Chapitre 16 – Panser ses plaies

Rain se pressa dans les couloirs. Il passa directement par les cuisines pour faire bouillir un bac d’eau puis s’arrêta dans sa chambre pour y récupérer des racines d’elfidés moulues qu’il mélangea à l’eau. Ces plantes avaient d’excellentes vertus antiseptiques. Il attrapa de quoi lui faire un cataplasme et une fois cela fait, il se précipita dans la chambre de Seren.

Aussitôt qu’il passa la porte, l’odeur du sang agressa ses narines. Les soldats avaient déposé la jeune femme, sans ménagement, sur le lit. Elle était couché sur le ventre, ne bougeait pas et avait les doigts crispées par la douleur. Elle lui tournait le dos, le visage dirigé vers la fenêtre.

Rain s’avança vers le lit. Il posa la bassine d’eau aux herbes sur la table de nuit et se pencha vers elle. Il dégagea gentiment les mèches de cheveux qui lui barraient le visage et murmura son prénom. Fournissant un effort considérable, les yeux de Seren papillonnèrent. Elle eut du mal à fixer son regard, mais finalement elle croisa enfin les yeux de l’humain. Légèrement confuse, elle balbutia d’une voix rendue pâteuse par la douleur :

– Alexei …je suis tellement désolée, je ne voulais pas perdre le contrôle mais elle…

– Chuuut ! Tout va bien Seren. Tu n’as pas à t’excuser de quoi que ce soit. C’est moi qui suis désolé. Darius m’a interdit d’utiliser ma magie pour te soigner. Et je suis sûr qu’il serait capable d’aller vérifier lui-même et de te faire subir à nouveau le fouet s’il voit que je t’ai soigné. Je vais donc devoir utiliser des méthodes plus traditionnelles. Mais ça sera certainement plus douloureux…

Il déposa un baiser sur son front et répéta :

– Pardonne-moi.

Elle essaya de lui sourire.

– Tout va bien. Je connais la douleur…

Il se redressa et observa pour la première fois l’étendue des dégâts. La peau de son dos avait été arrachée à de multiples endroits et si le sang avait déjà séché pour la plupart, certaines plaies étaient profondes et saignaient encore. Il devait commencer par nettoyer les plaies et cela risquait de ne pas être agréable. Il prit le chiffon propre qu’il avait apporté et le plongea dans l’eau bouillante. Avec beaucoup de douceur, il tapota légèrement ses plaies pour enlever le sang séché et les nettoyer correctement. Mais malgré toutes ces précautions, il sentit le corps de Seren se crisper et entendit la respiration de la jeune elfe se couper brusquement. Lorsqu’il passa sur ses plaies plus profondes, elle ne put empêcher un léger gémissement de douleur de franchir ses lèvres.

Rain essaya de se maîtriser, mais il sentit la colère et l’impuissance prendre le dessus sur tout le reste. Il jeta brusquement le morceau de tissu dans le bac d’eau.

– Ça suffit ! J’ai supporté de te regarder souffrir assez longtemps comme ça !

Il posa les mains sur son dos, mais Seren bougea vite malgré ses blessures et lui attrapa le poignet.

– Non Alexei ! Il pourrait te le faire payer !

Rain la fit doucement se rallonger et la jeune elfe obtempéra, trop épuisée pour lutter. Il passa le dos de son doigt contre sa joue et la rassura.

– Rassure-toi, je le sais bien. Il m’a, en effet interdit de te soigner, mais il n’a rien dit contre ça.

Il posa à nouveau ses mains sur le dos de la jeune femme et diffusa sa magie. Aussitôt Seren sentit un bien-être salvateur l’envahir, son corps se détendit. La douleur avait laissé la place à un froid intense mais aucunement désagréable. Le genre de froid qui apaise la douleur, qui engourdit légèrement et vous donne envie de vous pelotonner sous les couvertures.

Enfin, Seren décrispa ses doigts et sourit.

– Faiseurs, comme cela fait du bien ! Merci beaucoup, je ne sens presque plus rien.

– Tant mieux.

Il se remit au travail, sans crainte cette fois de la blesser plus que nécessaire.

– Je suis désolé pour ce qui est arrivé à ta sœur. Personne ne mérite l’apaisement, encore moins les innocents.

Lorsqu’il eut finit de nettoyer les plaies, il commença la décoction du cataplasme. Seren murmura.

– Tout est de ma faute, c’est moi l’ainée de la famille,  j’aurais dû la protéger mais maintenant il est trop tard. Je ne peux plus rien pour elle. Et je ne suis même pas sûre qu’elle veuille de mon aide. Mais je ne peux pas me résoudre à la laisser. Je dois trouver un moyen de l’arracher aux griffes de cette sorcière…

Elle sentit les doigts de Rain, enduits de pâte froide contre sa peau et en soupira de contentement.

– Je sais Seren. Mais pour le moment, nous devons d’abord penser à un moyen de te sortir de là. Je pense qu’Emilia n’en a pas fini avec toi, elle ne s’arrêtera que lorsqu’elle t’aura détruite. Et il est hors de question que je la laisse faire. C’est la dernière fois que je la laisse te faire du mal sans réagir.

– Mais que pouvons-nous faire ?

Rain garda le silence quelques instants, continuant à déposer le cataplasme sur son dos. Son travail fini il s’essuya les doigts sur le chiffon et s’assit à nouveau à ses côtés. Enfin il lui répondit.

– Nous allons nous enfuir.

Seren se redressa, l’oreiller plaqué contre sa poitrine nue. Même après toutes ses nuits passées en sa compagnie, elle gardait toujours une certaine pudeur. Elle se mit en position assise, toute proche du corps de Rain. Elle avait les yeux écarquillés et elle répéta, comme sonnée.

Nous enfuir ?

Rain lui sourit.

– Oui nous enfuir. J’y pense depuis quelques temps déjà.

– Mais enfin c’est impossible tu le sais bien ! Je suis une esclave Rain ! Je serai traquée dans toute la ville lorsque Darius signalera ma fuite ! Et à cause de l’arène je serai reconnue, n’en doute pas un instant. Tous se précipiteront sur la chance de pouvoir aider le puissant Magister Darius.

Rain fronça les sourcils, légèrement contrarié :

– Je ne suis pas un imbécile ! J’ai déjà prévu tout ça. J’ai prévu beaucoup de choses…

Seren n’osa pas espérer, pourtant une petite lueur d’espoir s’alluma dans son cœur, faisant briller ses yeux. Elle lui prit la main et lui demanda :

– Quoi Alexei ? Qu’est-ce que tu as prévu ?

– Dans quelques jours, Darius me donnera ma paie. Je suis allé me balader sur le port il y a quelques jours. J’ai rencontré un capitaine qui redescendrait le fleuve jusqu’au Névarra dans une semaine. Il s’est dit prêt  à nous prendre à son bord, moyennant quelques pièces bien sûr. Il nous suffira de nous glisser hors de la maison au dernier moment. En ce qui concerne ta notoriété, figure toi que la bibliothèque de Darius est très bien fournie. Elle contient notamment un très bon ouvrage sur la transformation magique.

Seren lui serra plus fort la main et posa son front contre le sien, se laissant bercer par ces douces paroles, allant jusqu’à rêver qu’une autre vie était possible. L’espoir était mince mais il était là. Elle murmura :

– Nous recommencerons à zéro au Névarra, toi et moi, plus d’esclave, plus de fugitif …

Rain lui prit le visage en coupe et souffla.

– Oui ma Seren, juste toi et moi.

– Tu sais que je n’ai rien à moi ? Si tu pensais faire une bonne affaire en enlevant la championne de Minrathie et tout son or, je suis au regret de te détromper.

Rain rit et enroula une mèche des longs cheveux de la jeune elfe autour de son doigt :

– Je vais donc me contenter de ta personne. Ne t’en fais pas pour l’argent, j’ai quelques pièces de côté. Darius est plutôt généreux avec ses employés. Une fois au Névarra, nous pourrons nous trouver une petite maison et un travail.

Elle inspira profondément et ferma les yeux.

– Oui, oui ça serait parfait.

Faiseurs comme elle l’aimait ! Elle rouvrit brusquement les yeux pour rencontrer ceux de Rain. D’où lui venait cette idée ? Aimer ? Ce mot avait une drôle de sonorité. Presque étrangère. Depuis qu’elle avait été arrachée à ceux qu’elle chérissait, elle pensait s’être assez endurcie pour ne plus ressentir ce genre d’émotion forte jusqu’à sa rencontre avec Tia. La toute jeune elfe qu’elle avait été ne pouvait pas laisser Seren indifférente. Et elle avait très vite compris que la jeune adolescente avait su se frayer un chemin vers son cœur. La souffrance qu’elle avait ressentie à sa mort était là pour le prouver. Mais c’était un amour très différent de ce qu’elle ressentait pour l’humain. C’était trop fort, trop prenant. Il lui réchauffait le cœur et lui glaçait le sang d’inquiétude. Elle savait que s‘ils venaient à être séparer ou s’il devait arriver quelque chose à Rain, elle ne s’en remettrait pas. Elle avait cru aimer Darius mais elle se rendait maintenant compte à quel point elle se trompait. Rain était son ami, son amant et sa seule ancre quand les ténèbres obscurcissaient son être. C’était sa voix, son odeur, son toucher qui lui permettait de revenir à elle, car même si son esprit ne le reconnaissait pas, son cœur, lui, savait.

Mais lui, que ressentait-il pour elle ? Il la désirait, c’était un fait, éprouvait de la tendresse et de l’affection pour elle, assez pour envisager de refaire sa vie avec elle quelque part. Et cela lui suffisait, elle n’en demandait pas plus. Elle qui s’était contenté de minuscules démonstrations d’affection de la part de Darius pendant dix ans, elle était comblée par ce que lui donnait Rain. Non elle ne demandait pas plus. Tant qu’il restait à ses côtés, elle était la plus heureuse des femmes.

Subitement elle se souvint de quelque chose. Elle se détacha de lui.

– Ma sœur ! Comment ai-je pu l’oublier ? Nous ne pouvons pas la laisser dans cette ville maudite ! Je refuse de l’abandonner encore une fois.

– Eh bien, je ne savais pas encore pour ta sœur lorsque j’ai pensé à ce plan mais nous allons trouver une solution je te le promets. Nous ne la laisserons plus seule.

Gentiment, il la força à se recoucher sur le ventre.

– Tu devrais te reposer à présent. Une longue semaine nous attend. Tu dois récupérer toutes tes forces. Essaye de ne pas trop bouger cette nuit, je vais te laisser le cataplasme. Je viendrais voir demain comment cela a évolué.

Seren sentit effectivement ses yeux se fermer tout seuls, mais elle trouva tout de même la force de protester :

– Alors cela veut dire que tu ne viendras pas me rejoindre cette nuit ?

Rain rit et lui caressa les cheveux.

– Je pense qu’il serait plus raisonnable de ne plus nous voir aussi souvent jusqu’à ce que nous soyons à l’abri sur le bateau.

Seren essaya de dissimuler sa déception sachant pertinemment qu’il avait raison. Mais ne put cacher la petite moue qui déforma sa bouche et qui ne passa pas inaperçue.

– Oh oui, bien sûr.

– Je n’ai pas dit que nous ne nous verrons plus, mais tu as besoin de repos. Bonne nuit, Seren.

Il déposa un baiser chaste sur ses lèvres, pris la bassine dans ses bras et sortit de la chambre. Une fois la porte fermée, Seren chuchota en direction de la porte :

– Bonne nuit, mon amour.

Resté seul avec Emilia, Darius se massa lentement les tempes. La journée avait été éprouvante. Ce matin il s’était enfin décidé à aller rendre visite à son père. Cela faisait des années qu’il ne s’était pas donné cette peine. Après tout, il s’était toujours dit qu’il était fortement hypocrite d’aller s’enquérir de la santé de celui qu’on empoisonne depuis des années. Mais il avait été quelque peu alarmé par le manque d’informations que ses esclaves arrivaient à récolter sur la santé de son père. Si jamais il retrouvait sa lucidité, il serait dans les ennuis jusqu’au cou, puissant Magister ou pas.

Il avait donc pris la décision d’aller voir par lui-même quelle était la situation. Les esclaves assignés à l’aile de son père avaient été plus que surpris par son apparition et c’était avec des yeux éberlués qu’ils l’avaient laissé entrer.

La chambre de son père était spacieuse. Un lit majestueux prenait presque tout un pan de mur alors qu’une haute vitre donnait à la pièce beaucoup de lumière. Il avait également une bibliothèque personnelle et un bureau, même s’il était totalement incapable de se servir de l’un ou de l’autre. Il n’avait pas lésiné sur les moyens pour le confort de son paternel. Le vieil elfe qui lui était assigné était assis dans un haut fauteuil et faisait la lecture au malade.

Créateur ! Depuis combien de temps n’était-il pas venu ? Il avait alors interrogé le vieil esclave sur l’état de son père et avait, avec un profond soulagement, appris que rien ne semblait avoir changé. Lorsqu’il avait jeté un coup d’œil vers le lit, il avait néanmoins constaté un léger changement. Son père avait maintenant une cinquantaine d’années mais à cause de l’empoisonnement quotidien qu’il recevait, il paraissait bien plus âgé. Ses yeux grands ouverts, regardaient le vide, ses joues, plus creuses que dans son souvenir, faisaient ressortir les os de son visage, lui donnant un air de cadavre ambulant. S’il devait émettre un pronostic, Darius dirait que son père n’en avait plus pour très longtemps. Etrangement, cette pensée ne le soulagea pas autant qu’elle l’aurait dû. Il n’était pas un monstre, il avait juste beaucoup trop d’ambition et de soif de pouvoir pour son propre bien. Sans oublier qu’il détestait son père et que celui-ci le lui rendait bien. Et aujourd’hui, même s’il voulait revenir en arrière, il était beaucoup trop tard.

Et cet après-midi, il avait dû supporter cette mise en scène ridicule. Il observa Emilia du coin de l’œil. Elle semblait s’être très bien remise de l’attaque de Seren et se faisait recoiffer tranquillement par la petite Elora qui n’avait pas bougé pendant que sa sœur se faisait fouetter. S’il devait être tout à fait honnête avec lui-même, il aurait volontiers lui-même cloué le bec à cette insupportable femme. Cette espèce d’idiote avait failli révéler son petit secret à Seren, et sincèrement il préférait ne pas être les cibles des foudres de sa championne. Il voulait simplement que les choses redeviennent comme avant. Malheureusement depuis l’arrivée de Rain dans sa maison, les choses allait de mal en pis. Mais il ferait en sorte qu’il s’en aille bientôt et tout rentrerait dans l’ordre. Il était tellement absorbé dans ses pensées qu’il ne comprit pas tout de suite qu’Emilia lui parlait.

– ….ien sûr !

– Mmm ? Que disais-tu ?

Emilia éloigna d’un geste de la main la jeune elfe et se pencha légèrement vers l’avant, montrant à tous son généreux décolleté. Normalement Darius en aurait largement profité mais aujourd’hui il était bien trop énervé contre elle pour cela.

– Je disais, très cher Darius, que je suppose que tu es au courant bien sûr !

– Au courant de quoi, je te prie ?

Emilia lui sourit, une lueur étrange dans le regard.

– Tu ne sais pas ? Créateur ce que les hommes peuvent être naïfs ! Tu ne vois rien alors que cela se passe sous tes yeux !

– Ecoute-moi bien Emilia, je n’aime pas les devinettes alors soit tu me dis ce que je suis apparemment trop stupide pour voir, soit tu t’en vas.

– Ohhh mais je vais te le dire, ne t’en fais pas. Il se trouve que j’ai appris quelque chose d’intéressant ces derniers jours. Ton invité, Rain et cette esclave ridicule couchent ensemble.

Darius resta un moment abasourdi, puis il éclata de rire.

– Par Andrasté tu ne sais plus quoi inventer pour te rendre intéressante ! Seren m’est dévoué corps et âme. Elle n’a jamais regardé personne d’autre que moi.

Vexée, Emilia croisa les bras sur sa poitrine.

– Je te trouve bien sûr de toi, Darius. Tu ferais bien de les observer un peu plus attentivement. Et tu verras ce que j’ai vu. Ils couchent ensemble depuis quelques temps. Et si j’étais à leur place je serai en train de monter un plan pour m’échapper de cette maison et de cette ville. Ou alors tu peux considérer que ce que je dis n’est que mensonge et tu te sentiras tellement ridicule lorsqu’ils se seront échappés avec une partie de ton argent. Et je serai là pour te rappeler que je t’avais mis en garde mais que tu as préféré te moquer de moi.

– Je te remercie de ta sollicitude, mais laisse-moi gérer le problème à ma façon veux-tu ?

Emilia se releva et fit un signe à Elora qui se posta derrière elle, prête à la suivre comme un gentil chien.

– Bien, la journée a été assez chargée, je vais me retirer si tu n’y vois pas d’inconvénient.

Darius se leva à son tour.

– Bien sûr ! Je ne te retiens pas plus longtemps, Emilia. Merci d’être passée me rendre visite.

Il s’inclina légèrement et laissa ses esclaves la raccompagner. Avec un soupir il se laissa tomber sur la banquette.

Il voulait croire que tout ceci n’était que les élucubrations d’une femme machiavélique et jalouse, mais elle avait réussi à instiller le poison du doute dans son esprit. Si elle avait raison ? Il serait ridiculisé pour ne pas avoir su ce qui se tramait sous son propre toit, parce qu’il était certain Emilia allait propager la nouvelle autour d’elle. Soudain il se rappela tous ces petits gestes entre Rain et Seren qui l’avaient interpellé. La façon qu’il avait de se précipiter vers elle à la fin de chaque combat, comme elle se laissait facilement approcher par lui alors qu’elle était plutôt solitaire d’habitude et même tout à l’heure alors qu’elle avait ses doigts autour du coup d’Emilia, il l’avait tout de suite prise dans ses bras pour la calmer.

Oui il devait mettre tout ça au clair, il avait horreur de passer pour un imbécile.

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