Chapitre 1 – Celui qui perd la face

Noria émergea doucement d’un profond sommeil. Sans ouvrir les yeux, elle profita de cet état bienfaisant entre l’éveil et la torpeur pour se laisser aller. Elle sentit tout de suite qu’il devait être relativement tôt. Elle se demanda donc ce qui avait bien pu la réveiller. D’ailleurs elle ne se trouvait pas dans sa tente. Mais où se trouvait-elle ? Un ronflement sonore répondit à ses interrogations silencieuses. Résignée, elle ouvrit finalement les yeux pour confirmer ce qu’elle suspectait déjà. Avec un léger grognement, elle reconnut l’homme qui dormait à ses côtés. Par Mythal qu’est-ce qui lui avait pris d’accepter de partager la tente de Beren cette nuit. Cet homme était une vraie plaie ! Alors qu’elle ne cherchait qu’un divertissement passager, il voulait absolument « l’amour pour toujours » et surtout lui « passer la bague au doigt » comme disaient les Shems. Non décidément il avait dû se passer quelque chose pendant la soirée pour qu’elle se laisse embobiner par cet homme.

Soudain tout lui revint d’un coup ! C’était aujourd’hui ! La délégation Lavellan devait venir aujourd’hui ! Et en tant que fille du meilleur chasseur des Hamiadahlen et surtout en tant que candidate pour une opération commune entre différents clans, chose très rare, elle se devait de les accueillir aux côtés de son père et de l’Archiviste Galdor. Elle pouvait encore entendre les recommandations de son père, comme s’il se trouvait dans la pièce. « Noria, mon petit rayon de Soleil, il faut impérativement faire bonne impression demain, tu m’entends ? Pas de mauvaise blague, ma fille. Soit parfaite en tout point de vue et surtout… Parfaitement à l’heure, si tu sais ce que cela veut dire ».

Il allait la tuer c’était certain. Mais elle avait encore le temps, enfin il fallait quand même qu’elle se presse. Rapidement elle sortit du lit, enroula un plaid à la va vite autour de son corps nu, fourragea dans ses cheveux emmêlés, tâtonna pour trouver ses vêtements et fonça comme une furie hors de la tente de Beren.

Ce n’était qu’une fois dehors, alors qu’une douce brise, un peu fraîche, lui retira les derniers lambeaux de sommeil qui embrumaient encore son esprit, qu’elle se mit à réfléchir. Mais il était trop tard.

La délégation Lavellan était déjà là, en avance apparemment. La première personne à la remarquer fut l’Archiviste Lavellan, qui bouche bée la regarda comme si elle venait de se transformer en démon. Puis c’était l’elfe à côté de lui qui posa ses yeux sur elle. Et par les Faiseurs quel homme ! Elancé et plus grand que les elfes qu’elle avait rencontré, les cheveux mi-longs de la même couleur que les feuilles en automne et le regard aussi doré que le sien. Elle pouvait même voir briller des piercings sur son visage. Quand il prit pleinement conscience de la situation délicate de la jeune elfe, un sourire paresseux et charmeur vint étirer ses lèvres et une lueur d’amusement fit pétiller son regard envoûtant. Il respirait la sensualité et paraissait tellement… tellement peu Dalatien. « Noria, reprends-toi ma grande, tu n’arrangeras pas ta situation en bavant sur cet homme ! »

Devant l’étonnement de leurs invités, Galdor et son père se tournèrent également vers elle. Si ce n’était pas elle qui était l’objet de toute cette attention, elle aurait pu trouver leurs expressions des plus comiques.

Elle avait déjà eu affaire à des situations humiliantes, trop de fois pour les compter d’ailleurs. A croire qu’elle était une sorte d’aimant à ennuis. Son père avait les yeux exorbités et ne semblait pas croire ce qu’il voyait, Galdor se contenta de pousser un profond soupir.

Bien, la situation était de toute façon critique. Elle n’avait pas le choix. Se parant du peu de dignité qui lui restait, elle releva le menton bien haut et s’approcha d’eux comme si elle portait la plus belle des robes d’Orlaïs et qu’elle se trouvait à la cour de l’Impératrice Sélène en personne. Elle s’arrêta à la gauche de son père, portant toujours ses habits dans les bras. Celui-ci essayait vainement de reprendre ses esprits et de formuler une phrase :

 – Voici ma … ma… ma…euh…

Elle ne pouvait décemment pas le laisser se ridiculiser ainsi, il y avait tout de même des limites.

– Sa fille, Noria. Même si je suis sûre qu’à cet instant précis, il préfèrerait que ça ne soit pas le cas. N’êtes-vous pas légèrement en avance, reprit-elle en se tournant vers Deshanna Istimaethoriel, l’archiviste Lavellan.

– Oui c’est une idée de Seth de faire le voyage de nuit, lui répondit-il en montrant du menton le jeune elfe qui se tenait à ses côtés, le même sourire ironique sur les lèvres. Pour passer inaperçu je crois. Enfin je suspecte que c’est uniquement dans le but de me réveiller en plein milieu de la nuit.

– Vous m’offensez, L’Ancien, s’offusqua ledit Seth en portant une main sur son cœur.

Donc elle devait son malheur à cet homme, cet homme superbe qui en plus avant une voix charmeuse à souhait avec un petit accent rauque, peut-être d’Orlaïs. Décidément il avait tout pour lui. Les Dieux devaient vraiment la détester aujourd’hui. Pour la première fois elle croisa le regard de Seth et essaya de ne pas se perdre dans le mordoré de ses yeux. Il lui adressa un discret clin d’œil. Quelle suffisance ! Il croyait vraiment que ce genre de truc marchait avec les femmes ? Bon cela fonctionnait apparemment, mais elle préférerait avaler une fiole de larmes des morts que de se l’avouer. Elle força un grand sourire sur son visage et s’exclama :

– Mais quelle bonne idée ! Bien ! Les matinées sont frisquettes en ce moment vous ne trouvez pas ? Je vous retrouve dans quelques minutes, le temps de passer… euh quelque chose de plus chaud.

– Vous voulez dire des vêtements ? Demanda innocemment Seth, l’air de rien.

A nouveau elle croisa son regard. S’il pensait que ces petites piques ridicules allaient la déstabiliser, il se fourrait le doigt dans l’œil. Elle avait grandi avec quatre grands frères et deux grandes sœurs. Etant la plus jeune, elle connaissait toutes les astuces pour faire tourner quelqu’un en bourrique, et grâce à sa fratrie elle avait gagné un calme à toute épreuve.

– C’est cela oui des vêtements, merci… Seth c’est ça ?

Il inclina légèrement le torse, le même sourire diabolique étirant ses traits.

– Pour vous servir, Lethallan.

Elle renifla de dédain et tourna les talons, se dirigeant enfin vers sa destination première, l’abri sécurisant de sa tente. Mais un raclement de gorge qui ne faisait même pas semblant d’être discret se fit entendre. Sans se retourner, elle sut d’emblée de quelle gorge il provenait et demanda :

– Oui Seth ?

– Je crois que vous avez oublié quelque chose.

Oh Faiseurs ! Faites que ça ne soit pas ce à quoi elle pensait ! Lentement elle se retourna. Décidément ça n’était pas son jour. L’elfe s’était avancé et avait apparemment ramassé quelque chose qu’elle venait de faire tomber. Il faisait tourner ce quelque chose autour de son doigt la regardant droit dans les yeux et luttant contre le rire qui menaçait de franchir ses lèvres. Et ce quelque chose c’était son sous-vêtement ! Que Mythal la protège.

Derrière lui son père faisait, semble-t-il, une attaque d’apoplexie, soutenu par un Galdor qui hésitait entre la stupéfaction et l’horreur. Là s’en était trop !

Rouge de colère, Noria se précipita vers lui, repris brusquement son bien et tourna les talons, suivi par le rire de Seth qui avait enfin réussi à franchir la barrière de sa bouche.

Il allait payer pour cet affront, oh oui il allait le payer …

 

Seth n’en avait pas cru ses yeux ! Une espèce de tornade blonde avait surgit d’une tente à moitié nue. En une fraction de seconde, ce petit bout de femme venait de pimenter son séjour ennuyeux, avec son clan tout aussi ennuyeux. Elle lui arrivait à peine au milieu de la poitrine et pourtant elle semblait prendre plus de place que tout le groupe réuni. Elle ressemblait à un petit rayon de soleil, en plus sexy, avec des formes juste là où il le fallait. Malheureusement l’espèce de couverture qui entourait son corps était bien trop épaisse pour ne faire que deviner ce qui se cachait en-dessous. Tout chez elle était doré, de ses cheveux mi-longs qui lui arrivaient aux épaules, à son teint légèrement hâlé prouvant qu’elle passait la plupart de son temps au soleil, jusqu’aux iris de ses yeux étirés, comme ceux d’un chat.

Il avait pris un malin plaisir à essayer de la déstabiliser, et sans le coup de pouce du sous-vêtement perdu, il n’y serait peut-être même pas arrivé. Elle semblait avoir de la répartie et lui paraissait cent fois plus intéressante que ces bouseux de Dalatiens.

Pour la centième fois au moins aujourd’hui il se demandait encore pourquoi il était revenu chez les Lavellan. Après ce qui s’était passé à Orlaïs il avait ressenti le besoin de changer d’air, de retrouver une certaine sérénité. Mais, après quelques mois passé avec son ancien clan, il s’ennuyait tellement qu’il était même prêt à prendre n’importe quelle mission. Tout sauf cet immobilisme qu’il avait déjà fui des années auparavant.

Mais finalement il n’était pas mécontent de ce voyage. Cette semaine allait vraiment être très intéressante.


Elle allait l’étriper ! Comment pouvait-elle être attirée par cet homme horripilant à souhait ! Elle fit passer sa rage sur le pauvre plaid qui avait préservé sa dignité et mit sa chemise, son corset et son caleçon. Elle enfila ses mitaines d’archère, une lui arrivait au coude tandis que l’autre s’arrêtait à son poignet. Elle bouillonnait tellement de rage qu’elle dû s’y reprendre à plusieurs fois pour nouer ses bottes. Un coup de peigne dans ses cheveux et voilà elle se sentait en pleine possession de ses moyens ! Elle savait que son apparence n’avait rien de très Dalatien mais elle s’en fichait pas mal. Son décolleté était trop généreux et pigeonnant grâce au corset. Elle avait fait confectionner ses vêtements par une talentueuse shem qui ne lui avait posé aucune question. Quand on était la septième enfant d’une famille on avait envie de sortir du lot.

Par habitude elle passa son carquois dans le dos, attacha sa petite dague à la cuisse et pris son arc. C’est de son pas chaloupé qu’elle se rendit dans la tente de l’Archiviste où les « puissants » des deux clans s’étaient réunis. Tout le monde était là évidemment. Et apparemment les deux clans avaient hâte de discuter. A priori le conflit entre les mages et les templiers ne les concernait pas mais les mages apostats commençaient à envahir leurs territoires, et leur venue n’apportait rien de bon, hormis la violence et les combats. Ils avaient entendu des rumeurs de Conclave et comptaient bien savoir ce que les Shemlens tramaient. Cette fois les Dalatiens ne resteraient pas passifs. Il avait été décidé que plusieurs elfes, sélectionnés parmi les deux clans partiraient espionner les évènements du Conclave. Seth et Noria faisaient partis des « heureux » candidats. Tous les deux avaient été volontaires.

D’ailleurs en parlant du loup, Noria pouvait sentir le regard appréciateur de Seth sur sa silhouette lorsqu’elle s’assit en face de lui à côté de son père. Tiens, tiens, ainsi donc elle n’était pas la seule à éprouver cette subite attirance. Le jeu était donc équilibré. Tant mieux. Noria n’était pas du genre à minauder où à aimer l’art subtil de la séduction. Quand elle voulait quelque chose elle le prenait tout simplement. Mais pour une fois elle sentait un adversaire à sa mesure. Et vu l’attitude de l’elfe à son égard, Seth ne devait absolument pas douter de son pouvoir de séduction. Elle avait envie de jouer ; elle le voulait à genoux, la suppliant de partager sa couche, ivre de passion pour elle, entre ses cuisses…

Par Mythal, elle espérait que personne n’avait remarqué la soudaine rougeur de ses joues. C’est dans ce genre de situation qu’elle se félicitait de ne pas avoir le teint de porcelaine de sa mère.

Comme s’il utilisait un sort pour lire dans ses pensées, Seth croisa son regard et lui offrit ce fameux sourire qu’elle décida d’appeler « Genoux Tremblants » parce qu’elle était certaine que s’il lui décochait ce fameux sourire alors qu’elle était debout, il y avait de grande chance que ses jambes ne la portent plus.

Mais enfin que lui arrivait-il ! Ça n’était pourtant pas la première fois qu’elle se trouvait face à un beau garçon. A bientôt vingt-cinq ans on ne pouvait pas franchement la traiter de pucelle inexpérimentée. Et pourtant elle ne pouvait s’empêcher de lire mille promesses dans ses yeux, et d’imaginer tous les endroits où elle voudrait qu’il pose sa bouche.

Elle se détacha de son regard magnétique et feignit l’ennui le plus profond. Mais elle pouvait encore sentir le regard de Seth sur elle. Bon sang cet homme n’avait donc aucune retenue, aucune tenue !

Il faisait beaucoup trop chaud dans cette tente confinée. Il fallait qu’elle s’aère l’esprit. Voyant que la discussion, de toute façon, ne requérait nullement sa présence elle en profita pour s’éclipser discrètement, sans remarquer la silhouette silencieuse qui l’avait suivie.

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