Chapitre 11 – Celui qui remonte la pente

La vie s’écoula paisiblement, trop paisiblement pour Noria. Voilà quelques semaines que Seth et les Lavellans étaient partis. Et depuis elle était en constante représentation, à toujours faire semblant ; manger alors qu’elle n’en avait pas envie, sourire alors que son cœur saignait, faire la conversation alors que le silence lui convenait parfaitement. Sans compter qu’elle devait se faire accompagner pour le moindre mouvement. Elle avait l’impression de redevenir une petite fille, ayant constamment besoin d’aide, de la main de quelqu’un pour se déplacer. Pour le moment, son œil droit ne semblait pas aller bien mieux, même si, parfois en se réveillant le matin, elle avait l’impression d’apercevoir de la lumière et des formes, mais elles s’estompaient bien vite.

Pour son cœur ? C’était une autre histoire. Elle n’arrêtait pas de se repasser les derniers moments qu’elle avait eus avec Seth. Elle pouvait encore sentir ses lèvres sur les siennes, le goût de sa bouche, la chaleur de son corps, tout ! Comme il lui manquait ! La douleur était presque physique. Et dire qu’elle n’avait eu le droit qu’à une semaine avec lui. Comment pouvait-elle être à ce point accro ? Vivre avec son absence était déjà dur mais vivre avec des regrets était bien pire. Et des regrets elle en avait ! Elle aurait dû lutter pour elle, pour ses rêves, pour lui ! Mais maintenant c’était trop tard.

Elle avait essayé d’avoir des nouvelles de lui mais l’information mettait toujours beaucoup trop de temps à venir jusqu’ici. Jusqu’au jour où son père revint du village Shemlen le plus proche. Il semblait mal à l’aise. Il s’assit à ses côtés et lui annonça :

– J’ai des nouvelles Ma Elgara. Il semblerait que la mission de simple reconnaissance soit devenue un peu plus compliquée que ça.

Noria agrippa la main de son père et la serra fort.

– Papa, arrête le suspense tu veux ! Dis-moi qu’il est toujours en vie !

Elle savait que ses parents avaient du mal à comprendre son attachement profond pour Seth mais ils respectaient ses sentiments et avaient bien vu l’état de leur fille après le départ du jeune elfe. Ils n’étaient pas nés de la dernière pluie, et ils savaient reconnaître un chagrin d’amour quand il en voyait un.

– Eh bien c’est un peu compliqué…

– Je t’en prie, Papa… dis-moi !

– Il y a eu un accident au Conclave.

A ces mots le cœur de Noria, déjà éprouvé ces derniers temps, explosa littéralement. Les scénarios les plus horribles défilaient devant ses yeux et tous finissaient par la mort de Seth. Mais ça n’était pas possible, pas lui !

– Il semblerait que tous les elfes ayant participés à la mission soient morts à cause de l’ouverture d’une brèche gigantesque. Celle que l’on aperçoit au loin en ce moment même dans le ciel. Oh pardon ma chérie, évidemment tu ne peux pas savoir ! Mais il y aurait un survivant, apparemment. Malheureusement je n’ai pas réussi à connaître son identité.

Noria s’était recroquevillée complètement sur elle-même, son front touchant presque ses genoux, les deux mains agrippant fermement l’endroit où se situait son cœur. Elle priait en silence.

« Faiseurs, si vous existez vraiment je vous en supplie, faites que Seth soit vivant. Ne me le prenez pas à nouveau. Gardez-le en vie ! »

Subitement elle prit une décision.

– Papa, emmène-moi là-bas. Je dois savoir !

– Noria tu es encore faible…

– Non ! Je vais très bien d’accord ? Il n’y a que mes yeux qui n’ont pas guéri mais tu seras mon guide. Je t’en prie Papa, j’ai besoin de savoir !

Son père soupira, il connaissait le caractère têtu de son enfant, et le pli de détermination qui barrait la bouche de Noria, lui indiqua clairement que la lutte était totalement inutile.

Il céda donc et ils partirent dès le lendemain matin, impossible de retenir Noria plus longtemps. Lorsqu’ils arrivèrent au village Shem, Noria eut la chance de rencontrer un barde itinérant, fraîchement arrivé au village.

Il lui redit ce que son père lui avait annoncé et lui confirma l’existence d’un survivant. Un elfe, qui appartenait maintenant à l’Inquisition reformée, qui avait miraculeusement survécu au massacre et qui était maintenant surnommé Le Messager d’Andrastré. Son prénom était Seth.

Le soulagement lui souffla les jambes, et le barde dû la retenir in extremis. Noria se reprit bien vite. Alors comme ça Seth était le Messager d’Andrasté. Quelle ironie ! Le jeune elfe devait être ravi ! Pour la première fois depuis des jours, un grand sourire éclaira le visage de Noria, mieux encore elle sentit un rire chatouillé sa gorge, qu’elle laissa volontiers éclater. Il était vivant !

De retour au clan, elle prit une décision. Fini les remords, fini les lamentations ! Seth était toujours debout et il avait dit qu’il viendrait la chercher. Elle devait donc être prête, elle devait faire en sorte que son œil gauche fonctionne à nouveau et surtout elle allait devoir s’habituer à n’avoir qu’un œil. Devant cette détermination nouvelle, son plus jeune frère, le plus proche d’elle en âge et en caractère, Adan, lui proposa de l’aider dans sa rééducation.

Première étape, enlever le bandeau qui protégeait constamment ses yeux. Lorsqu’elle le fit devant son frère. Celui-ci retient subitement sa respiration, puis se reprit bien vite et camoufla sa gêne par un toussotement maladroit.

– C’est si horrible que ça ? Dis- moi et ne me ménage pas !

– Euh… non pas si terrible. Ta peau est juste légèrement rougie là où tu as été brûlée, ton œil gauche me parait tout à fait normal, mais… ton œil …

– Quoi mon œil ! Il est mort Adan alors pas la peine de prendre des gants avec lui, il ne t’entend plus !

– Ouh ! Tu refais de l’humour bizarre j’imagine que c’est bon signe. Bon, comme tu voudras, ton œil droit est tout blanc. Tu risques de faire peur aux enfants !

Elle avait crû être prête à tout entendre mais apparemment on ne se préparait pas vraiment à ce genre de chose. Elle savait qu’elle avait été jolie, elle n’en tirait pas de fierté particulière, c’était juste un fait pour elle. De toute façon avec deux grandes sœurs bien plus dans les canons de beauté elfique et quatre grands frères qui n’ont pas arrêté de la charrier toute son enfance, elle n’avait jamais eu de fierté mal placée. Mais savoir qu’elle était défigurée lui donna tout de même un sérieux coup au moral. Adan le remarqua tout de suite.

– Je vais trouver une solution, si tu veux le cacher No. Ne t’occupe pas de ça ! Le plus important pour le moment c’est de réhabituer ton œil à la lumière.

Au bout d’une semaine elle distinguait de plus en plus souvent des choses. En attendant Adan la faisait travailler, son sens de l’équilibre, des passes au corps à corps, se fier à ses autres sens et à se mouvoir sans l’aide de personne, avec un simple bâton. Un jour qu’il lui parlait de tout et de rien. Elle eut subitement très mal à son œil gauche. Elle hurla de douleur et posa sa main dessus par réflexe.

– No ? Qu’est ce qui t’arrive ? No ?

Subitement la douleur reflua. Noria redressa la tête et son visage exprimait la surprise la plus totale. Elle leva la main vers le visage de son frère, sans tâtonnement, elle lui toucha la joue.

– Adan ?

– No ? Tu… tu vois ?

Dans un cri de joie elle se jeta dans les bras de son grand frère, riant et pleurant tout à la fois. Elle voyait !

Le miracle n’avait pas été éphémère. Au bout d’une semaine elle voyait aussi bien qu’avant le choc. Bien sûr sa vision lui semblait très étrange au début, les perspectives étaient quasiment inexistantes, les distances modifiées. Elle allait devoir s’habituer, mais pour le moment, il lui arrivait souvent de se cogner contre les meubles, les gens, les arbres, bref à peu près tout. Aujourd’hui elle avait décidé de se regarder pour la première. Elle s’était isolée dans sa tente, elle avait besoin de faire face seule. Elle prit son courage à deux mains et mis le miroir à hauteur de son visage.

A première vue ça n’était pas si terrible ! La peau était effectivement rougit et légèrement fripée. Bon elle n’allait pas se mentir, ça n’était pas très beau. Elle passa ensuite à l’examen de son œil droit. Elle sursauta légèrement. Par Mythal, elle avait du mal à se reconnaître. Tout son œil était vraiment blanc, d’un blanc presque pur. Bon si avant elle était jolie, là elle devenait carrément intimidante. Adan n’avait pas menti, elle avait maintenant un côté inquiétant. Elle vit des larmes roulées sur ses joues, sans trop comprendre d’où elles venaient. Avec surprise elle toucha sa joue mouillée. Manifestement, tout ça lui tenait bien plus à cœur qu’elle ne voulait le prétendre.

Allant à l’encontre de ses directives, Adan passa la tête dans la tente.

– Noria ? Tout va bien ?

Promptement elle essuya ses joues et essaya de masquer ses larmes.

– Oui oui tout va bien !

Elle tenta de lui sourire mais elle vit qu’il n’était pas dupe.

– J’ai un cadeau pour toi petite sœur. Il vient de notre part à tous.

Adan lui tendit un morceau de cuir. Celui-ci avait la taille d’un gros bandeau, finement ouvragé.

– Il cachera ton œil et tes cicatrices si tu le souhaites. Papa a travaillé le cuir et Galdor l’a enchanté. Il tiendra sans attache et il n’y a que toi qui pourras l’enlever.

Lentement, Noria passa son doigt le long des arabesques ciselées.

– J’aurais l’air d’un pirate avec ça ! Mais merci Adan, merci d’y avoir pensé. Je remercierai toute la tribu tout à l’heure.

Elle mit en place le bandeau et observa l’effet que cela faisait sur elle. Voilà c’était son nouveau visage maintenant. Elle avait presque de la classe avec. Elle sourit à sa nouvelle image.

– Bien, il est temps de redevenir le meilleur chasseur du clan !

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