Chapitre 4 – Entrainement matinal

Comme d’habitude, Seren se leva tôt le lendemain matin. Elle aimait cette atmosphère particulière, entre la fin de la nuit et le début du jour. Comme si le monde oscillait, indécis. Rapidement elle enfila sa longue tunique près du corps, au col carré, et son caleçon noir. Elle prit ses Sais d’entrainement, en bois simple et sortit enfin. La maison était encore silencieuse, les esclaves allaient bientôt se réveiller pour commencer leurs travaux quotidiens. Darius allait mettre un long moment avant de se réveiller, comme chaque jour.

Elle avait donc les jardins pour elle seule. C’était aussi en partie, pourquoi, elle adorait ce moment. La solitude lui plaisait, la réconfortait. Seule, elle n’avait pas à être sur ses gardes, elle pouvait être elle tout simplement.

Une fine brume s’enroula autour de ses chevilles, l’air était frais pour le moment mais il allait rapidement se réchauffer.

Elle fit quelques exercices d’assouplissement et d’endurance afin de se réchauffer.

« Deux yeux verts aussi clairs que les lacs qu’elle aimait tant contempler enfant… ».

Elle secoua la tête. Depuis hier soir et sa rencontre avec Rain, elle n’arrivait pas à se sortir l’humain de l’esprit. Elle savait qu’il était bien plus que ce qu’il voulait bien le lui avouer. La vraie question était, est-il dangereux ? Pour le moment elle réservait son jugement mais, comme elle le lui avait promis, elle le garderait à l’œil. Il avait une carrure assez impressionnante pour un Shem, selon toute logique il devait être guerrier. C’est bien ce qu’elle avait constaté la veille, pourtant elle sentait qu’il y avait plus.

Elle soupira et essaya de se reconcentrer sur ses exercices. Elle effectua plusieurs enchainements face à un adversaire invisible.

Soudain elle se sentit observée. Elle s’arrêta et se tourna vers la silhouette qui avait ses deux yeux verts fixés sur elle.

Ils se regardèrent pendant quelques secondes qui parurent une éternité, avant que Seren ne brise la glace.

– Bonjour, monsieur Rain.

L’humain portait une chemise longue aux manches ocre, sous une tunique d’un bleu tirant sur le gris, resserrée à la taille par une ceinture en tissu et qui lui arrivait aux chevilles. Les bras croisés sur son torse large, Rain haussa un sourcil.

– Bonjour Seren. Vous ne vous embarrassiez pas du monsieur hier soir…

– Disons que j’ai retrouvé un peu de civilité cette nuit.

– Vous pouvez vous en dispenser, Rain suffira largement.

– Cela ne se peut monsieur, vous êtes noble, je ne suis qu’une esclave.

– Là d’où je viens, l’esclavage est interdit. Alors faisons comme si nous y étions, voulez-vous ?

Le regard de Seren se perdit au loin.

– Oui là d’où je viens aussi, il n’y avait pas d’esclave…

Changeant de sujet de conversation, Rain lui demanda :

– Etes-vous toujours aussi matinale ?

– Etes-vous toujours aussi curieux ?

– Répondez-vous toujours à une question par une autre question ?

– Toujours.

Seren sourit intérieurement. Elle aimait cette petite joute matinale, comme deux adversaires qui se tournaient autour avant de se lancer dans un combat.

Elle remarqua alors la longue lance qu’il tenait à la main. Elle était grande et ouvragé, elle semblait aussi souple qu’elle était solide. Elle se finissait par un morceau de métal, brillant et acéré. Une très belle arme ! L’humain prenait soin d’elle apparemment.

– Vous avez une bien belle arme. Puis-je ?

Rain hésita, sa lance était son bien le plus précieux. Mais il avait en face de lui une guerrière hors pair. Avec, tout de même un peu de réticence, il la lui confia.

Elle la prit avec beaucoup de révérence et la fit tournoyer avec dextérité autour d’elle avant de lui rendre.

– Elle est parfaitement équilibrée.

– Merci. Puis-je me joindre à vous pour votre entrainement ?

Surprise, Seren écarquilla les yeux. Personne ne voulait passer du temps avec elle, hormis Tia. Elle était dangereuse, elle était étrange. Elle ne devait pas le laisser envahir son espace et bouleverser son quotidien. Pourtant elle s’entendit répondre.

– Si vous n’avez pas peur de vous égratigner …

Rain lui fit un petit sourire en coin. Seren reprit ses Sais de bois et se mit en posture de combat. L’humain fit quelques étirements et se posta en face d’elle. Magnanime, elle proposa.

– Commençons doucement.

– Je suis peut-être un peu rouillé mais je n’ai pas besoin d’être ménagé.

Seren ne pût s’empêcher de lui lancer un petit sourire ironique.

– Comme vous le souhaitez.

Seren attaqua donc sans tarder, testant tout de suite le niveau de son adversaire. Rain para chacun de ses coups, mais n’attaqua pas encore. La jeune femme sentit l’adrénaline du combat bouillonner dans ses veines. Elle avait affaire à un combattant qui savait ce qu’il faisait. Cependant elle comprit tout de suite que sa technique se basait beaucoup sur la parade et la contre-attaque. Elle essaya de profiter de cette faiblesse, mais Rain sembla anticiper, passant soudain à l’attaque lui aussi, donnant du fil à retordre à Seren.

Rain commençait à fatiguer. La jeune elfe ne se battait pas comme ses anciens camarades, elle ne respectait aucune règle et sa technique était incisive. Elle n’avait qu’un but : gagner.

Etrangement elle semblait bien plus détendue, plus maitresse d’elle. Il en profita pour essayer de lui soutirer des informations.

– Depuis quand vous battez-vous dans l’arène ?

Seren ne ralenti pas le rythme.

– Dix ans.

– Vous aimez vous battre, n’est-ce pas ?

– C’est un interrogatoire ? Dans ce cas je propose d’équilibrer les choses. Une question chacun.

Elle en profita pour lui asséner un coup plus vicieux que les autres, qu’il ne para qu’avec beaucoup de difficulté

– D’accord. A votre tour donc.

– Que faites-vous réellement là ?

– Piètre choix de mots, je suis là pour m’entraîner.

Seren rougit de colère, elle s’était faite avoir. Le Shem avait de l’esprit. Voyant son trouble, Rain essaya de lui faire perdre l’équilibre, mais la jeune elfe sauta pour éviter son coup aux jambes et se remit aussitôt en position.

– A moi. Pourquoi n’essayez-vous pas de vous enfuir ? Vous le pourriez.

– Oui je le pourrais, mais je n’en ai pas le désir. Je suis heureuse de la vie que je mène.

Rain sembla surprit.

– Vous ne préféreriez pas être libre ?

– Ts ts, cela fait deux questions d’affilés. Soyez fairplay. Etes-vous dans ce pays, dans cette maison pour tuer Darius ?

– Sur mon honneur je vous assure que non.

– Et que vaut votre honneur ?

– N’est-ce pas une double question ? Je croyais que c’était interdit.

– Est-ce votre question ?

Rain rit pour la première fois depuis sa venue à Tévinter. Seren en profita tout de suite, elle le fit lourdement tomber à genoux et se plaça derrière lui avant qu’il ne puisse bouger un cil. Le bois de son Sai se plaça immédiatement sur sa carotide. Elle se sentait d’humeur plus légère. Rien de telle qu’un peu de stimulation physique et intellectuelle. Elle se pencha vers son oreille.

– Vous êtes mort. Je gagne.

– Comme toujours.

Une petite voix féminine se fit alors entendre.

– Seren ? Qu’est-ce que vous faîtes ?

Soudain la jeune femme se rendit compte qu’elle se trouvait très proche de l’humain, assez proche pour humer le parfum de ses cheveux. Elle rougit, malgré elle et se recula.

– Bonjour Tia, je m’entraînais avec l’invité de Darius.

L’adolescente les dévisagea avec suspicion.

– Vous vous entraînez avec une esclave monsieur ?

Rain soupira.

– Rain, s’il te plait Tia.

– Oh oui pardon ! C’est votre arme ? Seren n’aime pas la lance elle dit que c’est une arme qui manque de vivacité.

Rain, qui s’était relevé, jeta un rapide coup d’œil vers Seren qui était toujours d’un beau rouge tomate. C’était tellement étonnant de voir cette fière guerrière rougir comme une adolescente qu’il lui sourit franchement et la taquina.

– Je ne pensais pas vous avoir essoufflée à ce point !

Seren détourna les yeux et ne sût que répondre.

Tia lui demanda alors :

– Dites, monsi… euh Rain je peux la prendre en main.

Le jeune homme haussa les épaules. Après tout il n’était plus à ça près ! Il lui confia donc son arme.

– Fait attention d’accord, ça n’est pas un jouet et elle est très tranchante.

Seren avait froncé les sourcils.

– Je ne suis pas sûre que ça soit une bonne idée. Tia tu ferais mieux de rendre son arme à Rain.

Mais l’adolescente ne l’écoutait déjà plus. Elle s’était reculée vers un grand arbre. Avec un air très sérieux elle fit quelques mouvements amples et assez ridicules en poussant des petits cris de guerre. Ce qui devait arriver arriva, elle finit par trébucher sur une lourde racine qui sortait du sol. Un crac que Seren reconnut tout de suite retentit.

– Aie ! Quelle idiote ! Ma cheville !

Seren se précipita vers elle.

– Ne bouge pas Dahlen !

Elle manipula sa cheville avec précaution et soupira.

– Oui c’est bien cassé.

– Oh non qu’est-ce que je vais faire ! Maître Darius sera furieux !

– Mais non je lui parlerais.

Rain ne put rester en retrait devant la détresse de la jeune fille. S’il avait appris l’art de la guérison ça n’était pas pour rester en arrière lorsqu’on avait besoin de lui. Il s’avança et s’accroupit au pied de Tia.

– Ne bouge pas, je vais arranger ça !

Il posa la main sur sa cheville blessée et commença à diffuser sa magie. Aussitôt il sentit le fil de sa propre arme sur son cou. Lorsqu’il leva les yeux, il rencontra les yeux agrandis d’effroi de l’adolescente.

La voix de Seren lui parvint alors.

– Retirez votre main et je ne vous égorgerai pas, mage !

Rain soupira. Il avait oublié dans quel endroit il se trouvait. Ici la magie était encore plus crainte qu’ailleurs, surtout par deux elfes, esclaves qui avaient dû voir leur lot d’horreurs causées par la magie du sang.

Doucement il leva ses mains, bien haut.

– Je suis désolé, je n’ai pas pensé que je vous effraierais autant. Je ne souhaite pas lui faire de mal. Je ne pratique pas la magie du sang. Je l’ai en horreur, tout autant que vous. Je suis un soigneur.

Il plongea ses yeux dans ceux de Tia.

– Fais-moi confiance d’accord, je peux te guérir.

Tia regarda Seren, indécise.

La jeune femme ne savait pas quoi penser. Alors qu’elle commençait à trouver le Shem sympathique et doué, elle se rendait compte qu’il l’avait abusé et qu’il était lui aussi l’un de ses mages sans scrupule et avide de pouvoir. Pourtant il ne semblait pas être comme les autres.

– Vous ne m’avez pas répondu tout à l’heure. Que vaut votre honneur ?

– Je ne trahis jamais ma parole car mon honneur est quasiment la seule chose qu’il me reste.

– Bien. Alors vous allez la soigner et si vous lui faîtes autre chose je vous tuerai avec votre propre arme. Tia dit-moi si tu as mal pendant qu’il s’occupe de toi d’accord ?

L’adolescente hocha la tête, des larmes plein les yeux. Rain essaya de l’apaiser et lui sourit.

Il posa à nouveau sa main sur elle et invoqua sa magie. Il identifia l’os cassé, et doucement lui insuffla sa magie pour le ressouder rapidement. Il répara également son muscle. En quelques secondes tout fut fini. Il posa ses mains à plat sur ses genoux.

Tia, dont le visage exprimait l’étonnement le plus pur, bougea sa cheville tout doucement.

– Seren je n’ai plus mal !

Elle se leva alors et testa sa soudaine guérison.

– Merci Rain ! Vous venez de m’éviter un paquet d’ennuis !

Seren avait retiré la lame de la gorge de Rain et s’était relevée elle aussi.

– File maintenant, je vais vous donner un coup de main aux cuisines.

– D’accord ! Encore merci Rain, vous êtes le mage le plus sympathique que j’ai jamais rencontré !

Restés seuls, la tension entre Rain et Seren était presque palpable. Finalement Rain la brisa :

– Je suis désolé je ne voulais pas vous faire peur Seren.

Seren le regarda froidement dans les yeux et commença à s’éloigner de lui.

– Je ne vous le dirais qu’une fois. Ne l’approchez plus et ne m’approchez plus, Shem.

Elle sortit à son tour du jardin.

Rain soupira, il avait l’impression d’avoir fait un pas en avant pour trois pas en arrière. Son séjour chez Darius ne s’annonçait pas vraiment sous les meilleurs hospices.

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