Chapitre 10 – Celui qui dit adieu

Aveugle. Elle était aveugle. Elle sentait les bras de Seth autour d’elle, rassurant, mais elle ne put empêcher le raz de marée de panique de la submerger. Puis la douleur lui revint subitement, comme une bombe à retardement. Elle crispa les doigts sur la tunique de Seth et haleta pour lutter vainement contre les vagues de douleur. Elle gémit.

– Seth …

Il la serra à nouveau contre lui et la berça gentiment tout en lui caressant les cheveux.

– Je suis là Da’mi.

Elle le sentit trembler, comme si ses émotions essayaient de s’échapper de son corps.

– J’ai si mal Seth…

– Je sais. Je ne peux rien faire. On va attendre les secours d’accord ?

Réalisant enfin la situation dans son ensemble, Noria se mit à sangloter de manière incontrôlée. Elle était perdue, elle arrivait à peine à se rappeler ce qui s’était passé. Mais elle savait que sa cécité allait mettre fin à tous ses rêves.

– Pourquoi je ne vois plus rien Seth ?

Elle entendit au loin des voix et des bruits de pas. La voix de son père couvrait toutes les autres.

– Noria ? Noria, Ma Elgara que lui est-il arrivé ?

Elle se sentit arrachée des bras de Seth et maintenu fermement par les bras. Son père devait observer son visage. Elle entendit des ordres donnés par Galdor, l’Archiviste de son clan pour éteindre l’incendie.

– Papa ? Je ne vois plus rien.

– Ma fille, ma petite fille… Qui t’as fait ça ?

C’est Seth qui lui répondit et vu le ton qu’il employa il devait serrer les dents à s’en faire mal aux mâchoires.

– C’est Beren.

Elle ne savait pas trop pourquoi mais elle se sentit le devoir de défendre le jeune homme. Elle croyait toujours qu’il y avait encore du bon en lui et qu’il avait simplement péter les plombs.

– Je suis sûre qu’il ne voulait pas ce qui est arrivé. Il ne pouvait pas savoir que j’étais en train de préparer des grenades inflammables.

– Da’mi, arrête de le défendre.

Il semblait presque en colère contre elle.

– Les marques sur ta joue et ton cou ne mentent pas. Il voulait te faire du mal.

La voix de son père, en pleine confusion résonna à nouveau :

– Mais jamais Beren ne t’aurait fait de mal, il voulait t’épouser !

– Je sais papa. Mais pas moi et il ne l’a pas supporté, il ne voulait pas que je parte.

Elle gémit face à une nouvelle montée de douleur.

Galdor intervient d’une voix autoritaire:

– Laisse-moi la regarder !

S’en suit un long silence que Noria ne trouva absolument pas rassurant. Elle sentit juste une vague de magie la transpercer de part en part et la douleur reflua.

– Transportez là dans sa tente au clan, j’ai besoin de l’examiner plus attentivement. Ne restons pas là.

Noria tendit la main vers l’endroit où se trouvait Seth mais elle ne rencontra que le vide.

– Seth ?

Sa voix lui parvint de beaucoup plus loin.

– Je reviens Da’mi, j’ai quelque chose à faire.

Elle l’entendit dégainer ses dagues.

Il ne pouvait pas le supporter. Toute cette détresse, sur le visage de Noria et celui de son père. Et toute cette impuissance qu’il ressentait. Cette rage contre le destin, contre cet homme qui en quelques minutes avait détruit une vie.

Il avait bien vu le regard que l’Archiviste et le père de la jeune femme avait échangé après l’avoir examinée. Il ne pensait pas pouvoir faire quoi que ce soit pour elle.

Au moins, lui le pouvait et il allait retrouver l’immonde enfant de salaud qui lui avait fait ça et le confronter. La rage qu’il éprouvait à cet instant allait trouver un exutoire. Il espérait de tout cœur que l’affrontement se passerait mal, car à la moindre occasion il en profiterait pour lui enfoncer sa dague dans le corps.

Les traces de Beren étaient faciles à suivre. Le chasseur ne semblait pas s’être préoccupé de couvrir ses traces. Tant mieux pour lui. Il devina rapidement qu’au lieu de se diriger vers le clan, Beren s’en éloignait. Finalement il avait décidé, comme le lâche qu’il était, de s’enfuir après son méfait. Bien encore mieux ! Sans tout le clan autour d’eux, ils pourront régler ça entre eux, sans témoin. Un peu plus loin il tomba sur des traces toutes fraîches. Il contourna légèrement sa cible pour lui passer devant puis il se posta bien en vue sur le chemin et attendit.

Il ne patienta pas longtemps, quelques minutes plus tard, Beren sortit des fourrées. Il eut d’abord un mouvement de recul en voyant Seth sur son chemin, visage déformé par la colère et dagues dégainées. Puis il sortit lui aussi son épée. Seth ne put s’empêcher de l’insulter.

– Alors on essaye de s’enfuir après son crime, connard de mes deux ?

Cela le déstabilisa légèrement.

– Mon crime tu veux dire, que … que Noria est morte.

– Non, sinon, crois-moi, tu ne respirerais même plus à cet instant. Tu l’as rendue aveugle !

Il avait hurlé ces derniers mots.

Beren grimaça puis se reprit bien vite.

– Tout ça c’est de ta faute ! Bordel j’allais l’épouser avant que tu ne débarques avec tes grands airs de Shems ! Mais il a fallu que tu te la fasses et elle a accepté comme la putain qu’elle est !!! Maintenant barre toi de mon chemin, je te la laisse.

Là c’était trop, il vit rouge. Sans réfléchir, ni élaborer la moindre stratégie, il fonça sur son adversaire. Il était sans doute moins fort que le chasseur mais son manque de puissance physique était largement compensé par la rage qui l’habitait. Il allait lui faire payer, lui faire ravaler les mots qu’ils venaient de prononcer. Ils se jaugèrent rapidement et Beren prit vite conscience que la colère de son adversaire était autant un avantage qu’un handicap. Ce qu’il gagnait en puissance il le perdait en défense. Il arriva donc à lui donner quelques coups bien placés mais, Seth les lui rendit au centuple, tailladant plus profondément que son opposant. En sang et en sueur après quelques minutes de combat acharné, l’issue du combat était plus qu’incertaine. Mais Beren commit l’erreur de fanfaronner et causa sa perte :

– Tu te bats bien pour un fils de Shem. J’espère qu’au lit aussi parce que la petite putain est une vraie tigresse !

Etait-il complètement stupide pour oser appuyer plus fort encore sur le bouton de sa colère ? Seth s’en fichait bien, mais ce qu’il savait c’est qu’il réussit à bouger encore plus vite que d’habitude. En un éclair il se trouva devant un Beren complètement décontenancé par la subite manœuvre de son adversaire. Seth en profita et plongea l’une de ses dagues dans le cœur du chasseur, le visage déformé par la rage.

Beren lui renvoya un regard surpris, comme s’il n’arrivait pas à croire qu’il venait de perdre et cracha du sang sur Seth. Il tomba ensuite à terre, les yeux grands ouverts. Mort.

Seth releva la tête et hurla.

Il avait besoin d’évacuer le trop plein de rage et l’adrénaline qui courrait encore dans son corps.

Beren avait en partie raison. Il n’était pas coupable de ce qui était arrivé mais il était en partie responsable. Il aurait dû faire plus attention à cet homme, reconnaître les marques de la jalousie. Mais il n’avait pensé qu’à son plaisir, comme d’habitude. Et comme d’habitude, ça n’était pas lui qui en payait le prix fort.

Il dégagea la lame du corps de Beren et l’essuya sur les vêtements du mort. Calmement il rengaina ses dagues et se dirigea vers un court d’eau qu’il avait repéré à l’allée. Il observa un moment les traces de sang sur son visage et les effaça méthodiquement. Puis il dirigea ses pas vers le clan, comme un automate.

Arrivé sur place, il remarqua tout de suite le silence inhabituel qui planait sur le clan. Pourtant il ne s’était absenté que quelques heures. La plupart de ces membres étaient réunis autour de l’Archiviste. Seth alla vers lui et lui demanda aussitôt :

– Comment va-t-elle ?

Galdor posa son regard calme sur lui et lui intima d’un geste de le suivre à l’écart. Une fois éloigné de quelques pas, il posa une main paternaliste sur son épaule, faisant grimacer le jeune homme. Il n’avait pas besoin de son soutien, il avait besoin qu’il lui dise que tout rentrerait dans l’ordre.

– As-tu retrouvé Beren ?

Sans scrupule, il lui mentit.

– Non.

Le vieil homme ne semblait pas dupe un instant mais il ne dit rien.

– J’ai examiné Noria. Elle est sévèrement brulée au visage et un éclat de verre à pénétrer dans son œil gauche. Je ne peux malheureusement rien faire contre la mort d’un organe. Quant à son autre oeil je dirais qu’il n’a rien de sérieux médicalement parlant. Le choc subit a dû lui faire prendre temporairement l’usage de celui-ci. Mais j’ai bon espoir qu’elle retrouve la vue avec cet œil d’ici quelques temps. Elle avait également quelques bleus et deux côtes cassées. Cela au moins j’ai pu lui soigner. Je m’inquiète plus de son état… mental dirons-nous.

Seth s’était senti extrêmement soulagé à l’annonce de sa guérison partielle, mais ce que l’Archiviste lui confia l’inquiéta au plus haut point.

– Comment ça ?

– Elle semble… ailleurs. Elle ne réagit plus à rien. Peut-être que tu auras plus de chance Da’len.

Seth regarda avec inquiétude la tente de Noria, prit son courage à deux mains et s’y dirigea. Il entra dans la tente et tomba nez à nez avec une femme qui ressemblait à Noria en plus âgée. La mère de la jeune femme semblait surprise de le trouver là. Elle revient sur ses pas et parla à la silhouette prostrée dans un coin du lit.

– Ma Elgara, le jeune homme des Lavellans est venu te voir.

Elle adressa un faible sourire à Seth.

Une voix faible et monocorde lui parvient :

– Qu’il s’en aille, je ne veux pas le voir.

– Il est déjà là ma chérie, alors sois polie et tourne toi au moins vers nous.

Noria se redressa subitement, s’assit et tourna la tête vers eux. Un bandage lui barrait les yeux et une grimace d’amertume déformait sa bouche.

– C’est là où le bas blesse maman ! Je ne VOIS pas où vous êtes !

– Je sais ma fille. Je vais vous laisser un peu d’accord ? Je reviendrai tout à l’heure.

Elle sortit de la tente et fit descendre la toile pour leur laisser un minimum d’intimité.

 

Noria pouvait le sentir. Elle sentait sa présence physique, son parfum à lui, ainsi qu’une odeur de sang. Le lit s’affaissa sous le poids de Seth qui venait de s’asseoir à côté d’elle. Il pressa l’une de ses mains sur sa joue et effaça doucement les larmes qui coulaient silencieusement sans qu’elle puisse rien n’y faire.

– Je suis désolé, Da’mi.

– Ça n’est pas de ta faute Seth, n’essaye même pas de te mettre ça sur le dos d’accord? Je suis seule responsable de ce qui m’ait arrivé. Est-ce que… est-ce que tu l’as tué ?

– Ne te préoccupe pas de ça, il ne te fera plus jamais de mal je te le garantie.

Le silence tomba entre eux. Subitement elle se sentit écrasée contre la poitrine de Seth et sentit ses bras la serrer avec force. Ses mains, perdues dans ses cheveux, lui maintenaient la tête fermement contre son torse.

– J’ai cru que tu étais morte.

– C’est tout comme Seth.

– Ne dis pas ça, tu respires !

– Tu vas partir demain et je vais rester là. Tu vas t’en aller et me laisser. Mes rêves sont anéantis. Si Seth, c’est comme si j’étais morte, sauf que je vais devoir vivre avec.

– Je vais rester un peu à tes côtés, peut-être que tu retrouveras la vue plus rapidement que tu ne le penses. Je t’amènerai avec moi.

Noria le repoussa violemment.

– Ne fais pas ça Seth ! Ne me donne pas d’espoir alors qu’il n’y en a pas. Tu partiras demain et tu m’oublieras, je sortirai de ta vie. Tu vivras beaucoup d’aventures et moi je resterai là. A ressasser ce qu’aurait pu être ma vie, loin d’ici, avec toi …

Sa voix se brisa tout à fait.

– Maintenant va-t-en d’accord ? Je ne supporte pas les adieux. Je ne supporte pas de te dire adieu mais il le faut. Parce que jamais je ne retrouverai la vue. Je ne sais pas ce que l’Archiviste t’as dit mais j’ai moins d’une chance sur dix Seth !

– Il reste de l’espoir Da’mi. Tu es plus coriace que ça et tu vas te battre !

– Non Seth c’est fini.

Il ne pouvait pas le croire. C’est quand il sentit son cœur se serrer puis éclater dans sa poitrine qu’il se rendit compte à quel point il tenait à ce petit bout de femme. Leur histoire ne pouvait pas se terminer comme ça ! Alors qu’elle venait à peine de commencer.

Elle se mit à genou et doucement chercha son visage à tâtons. Elle le trouva et l’encadra de ses mains. Sa voix tremblotait tellement qu’elle craint un instant de ne pas pouvoir lui parler à nouveau.

– Adieu, mon bel elfe. La semaine que j’ai passé avec toi a été la plus belle de ma vie et je ne regrette rien. Ne te blâme pas pour ce qui m’est arrivé. Va accomplir ta mission et vit pour moi d’accord ?

Les lèvres de Seth s’écrasèrent sur les siennes et ses bras se refermèrent autour de sa taille. Ce baiser à la fois tendre et passionnel lui dit tout ce que Seth ne pouvait pas formuler en paroles. Par Mythal comment allait-elle pouvoir vivre maintenant ? Sans lui, sans rien ? Avec un gémissement de déchirement elle s’éloigna du jeune elfe et lui avoua :

– Je t’aime Seth.

Elle le sentit trembler dans ses bras.

– Moi aussi Da’mi. Moi aussi je t’aime et je ne t’abandonne pas. Je reviendrai te chercher.

Elle eut un sourire désabusé. Non il ne reviendrait pas.

– Merci emma’lath. Va-t’en, ne te retourne pas. Et surtout reste en vie.

– Je reviendrai !

Il mit tellement de force dans ces deux petits mots qu’elle fût presque tentée de le croire. Mais elle ne le devait pas, la déception serait plus cruelle encore.

– Peut-être. Maintenant pars! Je suis fatiguée. Je te souhaite bon voyage et bonne chance.

Elle s’éloigna à regret de la chaleur de ses bras et se recroquevilla dans un coin du lit, lui signifiant que la conversation était finie. Pour la première fois elle bénit sa cécité qui l’empêcha de le voir sortir de la tente. Elle aurait sans nul doute craqué, l’aurait supplié de ne pas l’abandonner, de l’aimer quand même.

Elle entendit le froissement de la toile et une main maternelle se poser sur son épaule.

– Tout va bien Ma Elgara ?

Elle se tourna vers sa mère et s’accrocha à elle en sanglotant violemment.

Non elle n’allait pas bien, elle venait de laisser l’homme qu’elle aimait s’éloigner d’elle, elle l’avait même supplié de le faire. Et il était parti.

Pour toujours ?

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