Chapitre 17 – La fin du rêve

Quelques jours plus tard les plaies de Seren étaient refermées grâce aux soins de Rain, mais elle avait encore du mal à bouger sans qu’elle ne sente sa peau tirer. Elle faisait tout de même l’effort de se lever et de marcher un peu. Cela lui faisait du bien, si elle faisait abstraction des regards compatissants de tous les autres elfes. Darius ne les punissait que rarement. Lorsqu’il n’était pas content d’un esclave, il le revendait et ne s’embarrassait que rarement de la tâche ingrate de le punir. Et puis il s’agissait de la « championne », la « petite préférée » du maître. Néanmoins les autres esclaves semblaient plus peiner pour elle que ravie de sa situation.

Comme promis, Rain et elle ne se voyait que rarement et toujours brièvement, évitant un maximum d’attirer l’attention sur eux.

Elle ne croisa qu’une fois Darius. Elle garda la tête bien haute et lui dit bonjour comme si de rien n’était. De son côté le Magister lui demanda simplement si elle allait bien et si elle pensait pouvoir reprendre les combats rapidement. Pour une fois elle n’eut aucun scrupule à lui dire qu’elle ne se sentait pas encore au mieux de sa forme et que selon Rain, elle ne pourrait pas reprendre les combats avant au moins une bonne semaine. Elle ne voulait absolument pas mourir bêtement dans l’arène alors qu’elle touchait la liberté du bout des doigts. Elle n’avait plus de compte à rendre à Darius, et elle le quitterait sans un soupçon de remord ou de regret. Leur échange fût bref et assez tendu. Mais elle n’en avait plus rien à faire à présent.

La semaine paraissait s’étirer en longueur et pourtant elle avait une peur terrible à l’approche de l’échéance. Pour le moment elle pouvait encore rêver, se dire que tout était possible, mais si jamais quelque chose venait contrarier leurs plans, elle n’était pas sûre de pouvoir faire face à la déception qui en découlerait. Et puis ils n’avaient toujours pas trouvé un moyen de secourir Elora.

La veille d’embarquer, Seren était dans un état de nerf indescriptible mais elle tenta de faire bonne figure pour ne pas se faire remarquer. Elle apprit avec soulagement que Darius serait absent une partie de la journée. Elle proposa donc à Rain de se défouler un peu ensemble. Elle avait besoin d’évacuer la tension qui s’accumulait dans son corps, augmentant son rythme cardiaque et crispant tous ses muscles. Rain approuva aussitôt. Tout ce qui pouvait le distraire de ses pensées était bon à prendre.

Le soleil était haut dans le ciel lorsqu’ils se mirent face à face, armes levées, un léger sourire sur les lèvres.

– Bien, je propose un petit duel. Tous les coups sont permis, annonça Seren.

Le sourire de Rain s’agrandit.

– Inutile de me le dire deux fois.

Il attaqua immédiatement, faisant rire Seren. Ils enchaînèrent quelques passes, plutôt agressives, jusqu’à ce que Seren prenne légèrement le dessus, faisant reculer Rain vers les arbres fruitiers, l’acculant contre un tronc. Elle allait lui porter le « coup fatal » lorsque étrangement, elle vit le sourire de Rain s’élargir. Au même moment, elle sentit un froid intense dans ses pieds, qui remontait doucement vers ses mollets, puis ses cuisses. Elle était maintenant incapable de bouger ses membres inférieurs. Les Sais toujours dressés pour l’attaque, elle leva la tête vers Rain et fit une moue contrariée.

– Tu triches !

Rain éclata de rire.

– Tous les coups sont permis non ?

Seren ne pouvait pas laisser cet humain et son sourire suffisant gagner. D’un mouvement souple du poignet elle envoya voler l’une de ses armes. Elle fila comme le vent pour se planter à quelques millimètres de la tête de Rain, sur sa gauche. Le rire de Rain s’arrêta immédiatement et ce fut au tour de Seren d’afficher un sourire qui disait nettement « rira bien qui rira le dernier ».

– Pas mal, concéda-t-il, mais est-ce très intelligent de se débarrasser de son arme ?

– C’est pour cela que j’en ai deux. Maintenant si tu voulais bien arrêter tes tricheries je pourrais t’achever correctement.

Rain haussa un sourcil.

– J’aimerais bien voir ça …

Il relâcha son emprise sur sa magie et elle se jeta aussitôt sur lui. La lutte reprit de plus belle, mais Seren était effectivement désavantagée par la perte d’une de ses armes. Rain en profita et réussit à faire en sorte que ce soit Seren qui se retrouve plaquée contre l’arbre. Il allait lui porter un coup de taille avec son bâton quand Seren arriva, in extremis, à le bloquer avec son Sai. La force de Rain était considérable et ses mains tremblaient sous l’effort. Finalement ses muscles lâchèrent. Son Sai tomba au sol et le bout du bâton frôla la peau de son cou. Ils avaient tous les deux la respiration saccadée, et l’adrénaline leur parcouraient les veines. Le regard de Rain était braqué sur les lèvres de la jeune femme et celle-ci ne le quittait pas de yeux.

Cela faisait des jours qu’ils ne s’étaient pas touchés, surtout alors qu’ils étaient si proches l’un de l’autre. Sans trop savoir comment, le corps de Rain s’était rapproché du corps de la jeune femme et leur visage n’était séparé que par quelques centimètres et par le bâton de Rain.

– Seren ?

– Humhum ?

– Depuis combien de temps ne t’ai-je pas embrassée ?

– Mmmm…. Une éternité je dirais.

– Il est donc temps de remédier à cela.

D’un même mouvement, Rain lâcha son bâton qui alla se perdre dans l’herbe, plaqua son corps contre celui de la jeune femme et fendit sur sa bouche. Seren lui prit le visage en coupe et alla, elle aussi à la rencontre de ses lèvres. Les mains de Rain semblaient être partout à la fois, alors que leur baiser s’intensifiait et Seren eut bien du mal à se retenir de gémir de contentement. Ses mains s’étaient perdues dans les cheveux de Rain, essayant de l’attirer encore plus près d’elle. Lorsqu’après de longues minutes d’étreinte, ils se séparèrent enfin, Seren essaya de se montrer raisonnable.

– Nous devrions arrêter… Darius pourrait rentrer ou un esclave pourrait nous voir…

Rain frôla ses lèvres en une caresse langoureuse et finit par murmurer :

– Oui tu as raison. Et demain soir nous n’aurons plus à nous cacher.

– Oui demain soir…et je maintiens que tu as triché pour gagner.

Rain rit et s’éloigna à contrecœur de la chaleur de la jeune femme.

Ils ne leur restaient plus qu’à trouver un plan pour Elora. Seren adressa une prière muette aux Dieux.

«  Faiseurs, faîtes que tout se passe bien ! »

Darius en avait eu assez d’attendre. Après des jours à observer son invité et son esclave, il n’avait rien trouvé ou vu qui puisse faire penser qu’ils avaient une liaison. Mais il devait bien avouer qu’Emilia avait su piquer sa curiosité et pour en avoir le cœur net, il fit semblant, cet après-midi, d’avoir des choses à faire à l’extérieur. Il se posta devant une fenêtre qui donnait sur le jardin à l’abri des regards de ses esclaves. Il savait que Seren appréciait les jardins et il se dit que si quelque chose devait arriver, cela se passerait certainement ici, loin de l’agitation de la maison et des autres elfes.

Sa patience fut effectivement récompensée lorsqu’il vit Rain et Seren pénétrer dans les jardins. Ils commencèrent par se battre l’un contre l’autre et il dut bien admettre que Rain n’était pas mauvais, tenant tête à la plus grande guerrière de la ville. Il le vit user de sa magie puis reprendre le dessus pour finalement gagner le duel.

Ce qu’ils firent ensuite… Créateurs ! Il n’en croyait pas ses yeux ! A ce niveau ils ne s’embrassaient pas, ils se dévoraient la bouche ! Comme il avait été naïf ! Cela le tuait d’avouer qu’Emilia avait eu raison sur toute la ligne. Cela faisait sans doute un bout de temps qu’ils devaient se payer sa tête. De la part de Rain cela ne le surprit pas tellement, mais de Seren ? Il avait toujours pensé qu’elle s’était amourachée de lui, qu’elle ne voyait que lui. D’ailleurs il entretenait soigneusement ce sentiment, pour qu’elle exécute ses ordres sans discuter. Après tout elle était assez puissante pour le blesser si elle le souhaitait. Et là elle se frottait à cet humain comme une chienne en chaleur.

La colère finit par obscurcir complètement sa vision, et il ne remarqua même pas qu’il serrait tellement les poings qu’il commençait à saigner. Dans un geste de fureur pure, il envoya son poing dans le mur s’écorchant la jointure des doigts. Il allait leur faire payer, rappeler à Rain qui avait toutes les cartes en main et à Seren qu’elle lui appartenait, corps et âme, et qu’il ne la laisserait pas lui échapper aussi facilement.

Il allait devoir reprendre les rênes de cette maison, il n’était pas le Magister le plus puissant de la ville pour rien, il avait le bras long et l’esprit retors.

Les yeux étrécis, le cerveau en ébullition, Darius se détourna de la fenêtre. Il avait un plan à mettre en action.

En début de soirée, Seren essayait toujours de se distraire un maximum. Elle était dans sa chambre, avachie dans son fauteuil préféré, et s’était plongé dans un roman d’aventures. L’action y était omniprésente de sorte qu’elle était entrée dans le récit rapidement, oubliant pendant un instant ses soucis. Soudain elle sursauta en entendant des coups à sa porte. La voix d’une elfe lui parvint :

– Seren ? Maître Darius veut te voir dans son bureau.

Le cœur de la jeune femme manqua un battement. Que lui voulait-il ? Envisageait-il de s’excuser ? Non certainement pas. Ça n’était pas son genre. Alors quoi ? La seule façon de la savoir était encore d’y aller.

Avec beaucoup d’appréhension, elle alla finalement frapper à la porte du bureau du Magister. La voix grave de Darius lui répondit :

 – Entre Seren.

Lorsqu’elle pénétra dans la pièce, la première chose qu’elle remarqua fut la présence de Rain dans la pièce et son cœur s’emballa. Elle avait un très mauvais pressentiment et le calme apparent de Darius ne fit rien pour la rassurer. Il était assis  derrière son bureau, les mains jointes devant lui, les coudes en appui sur la surface en bois. Elle jeta un coup d’œil vers Rain mais celui-ci restait impassible et ne la regarda même pas. Un long silence s’installa et l’atmosphère de la pièce se refroidit de plus en plus.

Enfin Darius prit la parole, et cette seule phrase lui glaça le sang.

– Je n’étais pas de sortie cette après-midi.

A nouveau, le silence s’étira, mais cette fois, Rain et elle échangèrent un bref regard. Darius reprit :

– Je suis tombé sur une scène étrange dans mes jardins… Il semblerait que deux personnes, sous ce toit, me mentent et me prennent pour un idiot fini !

Seren tenta aussitôt de s’expliquer :

– Darius, tout est de ma faute ! C’est moi qui …

Le Magister se leva brusquement de son siège et lui ordonna, en criant :

– Tais-toi Seren ! Comment as-tu osé ?

Soudain, un calme étrange envahit Seren. Après tout qu’avait-elle fait de mal ? Elle avait juste décidé de vivre sa vie, pour elle, d’être heureuse. Alors elle lui demanda simplement :

– Comment j’ai osé quoi, Darius ?

Celui-ci se mut rapidement pour se retrouver face à la jeune elfe, à seulement quelques millimètres de son visage. Il  lui caressa lentement la joue puis lui agrippa soudain le cou, rendant sa respiration difficile. Rain fit alors un pas vers eux et ordonna d’une voix sèche à Darius :

– Lâchez-la Darius !

Le Magister resserra, au contraire, son étreinte et annonça :

– Vous avez l’air d’oublier une chose essentielle. Seren m’appartient. J’ai le droit de vie ou de mort sur toi, ma championne. Si je te demande de sauter du haut d’une falaise, tu le ferras. Si je te demande de tuer Rain, tu le ferras.

Il haussa subitement la voix :

– Parce que je suis ton maître !

Sans quitter des yeux le visage de Seren, il reprit plus calmement :

– Quand à vous Rain, est-ce ainsi que vous remerciez les personnes qui vous aident et vous offrent l’hospitalité à Férelden ? En essayant de voler les biens de votre hôte ?

Rain le reprit aussitôt :

– Seren n’est pas votre bien. C’est une personne Darius, pas un objet. Et cela vous semblez l’oublier !

Darius se tourna vers lui, un sourire cruel aux lèvres.

– Non effectivement, elle n’est plus mon bien actuellement. Elle est devenue votre chienne.

Rain fronça les sourcils et serra les poings face à cette insulte. Darius tourna à nouveau son attention vers Seren et poursuivit :

– Mais je vais être magnanime. Nous nous connaissons depuis un moment toi et moi ma championne. Ne laissons pas cet homme tout gâcher.

Il se pencha vers son visage et posa son front contre celui de la jeune elfe, la main toujours serrée autour de son cou.

– Reviens vers moi Seren et je te promets que ta punition ne sera pas si terrible. Les choses changeront entre nous, il suffit de nous débarrasser de lui. Il ne restera que toi et moi. Je pourrais même envisager de réduire tes passages dans l’arène… Tout ce que tu as à faire c’est de me demander pardon.

Seren frissonna. Elle ne voulait pas de Darius, ce temps était fini et rien qu’à l’idée de retourner dans l’arène, son estomac se souleva. Elle en avait assez d’obéir aveuglément. Cette vie ne lui avait jamais rien apporté. Et surtout elle ne voulait pas s’excuser pour les seuls moments de sa vie d’esclave où elle avait connu le bonheur, dans les bras de cet homme que Darius lui demandait de renier. Alors elle lui répondit calmement, sachant pertinemment qu’elle n’arrangerait pas la situation. Mais elle ne voulait plus mentir, plus se cacher. Une larme unique roula sur sa joue :

– Non Darius. Et je ne vous obéirai plus sans poser de question. Il fut un temps où j’aurais accepté avec joie d’être à vous corps et âme. Mais vous n’avez fait que jouer avec moi. Et je ne suis pas un jouet. Je n’ai pas non plus à demander pardon pour avoir été heureuse avec Rain pour la première fois depuis des années. Libérez-moi Darius. Je sais que vous n’avez pas un mauvais fond, alors rendez-moi ma liberté. Rain et moi partirons…

Darius recula son visage du sien et lui souffla :

– Ah ma Seren… tu viens de faire le mauvais choix.

Il haussa alors la voix, ayant manifestement anticipé la réponse de la jeune elfe.

– Messieurs, vous pouvez entrer.

Seren, toujours prisonnière de la main de Darius, ne put tourner la tête pour voir ce qui se passait. Mais elle entendit la porte s’ouvrir et le cliquetis caractéristique des armures. Du coin de l’œil, elle vit Rain se crisper et devenir subitement blanc. Darius la jeta alors vers l’arrière et elle buta contre le métal froid d’une armure. Aussitôt elle fut immobilisée par les soldats de Darius. Avec horreur elle vit enfin la cause du trouble de Rain. Quatre templiers venaient de pénétrer dans la pièce et manifestement ils usaient de leurs pouvoirs pour maîtriser Rain. Celui-ci se tenait maintenant la tête entre les mains, comme sous le coup d’une douleur immense. Seren comprit tout de suite que la situation était très grave. Elle se débâtit violemment contre la puissante poigne des deux hommes qui la retenaient. Elle se tourna alors vers le Magister :

– Darius, non ! Je vous en prie ne faîtes pas ça ! Tout est de ma faute ! Laissez-le s’en aller. Je ferais tout ce que vous souhaitez mais ne faites pas ça ! Ne faites pas de mal à Rain !

Les templiers se rapprochèrent de Rain et lui nouèrent les mains derrière le dos. Le visage du mage exprimait une grande souffrance et il semblait comme hébété. Malgré tout, il arriva à articuler :

– Darius, vous savez ce qu’ils vont me faire n’est-ce pas ?

Le visage fermé, Darius lui répondit :

– Bien sûr. J’aimerai pouvoir vous dire que je suis désolé, mais je ne vous ai jamais aimé Rain. Vous avez trahi ma confiance en vous servant de mon bien, je ne vois pas pourquoi je devrais continuer à vous couvrir. Après tout vous êtes un criminel.

Le chef des templiers intervint.

– Nous vous remercions de votre coopération monsieur. La sentence sera exécutée ce soir. Il ne nous faudra qu’une petite heure pour préparer le rituel.

– Bien ! Messieurs je ne vous retiens pas. Seren tu ferais bien de dire adieu à ton amant.

Les larmes coulaient maintenant librement sur ses joues et la jeune elfe n’arrivait pas à croire que tout ceci n’était pas un cauchemar. Elle n’arrivait pas à se dire que dans une heure Rain serait apaisé, qu’il ne ressentirait plus rien. Qu’il ne saurait pas à quel point elle l’aimait et ne pourrait plus le comprendre. Pourtant elle ne pouvait se résoudre à le lui dire devant Darius et les templiers, c’était quelque chose de trop intime qui n’appartenait qu’à eux. Alors elle essaya de lui dire autrement. Elle chercha son regard et le trouva. Rain faisait visiblement un gros effort pour rester concentrer sur elle. Elle tenta de lui transmettre tout ce qu’elle ressentait pour lui dans ce simple regard. Il lui sourit doucement, comme s’il avait compris, puis gémit tout à coup, la douleur étant trop forte. Les templiers le poussèrent sans ménagement vers la sortie et Seren ne le quitta pas un instant des yeux. Elle ne se rendait même pas compte qu’elle répéta doucement, comme une litanie :

– Non, non, non …

Elle tenta une dernière fois de se libérer, se débattant comme une furie et réussit à se libérer momentanément. Elle se précipita vers la porte mais une douleur subite l’arrêta. Un courant électrique la parcourut de part en part, la clouant sur place. La voix de Darius claqua comme un coup de fouet :

– Rattraper-la, idiots ! Et aller l’attacher dans le sous-sol.

Il s’approcha de Seren et lui prit le menton dans la main.

– Tu y resteras quelques jours, le temps que je trouve la punition adéquate pour toi aussi.

Les soldats la saisirent à nouveau et la guidèrent vers le sous-sol de la maison. L’un deux ouvrit la porte d’une cellule. Ils attachèrent ses poignets à de lourdes menottes retenues par des chaines au mur. Puis ils refermèrent la porte. La laissant dans le noir absolu. Seule avec son désespoir et sa peine.

Chapitre précédent

Chapitre suivant

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *