Chapitre 19 – Celui qui retrouve un équilibre

Le lendemain matin, Noria n’eut même pas le temps de passer la porte de la cuisine que Sera s’était collée à elle en lui disant :

– Tu es ma nouvelle meilleure amie ! Je t’adore !

Noria se souvenant parfaitement de son pronostic de la veille, échangea un regard complice et un sourire avec Seth puis tapota gentiment le dos de l’elfe accrochée à son cou.

– Je sais Sera, j’ai eu Seth de la même façon !

Sera se recula et se rassit.

– Non mais vraiment, c’est encore plus efficace que la magie. Et moins désagréable en plus !

Puis, se rendant compte de ce qu’elle venait t’entendre, elle agita les sourcils de façon suggestive.

– Oh, tu as eu Seth, hein ?

– Sois gentille Da’mi, la prochaine fois évite de lui donner ta potion, elle est beaucoup trop en forme ce matin.

Noria rit.

– Que veux-tu, ma gentillesse me perdra ! Bon, quel est le programme du jour ?

Sera avait à faire pour le compte des Amis de Jenny et Seth était libre comme l’air.

Une fois le petit déjeuner avalé, Sera les quitta. Noria parla de l’affaire des massacres avec Seth pour exorciser sa frustration, faisant comme d’habitude des vas et viens dans la pièce tout en parlant.

Elle ne savait vraiment pas quoi faire. Elle avait déjà interrogé toutes les personnes proches des victimes, sans rien trouver de concluant. L’assassin était soit en repérage, soit il avait déjà choisi sa victime et lui laissait le délai fatidique d’une semaine avant de l’enlever et la tuer.

Il y avait beaucoup trop d’inconnues dans cette histoire. Les tuait-il tout de suite ou les gardait-il prisonnière quelque part avant ? Comment les « sélectionnait-il » ? Le critère de la beauté était-il le seul à entrer en ligne de compte ? L’assassin pouvait très bien être n’importe qui !

Voyant son état d’agacement avancée et craignant qu’elle ne finisse par mettre toute la maison sans dessus-dessous, Seth lui proposa de faire le tour de quelques fleuristes. Peut-être que l’assassin était assez stupide pour se rendre chaque fois dans la même boutique ? Les roses rouges étaient des fleurs chères. Si l’assassin était un client régulier, les employés du magasin devraient forcément se souvenir de lui.

Ainsi, ils passèrent une bonne partie de la journée dans la ville, à parcourir les rues à la cherche de la moindre boutique de fleurs. Seth se lassa assez vite mais Noria le poussa à continuer, lui servant l’argument bien creux du « Je suis sûre que ça sera la prochaine. »

Mais il semblait que le meurtrier soit finalement assez intelligent pour ne pas se faire remarquer, changer de boutique, ou envoyer quelqu’un d’autre à sa place. Après tout, quoi de plus innocent que d’acheter des fleurs ?

Lorsqu’ils rentrèrent ensemble, la fin d’après-midi était déjà bien entamée et Noria était plus déprimée que jamais. Elle essaya de prendre sur elle et de ne pas trop le montrer, mais elle ne dupa pas Seth. Sera rentra de sa journée plutôt fructueuse et tous trois préparèrent un bon dîner. Ils s’attablèrent ensemble, discutant de tout et de rien, puis se lancèrent dans quelques parties de cartes. Sera proposa de pimenter les choses et de parier des vêtements à retirer. Mais Noria, ne se sentant pas d’humeur, refusa gentiment, leur souhaita une bonne nuit et monta se coucher.

Elle enfila sa chemise de nuit, qui était en fait une chemise d’homme, assez grande pour lui arriver à mi-cuisse, et se faufila sous les couvertures.

Elle espérait pouvoir s’endormir rapidement mais ce soir le sommeil la fuyait. Elle se tournait et se retournait dans son lit, imaginant une jeune elfe au visage parfait, l’appelant à l’aide, encore et encore. Le carillon de la Chantrie sonna une heure du matin et la jeune femme avait toujours les yeux grands ouverts. Elle avait entendu du bruit dans le couloir, quelques heures auparavant, et avait supposé que Seth et Sera était déjà endormis depuis un moment.

Elle passa encore quelques minutes à rager de ne pas trouver le sommeil, sachant pertinemment que la colère n’était pas l’émotion la plus propice à l’ensommeillement. Finalement, n’y tenant plus, elle sortit de son lit en frissonnant et décida de se faire une tisane apaisante. Elle jeta négligemment une étole sur ses épaules, remis mécaniquement son bandeau, récupéra un mélange d’elfidées, de lauriers prophétiques et un soupçon de fleurs de cerisier. Doucement elle ouvrit la porte de sa chambre et, avec toutes les précautions du monde, elle traversa le couloir et descendit les escaliers en prenant bien garde à ne pas faire craquer les lattes de bois du plancher.

Avec étonnement elle remarqua tout de suite une faible lumière provenant de la grande salle. Apparemment elle n’était pas la seule à avoir du mal à dormir ce soir. Silencieusement elle s’approcha du seuil de la salle et se figea.

Seth était au milieu de la salle, torse nu, il ne portait qu’un sarouel noir d’où pendaient plusieurs longs morceaux de tissus et ses cheveux étaient attachés comme à sa nouvelle habitude. Noria savait qu’il dansait, il le lui avait confié des années de cela, mais elle n’avait jamais eu la chance de le voir en action. La jeune femme ouvrit grand la bouche d’étonnement et son seul œil valide afin de ne pas perdre une miette du spectacle.

Seth, les yeux fermés, au son d’une musique que lui seul entendait, mouvait les muscles du haut de son corps avec grâce. Ses bras suivaient le mouvement avec naturel, même son bras mutilé. Ses pieds bougeaient en rythme, donnant plus d’ampleur à sa danse et faisant bouger les tissus accrochés à sa taille. Il évoluait doucement dans la pièce, avec des mouvements maîtrisés. Il semblait en harmonie totale avec son corps. Noria était totalement fascinée par le spectacle et n’avait pas bougé d’un cil depuis son intrusion. Elle suivait chacun de ses mouvements, comme hypnotisée, et ne pouvait qu’admirer le jeu de la lumière des bougies sur les muscles déliés du jeune homme.

Subitement, les mouvements de danse se firent plus rapides, plus incisifs. Son jeu de jambes s’accéléra également, s’amplifiant. On sentait parfaitement le changement de rythme, de rôle du danseur. De séducteur, il était devenu chasseur. Il s’élança gracieusement dans une pirouette sur le côté gauche. Sans être une grande connaisseuse, Noria sentit tout de suite que quelque chose clochait et effectivement au lieu de retomber sur ses pieds, Seth dérapa légèrement et retomba lourdement sur le côté. Il se mit alors à genoux, et frappa violemment contre le plancher. Noria, sortit de sa transe, n’avait pu s’empêcher de pousser un petit cri de stupéfaction. Seth tourna vivement son regard vers elle et il était si meurtrier que pendant un court moment Noria eut presque peur de lui, de ses émotions meurtrières qu’elle connaissait bien et qui semblait, pendant quelques secondes, habiter le jeune homme.

Et en effet, il était en colère. En colère contre ce bras qui lui faisait perdre son équilibre, contre Noria pour avoir assister à sa chute, lui qui était un danseur hors pair, contre Solas pour l’avoir trahi, contre Corypheus pour lui avoir infligé cette marque et contre le destin pour l’avoir mis au mauvais moment au mauvais endroit.

Il reprit rapidement ses esprits et regretta aussitôt de s’être laissé emporter. Il soupira bruyamment. Il ne pouvait rien faire contre la perte de son bras, de même qu’il ne pouvait pas en vouloir à Noria d’avoir assisté à sa chute. C’était ridicule, il avait dépassé ce stade. Mais la danse tenait une grande place dans sa vie et dans son équilibre intérieur. Rater des danses, qu’il considérait simple avant, le frustrait énormément.

Il se releva et s’approcha de la porte, mais Noria lui barrait le passage. Comme pour s’excuser, il lui passa tendrement une mèche de cheveux derrière l’oreille et lui demanda :

– Laisse-moi passer Da’mi, je suis fatigué, je vais me coucher.

Noria leva l’œil vers lui.

– Non Seth, je ne me pousserai pas.

Seth soupira encore, mais d’exaspération :

– S’il te plait Noria, je ne veux pas me disputer avec toi pour ça, d’accord ?

Noria posa doucement la main sur son torse, à l’endroit où son cœur battait encore follement.

– Seth, ce que j’ai vu à l’instant tu as besoin d’en parler et surtout tu ne dois surtout pas te décourager après un échec.

– Il n’y a rien à dire Da’mi, j’ai perdu un membre mais rien de grave, en plus le gauche n’était pas mon préféré ! ajouta-t-il sur le ton de la plaisanterie mais il regretta vite son trait d’humour lorsqu’il vit l’air blessé de Noria.

– Pas avec moi, Seth. Tu peux plaisanter avec le monde entier si tu veux mais JE sais ce que tu ressens. Et je sais que tu me mens. A l’instant, la perte de ton bras, ça n’était pas rien.

Elle s’approcha encore de lui, se tenant presque contre son torse nu et ajouta :

– C’est moi, Seth ! Je suis passée par-là, je sais ce que cela fait de ne plus connaitre son corps par cœur. Je sais ce que l’on ressent lorsqu’on ne peut pas effectuer des actions qui nous paraissaient si simple avant. De se sentir diminuer, d’avoir l’impression de n’être plus tout à fait le même.

Les mots de la jeune femme lui allèrent droit au cœur, trop au cœur. Il se recula et rentra à nouveau dans la grande salle, suivit par Noria. Il s’appuya contre la table, en proie à des émotions auxquelles il ne voulait pas vraiment faire face. Noria se posta à côté de lui, lui prit la main et scruta son visage. Attendant patiemment que Seth s’ouvre à elle.

Et, à la stupéfaction du jeune homme c’est ce qu’il fit, assez naturellement. Il lui parla de la frustration qui le rongeait et qu’il essayait de camoufler à tout prix. Sa peur face à la diminution de ses capacités au combat, de ne plus être une arme redoutable. Sa blessure face à la trahison de Solas, celui qu’il considérait comme un frère, un mentor. Ne voulant pas blesser la jeune femme, il ne lui avoua pas avoir ressenti peut-être plus. Cela ne s’était pas fait et ne se fera jamais, alors inutile de heurter ses sentiments pour rien. Il s’était juré de ne plus la blesser, elle ne le méritait pas.

Enfin, il lui parla de la pression énorme qui avait pesée sur ses épaules, en tant qu’Inquisiteur, et qu’il était plus qu’heureux de s’être débarrassé de ce poids qui l’empêchait parfois de dormir.

La chaleur de la main de Noria dans la sienne et le léger mouvement de son pouce sur sa peau, lui procurèrent un sentiment de confort et de bien-être qu’il avait rarement ressenti.

Lorsque ses mots se tarirent enfin, Noria se posta devant lui, tenant toujours sa main. Elle avait peu parlé, laissant Seth s’épancher, à son rythme. Elle se sentait tellement heureuse d’avoir été sa confidente pendant ses longues minutes. Elle savait parfaitement que Seth n’était pas du genre expansif, c’est pourquoi elle chérissait d’autant plus cet instant si particulier.

Seth la regardait dans les yeux. Elle lui toucha légèrement la joue et lui ordonna gentiment :

– Seth, danse pour moi.

– Da’mi, ça ne…

Noria posa un doigt sur ses lèvres.

– Ça n’est pas négociable, Seth. Danse pour moi.

Seth allait répliquer mais la lueur dans l’oeil de la jeune femme l’en empêcha. Il ne saurait dire ce qu’il y lisait mais cela le cloua presque sur place. Alors lentement il se leva, se remit au centre de la pièce et recommença les mêmes mouvements qu’avant. Noria s’assit sur l’une des chaises et profita du spectacle. Les premiers mouvements furent aussi parfaits qu’avant et le jeu des muscles sous la peau de Seth l’ensorcelèrent à nouveau. Puis le passage difficile arriva, il tenta son saut et tomba à nouveau. Il se releva et regarda Noria avec l’air de dire « Je t’avais prévenu », mais la jeune elfe ne se laissa pas démonter et ordonna :

– Encore.

Seth enchaîna les essais, mais ne vit pas de réelle amélioration, pourtant Noria le poussait toujours plus loin et les seuls mots qu’ils s’échangèrent pendant quelques minutes furent « Recommence » et « Encore ».

Il finit par ouvrir les yeux et la regarda pendant sa danse. Il voulait rétablir le rapport de force, il en avait assez d’être conduit par la jeune femme. Alors il commença à vraiment danser pour elle, exécutant ses mouvements avec encore plus de sensualité.

Noria était sûrement au paradis, à regarder cet homme splendide, dont les muscles luisaient doucement d’une fine pellicule de sueur. Lorsqu’il ouvrit les yeux, elle crût sentir un léger changement dans l’air et dans ses mouvements. Il la regardait, et elle se sentit soudain captive. Sa danse prit une tournure différente pour la jeune femme. La tension monta subitement, tout comme la chaleur dans le corps de Noria.

Seth sentit la différence d’attitude de la jeune elfe. Sans qu’elle ne s’en rende compte, elle s’était légèrement avancée sur la chaise et avait écarté imperceptiblement les cuisses. Il sourit brièvement sans la lâcher du regard.

Noria avait terriblement chaud, et elle laissa l’étole tomber de ses épaules pour la coincer au creux de ses coudes. La sensualité et la puissance que Seth dégageait était presque intenable pour elle. Elle ne se rappelait pas avoir autant désiré quelques chose que cet homme, ici et maintenant. Elle savait qu’il jouait avec elle, sûrement pour la punir de le pousser dans ses derniers retranchements, mais là, tout de suite, elle s’en fichait bien. Quand il accéléra ses mouvements, comme il l’avait fait auparavant, elle retint son souffle. Son corps était brûlant et la chaleur se propageait doucement dans son bas-ventre, faisant ressortir ce qu’il y avait de plus primitif en elle. Si elle écoutait cet instinct, elle serait certainement en train d’onduler les hanches, les doigts enfouis en elle, pour que ce « mâle » la remarque et vienne la combler.

Les réactions de la jeune femme face à sa danse ne le laissèrent pas de marbre. Seth se sentit prit à son propre jeu. Et le désir qu’il lut chez Noria fit monter le sien. Il dansait rarement pour une seule et même personne. Mais ça n’était pas n’importe qui devant lui. C’était Noria, la femme avec qui il se sentait lui-même, avec qui il avait partagé des moments de plaisirs, des moments tendres, des moments de complicités. Cette danse c’était son cadeau, pour la remercier de le pousser à aller plus loin, d’être là pour lui, pour être elle, tout simplement.

C’était comme si leurs corps se parlaient.

Le saut arriva et les yeux dans ceux de Noria, Seth ne se rendit même pas compte que ce mouvement qui lui était devenu si compliqué était arrivé. Il l’exécuta presque à la perfection et termina sa danse comme en transe.

Ses mouvements se stoppèrent et enfin il réalisa qu’il l’avait fait. Il avait réussi. Ses yeux pétillèrent de joie et un lent sourire étira ses lèvres. La gratitude qu’il ressentit pour la jeune elfe fut sans borne.

Lentement il se redressa et tendit la main vers Noria.

– Da’mi, viens.

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