Chapitre 15 : Châtiments

Les jours suivants furent très étranges pour Seren. Elle sentait très fortement l’épée de Damoclès sur leurs têtes. Mais d’un autre côté elle ne s’était jamais sentie aussi proche de Rain qu’en ces moments. Peut-être parce qu’ils savaient tous les deux que leur histoire était plus en sursis que jamais. En tous les cas, peut-être pour la première fois depuis le début de leur relation, elle avait arrêté de se poser des questions et vivait pleinement l’instant présent, savourant chaque baiser, chaque caresse, allant même jusqu’à le retenir plus longtemps dans sa chambre, sachant pertinemment que ça n’était pas raisonnable.

Quelques jours après la menace d’Emilia, celle-ci n’était toujours pas réapparu pour son plus profond soulagement. D’ailleurs, elle l’était tellement qu’elle avait demandé à Rain de s’entrainer avec elle cet après-midi. Ils en profitèrent pour se toucher plus que nécessaire, se presser l’un contre l’autre. Et c’est avec bonheur qu’ils se retrouvèrent à passer du temps ensemble, à la lumière du jour, comme un couple normal, qui n’avait pas à se cacher. Ils discutaient et riaient, lorsqu’ils se firent interrompre par un elfe :

– Seren ? Maître Darius m’envoie te chercher. Dame Emilia est là et voudrait te parler. Elle souhaite que vous veniez également Monsieur Rain … Ils sont dans l’atrium.

Le cœur de Seren manqua un battement. Se pourrait-il qu’Emilia ait changé d’avis et veuille les dénoncer aujourd’hui ? En tout cas, quoi que ça puisse être, ça n’annonçait rien de bon. Cette femme n’était que manipulation et méchanceté. Elle échangea un regard avec Rain et inspira profondément pour calmer la montée de stress qui l’envahissait petit à petit.

– Nous arrivons.

L’elfe les quitta et aussitôt la main de Seren trouva celle de Rain. Celui-ci lui sourit et essaya de la rassurer mais sa voix semblait être bloquée dans sa gorge. Alors il se contenta de lui baiser la main.

C’est l’un derrière l’autre qu’ils firent leur entrée dans l’atrium ou Darius et Emilia était allongés sur des banquettes, en train de siroter du vin frais et de manger quelques fruits. Les yeux d’Emilia se posèrent immédiatement sur eux et le large sourire qui étira ses lèvres à la vue de Seren, ne fit rien pour arranger l’angoisse de la jeune elfe. Elle se posta bien droite devant eux et croisa les mains derrière son dos, raide et tendue. Rain, de son côté, s’appuya contre une colonne légèrement à l’écart.

– Ahhhh ! Notre championne est enfin là ! Grâce à toi, ton maître vient d’empocher un joli paquet d’or. Et je vois que votre invité et là aussi ! Parfait !

Seren, impassible dit :

– Vous m’avez fait appeler ?

Darius, sourcils froncés, demanda à la Magister:

– Peut-on savoir pourquoi cette mise en scène, Emilia ?

– Mais c’est parce que je veux que tout le monde puisse voir que je ne suis pas rancunière et que j’ai également un cadeau pour l’Elfe !

Elle frappa fort dans ses mains plusieurs fois et une silhouette s’approcha du groupe. Ils virent approcher une jeune femme, une elfe à en juger par ses oreilles pointues et la finesse de ses traits. Elle avait des cheveux épais et d’un noir d’ébène, ses yeux avaient la couleur de la mousse, d’un beau vert profond. Mais ce qui était le plus frappant dans ce visage s’était le dénuement total d’émotion et la marque en forme de soleil sur son front. Une apaisée. Mais étrangement, en contemplant le joli visage de l’elfe, Seren ressentit une impression de déjà-vu.

La jeune elfe se tourna vers elle et inclina légèrement la tête sur le côté. D’une voix monocorde elle salua Seren.

– Andaran atish’an, ma soeur. Cela fait bien longtemps.

« Non, non c’est impossible ! ». Le cerveau de Seren s’était comme arrêté et elle écarquilla les yeux sous le coup de la surprise. Elle n’arrivait pas à concevoir que la jeune adolescente qu’elle avait abandonné des années auparavant se trouvait devant elle. Cela n’avait aucun sens ! Comment Emilia pouvait l’avoir trouvée ? Et elle n’était pas mage, pourquoi l’avoir apaisée ?

Elle murmura d’une voix éraillée :

– E… Elora ? Da’Nenh ?

– Tu ne m’as donc pas oubliée.

Seren fit un pas vers elle mais ne pût aller plus loin, son corps le refusait. Les mots sortaient de sa bouche sans qu’elle puisse leur donner un sens.

– Mais comment… pourquoi … que fais-tu… Faiseurs est-ce vraiment toi ?

La jeune elfe débita alors :

– Lorsque nous étions petites, tu me protégeais de tous les dangers de ce monde, les bêtes sauvages, les autres elfes, les cauchemars. Parfois j’avais de grosses crises d’angoisse, alors tu me chantais une chanson pour m’apaiser.

Elle se mit alors à chantonner la petite berceuse que Seren avait inventée pour la rassurer. Celle-ci ne put le supporter.

– Stop ! Je te crois !

Emilia choisit ce moment pour les interrompre. Elle battit des mains comme une petite fille.

– N’est-ce pas merveilleux ? Il se trouve que ma petite Elora a reconnu sa sœur lors de ma petite soirée. Quelle coïncidence !

Darius ne semblait pas, non plus, apprécier la scène, au vue de ses sourcils de plus en plus froncés.

– A quoi joues-tu Emilia ?

– Mais à rien du tout ! Je souhaitais simplement réunir la petite famille au complet, enfin ce qu’il en reste…

Rain faisait un effort considérable pour ne pas bouger. Son corps était tellement tendu et crispé qu’il sentait ses muscles se contracter douloureusement. Il sentait que la situation pouvait déraper à tout moment mais ne savait pas quoi faire pour la désamorcer.

Souvent, Seren se prêtait à songer qu’un jour, lorsqu’elle serait devenue assez populaire comme combattante, elle gagnerait se liberté et pourrait enfin partit à la recherche de sa sœur perdue. Elle ne doutait jamais de pouvoir la retrouver. Pour elle c’était une évidence, sa sœur allait bien quelque part. Alors oui, elle était heureuse de la revoir, mais pas comme ça…pas comme une Apaisée qui ne ressentait sans doute rien devant leurs retrouvailles. Enfin ses pieds bougèrent à nouveau et elle s’approcha de sa sœur, lui entourant le visage de ses mains. Hormis son apaisement, Elora semblait aller bien, mais prise d’une angoisse soudaine, Seren releva les manches de sa longue robe et tomba sur d’affreuses balafres qui lui zébraient le bras. Elle murmura à sa sœur :

– Que t’a-t-elle fait ?

– Je suis une esclave Seren, et j’exécute les ordres de ma maitresse.

Encore une fois, Emilia les interrompit.

– Et avec beaucoup de diligence je dois dire ! Je ne peux plus me passer d’elle ! N’est-ce pas chaton ?

– Oui, maîtresse.

C’était fini, jamais plus elle ne reverrait sa gentille petite Da’Nehn, celle qu’elle avait consolée, avec qui elle avait joué, parcourut les vastes étendues de forêts autour du clan et fait quelques bêtises. Jamais elle ne pourra essayer de se faire pardonner puisqu’Elora ne ressentait pas de haine, ni d’amour à son égard. Elle avait une inconnue, à plus d’un titre, en face d’elle. Et pourtant elle était tellement fière de la magnifique jeune femme qu’elle était devenue. Elle finit tout de même par la serrer dans ses bras :

– Je suis tellement désolée Da’Nehn… désolée de ne pas avoir su te protéger, désolée de ne pas t’avoir gardée à mes côtés…

Les bras le long du corps, Elora lui répondit d’une voix toujours aussi éteinte.

– Tu n’as pas à être désolée, je suis très heureuse ainsi.

– Non tu ne l’es pas, mais tu ne peux pas le savoir.

Emilia ne pût s’empêcher de rajouter son grain de sel.

– Eh bien ne me remercies-tu championne ?

Darius semblait toujours aussi tendu.

– Comment as-tu trouvé cette elfe ?

– J’ai acheté Elora alors qu’elle n’était qu’une adolescente, à peine sortie de l’enfance. Le marchand m’a assuré qu’elle venait de lui être donnée par des mercenaires. D’ailleurs tu devrais être au courant Darius puisqu’il semblerait que ces mercenaires …

Darius la coupa aussitôt, avec un regard noir :

– Abrège donc Emilia, nous n’avons pas besoin de tous les détails.

Emilia haussa les épaules :

– Eh bien tu sembles de méchante humeur mon cher. Toujours est-il que je l’ai prise en pitié sur ce marché aux esclaves miteux. Elle est entrée à mon service, mais elle a très vite développé un petit talent de mage. Elle m’adorait cette petite voyez-vous, et aurait voulu que je la prenne comme apprentie. Mais c’était hors de question, alors j’ai préféré la faire apaisée. Evidemment elle a un peu lutté au début et ne voulait pas, mais maintenant que c’est fait je suis sûre  qu’elle ne regrette rien, n’est-ce pas Elora ?

– Oui, maîtresse.

Depuis l’apparition de sa sœur et la découverte de son apaisement, Seren faisait un effort considérable pour  ne pas se laisser envahir pas l’émotion. Mais, la petite explication d’Emilia et le ton supérieur qu’elle avait utilisé, ne faisait que mettre son sang-froid à rude épreuve. Elle sentait s’effondrer, petit à petit toutes les défenses qu’elle avait soigneusement mises en place.

– J’attends toujours mes remerciements …

La brume familière commença à embrumer l’esprit de Seren. Elle se tourna brusquement vers Emilia les yeux presque rouges. Elle essaya de ravaler la rage qui montait. Elle ne voulait absolument pas perdre le contrôle de son corps.

– Vous n’êtes qu’une horrible garce ! Pourquoi faites-vous cela ? Elora était la personne la plus gentille du monde, elle ne vous aurait causée aucun tort !

Emilia sourit cruellement, alors que Darius tiqua face à la violence des propos de son esclave. Les dents serrées, il ordonna à Seren :

– Excuse-toi immédiatement auprès de mon invitée, Seren ! Je songerai à une punition plus tard pour ton comportement indécent.

– Plutôt mourir que de m’excuser ! D’abord, elle tente de me faire assassiner puis elle me brise le cœur.

En disant cela elle pensait autant à Rain qu’à sa petite sœur. Emilia, faussement indignée, se redressa sur sa banquette et posa une main sur son cœur.

– Oh je t’ai fait du mal ? J’en suis tellement désolée. Mais je voulais tellement que tu puisses voir ta petite sœur avant que je ne la vende. Ma petite Elora a attiré l’œil d’un ami, qui a des mœurs… particulières, mais rien qui ne puisse effaroucher une Apaisée en tout cas. Il m’en a offert une somme presque indécente je dois dire !

S’en fut trop pour Seren. Sans plus réfléchir elle se jeta sur Emilia, et ses mains trouvèrent tout de suite le cou de la femme. Mais elle avait encore toute sa tête, elle était maitresse de son corps et c’était sa volonté qui la guidait. Et à cet instant elle voulait voir cette femme morte. Elle se mit à serrer, sentant avec délice, les os délicats de son cou sous ses doigts. Peu importait le reste, elle allait tuer cette femme, non ce monstre, pour protéger sa petite sœur. Elle avait trop failli dans le passé. Plus jamais…

Rain vit la scène se dérouler avec horreur. Il avait cru vomir devant tant de méchanceté et de mesquinerie de la part de cette femme. Emilia cherchait manifestement à rendre folle de rage Seren et pendant un moment il crût que la jeune elfe allait pouvoir se contrôler. Mais Emilia ne faisait qu’en rajouter, encore et encore…et il sentit parfaitement le moment où Seren allait passer à l’action. De sorte qu’il réagit tout de suite lorsque Seren s’attaqua à Emilia. Il entoura le corps de la jeune elfe dans ses bras et usa de sa force physique pour la faire reculer. Mais Seren était coriace et elle ne lâcha pas si facilement sa proie. Emilia n’arrivait plus à respirer et sa peau commençait déjà à bleuir.

Darius s’était levé brusquement mais semblait tellement abasourdi qu’il ne fit rien pendant quelques minutes puis préféra appeler la garde que d’utiliser sa magie. Deux esclaves-soldats pénétrèrent immédiatement dans l’atrium et attendirent les ordres de leur maître. Rain avait remarqué que Seren n’était pas passé Berserker, alors il tenta de la raisonner en lui murmurant à l’oreille pour n’être entendu que d’elle :

– Seren, je t’en prie, elle n’attendait que cela, ne lui donne pas ce qu’elle veut. Nous trouverons une solution pour ta sœur. Lâche-là ! Si tu t’entêtes, Darius ou ces soldats vont te blesser… Je t’en prie…

Ces quelques mots semblèrent atteindre la jeune elfe, qui dans un sanglot, autant de rage que de tristesse, lâcha enfin Emilia, qui inspira aussitôt profondément. Les couleurs revinrent immédiatement aux joues de la femme. Rain éloigna Seren de la Magister, le corps de la jeune elfe plaqué contre le sien. Son souffle était haché mais elle semblait calme. Alors tout doucement, il la lâcha.

Darius semblait enfin reprendre ses esprits, il se précipita au chevet d’Emilia qui semblait avoir du mal à parler. Darius regarda Rain et lui fit un bref mouvement de tête.

– Occupez-vous d’elle.

A contre cœur, Rain s’approcha de la femme et sans prendre de gant, appliqua sa main contre son cou, réparant les tissus abîmés.

Darius s’approcha de Seren, le visage déformé par la colère et la gifla violement. Si fort que la tête de la jeune femme partit sur le côté.

– Mais qu’est-ce qu’il t’a pris ? Es-tu devenue folle ? Je crois que j’ai été beaucoup trop gentil avec toi. Tu ne sais plus où est ta place !

Emilia avait repris du poil de la bête et se releva brusquement.

– Je veux la voir mourir pour cet affront, Darius. Elle aurait pu me tuer !

Darius inspira pour se calmer et replaqua ses cheveux vers l’arrière de son crâne.

– Ne me donne pas d’ordre chez moi, Emilia. C’est à moi de juger de la punition de mon esclave.

Il se tourna à nouveau vers Seren, qui regardait droit devant elle, comme ailleurs. Il lui releva le menton pour croiser son regard.

– Que vais-je faire de toi ? Tu comprends que je vais devoir sévir n’est-ce pas ? Pour avoir attaqué et presque tué mon invité, je te condamne à cinquante coups de fouet.

Rain sursauta comme si la sentence le concernait. Il était évidemment contre tous sévices corporels et savoir que Seren allait devoir les supporter lui donnait la nausée.

Emilia exigea alors :

– Maintenant Darius ! Je veux assister à son châtiment.

– Je suppose que c’est compréhensible.

Darius fit un léger geste du menton en direction d’un soldat. Celui-ci attrapa le fouet qui pendait à sa ceinture et se dirigea vers Seren. Celle-ci, dignement, se retourna. Darius se mit face à elle et ouvrit sa tunique, exposant la peau nue du dos de la jeune elfe au soldat. Seren récupéra son vêtement pour cacher sa poitrine et serra les dents. Le premier coup atteignit le milieu du dos de la jeune femme. Son corps tressauta légèrement mais elle ne laissa rien percevoir de la douleur qu’elle ressentait certainement. Emilia compta chacun des coups, revenant de temps en temps en arrière.

Le corps de Rain était comme paralysé, il n’arrivait pas à concevoir que tout ait autant dérapé. Il croisa le regard de Seren et ne le lâcha plus. Il mourait d’envie de l’arracher de là et d’intervenir mais il savait que cela ne ferait qu’envenimer les choses. Alors il supporta cette scène, comme elle supporta l’humiliation et la douleur. Il voyait bien qu’elle faisait des efforts considérables pour ne rien laisser paraître et pour ne pas se laisser dominer par la transe de Berserker, même si la douleur n’était pas assez continue pour le moment pour qu’elle se laisse emporter.

Au bout du seizième coup, la peau de son dos céda et elle grimaça pour les suivants. Créateur, comme il aimerait pouvoir arracher ce fouet des mains du soldat et se précipiter vers Seren pour la soigner. Cette envie était tellement forte qu’il dût serrer les poings jusqu’à se faire saigner pour se contrôler.

Le vingtième coup claqua et un léger gémissement franchit ses lèvres. Au trentième elle s’effondra vers l’avant.

Intraitable, Emilia lui ordonna :

– Relève-toi esclave ! A chaque fois que tu tombes je te rajoute cinq coups supplémentaires.

Darius ne dit rien pour la contredire, alors avec beaucoup de difficulté, Seren se redressa. Dix coups supplémentaires et Seren allait à nouveau chuter. Rain n’y tient plus et se précipita vers elle pour la soutenir, défiant du regard les Magisters. Emilia fulminait alors que Darius semblait seulement surpris. La Magister éructa presque :

– Rain je vous prierais de ne pas vous mêler de ça ! Ecartez-vous !

– Certainement pas ! Je n’approuve pas ce que vous faîtes. J’ai bien conscience de n’être qu’un « invité » ici mais je ne peux pas rester indifférent face à cette barbarie.

Darius ne dit rien, mais ne sembla, pour une fois, pas totalement désapprouver la réaction de Rain. Il fit signe au soldat de continuer.

Rain pouvait sentir les mains crispées de Seren sur ses manches et il essaya de lui insuffler tout le courage et l’énergie qu’il pouvait. Elle réussit à tenir sur ses jambes jusqu’au dernier coup de fouet et enfin quand il cessa son claquement sinistre, elle se permit de s’effondrer à moitié dans les bras de Rain, au bord de l’évanouissement.

Darius ordonna à l’autre garde :

– Ramenez Seren dans sa chambre.

L’elfe s’avança vers Rain et celui-ci fut contraint de lui donner la jeune femme. Le soldat la hissa sur son épaule et disparut dans le couloir. Aussitôt Rain voulut le suivre, il voulait s’occuper des blessures de la jeune elfe. Darius l’arrêta.

– Je vous interdis d’aller la soigner avec votre magie, Rain. Cela fera partit de sa punition.

Rain le fusilla du regard :

-Laissez-moi au moins aller nettoyer ses plaies pour ne pas qu’elles s’infectent.

Darius hocha la tête et Rain n’attendit pas une minute de plus pour sortir de cette pièce et de son atmosphère étouffante.

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