Chapitre 9 – Celui qui faisait trop confiance

Lorsque Noria ouvrit les yeux le lendemain matin. Elle le ressentit tout de suite : le frisson de l’excitation. Demain ! Demain, enfin elle allait quitter le clan, vivre une nouvelle vie, devenir plus qu’une pauvre petite Dalatienne. A cette idée son cœur s’emballa, sa bouche s’assécha et une coulée d’adrénaline traversa son corps. Elle sourit. Sa famille serait évidemment triste, et elle aussi paniquait un peu à l’idée des aux revoirs à venir, mais ils se rendaient tous bien compte que la vie tranquille des elfes Dalatiens ne lui convenait pas. Et comme ils ne souhaitaient que son bonheur, ils la laisseront partir sans faire d’histoire ou de drame.

Elle tourna la tête vers l’elfe endormi à ses côtés et dont le bras la maintenait fermement contre son corps chaud. Les cheveux tombant sur son front, la bouche légèrement entre-ouverte, Seth était encore profondément endormi. « On dirait un petit garçon » pensa-t-elle. Avec tendresse Noria chassa les mèches rebelles qui lui tombaient devant le visage. Comment était-elle tombée si vite sous le charme de cet homme ? Elle n’était pourtant pas naïve, elle savait que parfois le sexe était tellement bon qu’il pouvait troubler les sentiments, faire croire à de l’attachement profond, alors qu’il n’était question que d’attraction physique. Oui mais voilà, en le regardant là, endormi, elle ne désirait pas seulement son corps, elle voulait aussi et surtout son sourire, son rire et son bonheur. Elle ne savait absolument pas s’il ressentait quelque chose au-delà de la camaraderie et du désir pour elle. Elle n’osait, en tout cas, pas l’espérer. Seth n’était pas le genre d’homme à s’attacher facilement et durablement. Il vivait sa vie à fond et comme il l’entendait. Elle ne pouvait que souhaiter que quoiqu’il éprouve pour elle aujourd’hui, cela ne se tarisse pas tout de suite, car elle voulait encore en profiter. Elle savait que ses sentiments la feront souffrir tôt au tard, lorsqu’il se lasserait d’elle, mais elle était prête à prendre le risque, juste pour quelques jours ou semaines de bonheur supplémentaires. Au moins pourraient-ils rester amis ?

Elle se pencha vers lui et lui embrassa le bout du nez. Seth fronça légèrement les sourcils sans se réveiller pour autant. Doucement, elle se dégagea de ses bras et partit chercher de quoi manger. Elle rentra ensuite et prépara du thé. Aujourd’hui elle avait du pain sur la planche. Elle n’avait pas encore trouvé le temps de faire ses préparatifs pour le départ et elle ne voulait en aucun cas le retarder sous prétexte qu’elle n’était pas prête. Elle avait ses affaires à préparer et surtout quelques potions à concocter. L’odeur de thé et de pain frais, qu’elle avait récupérer au clan, eut l’effet escompté ; Seth s’étira et ouvrit enfin les yeux.

– Bonjour Beau Gosse, le petit-déjeuner est servi !

Seth bailla à s’en décrocher la mâchoire et s’assit. Noria vient s’asseoir à côté de lui et lui tendit une tasse de thé odorante et fumante. Elle l’embrassa et lui demanda taquine :

– Bien dormi ?

– Dormi ? Je ne me souviens pas avoir dormi cette nuit. Je me suis fait déranger par un espèce de lutin blond et démoniaque !

– Oh mon pauvre chéri ! J’espère que tu l’as puni en conséquence.

Seth lui prit la tasse d’une main et le menton de l’autre, lui relevant la tête :

– Oui mais pas assez fort apparemment, j’ai peur qu’elle en redemande.

– Oh c’était un lutin femelle ! Alors tu es fichu, il parait qu’elles ensorcellent leurs victimes pour qu’elles ne s’échappent pas.

Seth se pencha pour murmurer à l’oreille de la jeune elfe :

– On verra bien qui sera le plus fort.

– Je parie sur elle sans hésiter. Mais trêve de babillage, j’ai beaucoup de choses à faire aujourd’hui et j’ai besoin d’être très concentrée. Donc il va falloir que tu quittes la cabane.

– Tu me chasses ?

– C’est pour ton propre bien crois-moi ! Je ne pense pas que distraction et composé hautement inflammable fassent bon ménage.

– Je te distrais, moi ?

Elle frotta son nez contre le sien :

– Oui, beaucoup trop et tu le sais !

Seth rit.

– D’accord, tu as gagné ! Je finis le petit déjeuner et je file.

Ils mangèrent ensemble et discutèrent des préparatifs pour demain. Puis Seth se rhabillât et traîna légèrement les pieds lorsqu’il s’agit de quitter la cabane. Il s’y sentait bien et aurait mille fois préféré rester avec elle et l’aider que de retourner au clan ou il allait devoir subir la « conversation » de son archiviste qui ne manquerait pas de lui donner de tas de « conseils » pour sa mission. Comme s’il y connaissait quoique ce soit !

Noria dût pratiquement le jeter dehors, lui empoignant le devant de la tunique et le poussant vers la porte.

– Aller file ! Sinon nous allons devoir repousser le départ et on va encore dire que c’est de la faute des femmes qui ne savent pas se préparer en temps et en heure !

– Très bien, très bien ! Inutile d’en venir aux mains ! Je m’en vais ! Viens me chercher lorsque tu auras fini…

Et il ajouta avec une intonation dramatique…

– … enfin si je ne suis pas décédé d’ennui avant ça, bien sûr.

Noria rit et lui ouvrit la porte.

– J’ai toute confiance en tes capacités de survie.

Lorsqu’il passa devant elle pour quitter la chaumière, elle eut comme un flash, une espèce de prémonition. Comme si quelque chose de terrible allait se passer. Sous l’impulsion de ce terrible présage, elle empoigna son coude, se jeta à son cou et l’embrassa comme si demain ne devait jamais exister. Lorsqu’ils se séparèrent, hors d’haleine, Noria se sentit légèrement honteuse de cette démonstration un peu disproportionnée d’affection. Seth la regarda bizarrement un sourcil haussé en signe d’incompréhension. La jeune elfe se racla la gorge et balbutia :

– Euh… je ne… je ne serais pas longue.

Sentant que quelque chose n’allait pas, Seth lui prit la main et la baisa doucement. Il lui sourit et lui dit :

– Je t’attendrai, Da’mi.

Et il partit. Elle ne savait vraiment pas ce qui lui avait pris. Il devait la prendre pour une folle. Peut-être le devenait-elle après tout ou alors c’était le stress et l’excitation du départ. Elle haussa les épaules, referma la porte et se mit au travail. Elle avait réussi à créer un composé extrêmement dangereux, qui s’enflammait aussitôt qu’il rencontrait l’air. Elle comptait en faire des petites grenades à main. La difficulté avait été de trouver un verre assez robuste pour résister à ce mélange. Elle devait travailler vite et avec précision. C’est pourquoi elle devait être seule, elle ne souhaitait absolument pas blesser qui que ce soit.

Elle prit une chaise et se mit au travail, arrivant à fabriquer une demi-douzaine de grenades. Elle s’attela à la concoction de poison et de quelques remèdes simples. Elle était tellement concentrée sur son travail qu’elle failli ne pas entendre le sourd battement à la porte.

Avec un soupir, elle arrêta ce qu’elle était en train de faire, se dirigea vers la porte tout en se demandant qui cela pouvait bien être. Avec impatience, un deuxième coup retenti, plus fort cette fois et une voix connue ordonna :

– Noria c’est moi ouvre ! Je veux te parler !

La jeune elfe s’arrêta aussitôt.

– Beren ? Que fais-tu là ? Après notre dernière « discussion », je ne suis pas certaine d’avoir envie de te voir.

Le jeune homme semblait gêné.

– Justement, je voulais m’excuser pour mon comportement. Ouvre s’il te plait j’aimerais autant te dire ce que j’ai à te dire dans les yeux et pas à travers une porte.

Bon, Beren semblait d’humeur plutôt amicale et elle retrouvait un peu le jeune homme sympathique avec qui elle jouait étant enfant. Elle lui ouvrit donc la porte. Beren la regarda aussitôt, la passant au crible, du haut vers le bas, son regard s’attardant sur le léger suçon dans le creux de son cou (un cadeau de Seth cette nuit). Puis il posa les yeux sur le lit encore défait.

– Noria ? Je croyais que toi et ce… ce bâtard de Lavellan n’étiez pas amants !

– Wouah !  Ce sont les excuses les plus bizarres que j’ai jamais entendues ! Alors je te le répète à nouveau mais je fais ce qui me plait Beren, d’accord ? Donc soit tu t’excuses maintenant, on oublie tout ça et on redevient amis, soit tu t’en…

Elle n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit d’autre. Beren l’attrapa par le cou et la rapprocha de lui. Aussitôt Noria réessaya le coup de genou qui lui avait déjà sauvée la mise avec lui et d’autres hommes trop entreprenants avec elle. Malheureusement Beren s’y attendait cette fois et il para le coup aisément. Il resserra son étreinte sur son cou et la serra contre lui, empêchant la jeune femme de respirer correctement. Noria essaya de lui agripper la main et tenta vainement de lui faire lâcher prise. D’une voix rendue rauque elle lui demanda :

– Beren je t’en prie lâche-moi ! On peut discuter si tu veux !

– Le problème ma douce c’est que tu n’écoutes jamais rien ! Tu n’en fais qu’à ta tête. J’ai essayé de te faire entendre raison ! Par Mythal j’ai essayé ! Tu ne vois pas que je souffre ? Tu ne vois pas ?

Une lueur dangereuse, presque folle étincelait dans les yeux agrandis du jeune homme.

– Je suis désolée Beren, vraiment je…

– Tais-toi ! Tu devais devenir MA FEMME ! Tu entends ? Mienne ! J’ai demandé ta main à ton père, mais il ne voulait pas me l’accorder sans ton consentement ! Et tu ne faisais que me rejeter, encore et encore ! Et maintenant tu veux t’éloigner de moi ? En compagnie de ce connard bouffi d’orgueil, qui est devenu ton amant !

Elle lutta pour se libérer mais il la gifla violemment sur la joue. Sa tête partie sur le côté. Le coup fut si fort que ses oreilles bourdonnèrent et qu’elle vit des étoiles.

– Beren …

Il ne l’écouta pas. Beren était un homme plutôt imposant pour un elfe, bien bâti et assez grand. Sans l’effet de surprise, elle n’avait aucune chance de le battre. Et il le savait. Il la balança à l’intérieur de la pièce sans cérémonie. Son ventre vint douloureusement percuter son établi, faisant s’entrechoquer et bouger dangereusement ses fioles. Par reflexe elle se rattrapa au bord mais cela ne fit qu’aggraver la situation.

Comme au ralenti elle vit la fiole qui contenait le reste du concentré inflammable rouler doucement sur le côté de l’établi. Elle esquissa un geste mais il était trop tard, la fiole s’écrasa au pied du meuble en bois qui s’embrasa presque instantanément et rapidement. Déjà le feu mangeait le haut du meuble, il n’était qu’à quelques centimètres des grenades prêtes. Elle se tourna vers Beren, voulut le prévenir de la catastrophe à venir, mais le jeune homme, dont le visage exprimait l’horreur la plus pure, avait déjà reculé et s’apprêtait à prendre ses jambes à son cou. Le feu atteignit les grenades, Noria essaya de s’éloigner et de se protéger mais en vain. La déflagration la souffla comme un fétu de paille. Son dos s’écrasa contre un mur et quelque chose heurta le côté droit de son visage lui arrachant un hurlement de douleur. Ensuite elle ne vit que le noir, le noir absolu.

 

Trois heures, il venait de tenir trois longues et interminables heures à tenir en place au clan, discutant avec son Archiviste pour le départ et la mission prochaine. S’il devait encore l’entendre lui dire « A votre place, moi je … » il ne répondrait plus de rien et il se pouvait que son poing vienne à la rencontre de la mâchoire de son Archiviste. Il avait tenté de s’éclipser en prétextant une promenade dans la forêt, mais par malchance, l’Archiviste se sentait d’humeur à marcher lui aussi. Si bien qu’il se retrouvait maintenant en forêt à essayer de semer le vieil homme par tous les moyens. Mais il semblerait que l’Archiviste soit encore bien en forme pour son âge.

– Seth ! Attendez-moi jeune homme ! Essayeriez-vous de me semer ?

– Mais non l’Ancien je m’assure juste…

Une déflagration puissante retentit alors, faisant s’envoler les oiseaux à quelques kilomètres de là, en direction de … Non !

– Mais qu’est-ce que c’était que ça ?

– C’est la cabane de Noria ! Allez chercher de l’aide au clan ! Dites-leur qu’il y a eût un accident !

Et il se mit à courir, plus vite qu’il n’avait jamais couru dans sa vie. L’idiote ! Qu’avait-elle fait ? Elle ne pouvait pas… non, non elle allait bien. Elle devait aller bien.

Lorsqu’il atteignit la clairière une épaisse fumée noire montait haut dans le ciel. Rapidement il scanna les alentours, mais ne vit aucune trace de Noria. Sans réfléchir, il courut dans la maisonnette dont la porte était grande ouverte. A l’intérieur il faisait chaud comme dans une fournaise. Le jeune homme se mit à tousser et ses yeux le piquèrent immédiatement. La fumée, alimentée par les nombreuses plantes mises à sécher et les substances créées par Noria, était encore plus épaisse ici et plus nocive aussi. Il se retourna pour voir si la jeune femme ne se trouvait pas dans la pièce et son cœur manqua un battement lorsqu’il aperçut une silhouette couchée sur le côté contre le mur opposé à l’établi. Il se précipita vers elle, prit une couverture encore intacte sur le lit et les y emmitoufla. Il la prit dans ses bras, la serra contre lui et les sortis tous deux de cet enfer.

Il s’éloigna le plus possible de la maison en feu et la déposa sur l’herbe. Elle ne bougeait pas, ne respirait plus.

De sa tempe droite jusqu’à sa pommette, la peau était rougie et brûlée. Une traînée de sang coulait de son œil. Le côté gauche portait les stigmates d’un coup violent et son cou, des marques de doigts.

Fenendhis !  Qui ? Qui lui avait fait ça ?

Promptement, Seth se pencha et commença à lui insuffler de l’air dans les poumons, lui pinçant le nez pour que l’air ne ressorte pas. Sa poitrine se gonflait mais elle ne respirait toujours pas. Seth redoubla d’effort et enfin la jeune elfe toussa violemment. Seth poussa un soupir de soulagement et la serra contre lui.

– Par les Faiseurs tu es vivante !

La jeune femme essaya de parler, mais seul un murmure franchit ses lèvres :

– Seth ? Seth c’est toi ?

Il prit délicatement le visage meurtri de Noria dans ses mains et plongea ses yeux dans les siens. Son œil droit était rouge et l’autre semblait voir à travers lui. Des larmes de sel et de sang coulaient sur ses joues.

– Chut Da’mi… Je suis là maintenant. Qu’est ce qui s’est passé ? Qui t’as fait ça ?

– Je… il… c’est Beren… Il est venu et j’ai été assez stupide pour croire qu’il voulait faire la paix. Mais Seth ? Pourquoi fait-il si noir ? Je ne vois rien ! Rien du tout !

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