Insomnie

Il était tard à Fort Céleste. Cela faisait maintenant quelques semaines qu’ils y étaient installés et Aerin ne s’y faisait pas encore. Elle avait passé sa vie dehors, à l’air frais. Dormir tous les soirs dans un grand lit, à la lueur d’une cheminée n’était pas pour lui déplaire mais elle n’y était pas encore habituée. Quand tout le monde était couché le soir, elle restait éveillée, attendant que le sommeil la trouve enfin.

Pour une fois, elle décida de mettre à profit ces heures d’insomnies. Elle sortit de ses appartements qui venaient d’être refaits à neuf. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi ils avaient décidé de commencer par sa chambre alors que le travail de reconstruction était colossal et certains endroits nécessitaient des réparations bien plus urgentes que sa chambre. Mais Joséphine avait été intraitable. Que diraient les gens s’ils savaient que l’Inquisitrice logeaient dans un taudis ? Aerin supposait qu’il devait y avoir une logique à tout ça, mais elle lui échappait complètement.

Ce soir elle décida de se rendre dans la bibliothèque qui était déjà bien pourvue. Elle avait repéré un ou deux ouvrages sur la magie qu’elle souhaitait lire, mais n’en avait pas encore eu le temps. Elle avait commencé sa formation de Mage des Failles mais ne s’y était pas encore vraiment attelée. Bien sûr, elle pourrait demander des conseils à Solas mais à la vérité, l’apostat l’intimidait beaucoup. Il semblait tellement sage, qu’à côté, elle se sentait bien idiote et ignorante. Pourtant elle avait beaucoup étudié, ayant toujours été fascinée par la magie. Mais ses connaissances ne semblaient jamais devoir égalées celles de Solas.

Doucement, pour ne réveiller personne, elle traversa le hall vide et plein de morceau de bois et de pierre. Elle n’avait jamais eu de maison en pierre avant mais elle devait avouer qu’elle se sentait plutôt bien dans cette imposante forteresse. Sans doute à cause de la magie elfique qui imprégnait les lieux, selon Solas.

« Non Aerin, ne repense pas à lui ». L’étreinte qu’ils avaient échangé dans l’Immatériel avait été à la fois magique, merveilleuse et tellement frustrante. Depuis qu’elle avait eu un aperçu de ses baisers, elle voulait goûter ses lèvres, elle voulait un vrai baiser. Mais depuis ce jour, il n’avait absolument rien tenté, et de son côté elle était bien trop intimidée pour ne serait-ce qu’oser le regarder dans les yeux.

Elle n’était pas comme cela d’habitude. Elle n’était pas du genre timide et se moquait plutôt de ce que les autres pouvaient bien penser d’elle. Mais avec lui, tout était différent. Elle cherchait ses regards, son approbation, sa fierté. Cela en devenait presque ridicule mais elle ne pouvait pas s’arrêter. Aucun homme ne l’avait encore regardé comme Solas la regardait. Comme une égale, une personne intéressante, il voyait au-delà de sa froideur, de sa barrière d’indifférence et de sa beauté physique. Et malgré elle, elle fondait comme neige au soleil. Chaque nouvelle conversation avec lui lui montrait de nouvelles perspectives, et l’enrichissait au plus haut point.

Elle ouvrit la porte de la rotonde et la traversa, admirant au passage les fresques peintes par Solas depuis leur arrivé. Elle toucha la peinture avec révérence, du bout des doigts. Elle leva haut la bougie pour admirer les nombreux détails.

Enfin elle monta les marches vers la bibliothèque et toujours sans bruit farfouilla dans les étagères pour trouver le livre qu’elle cherchait. Elle entendit soudain du bruit et se retourna vivement. Rien. Elle avait dû rêver, ou alors c’était l’un des soldats qui effectuait sa ronde habituelle. Elle haussa les épaules et chercha à nouveau. Enfin elle le trouva tout en haut d’une bibliothèque. Elle soupira. Evidemment jamais les choses n’étaient simples ! Elle monta sur un marchepied, mais là encore elle n’était toujours pas assez grande. Bon sang, elle n’était pourtant pas de petite taille, mais ces étagères étaient beaucoup trop hautes. En extension, sur la pointe des pieds, elle arriva enfin à frôler l’ouvrage. Une voix au timbre grave et légèrement ironique résonna alors :

– Comptez-vous volez votre propre bibliothèque, Inquisitrice ?

Surprise, Aerin sursauta violemment et manqua de peu de tomber. Aussitôt Solas fut à ses côtés, lui maintenant la taille. La chaleur des mains de l’apostat se propagea immédiatement à Aerin qui rougit violemment. Sous le coup de la frayeur et de la proximité physique de l’elfe, son cœur battit follement et elle posa une main apaisante sur sa poitrine.

– Mythal, vous m’avez fait une de ces peurs !

Solas sourit et lâcha ses hanches.

– J’en suis désolé Inquisitrice. Descendez, je vais vous attraper le livre que vous cherchiez.

Aerin s’exécuta et rougissant toujours, elle lui indiqua du doigt celui qu’elle voulait. Solas lui attrapa sans difficulté et encore une fois la jeune femme admira le physique hors du commun de l’apostat. Il était tellement plus grand et large d’épaules que les autres elfes qu’elle avait rencontrés. Brusquement elle se rendit compte qu’elle venait de parler à voix haute.

Solas lui sourit:

– Eh bien merci, je suppose qu’être plus grand et « large d’épaule » a ses avantages.

Solas lut le titre du livre, haussa un sourcil interrogateur et lui demanda :

– Vous vous intéressez à la Magie des Failles, Inquisitrice.

Maladroitement, Aerin essaya de lui répondre sans bafouiller.

– Euh oui. Depuis peu, en fait. Je la trouve assez fascinante et peu commune.

Solas lui offrit le petit sourire en coin, qu’elle avait appris à guetter.

– Oui c’est aussi ce que je pense. Voulez-vous de l’aide pour son étude ?

– Oh je ne voudrais pas vous ennuyer avec cela. Je saurai bien me débrouiller.

– Vous ne m’embêter jamais, Inquisitrice. Les moments passés avec vous sont toujours enrichissants.

« Mythal, Aerin, si tu oses encore rougir, il va te prendre pour une adolescente qui n’a jamais discuté avec un homme de sa vie. Reprends-toi ! »

Elle réussit à prendre sur elle et au lieu de colorer ses joues elle lui offrit également un sourire.

– Dans ce cas, avec plaisir.

Solas lui offrit alors sa main.

– Bien, descendons alors. Inutile de prendre ce livre. La Magie des Failles est plus intuitive que studieuse.

Aerin ouvrit des yeux ronds, mais instinctivement posa sa main dans la sienne :

– Vous voulez commencer maintenant ?

– Pourquoi pas ? Vous préféreriez peut-être que je vous aide à trouver le sommeil ?

Le faisait-il exprès ? Sachant ce qu’il s’était passé durant leur premier sommeil ensemble, Aerin se voyait mal, se balader à nouveau avec lui dans l’Immatériel.

– Non, non ! J’aime autant commencer!

Solas la guida au centre de la pièce. D’un geste de la main il alluma les quelques torches autour de la rotonde.

Il posa une fiole vide sur son bureau et fit recula la jeune femme de quelques pas.

– Nous allons commencer par un sort assez simple. Vous allez essayer de renverser cette fiole à l’aide d’un poing de l’Immatériel.

Aerin croisa les bras et haussa un sourcil, sceptique.

– N’y-a-t-il rien de plus facile pour commencer ?

Solas rit doucement.

– Vous vous en sortirez très bien.

Il se mit ensuite à lui expliquer la particularité de la Magie des Failles et Aerin écouta, attentive, posant des questions lorsqu’un concept lui échappait. Elle aimait apprendre et finalement Solas se montra un professeur patient et humble.

– Il est temps de passer à la pratique Inquisitrice. Vous savez quoi faire…

Aerin se mit bien face à la fiole et se concentra. Elle monopolisa une belle quantité de magie et la guida vers l’objet de verre. Un « pouf » assez pathétique retentit mais ce fut bien tout.

Solas fit un petit bruit de gorge, essayant de camouflant son rire. Contrariée de ne pas avoir réussi du premier coup, Aerin fit la moue.

– Très belle conviction Inquisitrice, mais comme je vous l’ai dit, la Magie des Failles est intuitive. Vous réfléchissez beaucoup trop lorsque vous lancez un sort.

Il passa derrière elle, beaucoup trop près à son goût et guida sa main, lui prenant le poignet. Son souffle titilla le bout de son oreille. Elle ferma brièvement les yeux.

– Détendez-vous, Inquisitrice. Ressentez l’énergie vous envahir. Lorsqu’elle vous parcourt les doigts, alors vous savez que vous pouvez la libérer. La sentez-vous ?

Aerin souffla.

– Oui.

Elle fit comme il lui indiquait et libéra sa magie au bon moment. Malheureusement sans guère plus de résultats. Néanmoins ils purent distingués une vague forme de main se matérialiser devant eux.

Solas ne bougea pas.

– Très bien, Aerin. Vous venez de faire un pas de géant. Continuez.

Aerin essaya de se reconcentrer et après quelques essais toujours infructueux, elle soupira de frustration.

– Inutile, je crois que cela suffit pour ce soir.

Gentiment, l’apostat insista.

– Essayez encore une fois. Je vais accompagner votre mouvement.

Pour lui faire plaisir elle s’exécuta. Elle remobilisa sa magie et sans grande conviction ni grande concentration elle laissa s’échapper sa magie guidée par la main de l’apostat. A sa grande surprise, un poing parfaitement formé se matérialisa, parcourut la courte distance entre elle et le bureau et renversa avec fracas la fiole qui s’écrasa sur le sol de pierre.

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©Lowenael

Les yeux pétillants, le sourire aux lèvres, elle tourna la tête vers lui.

– Avez-vous vu ? J’ai réussi !

Le visage assez proche du sien, Solas lui sourit et posa un regard plein de fierté sur elle. Aerin se trouva alors prisonnière de ses yeux. Il se trouvait toujours très proche d’elle, l’autre main de l’apostat avait trouvé son chemin sur sa hanche et elle n’avait qu’à avancer légèrement la tête pour l’embrasser.

Leurs visages avaient retrouvé leur sérieux, les yeux dans les yeux, le souffle légèrement saccadé. Aerin ne pouvait se détacher de lui et sincèrement, elle pensait que le mage s’en chargerait pour elle. Mais Solas ne fit pas mine de bouger non plus. Soudain, elle la vit. La lueur qu’il avait eu juste avant de se détourner d’elle dans l’Immatériel. Un soupçon de honte et de douleur mélangée. Il allait reculer, aussi sûrement qu’il l’avait fait la première fois. Alors Aerin bougea instinctivement, comme pour le retenir, et posa sa main sur sa joue. Manifestement, cela fonctionna puisqu’il ne recula pas mais au contraire se pencha vers elle. Lentement, très lentement, leurs lèvres se frôlèrent, dans une caresse aérienne, presque trop légère. Puis, à force de se chercher, elles se trouvèrent et se pressèrent avec plus d’insistance l’une contre l’autre. Les lèvres de Solas étaient encore meilleures que dans ses rêves, douces et fermes, brûlantes et froides, pleine de passion et de retenu. Mais s’il n’approfondissait pas son baiser, elle allait certainement en mourir de désir inassouvi. Enfin, après quelques minutes de simples baisers, il lui mordilla doucement les lèvres, demandant la permission d’aller plus loin. Avec un gémissement de plaisir, Aerin se tourna tout à fait vers lui et passa ses bras autour de son cou, une main contre l’arrière de son crâne. Elle s’ouvrit à lui et découvrit un nouveau seuil de plaisir, lorsque la langue de Solas envahit sa bouche, l’explorant, la cherchant, la titillant. Ne voulant pas rester inactive Aerin se battit pour la domination du baiser et finalement obtint ce qu’elle désirait, l’accès à sa bouche. Elle en dégusta le moindre recoin, faisait à son tour gémir le mage.

Les mains de Solas s’étaient sagement ancrées dans son dos, bien trop sagement au goût d’Aerin. Elle voulait les sentir partout sur elles. Heureusement, comme s’il lisait dans ses pensées, l’une d’elle remonta sur sa nuque et se perdit dans ses longs cheveux blonds, lui maintenant la tête dans un angle parfait pour continuer de l’embrasser, alors que sa deuxième main glissa plus bas et vint flatter la rondeur de ses fesses.

Le baiser qu’ils échangeaient n’avait rien de comparable avec celui dans l’Immatériel. Il était plus sauvage, plus demandeur, plus exigeant, plus urgent.

Elle allait avoir besoin de toute la force de Mythal et de Falon’Din réunit pour arrêter maintenant. Son corps était en feu et plus le baiser s’approfondissait plus la chaleur semblait se diriger entièrement vers son bas-ventre. Décidemment cet elfe bouleversait tout son univers. Jamais elle ne s’était sentit ainsi. Elle avait déjà ressenti du désir, bien sûr, elle n’était pas une sœur chantriste et malgré ce que certains dans son clan disaient derrière son dos, certains hommes n’avaient pas refusé de partager sa couche. Mais avec Solas, ce désir atteignait un niveau presque effrayant.

Après de longues minutes, leurs bouches se séparèrent enfin. Hors d’haleine, les yeux fermés, front contre front, ils prirent le temps de retrouver leurs esprits.

Elle ne voulait pas briser la magie de l’instant mais elle se mordilla doucement la lèvre inférieure et demanda doucement.

– Dites-moi que nous ne sommes pas dans l’Immatériel ?

Solas rit.

– Non, je vous assure que nous n’y sommes pas.

– Bien, tant mieux.

Solas s’éloigna alors lentement d’elle. Il prit sa main dans la sienne et lui en baisa le dos.

– Pardonnez-moi Aerin. Je n’aurais pas dû.

Décontenancée, la jeune elfe lui demanda, hésitante :

– Pourquoi ?… N’avez-vous donc rien ressenti ?

Solas la regarda droit dans les yeux, une lueur étrange dans le regard.

– Au contraire, Inquisitrice. Bien au contraire.

Il recula d’un pas et reprit son masque d’apostat mystérieux.

– Si vous le souhaitez nous pouvons continuer votre entrainement durant quelques semaines, Inquisitrice.

Aerin était un peu perdue. Il y a encore une minute elle était dans ses bras et ils s’embrassaient à perdre haleine et maintenant il se comportait comme si rien ne s’était passé. Personne ne pouvait brider ainsi ses sentiments. Pourtant Solas semblait très bien y arriver. Elle commença :

– Mais…

Elle abandonna vite l’idée de discuter de ce qui venait de se passer avec lui. Son visage était complètement fermé et son langage corporel indiquait clairement qu’il ne souhaitait aucunement s’attarder là-dessus.

Elle croisa ses bras haut sur la poitrine, les frictionnant alors qu’un frisson traversa son corps privé de chaleur. Elle se sentait presque furieuse d’avoir été rejetée ainsi pour la deuxième fois. Alors elle réagit comme elle le faisait toujours, elle remit sa barrière de glace autour d’elle et hautaine elle releva le menton sifflant d’une voix glaciale.

– Je vous remercie Solas, ça ne sera pas nécessaire. Joséphine m’a, de toute façon, trouvé une enseignante. Je vous remercie de m’avoir consacré votre précieux temps.

Solas s’inclina légèrement.

– Je suis à votre disposition lorsque vous le souhaitez, Inquisitrice.

– Bonne nuit Solas.

– Bonne nuit Inquisitrice.

Aerin sortit de la rotonde, le cœur lourd.

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