Chapitre 3 – Soirée mondaine

Après le combat, Seren s’était retirée au sous-sol de la bâtisse, avec les autres combattants de la soirée. Certains applaudirent, d’autres crachèrent sur son passage. Elle avait l’habitude, c’était son lot quotidien. Elle vérifia que la griffe accrochée à son petit doigt était toujours là. Elle ne s’en servait jamais pendant les combats. Le poison n’avait rien d’honorable. Mais elle lui était très utile ici, dans les sous-bassement, avec tous ces hommes pleins de testostérone qui pensaient que leur force physique supérieure leur permettait tout. Quand elle avait commencé à se battre dans l’arène, elle avait, plus d’une fois, failli se faire violenter et n’y avait échappé que par chance. Elle en avait parlé à Darius qui, furieux, lui avait donné cette petite griffe empoisonnée. Une égratignure et la personne se retrouvait par terre, hors combat pendant de longues heures.

Elle ne s’attarda pas en ces lieux. Malgré son statut d’esclave, Darius lui laissait beaucoup de liberté. Parfois elle aimait à penser qu’elle faisait presque partie de sa famille. Mais elle ne devait pas trop se laisser empoisonner l’esprit avec de tels rêves. Elle n’était qu’une esclave et devait déjà s’estimer heureuse de faire partie de sa maison. C’est lui qui l’avait recueillie et sauvée de l’exécution, alors qu’elle avait à peine dix-sept ans. Il lui avait donné un maître d’armes, et surtout un moyen d’évacuer toute cette colère qu’elle ne contrôlait pas. Le maître d’arme lui avait appris à se maîtriser, à être plus forte que ses pulsions et même si c’était un combat de chacun instant, jamais elle ne les avait fait ressortir. Elle avait parfois l’impression d’avoir un animal en cage à l’intérieur de son corps. Qui grandissait parfois et secouait si fort les barreaux de sa cage, qu’elle avait terriblement peur qu’il devienne, un jour, bien plus fort qu’elle. En attendant elle se maîtrisait et évitait les émotions trop forts. Darius était le seul être capable de lui faire éprouver quelque chose. Quand il la touchait, elle se sentait plus forte, indestructible et en même temps faible et tremblante.

Il n’avait jamais rien tenté avec elle, gardant ses distances la plupart du temps, sauf quelques rares et précieux moments où il posait ses mains sur elle. Des moments trop brefs. Certaines fois elle croyait voir des signes d’encouragement de sa part, mais toujours trop subtiles pour qu’elle tente quoi que ce soit.

Elle sortit des couloirs labyrinthiques des sous-sols de l’arène et fit un signe de tête à l’esclave qui faisait partie de la garde rapprochée de Darius. Il était plutôt grand, aux muscles fins, la cinquantaine et avait le sourire facile. Il était chargé de l’escorter sur le chemin entre l’arène et la maison. En fait il s’agissait plus de respecter les apparences, puisque jamais Seren ne quitterait Darius.

Ils sortirent donc tous les deux par une porte discrète et firent le chemin inverse, en silence comme d’habitude. L’elfe avait eu la langue coupée par son ancien maître. Il lui fit un grand sourire et Seren comprit qu’il était tout simplement heureux qu’elle ait à nouveau gagné. Au fil des années, une relation particulière, au-delà des mots, s’était instaurée entre eux. Avec un petit sourire en coin Seren lui fit le V de la victoire.

Une fois arrivée à la maison, ils entrèrent par la porte de service et Seren faillit être renversée par une petite tornade.

– Tu es là, tu as gagné !

Seren serra Tia dans ses bras et ébouriffa ses cheveux courts.

– Evidemment que je suis là ! Tu en doutais Dahlen ?

– Non, bien sûr que non !

– Tant mieux. Il faut que je me dépêche de me préparer avant que Darius et ses amis ne reviennent à la maison.

Devant les yeux pétillants de la jeune fille, Seren ne la fit plus attendre trop longtemps.

– Veux-tu m’aider à me préparer Dahlen ?

– Oh dis je peux, je peux ?

Seren ne comprenait pas en quoi l’aider à s’habiller et se coiffer amusait Tia, mais elle ne lui refusait jamais ce petit plaisir. La vie d’esclave était assez difficile comme cela, elle ne voyait aucune raison de priver la jeune fille de petits moments de bonheur.

Elle lui accorda l’un de ses rares et véritables sourires.

– Mais oui tu peux ! Files chercher ma robe pendant que je me baigne.

La jeune fille s’empressa de s’exécuter pendant que Seren se dirigeait vers la salle des bains.

Seren avait eu une petite sœur, dans une autre vie, une vie qui s’effaçait de plus en plus au fur et à mesure du temps qui passait. Malgré elle, elle ne pouvait pas s’empêcher de penser à Elora, sa si douce petite sœur, en voyant Tia.

Avec des gestes mécaniques elle se débarrassa de sa tenue de championne. Elle prit le petit miroir qui se trouvait là et observa les marques de doigts sur son cou en grimaçant. C’étaient les seules traces de son combat de ce soir. Finalement elle s’en sortait assez bien.

Avec délice elle se laissa tomber dans l’eau chaude. Les esclaves savaient qu’elle aimait prendre un bain après ses combats et le tenait toujours près pour elle. Elle se savonna vigoureusement pour retirer le sable, la sueur et le sang. Elle avait parfois l’impression que sa vie ne se résumait plus qu’à ces trois mots.

Elle sortit finalement de l’eau et enfila un déshabillé de soie, cadeau de Darius pour sa première victoire. De toute façon quasiment tout ce qui lui appartenait venait de lui. Sauf ses armes, elle avait tenu à les choisir et c’était son ancien maître d’arme qui les lui avait offertes.

Elle se dirigea ensuite vers sa chambre. Elle était assez spacieuse mais spartiate. Elle n’avait besoin que d’un lit, un bureau, une coiffeuse et une bibliothèque remplie de livre, rien que pour elle. C’était ses trésors, toutes ses histoires lui permettaient de s’évader et lui donnait accès à la culture que personne ne lui donnait.

Tia était déjà là, excité comme une puce. Elle babilla joyeusement pendant que Seren passa derrière son paravent pour enfiler sa robe. Elle était en tissu léger, qui la serrait légèrement au niveau de la poitrine, laissant à nu l’un de ses bras pour retomber en drapé léger le long de ses longues jambes. Elle était d’un blanc crème et bordé de broderies bordeaux. Une longue étole, bordeaux elle aussi, complétait sa tenue.

Lorsqu’elle réapparut devant Tia, celle-ci battit des mains et s’écria :

– Que tu es jolie avec cette robe ! J’adorerai en porter une comme ça !

– Dès que tu seras assez grande je te la prêterais.

– Oh merci ! Allez assied toi je vais te coiffer.

Seren se laissa faire, elle se savait entre de bonnes mains. Tia avait un don. Elle lui attacha simplement les cheveux en arrière en laissant quelques mèches sur le devant pour adoucir son visage. Seren compléta sa tenue par un gros bracelet qu’elle posa sur le haut de son bras laissé à découvert et passa un collier en or assez gros pour couvrir son cou et les marques.

Darius voulait qu’elle soit époustouflante pour ses invités et pour cela rien n’était trop beau. Elle pourrait être jalousée des autres elfes esclaves de la maison mais aucun n’échangerait sa place avec elle. Eux ne risquaient pas leur vie, parfois plus d’une fois par semaine. Ils acceptaient donc les privilèges dont elle bénéficiait.

Une autre esclave les interrompit pour leur faire savoir que le maître requerrait la présence de Seren.

Avec un soupir celle-ci se leva. Un autre combat, plus terrible encore, l’attendait.

 

Rain ne savait que penser de ce qu’il avait vu ce soir. Le combat avait été rude et Némésis s’était montrée impitoyable et pleine de ressources. L’ambiance durant le combat avait été indescriptible, la foule avait été surexcitée et avait eu soif de spectacle et de sang. S’il devait être honnête avec lui-même, le combat l’avait fasciné autant que dégoûté. Darius n’avait semblé nullement troublé pendant le combat, même lorsque sa combattante fut en difficulté. Il s’était contenté d’applaudir sa victoire finale, comme si cela lui importait finalement assez peu.

Il avait ensuite invité une vingtaine de nobles à finir la soirée chez lui pour fêter cette nouvelle victoire de sa Némésis.

C’est pourquoi Rain se trouvait là, assis sur une banquette, un verre à la main. Emilia était à ses côtés et essayait de le faire parler, en vain bien sûr. Cela ne semblait pas la décourager pour autant.

Les Tévintides mangeaient, buvaient et discutaient au son d’un petit groupe de musiciens et à la lumière de nombreuses bougies. Autant dire que Rain s’ennuyait ferme. Il n’avait rien en commun avec ses mages suffisants qui ne savaient même pas se servir un verre seul.

Soudain Darius se leva et se dirigea vers le couloir. Une silhouette sortie de l’ombre.

– Mes amis, voici la reine de cette soirée !

Les invités du magister applaudirent et acclamèrent comme il se doit la grande championne qui était méconnaissable. Si elle était impressionnante dans une arène, elle était resplendissante à cet instant. Cyniquement il se dit que c’était là le but recherché par Darius. Il commençait à cerner un petit peu quel genre de personnage était son « nouvel ami ».

Némésis s’avança dans la pièce, le visage imperturbable. Elle avait d’étonnants yeux verts, de la même couleur que la mousse des forêts si chères aux Dalatiens. Et à cet instant ils brillaient d’une lueur presque dangereuse. Ses Vallaslins ressortaient sur son teint pâle à la lueur des bougies, lui laissant comme des traînés de sang sur le visage.

Elle passa de groupe en groupe, saluant les invités de Darius. Toute cette scène le mettait mal à l’aise. Il avait l’impression que Darius exhibait la jeune femme, comme un objet précieux et rare dont lui seul était le propriétaire. Et c’était très certainement ce qu’il faisait. Décidement, le magister était un manipulateur né. Soudain Rain se rendit compte que la jeune femme faisait toujours en sorte d’être en face de lui, elle ne lui tourna jamais le dos. Cela l’amusa beaucoup qu’elle puisse le trouver dangereux surtout après sa démonstration dans l’arène. Elle exécutait une sorte de ronde autour de lui comme un chasseur se rapprochant de sa proie et il la laissa faire.

Une heure après son arrivée elle finit enfin par arrivée à sa hauteur. Emilia se trouvait toujours à ses côtés et essayait depuis de longues minutes t’attirer son regard vers son généreux décolleté.

Gracieusement, l’elfe s’assied sur la banquette en face d’eux, sirota un peu de son vin et prit enfin la parole.

– Il ne me semble pas vous connaître monsieur, et pourtant vous semblez proche de Darius.

Sa voix était plutôt grave pour une femme et son ton était aussi glacial que son regard. Il sourit légèrement.

– Je ne suis arrivé que cet après-midi, mais Darius et moi nous connaissons depuis très longtemps.

Emilia intervint.

– Et depuis quand les esclaves se montrent aussi insolents ?

L’elfe tourna son regard vers l’humaine et se pencha légèrement vers l’avant.

– Depuis que cette même elfe pourrait vous tuer avec ce simple verre, madame.

Emilia semblait profondément outrée.

– Vous n’oseriez pas !

– Ne me tentez pas.

L’humaine se leva précipitamment.

– Vous dépassez les bornes. Je rapporterai votre attitude à votre maître. Vous ne vous en sortirez pas comme ça.

Rain assista à l’échange, un peu décontenancé par la violence des propos de l’elfe. Mais celle-ci reprit.

– Bien, maintenant que nous sommes débarrassés du paon, j’aimerais savoir ce que vous faîtes dans cette maison et ce que vous voulez à Darius.

– Pourquoi ?

– Parce que je suis aussi là pour veiller à ce que rien ne lui arrive. Je donnerais ma vie pour la sienne.

– Quelle loyauté…

– Ne vous permettez pas de me juger monsieur. Vous ne me connaissez pas.

– C’est vrai, je vous demande pardon.

La jeune elfe sembla surprise.

– Vous n’avez pas à vous excuser, je ne suis qu’une elfe. Mais vous, vous êtes une énigme. Vous ne ressemblez pas aux autres amis de Darius. Ils sont tous à la recherche de son attention et de ses faveurs, des hommes et des femmes bouffis de leur importance. Pas vous. Vous observez la pièce avec des yeux de guerrier, de celui qui voit tout et analyse tout. Qui êtes-vous ?

– Vous m’impressionnez Némésis. Vous êtes très observatrice.

– Vous ne me répondez pas monsieur.

Rain se cala confortablement sur la banquette et fit tourner le vin dans son verre. Cette femme l’intriguait, elle se battait comme une diablesse mais parlait comme une femme instruite.

– Je m’appelle Rain et je suis bel et bien un ami de Darius. Je suis de passage dans l’Empire et il a eu la gentillesse de m’offrir l’hospitalité. Vous allez donc devoir subir ma présence quelques temps dans la maison.

Némésis haussa un sourcil, elle ne sembla pas vraiment dupe mais il lui était impossible de savoir le vrai du faux.

– Rain.

Elle fit rouler son nom sur ses lèvres, comme si elle espérait en extraire ses secrets.

– Vous ne m’avez pas tout dit Rain, mais peu importe j’ai tout mon temps. En attendant je vous ai à l’œil.

– Je suppose que cela à quelque chose de flatteur de se faire surveiller par la Championne de Minrathie.

Il eut la surprise de voir le coin des lèvres de l’elfe se soulever légèrement. Elle savait donc sourire.

– Vous pouvez le prendre comme cela si vous le souhaitez.

Elle regarda subitement loin devant elle. Rain tourna la tête pour voir Darius faire à la jeune femme un léger mouvement de tête. Lorsqu’il tourna à nouveau la tête vers elle, elle était déjà debout.

– J’ai eu une longue soirée, je vais m’éclipser. Je vous souhaite bien du courage avec Emilia.

Elle lui tourna le dos pour partir, mais elle sembla subitement changer d’avis et tourna la tête vers lui.

– A propos, ne m’appeler pas Némésis, ça n’est qu’un pseudonyme ridicule. Je suis Seren. Bonne soirée, Rain.

Elle s’en alla alors, laissant un parfum subtilement féminin derrière elle.

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