Chapitre 18 – Confrontation

La respiration de Leena commença à se faire difficile. Elle courait depuis quelques minutes maintenant et était arrivée à l’orée des arbres. Silencieusement, elle se coula derrière le tronc d’un grand chêne et glissa un œil vers le camp.

Owen et ses hommes fouillaient chaque maisons, à quelques mètres d’elle, suffisamment loin pour qu’elle tente de leur échapper après. Elle inspira profondément et prit son courage à deux mains. Ses mains tremblaient quand elle sortit de la relative sécurité de l’ombre des arbres. Elle fit un pas, puis deux et, le menton levé, interpella Owen.

– Tu me cherchais je crois.

La tête du mage pivota si vite vers elle qu’elle entendit presque ses vertèbres craquer. Les yeux de l’homme flamboyèrent de colère mais lorsqu’il parla, sa voix resta étonnement calme.

– Oh tu es là. Seule. Où sont les autres ?

Leena tenta d’afficher le même calme.

– Tu n’as plus à te préoccuper des autres. Ils ne sont plus sous ta responsabilité, Owen.

– Si tu es là, ils ne sont pas loin.

Il fit signe à ses lieutenants d’un geste du menton et ceux-ci se dirigèrent vers les arbres. Aussitôt Leena matérialisa un cercle de feu autour d’eux.

– Il me semble que c’est à moi que tu voulais parler, Owen. Je suis là, parlons.

Les mains dans le dos, le mage s’avança vers elle.

– J’aimerais que tu m’expliques ce qui se passe ici.

La jeune femme leva les yeux vers lui.

– Je te l’ai dit, nous avons décidé, d’un commun accord, que nous ne souhaitions plus faire partie des Libertaires.

– Oh. Et pourquoi, je te prie ? Ne vous ai-je pas protégés pendant tout ce temps ? Ne vous ai-je pas gardé à l’abri de la faim, du froid et des templiers ?

– Si Owen, si. Mais aujourd’hui, tout ça, ça n’est plus vraiment ton objectif, n’est-ce pas ? Tu voulais nous entraîner tous dans une guerre insensée, faire de nous des soldats, des pions sacrifiables sur ton petit échiquier du pouvoir.

– Tu ne comprends pas, Leena. Je me rends compte maintenant que tu n’as jamais compris. Nous devons en profiter maintenant ! Les templiers sont désorganisés, la Chantrie est sans dessus-dessous ! Pour une fois, les mages peuvent prendre leurs destins en main, devenir une force sur laquelle le monde devra compter.

Dans un geste un peu désespéré, Leena fit les quelques pas qui les séparaient et prit les mains d’Owen dans les siennes.

– Je comprends cette volonté, Owen, mais tu n’y arriveras jamais ! Pas comme ça… La guerre n’amènera rien si ce n’est plus de mort. Viens avec moi Owen, l’Inquisition n’est pas fermée comme tu le penses. Ta voix pourra être…

Elle fut brutalement interrompu par une claque retentissante. Sous l’impact, sa tête tourna involontairement sur le côté. Les yeux agrandis par la surprise, la jeune mage tourna la tête vers Owen, une main sur sa joue qu’elle sentit chauffer contre sa paume. Le visage d’Owen était déformé par la colère et la haine lorsqu’il siffla entre ses dents serrées.

– Petite idiote ! C’est là que tu as emmené mes gens ? Tu les as livrés à l’Inquisition ?

La fureur froide qui envahit Leena lui réchauffa les sangs.

– Ils ne t’appartiennent pas Owen ! Mets-toi ça dans la tête une bonne fois pour toute.

Mais Owen n’écoutait pas :

– Vers quel village les as-tu guidé ? Où sont-ils tous ?

Devant le silence buté de la jeune femme, il reprit.

– Que crois-tu que l’Inquisition fera de ces gens Leena, hein ? S’ils ne deviennent pas mes soldats, luttant pour leur liberté, ils seront ceux de l’Inquisition, utilisés par leurs objectifs obscurs !

– Tu te trompes, Owen, mais tu es tellement fasciné par tes propres idées que tu n’arrives même plus à voir à quel point elles sont dangereuses et ridicules.

– Tu me trouves ridicule, Leena ?

Il sortit soudain une lame de son fourreau. La jeune femme craint un moment qu’il ne la poignarde, mais à la place il leva son bras, le dénuda et y pratiqua une entaille profonde. Le sang qui coula se désagrégea alors que Leena sentit la magie s’échapper du corps d’Owen. Puis, elle éprouva une douleur dans son corps, comme si des milliers de petites aiguilles lui traversaient la peau et elle fut soudain incapable de bouger. Elle tenta de reprendre le dessus sur son corps et, pendant un instant, elle pensa même avoir réussi. Malheureusement, elle était belle et bien prisonnière. La blessure d’Owen continuait de saigner, quand il ordonna à ses hommes :

– Fouillez le camp du côté de la forêt. Elle venait de là. Peut-être qu’ils y sont encore.

Leena essaya de faire appel à sa magie et la sentit prête à se plier à sa volonté, mais Owen semblait l’avoir senti. Il fit un signe à son bras-droit, Bron, qui s’empressa de s’approcher de la jeune femme. Avant que celle-ci ne puisse lancer un sort, le mage la frappa violemment dans le ventre. Leena en perdit toute sa concentration et, le souffle coupé, elle gémit de douleur sans pouvoir même se plier en deux. Impuissante, elle vit quelques mages se précipiter entre les arbres. Elle espérait que le peu de temps qu’elle avait pu glaner aura été bénéfique et que tout le monde avait pu pendre le passage et rejoindre la route sans danger. Mais même s’ils fouillaient tout l’arrière du camp, il leur faudrait encore un bon moment avoir de pouvoir trouver le passage, resté secret pendant tout ce temps.

La jeune femme mit de longues minutes avant de pouvoir respirer correctement à nouveau. Assez longtemps pour que l’un des hommes d’Owen revienne.

– Y’a personne, Owen ! Je ne sais pas par où ils sont passés. Pas par l’entrée principale, ça c’est sûr…

Owen fronça les sourcils et se tourna vers la jeune femme.

– Par où êtes-vous passés, petite maligne ?

Ne pouvant toujours pas bouger, elle se contenta de garder le silence en le fusillant du regard. Sans la quitter des yeux, le chef des Libertaires ordonna :

– Continuez de chercher, je veux savoir où ils sont. Et quand on saura, nous irons remettre tous ces gens sur le droit chemin. Quand à nous, ma chère, nous allons malheureusement devoir passer un peu de temps ensemble avec Bron. J’aimerais vraiment savoir comment tu as organisé tout ça.

– Pourquoi penses-tu que cela vient de moi ? Tu n’arrives pas à concevoir une minute que les gens ont décidé ça tout seul ? Parce qu’ils ne voulaient pas apprendre la magie du sang, parce qu’ils veulent vivre en paix !

– Ça suffit maintenant, Leena…

Il semblait presque las, et après un autre signe à Bron, la jeune femme sentit un coup violent sur l’arrière de son crâne et un voile noir tomba devant ses yeux. Sa dernière sensation fut son corps qui s’amollit et tomba lourdement au sol.

Une fois tout le monde sur le chemin qui allait vers le village sous la protection de l’Inquisition, Azel leur fit presser l’allure. Il ne savait pas si Leena avait vraiment pu leur faire gagner un peu de temps et il aimait autant ne pas se faire rattraper par Owen et ses lieutenants. Il ne pouvait s’empêcher de se repasser la scène où Leena s’éloignait, dans sa tête. La sensation d’impuissance qu’il avait alors ressenti lui avait été insupportable. Il avait bien entendu essayé de la suivre, la rattraper pour la convaincre que son idée était dangereuse et stupide, mais Maggie l’en avait empêché. Il était le seul à connaître l’itinéraire du village et elle avait besoin de lui pour mettre tout le monde en sûreté. Il avait longuement hésité, mais il ne pouvait malheureusement pas mettre la vie de tous en danger pour sauver Leena. Elle ne l’aurait pas voulu. De plus, mettre ces gens à l’abri faisait parti de sa mission.

Alors il serrait les dents et aidait patiemment les plus jeunes et les plus vieux à avancer, les encourageant, leur disant que le chemin n’était plus si long à présent.

Mais son esprit était bien loin, à imaginer toutes les horreurs qu’Owen pourrait faire subir à Leena si jamais elle se faisait attraper. C’est lui qui ouvrait la marche mais il jetait fréquemment des coups d’œil derrière lui pour voir si la jeune femme les avaient rattraper. Il savait que c’était surement sans espoir, mais il voulait croire qu’elle avait réussi à leur échapper.

Tout le groupe était nerveux et il n’était pas le seul à regarder derrière. Ils craignaient qu’Owen ne leur fasse payer leur fuite. Mais la peur leur donnait des ailes à tous et ils réussirent l’exploit d’atteindre le village en deux heures seulement.

Ils furent immédiatement pris en charge par les agents de l’Inquisition. Azel fut surpris de leur nombre et fut reconnaissant à l’Inquisiteur d’avoir pris au sérieux l’urgence de la situation. Le mage fixait le chemin par lequel il venait d’arriver, espérant apercevoir soudain la silhouette de la jeune femme. L’inquiétude avait fini de le ronger pour laisser la place à une peur insidieuse, qui lui montrait des images du corps sans vie de Leena. Il devait y retourner, il devait aller la chercher.

– Azel ? Azel !

Surpris, le jeune homme tourna la tête vers cette voix qui ne lui était pas inconnue et reconnu tout de suite la jolie naine rousse aux multiples tâches de rousseur sur le visage.

– Eclaireuse Harding ? L’Inquisiteur vous a missionné ici ?

La naine lui sourit.

– Oui, c’est moi qui supervise l’opération. Apparemment le début est un succès ! Félicitations. Je suppose que tout le monde est soulagé de ne plus être sous le joug de cet homme…

– Oui enfin, presque. Leena est restée là-bas. Owen est rentré plus tôt que prévu et elle est allée à sa rencontre pour nous faire gagner du temps.

– Quoi ? Elle est encore là-bas ?

Azel hocha simplement la tête, la mine grave puis ajouta :

– Il faut aller la récupérer. Owen n’a aucune raison de la garder en vie.

L’éclaireuse leva les yeux vers le ciel qui commençait à s’assombrir alors que des étoiles l’illuminaient petit à petit.

– Nous partirons demain matin à l’aube, je vais réunir …

Azel s’agaça alors et coupa rudement la jeune naine :

– Non, c’est impossible d’attendre ! Je vous dit qu’il est peut-être déjà trop tard. Elle n’a aucune valeur au yeux d’Owen. Nous devons partir maintenant.

L’éclaireuse Harding sentit la soudaine tension du jeune homme et leva les mains, apaisante.

– Je comprends, je vais voir ce que je peux faire.

Elle posa une main rassurante sur son bras.

– Ne vous inquiétez pas, nous allons la sauver. Elle fait partie des nôtres maintenant et l’Inquisition ne laisse personne derrière.

Avec un petit sourire, elle ajouta :

– L’Inquisiteur Lavellan m’étripera si je ne vous ramène pas vivant tous les deux.

Elle le laissa ensuite seul avec ses idées noires. Clarissa vint alors la remplacer, cherchant le regard du jeune homme.

– Où est la Petite ? Pourquoi ne nous a-t-elle pas rejoint ?

– Je crois qu’elle est retenue au camp.

La vielle dame croisa les bras et fronça les sourcils.

– Alors que faites-vous là à bailler aux corneilles ? Vous devriez déjà être en chemin au lieu de fixer cette route !

Mi-amusé, mi-piqué au vif, Azel se sentit obligé de se justifier.

– L’Inquisition prépare ses forces. Je ne peux pas y aller seul.

– Pff ! Moi qui pensait que vous teniez à la Petite…

Cette fois la moutarde commençait sérieusement à lui monter au nez.

– Mais je tiens à elle ! Et arrêter de me houspiller comme ça !

– Oh vous tenez à elle ? Excusez-moi, on pourrait franchement se méprendre en vous voyant là, les bras ballants. Allez secouer les puces à cette Inquisition !

Sa colère retomba alors comme un soufflet. Parce que la vieille femme avait raison. L’attente, il en avait assez et Clarissa venait de lui donner le coup de pied dont il avait besoin. Après tout, c’était aussi sa mission et il était grand temps qu’il en fasse réellement parti. Assez de l’attentisme, assez d’attendre les décisions des autres. Une résolution nouvelle illumina ses prunelles et il quitta la vieille femme sans plus lui jeter un regard, de sorte qu’il ne vit pas l’air satisfait de la mage. Il l’entendit néanmoins lui crier après :

– Ramène-là nous !

Il repéra rapidement l’Eclaireuse Harding qui discutait avec des soldats dans un coin du village. La nuit était maintenant tombée et les insectes et animaux commençaient leur concert nocturne. Lorsque la naine le repéra, elle tourna la tête vers lui :

– Oh Azel ! Justement j’étais en train d’expliquer la situation à nos hommes.

– Bien, alors nous pouvons donc partir !

– Mais, euh, c’est-à-dire que…nous n’avons encore rien décidé…

Azel foudroya du regard le soldat qui venait de parler.

– Décidé ? Oh, donc vous comptez organiser une sorte de discussion de groupe pour savoir si oui ou non nous allons laisser Leena, qui est aussi un agent de l’Inquisition, tout comme vous, mourir entre les mains de ces fanatiques ?

La jeune naine tempéra :

– Bien sûr que non, Azel. Nous sommes évidemment décidés à la sauver. De toute façon, notre mission ne sera terminée que lorsque nous aurons arrêté cet Owen. Mais nous ne pouvons pas nous précipiter, nous devons mettre un plan au point.

– Le plan est simple : nous y allons et nous neutralisons tous ceux qui se trouvent encore là-bas. Nous récupérons Leena et nous rentrons. Fin de l’histoire. Plus nous discutons, plus le risque que Leena soit en danger de mort est grand. Alors je suggère que le plan nous le trouvions en route.

Pour un peu le jeune homme ne se reconnaissait plus. Jamais il n’avait encore parlé sur ce ton assuré et autoritaire à un groupe de personnes. Le Azel d’il y a quelques temps n’aurait même pas songé faire ce genre de chose. Mais depuis qu’il avait intégré l’Inquisition, il se sentait étrangement plus lui-même, comme si sa vie dans le Cercle avait étouffé une partie de sa personnalité. Un Azel plus sûr de lui, plus aventureux commençait a émerger et, malgré la peur qui étouffait son cœur, il se sentait étrangement vivant. C’était sans doute ce que devait ressentir les guerriers avant une bataille décisive.

Un profond soulagement l’envahit quand l’Eclaireuse acquiesça et qu’elle ordonna le départ immédiat d’une vingtaine de soldats, le reste restant à la protection du village.

Enfin, dix minutes plus tard, ils se mirent en route, marchant d’un bon pas en direction de l’ancien Camp des Libertaires.

C’est la sensation d’eau froide sur son visage qui la réveilla dans un cri. Elle était assise sur une chaise de bois, les mains nouées dans le dos. La corde lui serrait douloureusement les poignets, créant de légers picotements dans ses doigts privés de circulation sanguine. Ses épaules étaient tendues et tirées au maximum vers l’arrière. Sa tête pulsait encore du coup de tout à l’heure et les muscles de son ventre se rappelaient encore du poing de Bron. Manifestement, il avait décidé de mener leur interrogatoire dans le bureau d’Owen.

Lorsqu’elle leva la tête, elle croisa le regard dur d’Owen qui la fixait, assis en face d’elle. Bron était debout à ses côtés, un sourire mauvais aux lèvres, un sceau vide dans les mains.

– Bien Leena, maintenant que tu es réveillée, nous allons reprendre notre discussion de tout à l’heure. Mes hommes ont enfin trouvé ce petit passage plein de ronces que mes gens ont dû prendre. Je veux savoir vers quel village tu les as dirigés et qui les guide puisque tu es avec nous.

Leena retrouva sa hargne.

– Je ne vous dirai rien du tout !

Owen sourit alors, un peu tristement.

– Je m’en doutais un peu oui…malheureusement. Bron, s’il te plait !

Le mage la frappa encore, au visage cette fois et la douleur de son crâne pulsa plus fort, se propageant jusqu’à sa joue. Elle sentit un goût de sang dans sa bouche, l’intérieur de sa joue ayant cédé sous le coup. Ecœurée par le goût du fer, elle cracha le liquide pourpre au sol.

Elle tourna la tête vers les deux mages :

– Alors ? C’est comme ça que vous allez procéder ? Vous allez me battre à mort, en espérant que je parle avant ?

Owen haussa les épaules :

– Je sais bien que c’est un peu barbare comme solution, mais je sais que tu es quelqu’un d’obstiné. J’aimerais vraiment que l’on n’en arrive pas là.

Leena dressa le menton :

– Alors qu’on en finisse tout de suite. Je ne parlerais pas.

– Non, Leena tu te trompes, je peux te forcer à me conduire là-bas. Cela me demandera surement beaucoup de sang, peut-être un sacrifice, mais c’est faisable. Et une fois sur place, nous t’obligerons à utiliser ta magie du feu, à tuer les gens que tu voulais sauver.

– C’est impossible !

Owen sortit alors le pendentif de lyrium rouge, donnant des sueurs froides à la jeune femme qui se concentra sur la douleur de ses bras pour éviter de penser à cette pierre ensorcelante.

– Je te l’ai dit, Leena. Avec ceci, ma magie est bien plus puissante. Si j’étais toi, je ne m’amuserais pas à me tester. Je me demande bien quand tu as eu le temps d’aller demander de l’aide à cette ridicule Inquisition….

Il s’arrêta soudain :

– Oh, c’était pendant ces semaines où tu t’es absentée plus longtemps que d’habitude ! C’est donc tout récent… Et tu penses sincèrement qu’ils vont vous aider ? Je suppose que le jeune homme que tu as ramené est un agent. Tu as fait entrer le loup dans la bergerie.

– Le loup est dans la bergerie depuis bien longtemps, Owen !

Bron la frappa au visage sans prévenir, par pur plaisir sadique, lui faisant cracher une autre gerbe de sang. Owen intervint alors, comme si tout ceci n’était qu’une petite dispute.

– Allons, allons Bron, pas de violence inutile. N’abîme pas trop son visage, nous voulons qu’elle puisse encore parler.

Leena avait l’impression que tout son visage était en feu, l’intérieur de sa joue entaillé la lançait comme si on lui versait du sel sur la plaie et l’autre côté commençait déjà à enfler à cause du coup de poing qu’elle venait de recevoir. Heureusement elle sentait que toutes ses dents étaient toujours en place. Elle essaya de d’appeler sa magie, mais avec la douleur, il lui était impossible de se concentrer. Avec difficulté, elle déglutit et passa sa langue sur ses lèvres desséchées.

– Owen, je sais que tu avais de l’affection pour moi. Au nom de cette affection, laisse-moi partir ou tue-moi maintenant. Ne perdons pas notre temps.

Le mage la regarda un long moment dans les yeux, remarquant que l’un d’eux commençait à enfler et à se plisser. Soudain il posa les mains sur ses cuisses et se leva.

– Oui tu as raison ! Manifestement tu ne vas pas te montrer raisonnable, nous allons donc devoir nous passer de ton consentement.

Il dégaina sa dague et passa derrière la jeune femme. Elle ferma alors les yeux, se concentrant sur le visage d’Azel. Quitte à mourir, elle préférait partir avec l’image de l’homme qu’elle aimait à l’esprit. Quelques larmes réussirent à se frayer un chemin entre ses paupières closes et glissèrent sur ses joues. A tout instant elle s’attendait à sentir la morsure glacée de la lame et espéra vainement ne pas trop souffrir. Quand elle la sentit enfin, ce ne fut pas à l’endroit où elle s’y attendait. Elle cria de douleur et sentit le sang goutté des deux entailles qu’il venait de pratiquer sur ses bras. Son corps se tendit et la douleur dans ses épaules s’intensifia. Le sang coulait presque trop rapidement de ses blessures. La corde qui nouait ses poignets fut soudain sectionnée et elle cria encore quand ses épaules subirent un nouveau changement de pression.

Brutalement, elle ne fut à nouveau plus maîtresse de son corps et sans qu’elle le demande, celui-ci se leva de la chaise et se tourna vers Owen. Il souriait mais semblait faire de gros effort. Son visage était tendu et pâle alors que des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Les mains en avant, il lui fit faire demi-tour et souffla :

– Maintenant guide-nous, Leena. Montre-moi votre lieu de rendez-vous.

Elle enrageait ! Quoiqu’elle fasse, peu importe les décisions qu’elle prenait, les sacrifices qu’elle faisait, elle finissait tout de même par devenir dangereuse, un simple outil pour les autres ou pour sa magie. Et elle en avait assez, alors elle lutta contre la volonté qu’Owen lui imposait. Mais elle fit malgré elle un premier pas, puis un deuxième. Elle aurait voulu parler mais, telle une marionnette, elle était sous l’emprise totale du mage. Pourtant elle n’abandonna pas et luttait à chaque mouvement pour reprendre le contrôle. Elle avançait donc à pas d’escargot, espérant à tout instant trouver une solution pour se sortir de cette situation.

Elle sentait l’agacement des deux hommes derrière elle et en éprouva un puissant sentiment de satisfaction. Bron fut le premier à manifester son mécontentement.

– A ce rythme-là nous y serons dans une semaine ! Vous n’êtes pas assez puissant, Owen.

L’ancien-chef persifla entre ses dents serrées.

– Bien sûr que si ! N’oublie pas qui je suis, Bron ! Elle résiste beaucoup voilà tout.

– Oh, s’il n’y a que ça…

Il tira alors violemment les cheveux de la jeune femme pour faire basculer sa tête vers l’arrière. Son âme gémit de douleur alors que son corps, sous emprise, resta silencieux. Bron lui souffla alors son haleine chaude sur le visage.

– Cesse de lutter, chienne de l’Inquisition. Sinon je serais obligé de te frapper pour te remettre sur le droit chemin.

Il ajouta avec un sourire presque sadique, en caressa sa joue :

– Et tu as pu remarquer à quel point cela me chagrine de devoir te faire du mal. Je pourrais peut-être demander à Owen de te confier à moi après…

Le cœur de Leena battait à tout rompre, incapable de se défendre. Le contact de cet homme à la violence sous-jacente lui faisait horreur et à la simple idée de lui être livrée en pâture, elle avait envie de vomir. Heureusement, Owen sembla penser qu’il dépassait les bornes et il coupa son petit numéro :

– Ça suffit, Bron ! Je t’ai déjà dit que tout ceci était inutile. Je gère parfaitement la situation.

Bron lâcha les cheveux de la jeune femme d’un mouvement sec. Leena percevait une certaine tension entre Owen et son lieutenant. Si elle était en pleine possession de ses moyens, elle aurait certainement utilisé cette discorde à son avantage, mais elle ne l’était pas. Ça n’était pas temps la perspective de se faire frapper encore par Bron qui la fit stopper toute lutte. Mais si elle consacrait toute son énergie à cela, elle n’arrivait plus à réfléchir correctement à un plan pour s’échapper. Avec un peu de chance, à cette heure, les mages étaient à l’abri dans le village. Mais elle n’avait aucune intention de les guider jusque là pour qu’ils se servent ensuite d’elle comme d’une arme. Rien qu’à l’idée de faire du mal à ceux qu’elle aimait…

Non, elle ne pouvait pas ! Elle sentait que l’emprise qu’Owen exerçait sur elle était puissante, très puissante. Mais pour une fois sa magie défaillante était presque une bénédiction. Sa volonté, c’était la seule chose qui lui avait permis de mener une vie presque normale et de ne pas devenir un danger public. Elle l’avait forgée pendant toutes ces années, affûtée de sorte qu’elle soit plus puissante. Et aujourd’hui, cette volonté renforcée lui permettait de sentir une légère faille dans cette pression. Mais elle ne pouvait pas l’exploiter, pas encore. Elle devait attendre le moment propice. Dans les bois, peut-être arrivera-t-elle à leur échapper dans l’obscurité de la nuit ? Alors elle avança, à pas mesuré mais plus rapide que précédemment.

Ils descendaient les escaliers qui menaient à la grande salle, quand une mage d’Owen se précipita vers eux, toute essoufflée par sa course.

– Owen ! Nous avons des visiteurs, une vingtaine de soldats qui se dirigent vers le camp et menés par son petit compagnon.

– Elle avait pointé du menton Leena. Celle-ci sentit tout le dédain de cette femme dans cette simple exclamation.

– Des soldats ?

– De l’Inquisition, Monsieur.

Owen garda le silence un instant.

– Rassemble tout le monde, nous allons emprunter le passage que les autres ont trouvé dans les bois. C’est le moment idéal d’aller récupérer nos gens. Si l’Inquisition est ici, alors elle n’est pas là-bas.

– Bien, Owen.

– Dépêchez-vous !

Un espoir et une joie insensée gonfla le cœur de Leena. Ils étaient revenus ! Ils étaient revenus pour elle. Azel ne l’avait pas abandonnée ! Elle savait que si cela avait été le cas, elle n’aurait pas pu lui en vouloir, ni à lui, ni à l’Inquisition. C’est elle qui avait pris la décision de rester derrière. Elle avait certes permis aux autres de pouvoir s’échapper sans encombre, mais elle restait un danger pour eux.

Owen resserra sa domination et l’incita à aller de l’avant. Leena ne résista pas. Elle gardait ses forces pour une autre bataille, attendant patiemment son heure.

Azel fronça les sourcils en ne voyant aucune sentinelle devant l’entrée du camp. Il avait longuement hésité avant de passer par l’ouverture près de la cascade. Il était plus dangereux car étroit, mais également moins défendable. Et surtout son accès était plus rapide que le passage secret.

Harding le regarda en fronçant les sourcils, aussi perplexe que lui. Il s’attendait à une meilleure défense. Encore bien camouflés par l’obscurité des arbres, les soldats et agents de l’Inquisition avaient une bonne vue sur le camp baigné par la clarté de la lune.

Du mouvement sembla l’agité soudain et ils virent enfin ce qu’il restait des mages d’Owen. Ils couraient tous, mais ils semblaient avoir un but précis. Les portes de la salle principale s’ouvrirent en grand et Azel distingua clairement le silhouette de Leena, libre de ses mouvements. Elle avançait d’un bon pas, suivie de près par Owen et l’un de ses lieutenants à la forte carrure. Azel ne savait plus quoi penser.

La jeune femme n’avait pas l’attitude d’une prisonnière, elle marchait bien droite, ne semblait pas avoir subi de séquelle. La naine avait vu la même chose que lui parce qu’elle murmura :

– Bon sang, mais qu’est ce que ça veut dire ? Elle jouerait l’agent double ?

Azel ne savait que lui répondre. Jouait-elle un double jeu ? Depuis le début ? Non ça n’avait pas de sens, il ne pouvait pas y croire une seconde. Et il se sentit soudain indigné, aussi bien envers la naine d’avoir ne serait-ce que proférer une idée aussi ridicule, qu’envers lui-même pour y avoir cru, ne serait-ce que quelques secondes. Oui, Leena n’avait pas toujours été honnête avec lui, mais tous les mensonges qu’elle lui avait servi, c’était avant tout pour le protéger. Elle n’était pas aussi machiavélique, elle aimait profondément ces mages, elle l’aimait lui. Il y croyait, bien plus fort qu’à ce qu’il voyait sous ses yeux. C’est donc avec toute la conviction dont il était capable qu’il lui répondit :

– Bien sûr que non ! Elle la retienne prisonnière d’une manière ou d’une autre.

– En êtes-vous certain ?

Azel se tourna alors vers elle :

– Pourrions-nous cesser de tergiverser et aller la secourir ?

L’éclaireuse le regarda un long moment avant d’acquiescer de la tête. De gestes de la main précis, elle déploya ses hommes qui se déplacèrent aussi silencieusement que des ombres et investirent le camp. En quelques secondes, ils encerclèrent les mages en train de se regrouper. Harding encocha une flèche dans l’arc qu’elle avait pris à la main. Elle visa et tendit la corde.

– Occupe-toi de Leena, on s’occupe du reste.

Azel murmura son assentiment et se concentra, attendant le signal. Sur le chemin, il avait réussi à convaincre Harding qu’avec l’effet de surprise, ils avaient une chance d’arrêter les mages. Il avait passé un peu de temps avec ces mages les observant à l’entrainement. Ils étaient bons mais n’avait pas l’habitude de se battre en groupe, alors que l’équipe d’intervention d’Harding était l’une des meilleures. Il se connaissaient tous et travaillaient ensemble depuis un moment.

Les templiers étaient plutôt rares au sein de l’Inquisition, de sorte que l’Inquisiteur n’avait pu en envoyer que deux en renfort. L’un accompagnera Azel, l’autre aidera comme il peut le reste des agents.

La naine émit alors un sifflement retentissant et caractéristique. Quelques flèches fendirent l’air trouvant parfois leurs cibles. Deux mages furent touchés ou simplement blessés. Aussitôt se fut le branle bas le combat dans le camp. Chaque mages regardaient en tous sens pour savoir d’où venait la menace. Puis les soldats de l’Inquisition sortirent de l’ombre, armes au clair. Azel sortit lui aussi et les yeux fixés sur la silhouette de Leena, il courut vers elle, suivit de près par Piotr, le templier. Il ne prêta pas attention au combat qui faisait rage autour de lui.

Dès les premiers bruits d’affrontement, Owen et son premier lieutenant, resté à ses côtés s’étaient arrêtés dans leur course vers les bois pour se tourner vers le combat. Leena, elle ne bougea plus, et son immobilité alerta le jeune homme qui sentit que quelque chose n’allait pas. Pour mettre à l’épreuve ce mauvais pressentiment, il cria son nom. Elle ne bougeait toujours pas. Son inquiétude grandit alors d’un cran. Owen le repéra et fronça les sourcils. Azel et Piotr arrivèrent à quelques mètres d’eux et le jeune mage exigea aussitôt.

 

– Rendez-nous Leena et nous vous laisserons partir.

Owen sourit.

– J’aimerais beaucoup mais malheureusement Leena n’a aucune envie de vous rejoindre. Elle a toujours été fidèle à notre cause.

Les yeux d’Azel se posèrent alors sur la jeune femme. L’obscurité régnait dans ce coin du camp et elle lui tournait toujours le dos, sans bouger.

– Je n’en crois pas un mot.

– C’est pourtant la vérité. Leena montre lui où va ton allégeance.

Pendant quelques secondes il ne se passa rien. Owen fixait la jeune femme avec tellement d’intensité et de concentration qu’Azel sut immédiatement qu’il était responsable de l’état étrange de la mage. Avec plus de force il ordonna :

– Leena, montre-leur !

La jeune femme tendit alors sa main dans son dos et une énorme boule feu plongea vers Azel et le templier. Celui-ci réagit plus vite que le mage et annihila le sort avant qu’il ne puisse les atteindre. Azel était lui concentré sur l’énorme blessure qu’il voyait sur le bras de la jeune femme, encore dégoûtante de sang. Il cria alors à Piotr.

– Sur Owen !

En un clin d’œil le templier compris et lança son sort d’anti-magie sur le vieux mage qui tituba en s’agrippant la tête à deux mains. Aussitôt Leena s’affaissa au sol. Azel voulut la rejoindre mais le lieutenant d’Owen, qui était resté bien silencieux, s’interposa.

– Il va falloir me passer sur le corps, traître.

Aussitôt, l’air devint statique autour d’Azel et il leva rapidement un bouclier, au moment où un éclair lui tomba dessus, créant de la fumée quand il entra en contact avec sa protection. Le jeune homme ne se laissa pas faire et incanta un poing de force, y mettant toute sa force, sa colère et son angoisse, que son adversaire prit de plein fouet. Il vola dans les airs et alla s’écraser violemment contre le tronc d’un arbre. Il s’écrasa ensuite au sol, tenta de se relever, mais échoua quand Azel lui lança un sort de torpeur suivit d’un autre qui alourdit la gravité autour de lui. Sonné, il s’effondra encore pour ne plus se relever.

Enfin Azel put dévisager Leena. Son corps manqua un battement quand il vit l’état dans lequel elle se trouvait. L’un de ses yeux était enflé et presque fermé, sa lèvre était fendue et des hématomes se formaient sur ses joues. Elle était très pâle mais ce qui l’inquiétait le plus c’était les entailles profondes sur ses bras. Elle leva des yeux fatigués vers lui.

– Azel…

Il aurait voulu se précipiter vers elle, l’éloigner d’ici. Mais le cri de douleur de Piotr l’en empêcha. Il tourna la tête pour constater que les deux adversaire semblaient mal en point. Le templier semblait à court de lyrium, et se battait contre des lames matérialisées par magie. Elles venaient de le blesser à la main et le templier avait lâché son arme, incapable de la porter à nouveau. Owen était lui aussi affaibli. Il haletait et ses traits étaient tirés. Il pris soudain sa dague et s’entailla la main. Il tira ensuite sur la corde de son collier et prit le pendentif de lyrium rouge dans sa main blessée. Il serra fortement la pierre, faisant couler son sang dessus.

– Maintenant, ça suffit !

Azel se prépara mais rien ne vint. Soudain Leena et Piotr hurlèrent quand, de leurs plaies, coula soudain du sang, beaucoup de sang. Leena fut la plus touchée. Elle avait sans doute des hémorragies internes car le liquide pourpre s’échappa de ses lèvres. Azel ne semblait pas touché par ce sort dévastateur. Mais il se sentait terriblement impuissant. Il ne savait pas comment faire pour les protéger de quelque chose qui attaquait directement leurs corps. Alors, à la place, il décida d’attaquer directement la source. Il tenta de faire appel à la glace pour paralyser le mage mais il contra son sort facilement, contraignant Azel à être plus agressif. La première et unique fois où il l’avait été, il avait perdu le contrôle face à sa colère et avait massacré les brigands dans la forêt. Si à l’époque il avait été écœuré par son comportement, aujourd’hui il n’eut aucune hésitation à retrouver cet état presque primitif où l’avait plongé sa haine contre ces hommes. Il n’allait pas laisser mourir Piotr et surtout Leena pour sa tranquillité d’esprit.

Pour troubler sa concentration, Azel fit trembler la terre sous les pieds d’Owen qui ne sembla pas si affecté que cela, mais le jeune homme ne lui laissa pas le temps de contre-attaquer et poursuivit en lançant aussitôt le sort le plus puissant que Maître Solas lui avait appris. Il canalisa si vite et si fort sa magie qu’un voile de sueur recouvrit son visage, malgré la fraîcheur de la nuit. La terre bougeait toujours quand le premier météore de feu, de la taille d’un mabari, atterrit aux pieds de l’ancien chef des Libertaires. Puis un deuxième, un troisième, jusqu’à former une véritable pluie de pierre enflammée qui tomba sur Owen et sur son lieutenant inconscient.

Cette fois, le vieux mage arrêta son sort de sang et tourna un regard furieux vers Azel avant de s’écarter brusquement pour éviter une pierre. Quelques unes tombèrent sur les arbres alentour et les enflammèrent en quelques secondes. Le feu éclaira soudain le camp d’une vive clarté. Azel avait réussi à faire reculer son adversaire mais il était toujours sur pied et plus en colère que jamais. Il invoqua à nouveau une lame immatérielle et la lança à l’assaut d’Azel. Celui-ci eut tout juste le temps de s’entourer d’une barrière pour se protéger. La lame s’acharna sur son bouclier, frappant encore et encore, l’affaiblissant à chaque coup. Azel réagit alors avant qu’elle ne réussisse à le faire tomber. Il matérialisa un nouveau poing de force et le lança aussi fort qu’il le put sur l’ancien-chef. La lame disparut enfin et si Owen ne prit pas le sort à pleine puissance, le poing le repoussa assez fort sur des bûches empilées contre le mur d’une maison. Lorsqu’il s’écrasa contre le tas de rondins, elles chutèrent en tous sens. L’une l’atteignit à la tête et il tituba pour retrouver son équilibre.

Azel en profita pour vérifier l’état de Piotr et Leena. Le templier semblait évanoui, alors que la jeune femme essuya le sang qui avait coulé de sa bouche en se relevant avec difficulté. Cette fois il n’hésita plus, il devait l’éloigner de là et lui faire voir un mage soigneur sur le champ.

Il alla vers elle et l’aida à se maintenir debout. Une main autour de sa taille, il l’aida à l’éloigner de la zone de combat. Ils firent quelques pas, quand soudain la jeune femme se raidit contre lui et elle cessa d’avancer. Craignant le pire, Azel stoppa également et se tourna elle. Elle était encore plus pâle qu’avant et ses yeux affolés exprimait une peur et une douleur qu’il ne lui avait jamais vu.

– Tu vas bien ?

La jeune femme ouvrit la bouche comme pour lui répondre, mais ne semblait pas en avoir la force. Elle se rapprocha alors maladroitement de lui, et s’accrocha à sa tunique. Azel la serra contre lui pour la rassurer.

– Tout va bien Leena, on va te ramener et de soigner. Mais il faut qu’on avance.

Il sentit soudain une chaleur étrange s’échapper de la jeune femme et il redouta un instant qu’avec ses nombreuses blessures, elle n’arrive plus à contrôler sa magie de feu. Mais avant qu’il n’ai pu faire quoique ce soit, la chaleur s’intensifia et Leena se serra plus fort contre lui. D’un seul coup, la chaleur devint insupportable,

– Tu me fais mal, Leena ! Lâche-moi.

Il réussit enfin à s’extirper de l’étreinte de la jeune femme et recula d’un pas. Tapota sur sa tunique qui commençait à fumer. Il leva les yeux vers elle, un peu désorienté. Juste à temps pour voir la boule de feu arriver droit sur lui. Il en fut tellement surpris qu’il ne réagit même pas. Dans un réflexe de défense, il leva simplement les mains, paumes en avant. Le sort s’écrasa contre ses mains et son torse, réduisant instantanément ses couches de vêtements en cendre. Vint alors la douleur, tellement forte, tellement incommensurable, qu’il hurla, sa peau se racornit et une épouvantable odeur de chair brûlée envahit ses narines. La douleur redoubla tellement que son cerveau n’arriva même plus à l’enregistrer. Un puissant sentiment de trahison l’envahit et il lança un regard plein de reproche à la jeune femme dont le visage n’exprimait aucune réaction. Privé de sensation et de force, il s’écroula alors qu’un voile noir envahit sa vision.

Leena regarda le corps d’Azel tomber au sol comme au ralenti, le cœur emplit d’horreur. Stupide ! Elle avait été si stupide et sûre d’elle ! Mais elle n’avait pas pensé perdre autant de sang et elle se sentait si faible. Si bien que lorsqu’elle avait à nouveau perdu le contrôle de son corps, elle avait eu beau lutter de toutes ses forces, elle avait dû lui céder son corps. Lorsqu’Owen avait fait appel à sa magie de feu alors qu’elle se trouvait si proche d’Azel, elle avait compris son intention et avait lutté encore plus fort qu’avant, se battant comme une tigresse contre l’assaut d’Owen. Mais il avait gagné, et Azel l’avait prise dans ses bras et… elle n’arrivait pas à réaliser que ce qui venait de se passer était réel, et pas un cauchemar sorti de ses angoisses les plus profondes.

Lorsque le corps d’Azel toucha le sol, elle sentit la pression d’Owen qui rappelait sa magie. Mais cette fois sa volonté fut renforcée par la peine et la culpabilité qui l’envahirent comme un raz-de-marée. Elle venait de faire du mal à l’homme qu’elle aimait ! Elle l’avait peut-être même tué ! Si ça n’était pas déjà fait, Owen était bien décidé à l’achever par son intermédiaire.

Toute pensée cohérente la quitta, sa concentration entièrement focalisée sur Owen. Au moment où une nouvelle boule de feu allait s’échapper de ses doigts, elle reprit le contrôle et pivota vers le vieux mage, la lançant directement sur lui. Appuyé contre la maison, Owen réussit à bouger pour l’éviter et elle s’écrasa contre le mur de la maison qu’elle enflamma. Leena enchaîna rapidement plusieurs boules de feu qu’elle dirigea vers le vieux mage. Celui-ci les esquiva en se cachant derrière les troncs des arbres, y mettant aussi le feu. Le bois craquait alors que le feu le dévorait et de nombreuses flammèches voletaient dans les airs. Owen, sentant le vent tourner, s’enfuit alors vers la forêt en courant.

Leena tomba à genoux devant Azel et constata avec désespoir, que ses brûlures étaient extrêmes graves. Son épiderme avait noircit laissant voir la chair rose en-dessous. Elles avaient envahi son torse, montant un peu sur son cou, ses bras et ses mains. Elle n’osait même pas le toucher.

Soudain sa peine explosa, ses larmes coulèrent et son corps fut secoué de sanglots bruyant. Elle se pencha sur son corps et posa un doigt sous son nez. Elle sentit une légère respiration, fragile et faible. En jetant un coup d’œil alentour elle remarqua que la plupart des mages Libertaires avaient été maîtrisés, alors elle appela à l’aide :

– S’il vous plait ! Quelqu’un ! Il y a un blessé grave ici !

Aussi délicatement que possible, elle se pencha sur lui et embrassa son front. Elle murmura contre sa peau.

– Je t’en supplie Azel, ne meurs pas…Tu pourras me haïr autant que tu veux pour ce que j’ai fait, mais ne pars pas…

– Que s’est-il passé ?

Leena leva les yeux pour les plonger dans ceux de l’Eclaireuse Harding, qui d’abord regarda le corps d’Azel avec horreur puis remarqua l’état épouvantable de la jeune mage.

– Il doit voir un mage soigneur au plus vite !

– Elle est débordée de …

– Maintenant !

En se rendant compte qu’elle avait crié, elle essaya de calmer sa panique grandissante et sa voix.

– S’il vous plait. Maintenant où il va mourir.

La naine hocha la tête et se releva.

– D’accord. Helaine ! Pars ici !

Quelques secondes plus tard, une humaine entre deux âges s’agenouilla en face de Leena. Elle analyse rapidement la situation et posa immédiatement ses mains sur les chairs brûlées qui se mirent à briller.

Leena chercha le regard de la guérisseuse mais celle-ci était entièrement focalisée sur son patient.

– Est-ce qu’il va s’en sortir ?

– Pas si vous m’interrompez. Eloignez-vous !

Leena se redressa, sans quitter des yeux le visage d’Azel, encore crispé de douleur. Complètement impuissante, elle pria de toutes ses forces le Créateur. Soudain, elle releva la tête. Owen s’était enfui ! Il allait s’en sortir après ce qu’il venait de lui faire subir ! Elle ferma alors les poings et sa peine se transforma en une haine et une colère froide qui lui firent oublier sa fatigue et sa faiblesse. Elle laissa Azel au bon soin d’Helaine et s’engouffra dans la forêt qui était en train de brûler. Elle esquiva les branches enflammées qui tombaient en tout sens. Le grondement du feu emplit ses oreilles et elle eut l’impression qu’il rugissait au rythme de ses battements de cœur.

Elle courut sans crainte au milieu du brasier, comme si elle savait qu’il ne lui ferait rien. Entre les feuilles mortes, elle vit briller quelque chose de rouge par terre. Elle ramassa la pierre de lyrium rouge et la serra dans sa main. Owen avait dû la lâcher dans sa fuite. Elle vit alors une silhouette qui zigzaguait entre les arbres et un sourire froid étira ses lèvres quand elle le reconnut. Elle accéléra alors l’allure pour le rejoindre.

L’homme se retourna et une légère lueur de panique traversa ses prunelles quand il reconnut la jeune femme. Il essaya de s’enfuir mais Leena leva la main et dressa un mur de feu devant lui, le stoppant net dans sa course.

– Comme je suis désolée Bron, tu sais combien cela me chagrine de devoir te faire du mal.

Il leva les mains dans un geste apaisant.

– Attends Leena, je n’étais pas sérieux tu sais… c’était juste de l’esbroufe…

Mais la jeune mage était inflexible. La main toujours levée, elle lança plusieurs boules de feu sur le mage et tourna les talons sous les hurlements inhumains de Bron qui flambait derrière elle.

Elle s’enfonça plus profondément sachant pertinemment où se dirigeait Owen. Même s’il ne savait pas exactement où il se situait, il savait que sa seule échappatoire était le petit passage secret.

Elle le trouva finalement alors qu’il allait s’y engouffrer.

– Owen !

Elle sentit alors qu’il tentait, une fois de plus, de prendre le contrôle de son esprit. Mais elle le repoussa comme un moustique énervant et quand il se tourna vers elle, elle lut la surprise dans son regard. Elle lui montra la petite pierre qu’elle avait dans la main. Son chant était très diffus, comme si son pouvoir était presque épuisé.

– Sans ça, tu n’y arriveras pas.

Hors de lui, le mage passa ses mains dans ses cheveux plein de cendres et tira dessus comme un possédé.

– Tu as tout gâché, Leena ! Tout ! J’aurais pu faire en sorte que nous soyons libres et maîtres de ce monde ! Mais il a fallut que tu t’en mêles !

– Tu nous aurais tous mener à la destruction et à la mort ! Mais il est inutile de discuter avec toi. Tu ne comprends rien.

Il lui lança un sort qui lui sembla si ridiculement faible qu’elle n’eut qu’à faire un pas de côté pour l’éviter. Sachant qu’il n’était plus en position de force, il fuit à nouveau et réussit à se faufiler entre les boules de feu que Leena lui lançait à la chaîne et pénétra dans le passage. Folle de rage qu’il lui échappe, Leena cria sa frustration et courut jusqu’à l’entrée. Le poursuivre éternellement ne rimait à rien. L’adrénaline et la rage lui donnaient des ailes, mais son état physique ne lui permettrait pas de continuer ainsi très longtemps. Elle posa la main sur le mur de terre et frôla le lierre et les ronces qui l’avaient envahi, formant parfois des rideaux naturels. Elle entendit les bruit de course d’Owen qui résonnait dans le tunnel sombre. Elle sut alors ce qu’elle devait faire mais elle hésita quand même. Parce que malgré tout, Owen avait été là quand elle avait eu besoin d’aide et d’un ami et que si tuer Bron de sang froid ne lui avait pas poser problème, tuer Owen lui serrait le cœur. Mais il était trop dangereux, elle devait l’arrêter. Sans oublier ce qu’il avait subir à Azel, enfin ce qu’elle lui avait fait subir par son intermédiaire.

Elle s’agenouilla et posa ses deux mains de part et d’autre du tunnel, sur des racines de lierre. Elle ferma les yeux comme si elle ne voulait pas être le témoin de ce qu’elle allait être obligée de faire. Puis elle appela sa magie du feu et pour une fois, elle résista un peu, signe qu’elle commençait à atteindre ses limites. Le bois et le feuillage prirent feu immédiatement et se propagea le long du mur en quelques secondes éclairant brièvement l’obscurité du passage. Elle continua à canaliser sa magie jusqu’à entendre les hurlements d’Owen, jusqu’à ce que ces hurlements deviennent presque animal puis s’arrêtent brusquement. Elle ne percevaient plus que le crépitement du feu qui l’entourait.

Une énorme chape de fatigue tomba soudain sur ses épaules. Son ventre la faisait atrocement souffrir, tout comme son visage, ses épaules et ses bras. Sa tête lui tournait et elle n’avait qu’une seule envie, s’allonger et laisser le feu l’emporter. Mais elle ne pouvait pas, elle devait rejoindre ce qui restait du camp, elle devait savoir si Azel était en vie. Si ce qu’elle lui avait fait l’avait…l’avait tué. Alors, sans plus aucune hésitation, elle partirait le rejoindre. Même si elle doutait qu’il veuille d’elle, même dans l’au-delà. Cela serait difficile de vivre en sachant qu’elle l’avait blessé, mais il lui serait totalement impossible de continuer à respirer, à manger en sachant qu’elle avait tué l’homme qu’elle aimait. Elle devait savoir.

Alors Leena se traîna vers le camp. Dans une sorte d’état second, elle se dit qu’elle aimerait être capable d’arrêter l’incendie qui ravageait les alentours avant que la forêt ne soit réduite en cendres. A cette simple pensée, le feu diminua sur son passage, avant de s’éteindre complètement, mais le jeune femme ne le remarqua pas. Elle n’avait plus qu’un but.

Lorsqu’elle émergea dans la clairière, le combat était terminé. Les pertes humaines étaient grandes, surtout du côté des mages. Les agents de l’Inquisition pansaient leurs blessés, réunis dans un coin, et organisait le retour au village. Azel était étendu avec les autres, seul. La mage guérisseuse ne s’occupait plus de lui. Personne ne s’occupait de lui. Elle réunit ses dernières forces pour le rejoindre et tomba à genou à ses côtés. Elle regarda son visage un moment, et d’un doigt, elle ôta une mèche de cheveux qui lui barrait le front. Elle fixa ensuite sa poitrine, cherchant le moindre mouvement, mais ses yeux étaient déjà plein de larmes et sa vision était trop trouble.

Doucement, Harding posa une main sur l’épaule de la jeune mage.

–  Leena, vous devez vous faire soigner. Je ne sais même pas comment vous tenez encore debout.

Mais la jeune femme ne bougea pas alors la naine essaya de la relever.

– Non, laissez-moi ! Laissez-moi !

– Soyez raisonnable !

Leena n’écoutait pas. Elle revit les yeux si sombres mais si expressifs d’Azel. Ses sourires si beaux et si rares. La douceur de ses mains qu’elle avait ruinée. Elle avait tout détruit, mais elle avait besoin de l’entendre, alors elle prit son courage à deux mains et demanda :

– Il…il est mort n’est-ce pas ? Je l’ai tué !

L’Eclaireuse s’agenouilla à côté de Leena et lui prit les mains.

– Helaine l’a plongé dans un sommeil artificiel parce que s’il se réveillait maintenant, la douleur serait trop atroce. Mais elle a réussit à le tirer d’affaire. Il risque d’avoir des séquelles, mais il est encore trop tôt pour le dire.

Comme la mage ne semblait pas réagir, la naine répéta.

– Il vivra Leena.

Un hoquet échappa à la jeune mage. Elle n’arrivait pas à y croire. Elle n’osait pas bouger ou respirer de peur d’altérer la réalité. Puis comme rien ne se passait elle tourna son visage vers l’agent et à travers ses larmes, vit le petit sourire qu’elle lui adressait. Alors la pression lâcha enfin. Elle prit son visage entre ses mains et s’autorisa à pleurer de soulagement. Elle sentit les ondes de compassion émanées de la naine alors qu’elle lui frottait gentiment le dos. La dernière pensée qui lui traversa l’esprit avant de s’écrouler, elle la murmura rien que pour elle :

– Il est vivant…

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