Chapitre 13 – Face à ses choix

Leena était inquiète.

Après le départ d’Azel, elle avait fait les cent pas pendant quelques minutes, persuadée qu’il allait faire demi-tour, qu’il allait se rendre compte du mauvais chemin qu’il prenait. Mais il ne revint pas. Alors elle s’activa autour des corps de Suzanna et d’Hendel. Elle avait tiré le corps du Suzanna vers celui de son mari, avec beaucoup de difficulté mais aussi de détermination. Elle savait d’instinct qu’ils auraient souhaité être réunis dans la mort. Elle recommanda leurs âmes au Créateur et souhaita qu’ils se retrouvent tous les trois, peu importe le chemin qu’ils ont dû prendre, et qu’ils passent l’éternité ensemble. Elle n’eut pas le cœur de les laisser ainsi, à la merci des charognards en tout genre. C’est pourquoi elle avait convoqué sa magie de feu, cherché les flammes les plus brûlantes et les avait libérées sur les corps. En quelques secondes il n’était resté que des cendres. Son funeste travail terminé, elle avait essuyé les larmes qui avaient encore coulé et s’en était allée, laissant le vent disperser les cendres.

Rapidement elle avait retrouvé le chemin qui l’avait menée au camp qu’ils avaient monté la veille. Elle avait réinstallé sa couche, fait un feu et décidé de grignoter une bande de viande séchée de leur réserve. La nuit était tombée rapidement et le brouillard s’était densifié encore. Elle avait eu l’impression d’être seule au monde et ses angoisses de solitude avaient refait surface.

Assise devant le feu qui crépitait, ses bras encerclaient ses genoux relevés et son regard s’était perdu au milieu des flammes. Cela faisait maintenant des heures qu’Azel était parti. Elle aurait dû se reposer, penser à la mission qui l’attendait, mais le jeune homme occupait pleinement son esprit. Elle priait de tout son cœur pour qu’il ne réussisse pas à rattraper les brigands et qu’il lui revienne rapidement. Elle-même avait déjà tué, bien sûr, et elle aurait voulu croire que c’était le plus souvent pour se défendre. Mais elle n’était pas assez naïve pour penser qu’elle n’avait tué que pour cela. C’était une meurtrière, elle le savait et assumait chacun des choix qui l’avait amené à utiliser sa magie pour exterminer quelqu’un.

Azel était différent. Non pas parce qu’il n’était pas assez fort ou trop innocent pour assumer ses choix. C’était avant tout une question de principe et de valeur. Elle savait qu’Azel avait été élevé dans l’idée que toutes les vies avaient de l’importance et que tuer n’était pas une solution. Assassiner de sang-froid ces hommes allait le changer, irrémédiablement. Cela pouvait l’endurcir autant que le détruire.

S’il ne revenait pas dans la nuit, elle partirait à sa recherche le lendemain matin. Elle ne pourrait, de toute façon pas se concentrer sur Owen si elle ne savait pas où était Azel et s’il allait bien.

Elle luttait contre le sommeil quand elle entendit des bruits en provenance des fourrés. Le brouillard l’empêchait de voir quoi que ce soit. Cela pouvait être Azel mais elle ne voulait prendre aucun risque. Précipitamment, elle ramassa son bâton et se tourna vers le bruit. Enfin une silhouette sortit de l’ombre et la jeune femme souffla :

– Azel !

Aussitôt elle lâcha son bâton et se précipita vers le jeune homme. Elle s’arrêta dès qu’elle fut assez près pour voir son expression. Son visage était fermé, sans expression et ses yeux semblaient comme vides. A la vue du feu de camp il s’était soudain stoppé, la regardant dans les yeux. Leena n’eut donc aucun doute sur ce qu’il s’était passé. Elle s’approcha encore, jusqu’à pouvoir le toucher, et caressa doucement sa joue.

– Azel ?

– Je les ai retrouvés.

– Je sais.

– Je les ai…

Leena posa deux doigts sur ses lèvres.

– Je sais.

Elle lui prit les mains, des mains terriblement froides, et le guida gentiment vers le feu pour le faire assoir sur sa couche, déjà prête. Elle lui prépara de quoi manger et lui tendit. Azel secoua la tête. Mais Leena insista, lui mettant presque la nourriture dans les mains.

– Mange.

Azel finit par obéir, avec réticence. Le silence s’installa entre eux, alors que le jeune homme mâchait sa nourriture.  Leena s’était assise à ses côtés et finalement, elle n’y tint plus, se tourna vers lui et lui demanda :

– Comment tu te sens ?

Lentement, Azel mit son écuelle de côté et leva la tête pour croiser son regard.

– Ce que j’ai fait… je ne suis pas sûr de le regretter.

– Ces hommes n’étaient pas bons et encore moins innocents.

– Oui je le sais mais… il n’empêche qu’au fond de moi, je devrais le regretter. Je devrais avoir en horreur ce que je leur ai fait.

Avec un petit sourire de dérision, il ajouta :

– Ils m’ont supplié, tu sais. Ils m’ont supplié de les épargner.

Leena trouva alors sa main et la serra dans la sienne.

– J’aurais pu les tuer facilement. Mais je les ai fait souffrir. Je les ai regardé souffrir et j’ai pensé « Tant mieux, il le mérite pour ce qu’ils ont fait. ».

– Ne te fais pas tant de mal, Azel.

Ses yeux semblaient hantés et Leena ne savait pas comment le consoler, comment l’aider à passer cette épreuve.

– Est-ce que c’est ça le prix de la liberté ? Devenir un monstre ?

Leena se mit à genoux devant lui et lui enserra le visage de ses mains.

– Non Azel, tu n’es pas un monstre. Tu es simplement humain. Les Cercles vous préservent de tellement de choses. Mais la colère, la rage font partie de la palette d’émotions que l’on peut ressentir. Et comme tout humain, tu ne peux pas les empêcher de sortir, parfois.

– Et si je me perdais en chemin ? J’ai déjà tellement de sang sur les mains…

Alors Leena prit ses deux mains dans les siennes, et les embrassa.

– Je ne te laisserai pas te perdre, je te le promets. Jamais. Et tes mains nous allons les laver. Tu ne seras peut-être plus comme le Azel d’avant. Mais tu n’en seras pas si loin.

Sans qu’elle ne s’y attende, le jeune homme se jeta presque sur elle et se serra contre son corps, la renversant presque en arrière. Sa tête à hauteur de la gorge de la jeune femme et ses bras fermement ancrés autour de sa taille, Azel souffla :

– Aide-moi, Leena…

Une main sur sa tête, l’autre le pressant encore plus fort contre elle, elle le berça gentiment :

– Je suis là. Tu es si courageux, tu sais.

Elle le sentit rire brièvement contre elle, un rire ironique.

– Si tu l’es ! Ce que tu as fait ce soir, tu devras en porter la responsabilité toute ta vie. Mais tu les as aussi empêchés de faire du mal à quelqu’un d’autre et tu as pris ce sang sur tes mains pour que personne d’autre n’ait à le faire. Et tu vas te relever de ça, parce que tu en es capable. Toutes ces questions que tu te poses maintenant prouvent que tu es toujours toi, aucun monstre n’a pris ta place.

Azel releva la tête et doucement Leena se pencha vers lui pour déposer un baiser très tendre sur ses lèvres, plus pour le consoler que pour entamer quoique ce soit. Mais lorsqu’elle voulut s’écarter, elle eut la surprise de sentir la main du jeune homme qui s’était glissé derrière sa tête, et qui la retint contre ses lèvres. Même si elle savait qu’il ne l’embrassait pas forcément pour les bonnes raisons, elle ne se sentit pas la force de l’arrêter. Ainsi lorsqu’il voulut approfondir le baiser, elle le laissa faire et y répondit même avec bonheur. Les lèvres du jeune homme, d’abord dures sous les siennes, s’adoucirent à son contact. Elle passa ses bras autour de son cou et gémit de plaisir. Doucement le jeune homme la poussa pour qu’elle s’allonge sur la couche, sans pour autant séparer leurs lèvres. Il s’installa au-dessus d’elle et accentua encore ses baisers, jouant de sa langue pour la rendre folle. Un frisson de désir, presque animal, traversa la jeune femme et son corps se couvrit de chair de poule. Et pourtant il fallait qu’elle l’arrête, il n’était pas vraiment dans son état normal. Il voulait juste oublier ce qu’il avait vécu, trouver du réconfort dans ses bras. De tout son cœur, elle souhaitait pouvoir le lui donner. Mais elle avait terriblement peur qu’il le regrette fortement le lendemain matin quand le soleil se lèvera, éloignant déjà un peu ce qu’il avait fait. Et elle n’était pas certaine de pouvoir supporter un rejet de sa part, surtout s’ils passaient la nuit ensemble. Azel l’incita à écarter les jambes et l’une de ses mains relevait lentement sa jupe sur ses cuisses. Ses lèvres quittèrent celles de la jeune femme et glissèrent vers le bas pour attaquer son cou alors que sa main avait remonté sa jupe sur ses hanches. Elle devait l’arrêter maintenant, où elle n’en serait plus capable après. Elle monopolisa toute la volonté qu’il lui restait alors qu’Azel mordillait son cou.

– Azel, attends…

Le jeune homme redressa la tête :

– Pourquoi ?

Puis, sans lui laisser le temps de répondre, il lui reprit les lèvres dans un baiser passionné qui lui fit complètement tourner la tête. Avec grande difficulté, elle s’arracha à ses lèvres tellement tentantes et rejeta sa tête en arrière pour essayer de mettre le plus de distance entre eux.

– Parce que tu ne sais pas ce que tu fais. Tu es bouleversé et je ne veux pas juste être une nuit de réconfort.

Azel la regarda dans les yeux et répliqua :

– Je croyais pourtant que tu en mourrais d’envie. Et puis tu me dois bien ça non, c’est bien ce que j’ai été pour toi au Cercle ?

Blessée, Leena resta un moment sans voix puis repoussa violement le jeune homme pour se redresser. Elle allait se lever quand Azel la retint par la main. La jeune femme refusa de se tourner vers lui.

– Leena pardonne-moi, c’était injuste et je n’aurais pas dû.

Même si elle entendit clairement le regret dans sa voix, elle ne lui fit toujours pas face.

– Non, tout va bien. Comme je le disais tu es bouleversé. Nous ferions mieux de dormir.

Mais le jeune homme la retenait toujours, alors elle se tourna finalement vers lui. Son air contrit adoucit la jeune femme et elle lui sourit.

– Tout va bien, Azel. Vraiment.

Il posa une main sur sa joue et l’attira à nouveau à lui. La jeune femme se laissa faire et lorsqu’ils se firent face, il posa son front contre le sien et soupira profondément.

– Je ne voulais pas te blesser, j’ai parlé sans réfléchir.

– Peut-être pas, tu n’as fait que dire tout haut ce que tu penses tout bas. Je crains que tu n’arrives jamais à me pardonner.

– Je n’en sais rien, Leena.

Les yeux de la jeune femme se remplirent de larmes et c’est d’une voix légèrement enrouée par l’émotion qu’elle reprit.

– Alors essayons de rester amis.

Le jeune homme se redressa, sourit tristement et caressa sa joue.

– Le problème, c’est que je n’ai pas envie d’embrasser mes amis, je n’ai pas envie de les déshabiller ou de leur faire l’amour.

Leena écarquilla les yeux.

– Alors nous sommes dans une impasse. Après cette mission je demanderai à en effectuer une hors de la Forteresse. Tu pourras reprendre ta vie comme si je n’avais jamais réapparu. Tu verras, le désir s’efface avec le temps.

– Il n’est pas parti pendant les trois ans où nous avons été séparés.

Le visage de la jeune femme exprimait la confusion la plus totale.

– Qu’est-ce que tu attends de moi alors ?

Azel hésita quelques secondes.

– Nous pourrions essayer de tout recommencer à zéro.

– Mais… tu dis toi-même que tu ne sais pas si tu pourras un jour me pardonner… à quoi bon ?

– Même si je ne peux pas encore te pardonner, je crois comprendre pourquoi tu l’as fait. Et tu avais peut-être raison, je n’étais peut-être pas prêt il y a trois ans.

Leena n’en croyait pas ses oreilles et ce sont des émotions bien différentes qui la submergèrent. D’abord une joie immense, parce qu’il comprenait ce qu’elle avait si maladroitement fait il y a quelques années et parce qu’il voulait bien essayer de reconstruire quelque chose avec elle. Mais elle ressentit aussi une peur terrible, peur que cela ne marche pas et qu’il finisse par se détourner d’elle définitivement. Elle ferma brièvement les yeux et lui demanda :

– S’il te plait, dis-moi que tout ceci n’est pas une mauvaise plaisanterie ?

Azel tourna la tête vers le feu et eut un petit sourire.

– J’ai eu beau essayer de toutes mes forces, je n’ai jamais réussi à te détester, alors que tu m’avais fait plus de mal que personne d’autre avant. Encore aujourd’hui je me rends compte que lorsque je ne vais pas bien, c’est vers toi que j’ai envie de trouver du réconfort.

Cette fois les larmes coulaient librement sur les joues de Leena. Il ne lui avait pas clairement proclamer son amour, mais c’était certainement ce qui s’en rapprochait le plus.

La jeune femme se jeta alors sur lui et l’embrassa à perdre haleine. Entre deux baisers, elle lui avoua :

– Je t’aime.

Celui-ci la serra tout contre lui et l’embrassa à son tour. Soudain d’humeur plus malicieuse, Leena demanda :

– Lorsque tu dis que tu veux tout recommencer à zéro, dois-je me représenter ?

Azel sourit.

– Pourquoi pas ? Bonjour, jeune demoiselle, je suis Azel, un très puissant mage.

– Enchantée Azel, je suis Leena, mage exécrable. Mais nous vous en faites pas, j’ai bien d’autres qualité.

– Je n’en doute pas.

Les yeux d’Azel se voilèrent à nouveau et il finit par demander :

– Est-ce que je peux te poser une question ?

– Bien sûr !

– Combien de personnes as-tu tuée ?

Après un petit temps de silence, la jeune femme avoua :

– Vingt-sept personnes. Autant te dire que je n’en suis pas fière.

– Je ne me permettrais pas de te juger. Juste…comment fais-tu pour vivre avec ?

Leena réfléchit un instant.

– Je ne les oublie pas. Ça peut te sembler contradictoire, mais il me semble important de retenir leur nombre et si je peux, la tête qu’ils avaient, pour me rappeler que si eux étaient humains, moi aussi je le suis. Je ne fais pas l’erreur de croire qu’il s’agissait de gens horribles que j’étais été forcée de tuer. Parce que ça n’a pas toujours été le cas. Et puis avec le temps, le poids que tu sens aujourd’hui diminuera.

Azel soupira :

– Comment fais-tu pour être…aussi forte ?

La jeune mage eut un petit rire.

– C’est n’est pas l’impression que j’ai, mais si tu souhaites absolument une réponse, je te dirais que l’école de la vie m’a apprise beaucoup de choses. Et maintenant tu ferais mieux de dormir. Ne t’en fais pas je prends le premier tour de garde.

– Très bien. Oh Leena ? Merci.

– De quoi ?

– D’être là tout simplement.

La jeune femme lui sourit :

– Avec plaisir, Azel. Repose-toi.

Après un dernier regard, le mage s’allongea sur la couche pendant que Leena veillait près du feu.

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