Chapitre 5 – S’ouvrir à l’autre

Leena était nerveuse et triturait ses doigts de façon mécanique. Le Premier Enchanteur l’avait convoquée dans son bureau. Sûrement pour discuter de sa situation. Tellement de choses pouvaient déraper alors que pour la première fois, elle était heureuse dans un Cercle. Comme elle aurait voulu avoir rencontré Azel autrement, à l’extérieur. Tout aurait été plus simple. Malheureusement ils étaient tous deux nés mages et elle était maintenant terrifiée de perdre d’un coup tout ce qu’elle avait trouvé ici.

La porte s’ouvrit soudain et le Premier Enchanteur émergea de son bureau. Le vieil homme semblait soucieux mais il fit l’effort de sourire à la jeune femme et les rides autour de ses yeux se plissèrent. Il était difficile de lui donner un âge à cause de la barbe qui lui mangeait tout le bas du visage, mais les nombreux plis de son visage ainsi que la courbure de son dos trahissaient un certain âge.

– Leena ? Entre je t’en prie.

Comme sur un ressort, la jeune femme se redressa et entra dans la pièce :

– Merci, Premier Enchanteur.

Il ferma la porte derrière lui et alla s’asseoir avec difficulté sur son haut siège.

– Allons, appelle moi Irving, mon enfant. Comme tout le monde ici. Alors comment se passe ton intégration dans notre Cercle ?

La jeune femme s’assied et posa sagement ses mains sur ses genoux.

– Très bien monsieur. Tout le monde a été très aimable avec moi et je me suis très vite faite à ma nouvelle vie.

Le vieil homme lui sourit mais ne l’a quittait pas un instant des yeux. Son regard inquisiteur la mit assez mal à l’aise et elle dût se contenir pour ne pas gigoter sur sa chaise, comme une petite fille prise en faute.

– Bien, très bien. J’ai entendu dire qu’Azel et toi étiez amis.

Surprise, Leena fronça les sourcils.

– Pourquoi… Comment savez-vous…

Le rire de Premier Enchanteur la coupa :

– Tout finit toujours par se savoir ma chère ! C’est un petit cercle. Et puis la nature renfermée de ce jeune homme n’a pas dû t’échapper. Alors lorsqu’il s’affiche souriant et riant à tes côtés, les gens parlent et jasent. Telle est la nature humaine.

La jeune femme releva fièrement la tête.

– Eh bien oui, Azel et moi sommes amis.

Irving lui sourit :

– Tant mieux. Il a besoin d’être entouré par autre chose que ces précieux livres. Et je suis sûre qu’une charmante jeune fille comme toi saura lui ouvrir d’autres perspectives.

Leena battit plusieurs fois des cils. Avait-elle rêvé ou le Premier Enchanteur venait de lui faire un clin d’œil ?

– En tout cas je suis très heureux que tout se passe au mieux pour toi. Comme je te l’ai dit au début, j’ai accepté ton transfert sous certaines conditions. Tu comprends, bien entendu, que je ne peux pas me permettre de te mettre ou de mettre mon Cercle en danger.

– Oui bien sûr.

– C’est pourquoi j’ai dû te laisser un moment à la Bibliothèque, au simple rangement des ouvrages. J’avais besoin d’un peu de temps pour savoir ce que j’allais pouvoir faire pour t’aider.

– Oh et euh… avez-vous trouvé ?

– J’ai dû en parler au Chevalier-Capitaine bien sûr. Il doit être mis au courant de tout ce qui te concerne.

La jeune fille déglutit nerveusement. Ses craintes se confirmaient.

– J’ai donc décidé de te prendre en charge moi-même. Sans me vanter outre mesure, je pense être le plus apte à résoudre ton problème et à contrôler les possibles dégâts collatéraux. Nous utiliserons une salle isolée et je mettrais autant de protections magiques que possible autour.

– Avec tout le respect que je vous dois Premier Enchanteur, je doute que ça soit une bonne idée.

– N’aie crainte mon enfant, tout se passera à merveille. Tu ne peux pas rester ainsi toute ta vie ?

– Et pourquoi pas ? Tant que je ne fais rien, les risques de perte de contrôle sont bien moindres.

Irving la regarda avec tristesse et se pencha vers elle.

– J’ai bien peur que ce Cercle soit ta dernière chance, Leena. Je ne crois pas que les Templiers accepteront un autre transfert.

Leena serra fortement ses mains l’une contre l’autre pour éviter que leurs tremblements ne soit trop visibles.

– Alors laissez-moi partir ! Je jure de ne plus utiliser la magie !

Le vieux mage secoua la tête.

– Depuis que ton sang a été récolté pour ton phylactère, tu es devenue une mage à part entière. Si tu sors du cercle sans permission, tu deviendras une apostat. Et tu sais comment finissent les apostats ?

La jeune femme acquiesça.

– Je suis navré de tout cela mais je préfère être le plus transparent possible avec toi. Tu n’es pas une enfant et tu dois savoir quelles sont tes perspectives d’avenir. Et même si le tableau peut te paraître bien sombre, sache que je ferai tout mon possible pour t’aider.

Avec beaucoup de difficulté, elle tenta de contrôler sa voix.

– Merci Irving.

– Parfait alors c’est réglé ! Pour les autres tu seras ma nouvelle assistante, cela me semble plus pratique que de devoir trouver une excuse chaque jour pour me suivre. Nous commencerons en début de semaine prochaine si tu le viens bien, le temps que j’installe et prépare ta salle de cours. Pour la première fois tu me rejoindras ici. As-tu des questions mon enfant ?

Tâchant de faire bonne figure, la jeune mage secoua négativement la tête. Alors avec un sourire qui se voulait rassurant, le Premier Enchanteur lui désigna la porte.

– Bien, alors tu peux disposer mon enfant. Je te souhaite une bonne journée et j’espère sincèrement que notre collaboration pourra t’aider.

Rapidement, Leena se leva et sortit du bureau. Une fois la porte fermée, elle s’y appuya lourdement et soupira. C’était bien pire que ce qu’elle avait imaginé.

 

Leena finissait sa journée à la Bibliothèque. Pour une fois, la journée avait été calme au niveau travail et elle n’avait plus qu’à patienter jusqu’à l’heure du dîner, que tout le monde sorte. Les yeux perdus dans le vague, assisse sur un bureau qui faisait face à une haute fenêtre, elle observait le lac Calenhad qui brillait sous le coucher de soleil. Les derniers rayons frappaient le verre de la fenêtre et inondait la jeune femme de sa lumière. Elle donnerait n’importe quoi pour être à l’extérieur et sentir la vraie chaleur de l’astre contre sa peau. Depuis trois ans qu’elle vivait dans les Cercles, elle avait perdu le teint légèrement doré qu’elle avait toujours eu. Elle rêvait parfois de sentir à nouveau les fleurs, l’herbe, d’entendre les oiseaux chanter ou encore de parcourir les routes vers l’aventure, sans trop savoir où cela la mènerait.

La conversation qu’elle avait eue avec Irving l’inquiétait énormément. Elle ne voulait pas être aidée. Elle voulait simplement qu’on la laisse en paix. Elle n’avait jamais demandé à être mage et elle pouvait très bien vivre sans utiliser ses pouvoirs.

Elle fut tirée de ses rêveries quand elle sentit un bras se refermer autour de sa taille et un menton se poser sur son épaule, tout contre sa joue.

– Tu vas bien ? Tu sembles songeuse.

La jeune femme se tourna vers Azel et machinalement regarda aux alentours pour vérifier qu’ils étaient bien seuls. Il n’était pas utile que le Cercle sache qu’ils étaient en fait un plus que des « amis ».

– Oui ne t’en fais pas, tout va parfaitement bien. On devrait être un peu plus discret, non ?

Le jeune homme haussa les épaules.

– Peu m’importe l’opinion des autres.

La jeune femme sourit et caressa brièvement sa joue imberbe.

– Je sais, mais si les Templiers ont la preuve que nous sommes amants, ils peuvent très bien nous séparer et nous envoyer ailleurs.

Azel réfléchit quelques instants.

– Oui tu as raison. Désolé, je ne sais pas trop comment tout cela fonctionne. J’ai appris que tu avais enfin eu un entretien avec Irving. Comment cela s’est passé ?

Leena soupira.

– Je vois que l’information a déjà fait le tour. Oui il m’a reçue et oui tout s’est bien passé.

Devant le silence de la jeune mage, Azel insista :

– Et alors ? Peux-tu enfin dire adieu aux pavés poussiéreux et à Edwina ?

A contrecœur, la jeune femme répondit :

– Oui, à partir de la semaine prochaine. Je serai l’assistante d’Irving.

Les yeux écarquillés par la surprise, le jeune homme resta un moment sans voix :

– Tu… tu vas être son assistante ?

– Oui. Pour le moment en tout cas.

– C’est… c’est fantastique ! Il doit t’estimer beaucoup. Tes pouvoirs doivent être impressionnants. Le seul assistant qu’il est eu c’était il y a des années et il est maintenant Premier Enchanteur dans un Cercle d’Orlaïs.

Gênée de devoir lui mentir, la jeune fille détourna les yeux :

– Je ne pourrais pas te dire. J’espère juste… être à la hauteur de ses attentes.

– Irving est un homme bon. Je le connais depuis que je suis tout petit. Je suis certain que tout se passera bien, tu seras parfaite.

Avec un petit sourire crispé, elle tenta de faire diversion. Elle sauta au sol et se dirigea vers la sortie.

– Je meurs de faim. Tu m’accompagnes ?

Il fronça légèrement les sourcils et la scruta un instant avant de répondre.

– Non désolé, j’ai encore du travail que j’aimerais terminer.

Il s’approcha d’elle et lui demanda :

– Nous pourrions nous voir… ce soir ?

Pour la première fois de la journée, le sourire de Leena ne fut pas forcé.

– Avec grand plaisir.

 

Sa formation avec Irving débuta doucement. Ils commencèrent avec quelques sorts de base, que les enfants apprenaient au début de leur formation dans le Cercle. Mais même ceux-là lui posèrent des difficultés énormes. Il s’écoula une bonne semaine avant qu’elle puisse faire ne serait-ce qu’un simple bouclier. Irving la félicita chaleureusement mais ses mots sonnèrent creux pour elle. Parce qu’au plus profond d’elle, elle sentait déjà que le feu montait dans ses veines, et d’ici peu il submergerait tout et elle ne pourrait plus le contrôler. Elle allait devoir faire un choix. Soit trouver le moyen d’évacuer en toute sécurité, soit s’en aller le plus rapidement possible. Et pour le moment, elle ne savait pas comment faire pour la première solution et la deuxième…et bien elle se trouvait absolument incapable d’envisager de partir et de laisser Azel derrière elle. Malgré toute sa bonne volonté et ses mises en garde personnelles, elle était maintenant beaucoup trop impliquée. Depuis qu’il lui avait raconté son agression, elle sentait que leur relation avait passé un cap et le jeune homme se comportait aussi différemment avec elle. Son toucher, son regard, son sourire avaient tous quelque chose de presque révérencieux et d’incroyablement tendres. Pour la première fois elle se sentait véritablement désirée. Pas seulement son corps, mais elle, toute entière. Et ça, elle ne pouvait pas s’en détourner, pas alors que c’est ce qu’elle cherchait depuis qu’elle avait été abandonnée.

Mais elle avait de plus en plus de mal à cacher son inquiétude et si Azel ne lui demandait rien pour le moment, elle savait qu’il avait remarqué quelques changements chez elle et qu’il allait, tôt ou tard, finir par lui poser des questions. Elle allait devoir lui mentir une fois de plus, comme à chaque fois qu’elle lui disait que tout allait bien.

Ce soir encore, ils s’étaient retrouvés dans la chambre, qu’elle considérait comme la leur maintenant. Nus et emmitouflés dans d’épaisses couvertures, ils étaient assis sur des cousins moelleux face au feu.

Leena était postée entre les jambes d’Azel, pressée contre son torse nu et profitait du moment présent, essayant de faire le vide dans son esprit. Elle sentait les doigts du jeune homme aller et venir sur la peau de son bras. Avec un petit sourire, la jeune mage lui demanda :

– Alors, est ce que l’on peut dire que je t’ai définitivement convaincu sur les bienfaits des câlins.

Azel laissa courir sa bouche de sa joue jusqu’à sa tempe :

– Peut-être…

Leena rit :

– Je t’ai complètement converti oui !

Le jeune homme posa son menton sur son épaule et lui dit soudain :

– Tu es sans doute la personne qui en sait le plus sur moi, tu sais.

Un peu déconcertée par ce début de conversation étrange, Leena lui demanda :

– Est-ce que cela te pose un problème ?

– Non pas vraiment. C’est simplement que je ne sais pas grand-chose sur toi. Tu restes très mystérieuse à mes yeux.

– Oh. Et… donc ? Tu souhaiterais me poser des questions ?

Elle le sentit hausser les épaules.

– Pourquoi pas.

– D’accord je t’écoute.

Après un petit silence, le jeune homme se lança.

– Lorsque j’ai été dans ton esprit, j’ai vu ton cauchemar. Est-ce que c’était ta famille autour de la table ?

– Je suppose que si je me contente de te dire oui ça ne suffira pas à contenter ta curiosité ?

– Et bien ça serait ton choix, mais effectivement je préférerais que tu étoffes un peu.

La jeune femme prit une grande inspiration. Le dernier homme à qui elle avait confié sa vie l’avait laissée presque brisée. Parler à Azel était une véritable épreuve pour elle. Mais il lui avait fait confiance et elle se devait d’en faire autant. Dans un dernier moment de lâcheté, elle essaya encore de le dissuader.

– Il n’y a rien de bien intéressant dans ma vie.

– Mais c’est la tienne.

– Très bien, je t’aurais prévenu ! Je suis née dans une famille de marchands itinérants. Mon père avait une énorme roulotte où nous vivions sur les routes. Ils vendaient un peu de tout, allait parfois récupérer ce qu’il trouvait sur les champs de bataille. C’était un homme assez froid, qui ne pensait que profit et utilité. Ma mère était une femme usée avant l’heure. Je pense que mon père et elle ne s’aimaient pas. Je ne les ai jamais vus échanger un regard ou un geste tendre ou amoureux. Elle n’avait pas choisi cette vie, mais elle s’en ait contentée. Elle s’occupait de toute l’intendance, et de nous bien sûr.

– Au moins tu as connu tes parents. Je ne sais même pas à quoi ils ressemblent ou ressemblaient. Je ne sais pas non plus s’ils sont toujours vivants.

– Est-ce que tu aimerais savoir ?

– Plus jeune peut-être. Aujourd’hui j’ai trouvé ma place et je sais qui je suis, peu importe mes racines. Combien avais-tu de frère et sœur ?

– Nous étions quatre enfants en tout. Il y avait moi et ma sœur jumelle, Ann et…

Azel la tourna légèrement pour qu’il puisse voir son visage. Il semblait complètement abasourdi :

– Tu as une sœur jumelle ?

– Oui. Ann. Nous nous ressemblons comme deux gouttes d’eau et nous en jouions souvent. Cela faisait tourner nos parents en bourrique.

– C’est très étonnant. Cela doit être très étrange d’avoir en permanence son propre visage devant soi.

– Ann et moi avions une relation très fusionnelle. On ne se quittait jamais, portions les mêmes vêtements. Lorsqu’elle était malade, j’étais malade. La tendresse que mes parents ne nous donnaient pas, nous la trouvions l’une en l’autre.

Cinq ans plus tard, est née Alyssa. Mon père était furieux de ne toujours pas avoir de fils, d’héritiers à qui confier sa chère roulotte. Un an plus tard Talia et deux ans après Judith. Avec Ann nous avions parié qu’ils n’arrêteraient pas temps que le fameux garçon ne montrerait pas le bout de son nez. Mais la place commençait à se faire rare dans la roulotte et nous étions entassés les uns sur les autres.

– Ton enfance a-t-elle était heureuse ?

– Non, pas vraiment. Je dirais que sans Ann, elle aurait même été très triste. Nous voyagions beaucoup, alors nous ne pouvions pas vraiment nous lier d’amitié avec les autres enfants et nous étions obligées de travailler pour notre père. Nous faisions les rabatteuses. Ann et moi avions un petit numéro qui avait beaucoup de succès.

– Dans ton cauchemar ils te quittaient tous, les uns après les autres. Que s’est-il passé ?

La jeune femme se serra un peu plus contre lui et sa voix se fit un peu plus distante.

– Mes pouvoirs se sont manifestés vers mes dix ans. J’ai presque enflammé la roulotte dans mon sommeil. Mon père était furieux et voulait m’abandonner sur la route. Il n’avait que faire d’une fille mage. Je le dégoûtais. C’est ma mère qui est intervenue en ma faveur. Même si elle n’était pas plus heureuse que mon père, elle avait encore un peu d’amour pour moi, je restais sa fille. Ils ont donc attendu d’arriver au prochain village et ils m’ont laissé devant le parvis de la Chantrie, avant de s’éloigner. J’ai supplié, pleuré, tempêté. Ils n’ont jamais tourné la tête vers moi. Lorsque je faisais mine de les suivre, mon père me giflait. La dernière image que j’ai de ma famille, c’est Ann qui me regardait avec un air désespéré, et mes deux autres sœurs qui me faisaient signe.

Elle sentit les lèvres d’Azel sur sa tempe :

– Je suis désolé Leena.

– Ça a été dur au début, évidemment. A dix ans, je me suis soudain retrouvée seule et sans ressource. Je n’ai évidemment pas attendue sagement qu’une sœur vienne me récupérer. Les premières années sont un peu floues pour moi. C’était essentiellement de la survie. J’ai commencé par mendier, puis j’ai chanté dans les rues. Nous avions passé beaucoup de temps dans les tavernes, même si ma mère détestait ça, et j’avais un répertoire de chansons assez large. Quelques années plus tard j’ai voyagé vers Dénérim. Je m’étais dit que tout serait plus simple à la capitale. J’étais jeune et stupide. Je venais d’avoir quinze ans, j’étais déjà devenue une femme. Mon corps avait changé mais pas ma tête. J’ai commencé mes petits spectacles dans les rues, et je récoltais beaucoup d’argent. Encore aujourd’hui je ne sais pas si c’est à cause de mon corps ou ma voix. Le fait est que j’étais un peu perturbée par tout cet argent qui me tombait dans les mains.

Mais ma réussite a vite fait le tour du quartier et ça ne plaisait pas à tout le monde. Un jour, je suis tombée sur un guet-apens. Cinq hommes ont tenté de m’agresser et de me voler. J’ai été sauvé in-extremis par un seul homme.

– L’homme que j’ai vu dans ton esprit ?

– Oui Tyrell. Il a surgit tel un héros pour sauver la demoiselle en détresse.

– Tu ne pouvais pas te défendre grâce à ta magie ?

– Non je n’y ai même pas pensé. Je ne l’utilisais que très rarement, ça n’était pas quelque chose de naturel mais une espèce de malédiction qui m’avait enlevée tout ce que j’avais.

Azel resserra son étreinte autour d’elle et attendit la suite.

– Tyrell était grand, beau, charmant, bien plus âgé et expérimenté que moi. Mais je m’en fichais bien. Il m’avait sauvée la vie. J’ai tout de suite été séduite, hypnotisé par son charme. Il m’a prise sous son aile. Enfin je devrais plutôt dire qu’il m’a exploitée mais évidemment je ne m’en suis pas rendu compte. J’avais quinze ans, j’étais amoureuse comme seule une adolescente peut l’être. Il m’a trouvé de nouveaux vêtements, plus féminins, m’a créé une mise en scène. Je chantais, il empochait. J’étais heureuse pour la première fois de ma vie.

Azel avait repris ses caresses sur son bras.

– Il a été ton amant ?

– Pas au début, mais oui il l’a été. Notre collaboration a duré trois ans, notre couple deux.

– Et que s’est-il passé ?

– Il a appris que j’étais une mage en fuite, une apostat. Il avait peur d’être considéré comme un complice et d’avoir des ennuis avec les Templiers. Je ne l’ai su que plus tard mais il était recherché pour plusieurs méfaits, dont plusieurs cambriolages dans de grandes maisons de nobles et de multiples arnaques. Lorsqu’il l’a appris, il ne m’a rien dit, à continuer à me faire l’amour, à me dire qu’il m’aimait plus que tout au monde.

Nous avions une petite maison, un peu miteuse, que je considérais comme notre nid d’amour. Un jour je suis rentrée du marché et j’ai retrouvé la maison entièrement vidée, notre cache avec tout l’argent que nous avions amassé, vide également. Pas de trace de Tyrell. Pas de lettres, pas de signe de lutte. C’était comme s’il n’avait pas existé. Au début j’ai eu peur qu’il ne lui soit arrivé quelque chose. J’ai cherché sa trace pendant des mois dans toute la capitale. Et puis un jour je l’ai repéré. Il n’avait même pas eu la décence de changer de ville. Il était avec son nouveau petit oiseau chanteur. Une adolescente de quinze ans à peu près. Plus belle et plus talentueuse que moi. Il avait son bras autour de sa taille et la dévorait des yeux.

La jeune femme sentit des larmes couler sur sa joue et elle les essuya rageusement. Elle s’était juré de ne plus pleurer sur cette histoire pathétique.

– J’ai eu le cœur brisé. Je me sentais tellement vide. On venait de m’abandonner. Encore une fois. Et cette fois-ci par l’homme que j’aimais. Ça n’est que bien plus tard que j’ai compris que tout ça, ça n’avait été que du vent pour lui. Je suis même certaine aujourd’hui que mes agresseurs ont été payés par lui.

Malgré elle, des larmes silencieuses continuaient de couler.

– J’ai alors quitté Dénérim. J’ai repris le chemin des routes. Retrouvé ma vie de vagabonde, et je suis allée jusqu’à Orlaïs. Et puis il y a eu un accident et je me suis faite prendre par les Templiers. Heureusement je suis tombée sur des hommes bons qui ont accepté de m’amener au Cercle avant de me juger.

Après un silence, elle conclut d’une voix éraillée par les larmes :

– Voilà mon histoire ! Tu vois rien de bien intéressant, mais légèrement pathétique ça …

Azel la coupa soudain et lui demanda :

– Tourne-toi vers moi.

Leena tourna la tête vers lui et lui demanda :

– Quoi qu’est-ce que …

– Tourne-toi.

Leena s’exécuta et se trouva assise sur les cuisses nues du jeune homme. Délicatement celui-ci prit son visage dans ses mains et des pouces, effaça les larmes sur ses joues.

– Ta famille a été lâche et Tyrell est un homme idiot qui ne te méritait pas. Tu vaux tellement plus que tout ça.

Regarde toi aujourd’hui, tu es une femme exceptionnelle, une mage accomplie et tu n’as pas besoin d’eux.

Un sanglot échappa à la jeune femme. Si seulement il savait…

– Et toi… tu es trop… gentil pour ce monde… mais un jour … tu me laisseras aussi… c’est ma malédiction.

Il lui sourit.

– Jamais ! Je suis là maintenant et je reste avec toi.

Elle écrasa ses lèvres contre les siennes, et Azel lui rendit son baiser, la serrant fortement contre son torse. Elle plongea ses doigts dans ses cheveux noirs et envahit totalement sa bouche. Ses hanches bougèrent contre les siennes. Elle l’embrassa presque avec violence. Doucement, le jeune homme se détacha d’elle et posa ses mains sur les hanches généreuses de la jeune femme, stoppant ses mouvements. Elle avait les yeux encore humides illuminés par une lueur un peu sauvage.

– Je suis là Leena, je suis là. Quoi qu’il arrive tu pourras toujours compter sur moi. Je te le promets.

Comme elle aimerait le croire, mais la peur d’être déçue était bien plus forte. Elle  n’avait plus qu’un but, la préservation de son cœur et de son âme. Alors que faisait-elle là ? Pourquoi continuer à le voir, alors qu’elle savait que chaque nuit, chaque soirée passée avec lui, ce but devenait de plus en plus flou. Parce qu’elle avait besoin de lui tout simplement ! Et il était là pour le moment, pour elle. Rien que pour elle et qu’elle devienne une abomination si elle n’en profitait pas. Avec un petit sourire Leena se pencha vers lui et posa son front contre le sien.

– Nous formons un drôle de couple, tu ne trouves pas ?

Resté sérieux, le jeune homme dégagea une main de la jeune femme de ses cheveux, en embrassa le creux et leva les yeux vers elle :

– Non je ne trouve pas.

Leena pencha son visage vers lui et souffla contre ses lèvres :

– Oui tu as raison, nous sommes parfaits ensemble. Tu es parfait pour moi.

Quoi qu’il lui arrive par la suite, elle aurait ces moments-là et elle savait qu’ils étaient authentiques parce qu’il n’y avait rien de faux en lui. C’est dans ces instants qu’elle se sentait bien plus âgée que ses vingt-trois ans et qu’elle aimerait être la parfaite mage qu’il la croyait être, qu’il méritait. Mais elle ne pouvait pas changer qui elle était. Il l’embrassa alors puis lui demanda :

– Peux-tu chanter pour moi ?

Avec un grand sourire, Leena s’exécuta, chantant une chanson d’amour pour l’homme qu’elle ne méritait pas.

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