Chapitre 8 – Mauvaise cible

Seren avait l’impression de voir toute la scène au ralenti. Elle vit Tia commencer à tousser, recrachant des morceaux du gâteau. Lorsqu’elle aperçut les premières gouttes de sang franchir sa bouche, elle se précipita vers elle. L’adolescente toussait de plus en plus fort, elle porta ses mains devant sa bouche quand soudain ses jambes se dérobèrent sous elle. Seren ralentit sa chute, et assise, la serra contre elle.

– Tia ?

La jeune fille n’arrivait même plus à parler. Seren chercha le regard de Rain.

– Aidez-la je vous en prie !

Mais Rain était déjà à leur côté et appliqua sa main, qui se mit aussitôt à luire, sur le ventre de l’adolescente. Il lui insuffla une dose massive de magie et entrevit tout de suite les dégâts déjà causés par le poison. Ses organes internes étaient en train de mourir. Ses poumons étaient déjà touchés tout comme son système digestif. S’il ne se dépêchait pas de lui donner une dose massive de soin, il ne pourrait plus rien faire. Il monopolisa tout ce qu’il put et le lui transvasa, guidant sa magie vers les organes les plus gravement atteints.

Seren regarda Rain travailler. Concentré, l’humain avait les sourcils froncés et une légère pellicule de sueur sur le front. Tia s’était arrêtée de tousser, mais avait la respiration sifflante et gémissait de douleur. Elle avait une main crispée sur la tunique de Seren et essaya de parler.

– Se… Seren…

– Chut Dahlen ! Tu vas t’en sortir. Rain va te guérir. S’il a pu me soigner il y arrivera pour toi aussi. Je lui fais confiance.

– Tu… tu ne dois pas t’en vouloir d’accord ?

– M’en vouloir pour quoi ?

Rain le sentit immédiatement. Il perdait du terrain. Après toute l’énergie qu’il avait dépensée pour Seren, il ne lui en restait plus assez pour en donner suffisamment à Tia. Le poison utilisé était virulent et létal. Même en pleine possession de ses moyens, il n’était pas sûr de pouvoir faire quoi que ce soit. Mais il persévéra, parce qu’il était hors de question d’abandonner maintenant. Une goutte de sueur dégoulina le long de son visage alors qu’il posa son autre main sur le cœur de la jeune fille et redoubla d’effort. Son cœur battait de plus en plus lentement, sa pression artérielle baissait.

– Allez Tia n’abandonne pas !

Seren le regarda, les yeux agrandis par la peur. Tia avait le teint de plus en plus pâle, elle trouva la force de sourire à Seren une dernière fois, puis son corps devint soudain souple entre ses bras. Sa respiration s’arrêta, ses yeux bleus se voilèrent et elle exhala son dernier souffle.

Lorsque son cœur s’arrêta, Rain lui insuffla ses dernières forces, sans succès. Résigné il stoppa sa magie et ferma doucement les yeux vides de l’adolescente. Seren lui attrapa la main et le supplia, la voix éraillée par la douleur.

– Je vous en prie, n’arrêtez pas, sauvez là.

Rain lui serra doucement la main.

– Je suis désolé, Seren. Je ne peux plus rien faire.

– Non, vous n’avez même pas essayé ! Je vous en supplie… ramenez là ! Utilisez mon sang s’il le faut !

Elle lui tendit un bras pour appuyer ses propos.

– Même avec la magie du sang, que je me refuserais de toute façon à utiliser, je ne pourrais plus rien faire, Seren. Le poison était trop puissant.

Les yeux de la jeune elfe reflétaient tellement de douleur, que Rain eut du mal à soutenir son regard. Pourtant ils restaient secs et l’elfe semblait trop calme. Elle releva le corps sans vie de son amie et la serra fort contre elle en la berçant doucement. Elle lui murmurait des mots en elfiques que Rain ne comprit pas.

Une esclave qui passait par là vit le corps sans vie de Tia et hurla dans un cri strident, amenant un autre esclave, puis un autre et ainsi de suite. Jusqu’à ce qu’un attroupement se forme autour de Seren et Rain. Les questions fusèrent :

– Que s’est-il passé ?

– C’est Tia ?

– Elle est morte ?

– Seren l’a tué ?

– Ne dis pas de bêtise ça doit être cet humain…

Attiré par toute cette agitation, Darius entra dans l’atrium.

– Mais enfin que se passe-t-il ici ? Vous n’avez rien d’autre à faire ? Filer d’ici !

Aussitôt, les esclaves se dispersèrent comme une nuée d’oiseaux. Darius observa le cadavre de la jeune fille et reposa la question :

– Bien, quelqu’un veut-il bien me dire pourquoi Tia est décédée ?

Seren semblait toujours dans un état second. Rain se décida donc à lui expliquer la situation.

– Tia a apporté le gâteau préféré de Seren. Comme la petite n’en n’avait jamais goûté, Seren lui a proposé d’un prendre un morceau. Ce qu’elle a fait. Il semblerait que le gâteau ait été empoisonné. J’ai essayé de la soigner et la purger mais impossible d’aller aussi vite que le poison. C’était beaucoup trop virulent pour ma magie. Elle est morte il y a quelques instants.

– Quoi ? Quelqu’un a essayé d’empoisonner Seren ? Dans ma maison ? Tia a-t-elle dit comment elle avait eu ce gâteau ?

– Non malheureusement elle n’a rien dit.

– Bon. Le corps est encore frais je vais peut-être pouvoir en tirer quelque chose.

Il fit signe à l’un des gardes qui surveillait constamment la porte d’entrée.

– Emportez le cadavre dans la salle du sous-sol et amenez-moi quelques esclaves de sang.

Ces mots semblèrent réanimer Seren qui releva subitement la tête.

– Non Darius, je vous en prie, ne faites pas ça.

– Allons Seren, sois raisonnable, je dois savoir si je peux encore faire confiance aux gens de ma maison.

– Vous ne pouvez pas faire ça. Ne la réveillez pas. Respecter son corps, n’en faites pas une sorte de zombie.

Darius sera les mâchoires, passablement énervé de la rébellion de son esclave.

– Je fais ce que je veux, parce que même morte Tia m’appartient toujours. Maintenant confie-là à cet homme et arrête de faire l’enfant. J’ai déjà utilisé ma nécromancie sur d’autres personnes sans que cela ne te gêne.

– Mais c’est Tia ! Vous ne pouvez pas lui faire ça !

Le soldat s’avança vers elle et tendit les mains pour lui prendre Tia. Seren se releva, tenant toujours le corps contre sa poitrine.

– Non je refuse que vous salissiez son corps et son âme. Elle a consacré sa vie pour vous, laissez-la tranquille dans la mort. Laissez-moi lui donner les rites Dalatiens.

– Seren, ne m’oblige pas à me répéter. Donne-moi son corps ! Plus nous attendons, moins elle sera elle-même, Est-ce là ce que tu souhaites ? Je te laisserai assister au rituel si tu le désire.

Seren le regarda avec horreur, ne comprenant pas comment il pouvait, ne serait-ce que suggérer, cette idée.

– Jamais !

– Ça suffit Seren, je te l’arracherais de gré ou de force.

Il fit signe à plusieurs hommes de venir en renfort. L’un deux s’accrocha au corps de Tia et le tira vers lui. Seren cria :

– Non, non laissez-la moi ! Pitié Darius laissez-la en paix !

Elle lutta contre la force de plusieurs hommes et tint bon. Darius, agacé, claqua de la langue.

– Rain, maîtrisez-là et éloignez là d’ici. Tu me déçois beaucoup, esclave.

Voyant la situation n’envenimer de plus en plus, Rain décida qu’effectivement éloigner Seren était la meilleure solution pour éviter des blessés inutiles. Déjà il voyait ses yeux se voiler de rouge alors qu’elle luttait. Il se posta derrière elle, passa ses bras en-dessous de ses aisselles, essayant de l’éloigner. Il essaya de la calmer en lui parlant calmement, mais Seren continua à lutter. Les soldats finirent par lui arracher Tia des mains et le corps de la championne se propulsa vers l’avant, prête à se jeter sur les hommes de Darius pour récupérer l’adolescente. Elle fut stoppée par la force physique de Rain qui l’entraîna gentiment vers le couloir. Seren hurlait, tempêtait, cognait, pour se libérer.

– Non ! Lâchez-moi ! Tia ! Tia ! Non je vous en prie ! Dahlen ! Rain, s’il vous plait laissez-moi …

Ils arrivèrent dans les jardins. Rain l’entraîna dans un coin reculé et l’assit de force sur un banc. Il bloqua ses bras et essaya de trouver son regard. La jeune elfe se débattait toujours. Ses yeux étaient toujours légèrement voilés et quelques larmes avaient enfin trouvé leur chemin sur ses joues. Dans le ciel de gros nuages s’étaient accumulés et quelques gouttes de pluie se mêlaient à ses larmes.

– Seren ! Seren ! Ecoutez-moi !

Enfin la jeune femme le regarda et s’arrêta de bouger. Rain en profita pour prendre le visage de la jeune elfe dans ses mains.

– Calmez-vous ! Je veillerai à ce qu’il vous rende Tia, dès… dès qu’il aurait fini ce qu’il a à faire. Vous savez bien qu’il serait arrivé à ses fins de toute façon.

Les yeux de la jeune femme redevinrent verts et se remplir à nouveau de larmes.

– Tia est morte ! Par ma faute !

– Ne dites pas ça Seren ! Vous n’y êtes pour rien, ce n’est pas vous qui avez empoisonné ce gâteau.

– Mais j’aurais dû mourir à sa place.

Sa détresse était clairement visible sur les traits de son visage. Elle crispa les doigts sur la chemise de l’humain.

Rain se sentait un peu impuissant devant tant de douleur retenue. Il frotta ses pouces contre la peau douce de ses joues.

– Ce qui vient de se passer est une horreur, mais vous n’avez pas le droit de dire ce genre de chose.

Elle regardait au loin, comme si elle pensait voir l’adolescente arrivée d’un moment à un autre.

– Elle va tellement me manquer.

Elle éclata subitement en sanglots. Rain la serra contre lui et lui frotta gentiment le dos, attendant que la crise de larmes passe. Seren monta pratiquement sur ses genoux et s’accrocha à lui comme si ça vie en dépendait, la tête posée contre son épaule. Comme pour se mettre au diapason de son humeur, la pluie s’intensifia subitement, une pluie douce, presque chaude, qui les enferma dans un cocon humide.

Finalement, les sanglots de Seren se calmèrent mais elle ne fit pas mine de bouger. D’une voix rendue rauque, elle commença à lui confier.

– J’avais une petite sœur comme je vous l’ai dit. Lorsque mon clan a été attaqué, j’avais seize ans et ma sœur douze. Elle était tellement fragile. Ils sont arrivés quelques jours après la pose de mes Vallaslins. J’étais tellement fière. Ils ont tué les vieillards en premiers, puis ils se sont attaqués aux défenseurs du clan. Mes parents n’étaient pas des guerriers mais ils voulaient nous défendre. Ils ont été assassinés sous mes yeux par un mage. Une simple boule de feu, et mes parents, qui étaient les êtres les plus humanistes, les plus gentils, que j’ai jamais vu n’étaient plus. Une partie de moi voulait empoigner une épée et les venger, mais une autre plus forte me disait de prendre ma petite sœur par la main et de courir loin. C’est ce que j’ai fait. Mais ils nous ont rattrapé, ils m’ont arraché ma sœur, comme on m’a arraché Tia aujourd’hui. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Ils m’ont assommée.

– Par Andrasté, je suis tellement désolé, Seren.

Rain la serra plus fort contre lui. Seren inspira fortement son odeur. Malgré tout ce qu’il s’était passé durant la journée, elle ne pouvait s’empêcher de se sentir comme apaisée. La pluie ne la gênait pas, au contraire, elle trouvait une certaine quiétude dans le battement régulier des gouttes d’eau sur sa peau, purifiant son âme.

Pour la première fois depuis des années, là, dans les bras de ce shemlen, elle se sentait en paix, en sécurité.

Elle se détacha lentement de lui, pour le regarder dans les yeux. Lorsqu’elle plongea dans ses yeux vert si clairs, elle y vit tellement de compassion, tellement d’humanité que comme hypnotisée, elle ne fut plus maîtresse de son corps et de ses gestes.

Du bout des doigts, elle caressa la joue de Rain, appréciant le contact étrange de sa barbe sous sa peau tendre. Il ne bougea pas, comme fasciné lui aussi. Sans trop savoir ce qu’elle faisait, elle rapprocha son visage du sien, voulant simplement se mettre le plus proche de lui possible. Leurs bouches étaient tellement proches l’une de l’autre que leurs souffles se mêlaient presque.

C’est Seren qui fit le premier pas. Elle se rapprocha encore, doucement, frôla Rain, encore et encore, se contentant de goûter ses lèvres. Rain ne réagit pas tout de suite mais finalement son corps s’éveilla d’un coup et il se rendit compte qu’il voulait plus. Il la plaqua alors contre son torse et écrasa ses lèvres contre celle de la jeune femme. Dans un gémissement de plaisir, elle lui donna accès à sa bouche. Leurs langues se trouvèrent, se touchèrent, dansèrent. Ils s’explorèrent l’un l’autre, oublieux de tout, comme s’ils étaient seuls au monde. Sans trop savoir comment Seren se trouva à califourchon sur les genoux de Rain, le bassin presque collé contre le sien. L’une des mains de Rain se trouvait dans le creux de ses reins alors que l’autre était enfouie dans ses cheveux et lui entourait la nuque. Elle avait le bras ancré aux larges épaules de Rain et sa main s’était posée contre sa joue.

Seren sentit une telle montée de désir, qu’elle frotta doucement son bassin contre le bas-ventre de l’humain qui gémit. La haine, la colère, la rage, elle connaissait ses émotions presque par cœur, et savait comment les brider. Mais ça, cette chaleur brute, ce besoin presque animal de sentir la peau de cet homme sous ses doigts, sa bouche sous la sienne, de le sentir en elle, elle ne savait pas comment gérer tout cela. Alors elle se laissa totalement guider par ses émotions nouvelles. Jamais elle n’avait connu ça, chaque caresse de la langue de l’humain l’enflammait un peu plus. Elle accéléra ses mouvements de bassin et mit tout son cœur dans le baiser qu’ils échangeaient.

Rain n’aurait jamais imaginé qu’un tel feu couvait en la jeune femme. Elle était sensuelle, désirable et elle s’offrait à lui avec un tel abandon ! Il dût y mettre toute sa volonté pour se rappeler qu’elle était certainement sous le coup de la tristesse et de l’émotion. Il ne pouvait pas profiter d’elle ainsi. Alors il lui immobilisa le bassin en lui prenant les hanches, avant que ses mouvements ne le rendent complètement fou et qu’il la prenne ici dans ce jardin ou n’importe qui pourrait les surprendre.

Avec difficulté il détacha sa bouche de la sienne, récoltant un gémissement de frustration de la part de l’elfe.

– Doucement Seren, vous n’êtes pas dans votre état normal. Nous ne pouvons pas…

Mais la jeune femme l’interrompit en l’embrassant à nouveau, prenant son visage entre ses mains. Elle avait l’impression que si elle arrêtait de l’embrasser, elle arrêterait de vivre. Lorsque Rain stoppa à nouveau leur étreinte, Seren ouvrit les yeux et ce qu’elle vit dans ceux de Rain ne lui plut pas. Comme de la pitié, de la compassion poussée à son extrême.

Par les Faiseurs ! Elle venait de se jeter au cou de Rain qui visiblement n’y tenait pas plus que ça, vu l’énergie qu’il mettait à l’arrêter. Sa gentillesse le poussait certainement à ne pas la repousser trop brusquement pour ne pas froisser ses sentiments. Qu’était-elle en train de faire ? Alors que le corps de Tia était encore chaud elle trouvait du plaisir dans les bras d’un humain. Elle était un monstre, un véritable monstre !

Précipitamment, elle se releva, horrifiée par son comportement. Rain comprit tout de suite que quelque chose n’allait pas, alors il tendit une main vers elle.

– Seren je …

– Non, non. Ne dîtes rien, ne dites surtout rien.

Elle passa les mains dans ses cheveux trempés.

– Je suis désolée… Je ne sais pas ce qui m’a pris. Merci…merci d’avoir été là…je…pardon.

Elle ne lui laissa même pas le temps de répondre quoi que ce soit, le laissant seul dans le jardin, le fuyant presque.

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