neige et des remparts, elle rêvait d’espace et de paysage vert. Alors, elle prit sa décision.

Azel était sorti de l’infirmerie depuis quelques jours et il accueillait cette liberté retrouvée avec joie. Même s’il devait y retourner tous les jours pour changer ses bandages et pour inspecter la bonne cicatrisation de ses blessures. La rééducation de ses mains avançait bien et il retrouvait de plus en plus de souplesse.

Comme promis, Leena était venu le voir régulièrement, elle lui parlait de la forteresse, des rumeurs qu’elle entendait mais n’avait plus jamais abordé le sujet de leur relation.

Elle lui avait proposé de l’aider à l’intendance en attendant qu’il retrouve la pleine capacité de ses mains et le jeune homme avait accepté. Il semblait aller un peu mieux, il souriait de temps en temps mais son regard restait parfois hanté.

Elle n’osa pas lui parler de sa décision. Lui en parler signifierait lui dire au revoir et elle n’était pas encore prête. Pourtant, plus les jours passaient, plus la date de son départ approchait. Alors la veille, elle se décida enfin. Installés dans le bureau de Leena, Azel était penché sur un parchemin à l’écriture tellement minuscule qu’il était obligé de plisser les yeux.

– Je crois qu’on va être à court de poutres en bois pour les travaux de réhabilitation de la tour ouest.

– Je quitte Fort Céleste.

– Je pense qu’on … quoi ?

La jeune femme répéta :

– Je quitte la forteresse.

– Mais … pourquoi ? Où iras-tu ?

– Je ne sais pas encore. Chercher ma place, quelque part.

Le mage posa le parchemin sur le bureau.

– Quand veux-tu partir ?

– Demain.

– Et tu ne me le dis que maintenant ?

Leena lui sourit, penaude. Azel soupira et se dirigea vers elle.

– Je suppose que ta décision est prise et mûrement réfléchie ?

Elle hocha la tête.

– Comment garderons-nous contact ?

– Je ne sais pas, Azel. Le destin nous a déjà réuni plusieurs fois, peut-être le fera-il à nouveau ?

Il plongea les yeux dans ceux de la jeune femme et sourit tristement.

– Tu vas me manquer.

Leena sentit déjà une boule se former dans sa gorge. Voilà pourquoi elle détestait les adieux, elle était beaucoup trop émotive pour les supporter. Pour la première depuis la dernière nuit qu’ils avaient passé ensemble, Azel la prit dans ses bras et la serra contre lui. La jeune femme passa ses bras autour de sa taille et posa sa tête sous son cou. Il sentait les herbes médicinales où étaient plongées ses gazes, mais aussi sa propre odeur à lui. Elle inspira à fond, essayant de mémoriser les sensations qu’elle éprouvait dans ses bras. Elle sentit qu’il lui embrassa le haut du crâne. Pour ne pas craquer elle lui demanda :

– Et toi, tu vas rester ici ?

– Oui, sûrement. Il va falloir que j’y réfléchisse. Je sais que c’est égoïste mais j’aimerais que tu restes. Tu es ma seule véritable amie ici.

Leena sourit contre sa tunique.

– Tu es un homme exceptionnel, Azel. Si tu veux des amis, il te suffit de le vouloir et de t’ouvrir aux autres.

– Tu sais bien que la socialisation n’est pas franchement ma tasse de thé.

– Tu veux bien me rendre un service, s’il te plait ?

– Ce que tu veux.

– Ne viens pas me dire adieu demain matin.

Le jeune homme se détacha d’elle et la regarda dans les yeux.

– Pourquoi ?

– Parce que je ne suis pas sûre de pouvoir le faire si tu es là.

Il la regarda un long moment avant de lui embrasser le front.

– D’accord. Allez, tu ne vas pas passer ta dernière soirée ici à travailler.

– Qu’est ce que tu proposes ?

Il lui sourit, soudain malicieux.

– Suis-moi.

Ils se faufilèrent dans les cuisines et volèrent de quoi faire un petit dîner. Malgré le vent, ils s’installèrent sur les remparts et profitèrent d’une dernière soirée ensemble. Leena n’aurait pas pu rêver plus beau cadre et meilleure compagnie. Il la raccompagna ensuite jusque sa chambre. Ils restèrent un long moment à se regarder, sachant que cela pouvait être la dernière fois. Azel souffla alors.

– Je ne sais pas quoi te dire.

La jeune femme lui sourit.

– Alors, ne dis rien.

Elle se hissa sur la pointe des pieds et déposa un chaste baiser sur ses lèvres. Puis, elle lui sourit une dernière fois. Ils s’étaient dit tout ce qu’ils avaient à se dire. Alors Leena se détacha de lui et ferma la porte de sa chambre, essayant tant bien que mal de s’accrocher à sa résolution.

Avant de fermer les yeux, elle fit le vœu que leur histoire ne s’arrête pas ce soir.

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Epilogue

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