Entre deux gorgées

Entre deux gorgées

Le soir était tombé sur les collines des Marches Solitaires. Quatre agents de la toute nouvelle Inquisition avait monté un petit campement improvisé, uniquement composé de sacs de couchage disposés en cercle autour d’un feu. Les discussions étaient animées, surtout entre Cassandra et Varric qui semblaient passer leur temps à se chamailler. La Chercheuse prônait le sens du devoir et du sacrifice pour leur noble cause lorsque le Messager d’Andrasté la coupa net dans son discours.
– Rien ni personne ne vaut la peine qu’on se sacrifie.
Le ton sec et l’air lointain de Seth trahissaient son amertume.
– Laissez-moi deviner, Aimable, vous avez été trahi par une personne en qui vous aviez confiance et pour qui vous aviez tout abandonné ? Par un grand amour peut-être ? Elle est partie avec votre meilleur ami après avoir revendu tous vos biens ? Supposa Varric, l’esprit toujours rempli de récits hauts en couleurs.
– J’aurais préféré.
– Là, mon garçon, vous en avez trop dit ou pas assez.
– L’enfoiré de l’histoire, c’était moi.
– Ha ! Intéressant ! Il y avait une femme ? Il y a toujours une femme dans ce genre d’histoires.
– Varric, s’il vous plaît, soupira Solas.
– Vous savez quoi ? Laissez tomber.
Seth fit mine de se lever mais fut rattrapé par la main de Varric qui s’était rapidement posée sur son épaule, le forçant à se rasseoir.
– Alors là, l’Elfe, il n’est pas question qu’on vous laisse filer sans en savoir plus !
Le nain lui resservit un godet de vin en l’encourageant à leur raconter toute l’histoire. Seth se résigna à leur confier ce qu’il avait sur le cœur.
– C’était il y a quatre ans, la vie plan-plan des Dalatiens ne me convenait pas, j’avais donc quitté mon clan pour chercher du boulot à Orlaïs. J’ai galéré des semaines sans rien trouver, puis un jour j’ai entendu des rumeurs à propos d’un groupe qui cherchait quelqu’un pour une mission spéciale. Je me doutais que l’affaire n’était pas claire, mais tout ce qui comptait pour moi c’était la forte récompense promise. Je suis rentré en contact avec eux et il s’est avéré que les types en questions préparaient un gros coup.
– Coup d’état ? Enlèvement avec rançon ? Cambriolage ?
– Cambriolage.
– Bingo ! S’exclama Varric, triomphant.
– Et vous y avez participé ? Demanda Cassandra avec une certaine appréhension.
– Oui.
La Chercheuse désapprouva grandement. Elle qui était déjà déçue par le caractère difficile du Messager d’Andrasté, apprendre maintenant qu’il avait, en plus de cela, un passé criminel… C’en était trop. Cassandra vida son verre d’une traite, puis ordonna à Varric de la resservir. Une ambiance pesante s’était installée autour du feu de camp. Chacun regardait le contenu de son godet. Solas rompit le silence.
– Avec tous les préjugés dont ils font l’objet, il n’est pas aisé pour les elfes, qui plus est dalatiens, de trouver du travail en ville.
– C’est vous qui parlez de préjugés sur les Dalatiens ? Ironisa Seth.
– Justement, en toute humilité, je me considère comme une personne ouverte d’esprit et philanthrope, pourtant…
– « En toute humilité », hein ?
– Pourtant, reprit posément Solas, je me méfie d’eux. Alors, les humains d’Orlaïs… Il n’est pas étonnant que vous n’ayez trouvé du travail que dans l’illégalité.
– Ne lui cherchez pas d’excuse, Solas, intervint Cassandra. En faisant des efforts, il aurait pu se faire engager comme domestique par n’importe quelle famille aisée.
– Laissez finir le petit, Chercheuse. Quelque chose me dit que cette organisation de cambriolage n’est que le lancement d’une intrigue bien plus passionnante, devina Varric, une lueur d’excitation mêlée de curiosité dans les yeux.
– Je me suis bien fait engager par une riche famille, mais comme garde du corps. Le plan était que je gagne la confiance du patriarche pour qu’il me laisse un double des clés de son bureau où se trouvait un énorme coffre fort rempli d’or. D’après nos informateurs, la deuxième personne qui connaissait la combinaison de ce coffre n’était autre que sa fille, Encia. J’étais donc aussi chargé de lui soutirer cette information… en douceur. Par chance, la demoiselle était jeune et naïve, du genre à tomber rapidement amoureuse, vous voyez. Et dès notre première rencontre, j’ai senti que je lui plaisais.
– « En toute humilité », plaisanta Solas, tandis que Cassandra laissait s’échapper son râle caractéristique.
– C’était une opération délicate, les types qui m’avaient engagé le savaient et ils étaient prêts à la laisser s’étaler sur plusieurs mois pour assurer son succès. Dans un premier temps, je me suis concentré sur mon boulot de garde du corps du père. Je voulais d’abord m’attirer sa confiance, chose impossible si j’avais directement fait du charme à sa petite princesse. Nous avions pourtant innocemment commencé à sympathiser. Mais le peu d’attention et de gentillesse que je lui apportais lui montaient déjà à la tête.
Seth marqua une pause pour vider son verre cul-sec. Il avait les mains crispées sur son godet et un regard grave dans lequel dansaient les reflets du feu de camp. Ses compagnons s’échangèrent des regards hésitants, voulurent lui dire qu’il pouvait s’arrêter si c’était trop dur pour lui de continuer, mais chacun se tut, avide d’en apprendre davantage. Le Messager reprit la parole après quelques minutes qui leur semblèrent interminables, tant ils étaient suspendus à ses lèvres.
– Au bout de deux mois, j’avais enfin le double des clés du bureau, il ne me restait plus qu’à obtenir la combinaison du coffre. Je suis donc passé à la vitesse supérieure avec Encia. Fleurs, cadeaux, déclaration… Elle marchait à fond. Elle inventa même une fausse histoire de menaces d’enlèvement pour que son père me confie sa garde nuit et jour. L’ennui, c’est que pour palier à mon absence, il engagea quelqu’un d’autre pour assurer sa propre sécurité. Un type malin, en plus d’être balaise. Le plan était compromis, mais je voulais risquer le tout pour le tout. Une nuit, je profitais qu’Encia soit en totale confiance après l’extase pour lui soutirer l’information. J’attendis qu’elle s’endorme pour me rendre dans le bureau de son père. Je m’y introduisis, mais j’eus à peine le temps d’ouvrir la porte du coffre qu’elle se referma violemment, manquant de peu de me sectionner les doigts. C’était ce molosse de nouveau garde du corps ! Il avait entendu les rumeurs du cambriolage circuler… Et il avait vu clair dans mon jeu. Il était donc resté monter la garde dans le bureau pour confirmer ses doutes. Il me sauta dessus comme un chien enragé, son arme tendue vers moi, prêt à m’éventrer.
Seth marqua de nouveau une pause pour se resservir du vin.
– Mais vous le faiites exprès ?! S’écria soudainement Cassandra au bord de la crise de nerfs, faisant sursauter l’elfe qui en renversa son verre par terre. Vous ne pouvez pas vous arrêter au beau milieu d’une action aussi intense !
Lavellan ramassa lentement son godet et le fit remplir par Varric. Son regard était maintenant empli d’une immense tristesse, une expression de profonde culpabilité que Solas pouvait reconnaître entre mille.
– Mais, ce chien enragé n’avait pas remarqué sa jeune maîtresse qui m’avait suivi en secret… Encia fit rempart de son corps et se prit le coup à ma place. La surprise de sa diversion désarçonna mon agresseur, ce qui me permit de lui lancer ma dague en plein face, le tuant sur le coup. Encia, elle, baignait dans son sang mais était toujours consciente. Je me précipitais sur elle en lui criant « T’es folle ! Pourquoi t’as fait ça ?! »… Elle me caressa la joue en me souriant… Je connaissais sa réponse. Elle ne méritait pas ce sort, tout comme je ne méritais pas son amour et encore moins son sacrifice.
La gorge nouée, Seth baissa la tête et se la prit dans les mains.
– Elle est morte pour un mensonge.
Varric lui passa la main sur l’épaule en signe de compassion. Voyant l’état du Dalatien, il s’en voulait d’avoir insisté pour qu’il se mette à table.
– Allons, mon garçon. Vous savez ce qu’on dit, le passé, c’est le passé. Vous n’y pouvez plus rien, alors ne le laissez pas vous ronger.
Le silence envahit de nouveau le petit campement de fortune. Solas attisait doucement les braises à l’aide de son bâton, prenant garde à ne pas trop le brûler. Cassandra avait la mâchoire serrée, son sens de la justice mis à rude épreuve. Cependant, elle ressentait la détresse qu’avait engendré ce souvenir pénible et n’avait pas le cœur à accabler Lavellan davantage. Seth s’allongea dans son sac de couchage en tournant le dos au feu.
– Rien ni personne ne vaut la peine qu’on se sacrifie. Surtout pas moi. Alors, Messager de mes fesses ou pas, occupez-vous des vôtres.

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