Chapitre 9 – Ar lasa mala revas

Seren passa le reste de la journée dans sa chambre. Elle n’aurait pu affronter personne. Son corps, son esprit n’était qu’un maelstrom d’émotions, qu’elle n’arrivait pas à contrôler. Elle resta donc prostrée sur son lit, à repenser à tous les bons moments qu’elle avait vécus avec Tia. La jeune fille avait été son petit rayon de soleil. Sa joie de vivre communicative, qui l’aidait à se rappeler qu’elle était humaine, elle-aussi. Avec elle, Seren riait, plaisantait, souriait, bref elle vivait. Que deviendrait-elle sans elle ? Qui s’inquiéterait pour elle, lors de ses combats d’arène ? Elle se sentait tellement perdue. C’était déjà dur de savoir qu’elle ne la reverrait jamais, mais c’était encore plus dur de savoir qu’elle était morte par sa faute, que le poison lui était sans nul doute destiné. Quelqu’un voulait vraiment sa mort, et maintenant elle n’était même plus en sécurité dans cette maison. Elle allait devoir se préparer ses repas elle-même et faire attention à tout et à tout le monde

Elle espérait que Darius en aurait bientôt fini avec elle. « Non Seren, juste avec son corps, son âme est déjà partie, libérée. » Elle ne se souvenait plus vraiment des rituels Dalatiens pour les morts mais elle voulait les donner à Tia, elle qui connaissait très peu ses origines, arrachée très jeune à son clan et ses parents.

Pendant ses heures solitaires, elle essaya du mieux possible d’oublier la scène qui revenait la hanter constamment. Comment avait-elle pu faire une chose pareille ? Elle avait perdu la tête ! La douleur, l’égarement, l’avait jeté au cou de l’humain. Le pire dans tout cela, c’est qu’elle y avait pris un plaisir tel qu’elle n’en avait jamais connu. Leur étreinte lui avait fait totalement perdre la tête et le goût de ses lèvres avait été comme un aphrodisiaque de sorte qu’elle ne pouvait même pas se dire qu’elle ne recommencerait jamais, parce qu’au contraire elle voulait recommencer, encore et encore. Et même aller plus loin. Rien que d’y penser son corps s’échauffait à nouveau, embrasant son bas-ventre. Elle pouvait presque sentir à nouveau ses lèvres sur les siennes, son odeur sous la pluie, ses mains, qu’elle avait eu envie de sentir partout sur sa peau nue.

Elle gémit de frustration et bourra son oreiller de coups violents. Elle finit par s’allonger sur le dos, poings serrés. Mais qu’avait donc cet humain que les autres n’avaient pas ? Même Darius ne lui faisait pas cet effet ! L’avait-il ensorcelé ? Ridicule ! Pourquoi s’embarrasserait-il d’elle ? Il n’avait qu’à se pencher pour récolter une Emilia prête à lui ouvrir les jambes. Rien que de l’imaginer dans les bras de cette sorcière, son sang ne fit qu’un tour. Se pouvait-il qu’elle est mal interprété la réaction de Rain ? Qu’il avait répondu à son étreinte, non par pitié et gentillesse mais parce qu’il la désirait, peut-être aussi fort qu’elle le désirait ?

Elle posa son bras sur ses yeux. Elle n’arrivait pas à gérer tout cela, c’était beaucoup trop pour elle. La mort de Tia, son désir naissant pour Rain, la vision nouvelle qu’elle avait de Darius qui s’était comporté comme un Magister sans scrupule. Oh elle n’était pas naïve, elle savait qu’il était ainsi, mais jamais il ne lui avait montré ce visage, alors elle s’était mise en tête qu’elle faisait partie des privilégiés de son entourage.

Soudain, elle entendit plusieurs coups à la porte de sa chambre.

– Seren ?

Fenendhis ! Que lui voulait Rain ?

– Oui ?

– Darius a … fini ce qu’il avait à faire. J’ai fait en sorte que la dépouille soit rendue aux esclaves.

Seren prit son courage à deux mains. Elle n’allait, de toute façon, pas pouvoir l’éviter tout le temps de son séjour, qui pouvait très bien s’éterniser. Elle se leva et lui ouvrit la porte. Elle trouva aussitôt son regard et prit sur elle pour ne pas réagir à son habitude.

– Merci de m’avoir prévenu, Rain. Je vais organiser la cérémonie pour Tia. Je vais voir avec Darius pour libérer du temps aux autres esclaves pour qu’ils puissent y assister. Il doit bien ça à Tia.

– Bonne idée. Je ne sais pas trop en quoi consistent vos rituels mais si je peux faire quoi que ce soit, je suis à votre disposition.

– C’est gentil.

Rain la regarda tranquillement dans les yeux, serein, comme si rien ne c’était passé entre eux il y a quelques heures. D’un côté elle lui en était reconnaissante, de l’autre elle lui en voulait énormément de ne pas être aussi perturbé par sa présence qu’elle l’était par la sienne. Il lui fit un bref mouvement de tête et se détourna.

– Attendez… !

Surpris, Rain se tourna à nouveau vers elle, un sourcil levé.

– Vous…vous pourriez assister aux rituels si vous le souhaitez. Tia vous aimait bien, je pense que cela lui ferait plaisir de vous savoir présent.

– Oh ! Eh bien je suis très honoré et j’accepte évidemment. J’apprécierai de pouvoir rendre un dernier hommage à Tia.

– Bien. Je vous ferais savoir comment les choses s’organiseront.

Rain partit, Seren décida de se mettre au travail. Première étape, le bureau de Darius. Elle y dirigea aussitôt ses pas. Celui-ci était occupé derrière le lourd meuble en bois, les sourcils légèrement froncés.

– Darius ? J’aurais besoin de vous parler.

– Oh Seren ! Tu viens t’excuser pour ton attitude de tout à l’heure je présume ? Je n’ai pas vraiment le temps pour ça…

– Eh bien non je ne suis pas vraiment là pour ça.

Darius releva la tête surpris.

– Je mettrais toute cette insolence sur le compte de l’émotion due à la mort de ton amie.

Calmement, malgré tout ce que cette question impliquait, Seren demanda :

– Avez-vous découvert quelque chose ?

– Non malheureusement. La petite a eu le gâteau par un aide de cuisine, qui s’est enfui depuis, bien évidemment.

– Oh. Je voulais organiser une cérémonie elfique pour… pour Tia. Je voulais vous demander si vous pouviez libérer les elfes de la maison demain après-midi. Tous voudront participer au rituel.

Darius soupira.

– Sais-tu ce que tu me demande ? Si ça se savait…

– Ces elfes travaillent pour vous depuis toujours. Vous pouvez au moins leur accorder cela non ?

– Très bien, d’accord. Mais je le fais uniquement parce que je l’aimais bien aussi cette petite, et uniquement pour ça.

– Je vous remercie, Darius.

Elle ne lui demanda pas d’assister à la cérémonie. Il n’aurait jamais accepté.

La maison de Darius se trouvait dans un quartier un peu à l’écart de la ville, avec les autres grandes villas des Magisters les plus puissants de la ville. Derrière la maison se trouvait un sentier qui menait vers les collines, derrière la ville. C’est par ce même sentier qu’une procession d’une vingtaine d’elfe, se déplaçait vers le sommet d’une colline et un humain. Seren les guidait, habillée dans une robe Dalatienne fluide pour l’occasion, ses longs cheveux attachés sur sa nuque, en un chignon lâche. Derrière elle deux elfes hommes portait le corps de Tia, posé sur une planche de bois travaillé et entourée de fleurs. Ils grimpèrent sous le soleil de ce début de printemps, lorsqu’une des plus vieilles esclaves se mit à chatonner un chant en elfique, bientôt repris par l’ensemble de l’assemblée. Même Seren se souvenait de cette musique, alors pour faire plaisir à Tia, elle chanta. Ils arrivèrent enfin dans une petite clairière, entourée d’arbres centenaires et pleine de fleurs sauvages.

Elle aurait adoré cet endroit. Lentement les hommes déposèrent le plateau de bois sur l’estrade en paille que Seren avait fait. Un à un, les esclaves vinrent lui faire leurs adieux, lui touchant les cheveux, le visage, les yeux. Rain lui toucha le front et lui posa une marguerite entre les mains. Enfin ce fut au tour de Seren de se rendre à ses côtés pour un dernier au revoir. Le cœur lourd, elle s’approcha de ce qui fut la jeune fille. Elle semblait presque paisible, comme endormie. Pendant un bref instant, Seren eut l’impression que l’adolescente allait se réveiller, lui sourire et rire devant son visage stupéfait. Mais ses yeux restèrent clos, elle ne bougea pas et seul le vent fit frémir ses cils délicats.

Finalement, Seren se résolut à lui dire au revoir. Elle passa une main tendre sur sa joue froide et embrassa son front.

– Au revoir Dahlen. J’espère que tu sauras me pardonner.

Elle se recula et récita les paroles rituelles qu’elle avait retrouvées dans la bibliothèque de Darius, d’une voix claire et haute. Puis l’un des esclaves lui apporta une torche enflammée. Elle la garda un long moment en main, n’arrivant pas à se décider, à faire le geste de plus qui allait définitivement retirer la jeune fille de sa vie. Sans qu’elle ne s’en rende compte, des larmes salées coulèrent silencieusement sur ses joues. Elle sentit alors une main dans la sienne. Surprise elle tourna la tête et découvrit Rain qui lui offrit un petit sourire d’encouragement en lui pressant la main. Seren y puisa du courage et enfin réussit à faire un pas, puis deux en direction du bûcher. Elle leva haut la torche :

– Que Falon’din te guide !

Et enfin elle abaissa le feu vers la paille qui s’embrasa instantanément. Le feu prit tout autour de la paille et monta rapidement vers le corps. Bientôt il ne fut plus visible à travers les flammes et son amie disparut vraiment.

Elle resta debout devant les flammes. Les esclaves étaient déjà retournés vers la maison. Elle ne remarqua même pas être restée seule avec Rain qui s’était mis à sa hauteur et lui dit, de sa belle voix calme :

– Je suis sûr qu’elle ne vous en veut pas.

– Qu’en savez-vous ? Je suis bien placée pour savoir que l’approche de la mort vous change.

– Ce dont je suis certain c’est qu’elle ne voudrait certainement pas que vous vous souveniez d’elle ainsi.

Seren sourit pour la première fois aujourd’hui.

– Oui vous avez raison. Merci d’être venu… et d’être resté.

– Je voulais être présent. J’ai appris que Darius n’avait retiré aucune information de sa manipulation.

Seren fronça les sourcils, ayant encore du mal à contenir sa fureur.

– Non cela n’a rien donné. La pauvre Tia a subi un rituel infamant pour rien.

– Dites-vous que la Tia que vous connaissiez n’est pas celle que Darius a rappelée.

– Oui un jour, je pense y arriver.

Lorsque le corps fut totalement consumé, Seren récolta les cendres dans une petite urne qu’elle sera ensuite contre elle. Les cendres dégagèrent encore un peu de chaleur contre sa peau. Rain lui demanda :

– Allez-vous garder l’urne ?

– Non, Tia a été prisonnière toute sa vie. Elle sera au moins libre dans sa mort. Voulez-vous…

Elle hésita subitement, puis inspira et finit par lui demander :

– Voulez-vous m’accompagner ?

– Bien sûr, Seren. Je suis là pour cela. Je vous accompagnerai jusqu’au bout.

Seren lui sourit et le guida au sommet de la colline. De là-haut, ils avaient une vue imprenable sur la ville qui s’étendaient à leurs pieds. Ils se positionnèrent en fonction du vent. Elle embrassa l’urne et l’ouvrit en murmurant à son amie, pour la dernière fois :

– Ar lasa mala revas.

Les cendres se dispersèrent au gré du vent, Tia les avait définitivement quittés. Seren retint ses larmes et releva le menton. Pour Tia, parce qu’elle savait au fond d’elle qu’elle voudrait qu’elle sourit, qu’elle continue à vivre.

Rain posa une main sur son épaule et la pressa légèrement.

– C’était une très belle cérémonie, Seren.

Elle tourna son visage vers lui et lui sourit.

– Merci.

Rain la regardait avec une intensité qui la cloua sur place. Il leva lentement une main et dégagea une mèche de ses cheveux, qui s’était échappé de son chignon.

– Vous m’évitez depuis hier après-midi et je suspecte que vous comptez bien continuer ainsi. J’ai besoin de vous parler Seren. Pas ici, pas maintenant, mais je veux parler de ce qu’il s’est passé hier soir.

– Rain… vraiment je ne suis pas sûre que…

– Venez me rejoindre dans les jardins ce soir. S’il vous plait. Je vous y attendrai.

Il lui adressa un dernier sourire puis descendit lui aussi la colline en direction de la villa de Darius, la laissant seule. Se pouvait-il que Rain ressente lui aussi quelque chose pour elle ?

« Non, Seren, n’essaie même pas d’y songer un instant. »

Parce que oui, engager une relation quelconque avec Rain n’était qu’un doux rêve. Elle savait que cela ne leur apporterait que des ennuis. Elle était esclave, elle n’était pas libre et Darius ne consentirait jamais à les laisser avoir une relation. De plus c’était une combattante, et elle pouvait mourir du jour au lendemain dans l’arène. Bref il devait bien y avoir une multitude de raisons pour ne pas s’engager dans cette voie. Mais la vraie raison, c’est qu’elle avait une peur terrible. Parce que ce qu’elle ressentait déjà pour Rain était trop fort, beaucoup trop imprévisible et incontrôlable et les émotions fortes lui étaient interdites.

Et puis qui pouvait savoir ce dont était capable Darius s’il avait vent de quoi que ce soit. Elle savait qu’il pouvait se montrer absolument implacable et il ne supportait pas que l’on touche à ce qui lui appartenait. Et elle avait beau lutter contre cette idée de toutes ses forces, elle lui appartenait. Même s’il lui laissait beaucoup de liberté, elle était toujours enchaînée et le resterait jusqu’à la fin de ses jours.

Ils n’avaient donc aucun avenir commun. Accepter ce rendez-vous ce soir, c’était se diriger vers un chemin douloureux, effrayant, inconnu. Et pour la deuxième fois en moins de quelques jours, Seren allait faire quelque chose qu’elle n’avait jamais fait avait.

Elle allait fuir.

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